Paco de Lucia: "Il y a longtemps que le flamenco est universel"
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liliane Admin
Nombre de messages: 10349 Age: 62 Localisation: dans la galaxie Date d'inscription: 02/05/2008
Sujet: Paco de Lucia: "Il y a longtemps que le flamenco est universel" Dim 21 Nov - 9:17
Paco de Lucia: "Il y a longtemps que le flamenco est universel"
Paco de Lucia était au Zénith de Paris mardi. L’occasion de voir sur scène l’un des plus fantastiques virtuoses de la six cordes.
Il n’en finit pas de déclencher des vocations. Mais aussi d’en décourager. Car tout guitariste passe par deux phases lorsqu’il entend jouer une fois Paco de Lucia: l’envie de suivre ses pas avant de mesurer le chemin sans fin qu’il aura à parcourir. Beaucoup font marche arrière et se satisfont de l’écouter, de le regarder. Ça vaut la peine. C’est spectaculaire.
La nécessité d’atteindre la note juste
Quand le rideau se lève sur cet homme au front donquichottesque, port hiératique, calé sur son siège, jambe droite posée sur son genou gauche, il est une sorte d’homme paratonnerre attendant que la foudre tombe sur le manche de sa guitare, afin de traduire en notes de musique les messages qui dégringolent du ciel. Le tumulte qui l’envahit sera progressif. Bientôt, il fera s’agiter ses doigts avec une vélocité extraterrestre, sous l’effet d’une transe essentiellement mélodique, qui gagnera invariablement aussi la salle de spectacle, où que Paco joue. Mardi, ce sera le Zénith de Paris, une des dernières étapes de sa tournée mondiale qui l’aura vu traverser le Japon, les Etats-Unis, les Balkans et, cet été, la France des festivals. Le sextet qui l’accompagne joue et chante un flamenco moderne, où après l’incorporation par le passé de la basse et de la flûte traversière, l’harmonica a aussi trouvé sa place.
Quoi qu’il expérimente, Paco de Lucia met d’accord les gardiens de la tradition du flamenco et les modernes. Les deux camps le célèbrent aujourd’hui, bien au-delà de ses terres. En mai, l’université Berklee de Boston l’a fait docteur honoris causa, "pour sa contribution au rayonnement mondial de la musique". Bientôt, c’est l’Unesco qui déclarera le flamenco "patrimoine de l’humanité". L’Espagne, qui en a fait la demande auprès de l’organisation internationale, a prié naturellement Paco d’être son ambassadeur. "Je ne pouvais pas refuser ; et en même temps j’ai dit à nos ministres concernés que je trouvais cette démarche un peu vaine, ridicule, que ça m’agaçait même carrément, pourquoi ne pas le dire", nous confie-t-il au téléphone, avant un concert en Allemagne. "Je crois que le flamenco a gagné il y a longtemps déjà ses galons de musique universelle, non?" Oui. Et lui avec.
Francisco Sanchez Gomez alias Paco de Lucia est quasiment né dans une guitare. A 5 ans, son père lui donnait son premier cours. A 12, il partait pour sa première tournée à travers l’Amérique comme accompagnateur d’un chanteur. Et à 14 ans, sortait son premier disque. "Si je n’avais pas atteint si rapidement un bon niveau, peut-être que mon père se serait échiné à me payer coûte que coûte des études. Mais il fallait croûter. Et je suis d’abord devenu guitariste parce qu’on avait faim."
Un prochain Paco de Lucia japonais?
Aujourd’hui, il gagne confortablement sa vie. "Mais la 'faim' demeure; au sens figuré. Le problème, c’est que cette faim-là, rien ne la rassasie jamais." C’est cette nécessité d’atteindre en permanence la note juste qui préserve l’émotion dans les concerts de Paco de Lucia. "L’émotion se poursuit (et s’atteint parfois, module-t-il) au prix d’une terrible énergie; en te disant que c’est peut-être le dernier spectacle que tu donnes. Alors tu laisses ta peau dans le show et un peu de ta santé chaque soir qui passe."
L’écueil principal, auquel dit se heurter ce virtuose, c’est l’acoustique des salles visitées. "C’est un peu la tombola", ironise-t-il. "Combien de fois je comprends à l’instant où je découvre le lieu, que le son va être une horreur! Ça peut virer au cauchemar. Le public ne le voit pour ainsi dire jamais. Mais nous, préoccupés par ces contingences, on sent bien que l’inspiration ne monte pas comme elle devrait. Sept fois sur dix, ça ne va jamais tout à fait", assure ce perfectionniste. Et quand ça va? Son sourire revient: "Alors là, jouer vous procure un goût fugace d’éternité." En cinquante ans, à quel point le flamenco est-il devenu une musique populaire? "C’est simple, aujourd’hui, où que tu ailles, il y a un public d’amateurs et des musiciens de grand niveau. Même en Asie." Un prochain Paco de Lucia peut-il émerger au Japon ? Il réfléchit un instant: "Je dirais que oui. Tout est question de l’âge auquel on le fera commencer et de la foi qu’il y mettra."
Zénith de Paris, 211, avenue Jean-Jaurès, Paris (19e). Mardi 16 à 20h30.
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Sujet: Re: Paco de Lucia: "Il y a longtemps que le flamenco est universel" Dim 21 Nov - 9:25
Paco de Lucia, flamme and Co
Par FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
Guitariste hors pair, l’Espagnol joue ce soir au Zénith de Paris, entouré de deux chanteurs et d’un danseur, avant une double actualité discographique l’an prochain.
Si des milliers d’apprentis guitaristes du monde entier affluent chaque année en Andalousie, dans le triangle d’or que forment Séville, Jerez et Cadix, ils le doivent à un seul homme : l’apôtre Paco de Lucia, qui a répandu à travers la planète le culte de la guitare flamenca.
Né le 21 décembre 1947 à Algésiras, il fête cette année un demi-siècle de carrière avec une tournée 2010 dont le compteur affichera en décembre 80 concerts. Chiffre impressionnant pour un artiste dont le dernier CD (1), remonte à 2003.
Mais Paco de Lucia est un dieu de la six-cordes, au même titre qu’Eric Clapton, Steve Vai ou Stanley Clarke, et son public est indifférent aux nouveautés.
Le voir jouer live est une expérience rare : sa technique éblouissante, avec des rafales de notes extraterrestres, ne noie jamais l’émotion ni le travail de tout le groupe, puisque Paco, qualité rare parmi les virtuoses, laisse à ses musiciens une liberté qui permet au concert de respirer, de s’évader des formules et des chemins balisés.
En ce moment, il s’entoure du chanteur Duquende, du danseur Farru qui ensorcelle le public, et du brillant Antonio Serrano au timbre insolite d’harmonica. Depuis l’île de Majorque, où il a posé ses valises après quelques années d’exil volontaire au Mexique, le musicien dialogue par téléphone avec Libération.
Sa première tournée internationale, il y a donc cinquante ans, reste un souvenir très fort. «J’avais 12 ans et je suis parti aux Etats-Unis avec la troupe d’un danseur célèbre, José Greco. Un an de tournée, accompagné par mon frère Pepe, chanteur, de deux ans mon aîné. Je crois que j’étais l’enfant le plus heureux du monde : pas d’école, des villes et des paysages différents en permanence… Ce n’est que plus tard que j’ai ressenti le manque des années d’école.»
Petit prodige, Francisco Sánchez forme alors, avec son frère chanteur, le duo Los Chiquitos de Algeciras. Un troisième frère, Ramón, s’est mis lui aussi à la guitare. «Mon père avait l’idée fixe de faire de moi un guitariste soliste, poursuit Paco. Moi, je préférais accompagner le chant et la danse, ce qui est beaucoup plus amusant. Mais on m’imposait cette discipline de fer, travailler l’instrument plusieurs heures par jour.»
«Dans les dix premières années de ma carrière,poursuit Paco, je me posais peu de questions sur ma musique. J’étais un artiste de flamenco et ne connaissais rien d’autre. Ma priorité était de gagner suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de la maison. Quand le pain quotidien a été assuré, j’ai pu aborder la musique avec davantage de curiosité. J’ai découvert les guitaristes brésiliens, le jazz…»
Suivront plusieurs décennies d’innovations, qui le verront jouer de Falla avec un orchestre symphonique, rejoindre John McLaughlin et Al Di Meola au sein du Guitar Trio, connaître un tube de discothèques (la rumba Entre dos Aguas, 1975).
En 1981, l’album Solo Quiero Caminar est une pierre d’angle dans l’histoire du flamenco : son percussionniste brésilien, Rubem Dantas, y utilise pour la première le cajón, une percussion raportée du Pérou aujourd’hui omniprésente dans le flamenco et bien au-delà. Peu prodigue en enregistrements, Paco de Lucia a toujours fait valoir qu’il ne publie un disque que quand il a «quelque chose de nouveau à dire». Coup de bol, 2011 pourrait voir paraître deux albums. «D’abord, assure le récent docteur honoris causa de Berklee School of Music de Boston, je souhaite garder une trace du travail avec mon groupe actuel. Nous avons enregistré plusieurs concerts de la tournée et nous choisirons les meilleurs moments. Et puis je suis décidé à matérialiser un vieux projet : faire connaître des chansons espagnoles qui m’accompagnent depuis toujours. Ce sera un disque instrumental avec quelques voix invitées. Dont celle d’Oscar D’Leon, la star vénézuélienne de la salsa. Cet été, j’ai profité de sa présence à Majorque pour le faire entrer en studio.» Cet agenda bien rempli lui a laissé le temps de commercialiser des guitares qui portent sa griffe. «Nous avions eu cette idée avec Ramón de Algeciras, mon frère, qui avait une oreille exceptionnelle pour les guitares : c’est lui qui testait mes instruments. Nous voulions fabriquer une guitare de qualité, à un prix raisonnable, et le résultat a été très satisfaisant puisque des professionnels les utilisent. Mais à la mort de Ramón, il y a près de deux ans, j’ai perdu tout intérêt pour tout cela. Il reste une centaine de guitares en stock, mais il n’y en aura pas d’autres.»
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Sujet: Re: Paco de Lucia: "Il y a longtemps que le flamenco est universel" Dim 21 Nov - 9:31
Paco de Lucia, une légende à Paris
Dans un entretien au Figaro, Paco de Lucia revient sur son parcours atypique d'homme et d'artiste. Il en profite pour décrire la place actuelle du flamenco dans le monde musical et exposer ses projets.
LE FIGARO. - Quel regard portez-vous sur votre riche carrière?
Paco DE LUCIA. - Quand j'ai commencé à jouer de la guitare, je ne pensais évidemment pas faire carrière. J'ai grandi à Algésiras (une ville espagnole située dans la province de Cadix, NDLR) dans une famille très pauvre. Au départ, je me suis lancé dans cet art pour aider mes proches à survivre. Les premières années ont été vraiment dures. Je dois même avouer que je ne ressentais pas beaucoup de plaisir à jouer à ce moment-là. C'était comme une sorte de travail. Plus tard, j'ai découvert véritablement le bonheur de faire de la musique. Désormais, je me sens privilégié d'avoir rencontré de grands artistes cosmopolites et d'avoir collaboré avec eux. Durant ma jeunesse, le flamenco ne passait même pas à la radio. Je suis heureux aujourd'hui que ma musique soit autant respectée dans le monde.
Quelle est justement la place du flamenco sur la scène artistique des années 2010, et que lui avez-vous apporté?
À l'époque où j'ai grandi, le flamenco traditionnel était sur le point de finir dans le «musée de l'histoire musicale». Je me réjouis que ce genre soit plébiscité aujourd'hui. Il était nécessaire de l'amener dans le monde moderne en utilisant de nouveaux instruments, de nouvelles harmonies et de l'improvisation. Il était tout aussi capital de ne pas oublier ses racines. Je me suis toujours senti - et je demeurerai toujours - un guitariste issu de cette culture. On observe bien son influence. Même dans la pop, en particulier en Espagne, on entend des phrases de flamenco. Cela démontre combien il est apprécié, y compris dans d'autres registres.
Quelles rencontres vous ont spécialement marqué durant ces années passées?
Cameron de la Isla a sûrement été l'un des musiciens les plus importants avec lesquels j'ai joué. Jeune homme, j'ai vécu les meilleurs moments de ma vie professionnelle à ses côtés. Il m'a beaucoup appris. Par la suite, mon travail avec John McLaughlin, Al Di Meola et Chick Corea a également été une expérience musicale très intense.
Quels sont vos projets?
Nous enchaînons les concerts depuis février dernier et nous nous sentons parfois épuisés. Pourtant, je dois préparer un nouveau CD et je songe à sortir un album live sur les enregistrements de cette nouvelle tournée.
Que représente pour vous Paris?
J'aime vraiment beaucoup la ville, en particulier le Quartier latin, parce que l'un de mes amis, Tony, y tient un magnifique restaurant. Quand on se trouve en tournée, on ne voit habituellement pas grand-chose des lieux où nous nous produisons, mis à part les hôtels ou les salles de concert… Mais ma femme a fait ses études à Paris et elle m'a ouvert les yeux sur différents endroits. J'ai passé beaucoup de belles journées à me balader. Je considère cette ville comme un musée vivant.