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 FABRICE LUCHINI

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Bridget



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MessageSujet: FABRICE LUCHINI   Dim 27 Déc - 14:22

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Fabrice Luchini refait le point sur Robert






Et toujours remettre l'ouvrage sur le métier. Fabrice Luchini fait, encore et encore, le point sur Robert.

Qui s'en plaindra ?
Partout où il passe, les salles sont pleines. Robert ? C'est lui. Le môme de la Goutte d'Or, qui fut garçon coiffeur dans les quartiers chics et animateur de discothèque, où son déhanché inimitable séduisit Philippe Labro.

Luchini peut séduire ou agacer, mais il faut le voir sur scène. Absolument. Au moins une fois.

Dans Le Point sur Robert , il plonge dans Paul Valéry et Chrétien de Troyes, Barthes et Céline.

Passe de Molière à Rimbaud et du coq à l'âne avec virtuosité, évoque Perceval le Gaulois - qu'il campa chez Rohmer - et invoque Johnny, son idole, son ami. Il est ici seul, avec une table, une chaise, des livres. Et une multitude de mots.

Qu'il mâche et étire, déforme et sublime, qu'il transmet avec bonheur. Le spectacle est feutré, intime et grand à la fois. Luchinissime. De retour pour quelques dates seulement, à Paris, puis en tournée.

Du 22 au 31 décembre, Espace Pierre Cardin, Paris 8e, complet. Les 8 et 9 janvier 2010 à l'Opéra de Dijon, le 10 à Sochaux, le 13 à la Comédie de Montpellier, le 14 au Théâtre de Privas, du 19 au 22 au Théâtre national de Nice, le 30 à la Bourse de Lyon.

http://www.lepoint.fr/guide-sorties/2009-12-22/theatre-espace-pierre-cardin-et-en-tournee-fabrice-luchini-refait-le-point-sur-robert/2017/0/407393


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Bridget



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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 27 Déc - 14:48

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PORTRAIT

L'ENIGME LUCHINI




L'histoire de Fabrice Luchini se lit comme un conte dont les fées, un tantinet perverses, joueraient au Yo-Yo avec leur protégé.

Le fil de ce Yo-Yo, c'est le trajet du bus 80, qui, dévalant Montmartre depuis la rue Custine, rejoint l'avenue Matignon, fait coucou aux mânes de Jouvet avenue Montaigne, et s'arrête du côté de Vaugirard.


Chez Bernard Privat, directeur des éditions Grasset, dont il coiffe et amuse la fille Béatrice. A 16 ou 17 ans, il est accueilli «avec amour et respect» par ce foyer d'adoption.

Là, il rencontre le Tout-Paris des lettres et des arts: Florence Malraux, Alain Resnais, René de Obaldia, André Pieyre de Mandiargues...

On l'admire, on le recherche, on lui écrit. De quoi rendre fou. Mais qu'a-t-il, ce jeune chat aux yeux comme des soucoupes, pour fasciner ces gens-là?


Un petit bagage littéraire glané au fil de ses amours, une passion spontanée pour la chanson française et la soul music, une intelligence vorace, l'art de dire La Fontaine comme personne, déjà. Et un don d'observation stupéfiant qui débouche sur des imitations hilarantes. Le Fabrice Luchini d'alors est un phénomène - du grec «qui se montre».

Sonia Debeauvais, l'assistante de Vilar, se souvient du jeune vacancier que lui amena sa fille, devenue depuis sa compagne et la mère de son enfant: «Ce qui était exceptionnel chez lui, c'est cette connaissance intuitive qu'il avait des gens et qui les déséquilibrait complètement. Il ne se trompait pas souvent.»

Ce don, il le tient de sa mère. «Je suis le produit de ma maman, aime-t-il à dire. C'est elle qui m'a mis dans le bus 80. C'est elle qui est responsable de tout. Gloire à ma mère!» Car l'homme est d'abord un fils.

C'est ce qui le fonde, le rassure, lui permet de ne pas se perdre de vue. Auprès de ses parents, auxquels il rend visite chaque jour, il se tait et se laisse enfin aimer. Toute trace d'hystérie a disparu.



Pour le moment, le Yo-Yo reste en haut. En 1969, Philippe Labro, rencontré au hasard d'une discothèque, lui offre de jouer son propre rôle dans un documentaire intitulé Tout peut arriver. Et celui qui arrive, c'est le grand cinéaste Eric Rohmer, l'auteur célébré de Ma nuit chez Maud, qui, dit-il, «m'a nommé, m'a aimé».

«Au départ, je ne l'ai pas utilisé comme comédien, mais comme un être intéressant par sa personnalité, comme un document», raconte le réalisateur. Ce sera Le Genou de Claire, en 1970. Puis les cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet et, enfin, Vincent mit l'âne dans un pré, de Pierre Zucca, et la rencontre avec son «maître» Michel Bouquet, ainsi évoquée: «J'ai entendu une voix, une note autre que celles de mon père et de ma mère, et j'ai répondu à cette note.»

A 25 ans, les rencontres essentielles ont eu lieu. Il n'y a plus qu'à les transformer. Mais, si Perceval le Gallois, de Rohmer, le place en haut de l'affiche en 1978, il en tombera durement: sa composition de jouvenceau asexué parlant en «vieux françois» vaut contre-publicité.







La reconnaissance publique attendra 1984 et Les Nuits de la pleine lune, de Rohmer encore. Luchini a 33 ans. Il découvre cette année-là le bonheur du théâtre, avec Le Veilleur de nuit, de Sacha Guitry.
Pour la première fois en tant que comédien, il a un boulot régulier, payé comme les autres. Les planches le rassurent, le structurent. Un ordre se met en place. Tout est prêt pour la vraie vie, celle qu'on lui connaît maintenant et qui est passée par La Discrète, de Christian Vincent,Le Colonel Chabert, d'Yves Angelo, Beaumarchais, l'insolent, d'Edouard Molinaro, Rien sur Robert, de Pascal Bonitzer, etc. Et par des milliers d'heures en solo.

Personnage phare de la scène française, Luchini dispose d'un public d'adorateurs fidèles. Pourtant, c'est fou le nombre de gens qu'il exaspère au point qu'ils évitent ses spectacles: arrogant, dominateur et sûr de lui, dit-on.

Sans cesse à rabâcher le même discours truffé de citations pédantes. Aimant à se faire remarquer dans les lieux publics. Se mêlant de tout et du reste. Possessif, exclusif, toujours à rechercher les compliments. Et sa façon d'articuler comme si on était des imbéciles ou des sourdingues!


Le tableau n'est pas engageant. Lui-même n'est pas loin d'adhérer à ces reproches: «Moi aussi, je le déteste, parfois, ce type bavard et péremptoire qui bouffe l'espace des autres, chez Pivot et ailleurs. On est en pure représentation forcée. Mais je ne suis pas comme ça. Dans ma vie, les autres ne sont pas niés.»


Vraiment? «Avant de le rencontrer, on imagine que c'est quelqu'un de très compliqué, avec lequel il faut faire attention, dit Nathalie Baye. En réalité, s'il parle beaucoup, il sait écouter les autres. C'est quelqu'un qui vous renseigne sur vous-même.»


L'homme se cache derrière une foule de repoussoirs et de séductions, et s'en amuse. Un peu Jekyll, un peu Hyde. «Je ne vois pas comment il pourrait faire autrement, lance la fine mouche Yasmina Reza. Il faut bien se protéger.»


D'entrée de jeu, Fabrice Luchini annonce sa détestation pour le déballage de soi: «Mon ?moi? m'intéresse par obligation, dit-il. Il ne me procure aucune joie.» Pourtant, c'est fou ce qu'il en a dit, depuis ses débuts. C'est fou ce qu'il s'est analysé, expliqué, raconté.


Mais, aussi bizarre que cela paraisse, on le croit. On en a rassemblé les preuves contradictoires. On peut répondre à tout.




L'histrionisme télévisuel ?



Marc-Olivier Fogiel: «Fabrice m'avait averti qu'il voulait rester dans un registre plus proche de sa vraie personnalité. J'ai été surpris de la rapidité avec laquelle il a fait le spectacle qu'il ne voulait pas faire.

Je ne suis pas sûr qu'il apprécie son show autant que moi, mais, comme il connaît la télévision mieux que personne, il a compris qu'il devait donner ce que l'on attendait de lui.»



Bernard Pivot: «L'essentiel est ailleurs. On atteint grâce à lui des sommets d'intelligence et de drôlerie.
Mais il est vrai qu'il y a un problème de territoire: tout à coup, un comédien dont on apprend qu'il n'a même pas fait d'études se met sur le terrain des universitaires!»






Sa réputation de radinerie: «Ses rapports avec l'argent sont ceux de quelqu'un qui en a beaucoup manqué, analyse Sonia Debeauvais. Il dépense peu et ne donne que de rares invitations. Pour le voir, il faut payer.»



Hélène Icart, chargée de production de Knock: «Fabrice est aussi attentif à la production qu'à l'artistique. Quand il vient contrôler la caisse, c'est pour savoir combien de fois le téléphone a sonné, à quel point on le désire. L'argent qui entre, c'est la preuve de son existence.»


Stéphane Engelberg, directeur de la Gaîté-Montparnasse: «Intéressé? S'il l'était vraiment, il aurait joué dans tous les théâtres de 1 000 places qui se sont offerts à lui. Et il aurait vendu des tee-shirts à l'effigie de Céline.»







Alors, qui est Fabrice Luchini? La réponse est si éclatante, si évidente qu'on n'avait pas voulu la reconnaître d'emblée pour la seule vraie, la seule juste: Fabrice Luchini, c'est l'homme d'une passion à partager avec le plus grand nombre, un homme d'une exigence quasi névrotique, un allumé qui met de l'ordre dans sa vie en parlant à des gens qui l'écoutent.
Physiquement, passionnément, des deux côtés. Mais privez-le de public, il s'éteint aussitôt. Bâillonnez-le, vous n'aurez plus qu'un petit bonhomme triste et anxieux dont le regard se perd dans le vide.


Quel autre acteur a bâti ainsi sa maison sur le verbe? Chez Depardieu, vous avez un corps, une viande à l'étal des sentiments. Chez Auteuil, vous avez un nerf et un œil frôlant l'hypertension. Mais, chez Luchini, l'énergie folle prend sa source dans la beauté de la langue française, qu'il maîtrise merveilleusement et qui vous revient en pleine figure, vous inonde, vous roule dans l'herbe haute des fables de La Fontaine ou dans la boue célinienne. Roulé, boulé.

On ne sort pas indemne d'une soirée avec Luchini. On en sort rincé, ébloui, aimé, malmené, amoureux, heureux. Sacrément vivant.
Dire les beaux textes, donc. La chose est bien partagée. Mais fonder sa vie là-dessus, s'en faire le haut-parleur tous les soirs de sa vie, profiter du moindre auditoire et du moindre coup de fil amical pour les exalter, les répéter, en faire briller les beautés simples - «Pérette s'en allait, légère et court vêtue» (sous-entendu: «et Luchini la suivait, tout gaillard») - cela est bien plus rare.




Comment est-ce arrivé? «J'ai connu Fabrice à l'époque de son premier Céline, en 1986, raconte Yasmina Reza. Il était habité jusqu'à la monomanie par le Voyage au bout de la nuit. Chez lui, le choc fut d'abord plus musical que strictement littéraire. De fil en aiguille, il est passé à la scène. Je pense qu'il avait la conviction, non formulée, qu'il serait plus libre d'exprimer sa voix intime sans metteur en scène ni partenaire, c'est-à-dire ni guidé ni contrarié.»


«A 22 ans, il sentait déjà qu'il serait un acteur solitaire», confirme Jean-Laurent Cochet. Car la seule condition d'exercice du génie luchinien, c'est en effet sa liberté. Une liberté parfois insupportable pour les gens de métier, qui, rapporte Pierre Arditi, «se sentent jugés parce qu'eux ne l'ont pas prise, cette liberté. Fabrice est ?inattelable?, comme disait Barrault».

Pour Sonia Debeauvais, «ce qui le distingue des autres solistes, c'est qu'il rompt avec le consensus de notre époque. Il n'y a que Coluche qui puisse, en cela, lui être comparé». Coluche qui se moque des beaufs devant un public de beaufs. Luchini qui joue au chat et à la souris avec son public et se défend de le blesser parfois: «Si vous avez eu ce sentiment, c'est que la soirée était mauvaise.» Et de se reprendre aussitôt: «Le public, il ne faut pas se mettre à genoux devant lui.»

Donc le comédien, donc l'acteur. Un grand comédien respectueux de son art, auquel il donne sa vie entière dans l'instant où il l'exige, tout en récusant l'idée de sacerdoce à la Michel Bouquet et, plus encore, celle de vocation. Car la vocation, dit-il, «c'est quelque chose qui n'existe pas dans le milieu dont je viens».

Sans vocation, donc, pas de certitude. Juste une inquiétude compensée par un besoin impératif de faire rire les autres. «De tous, c'est le plus inquiet, pointe Benoît Jacquot. C'est un athlète de l'inquiétude. Au lieu de lutter contre elle, il l'entretient. Lit Nietzsche...

S'il dit les textes des grands auteurs, c'est pour ne pas parler d'autre chose. D'où la nécessité absolue de faire l'acteur. C'est sa raison de vivre à un point métaphysique.» Et de poursuivre: «Il donne, je crois à dessein, un sentiment d'exhibition trompeur. En fait, on ne sait pas qui il est. Lui-même le cherche intensément. Les rôles lui servent à cela.» On s'en doutait un peu: Luchini n'est sûr que de sa mère - et de sa femme. De lui, pas tant que cela.

Alors il bosse comme un fou. Sa technique représente des centaines d'heures de travail, pendant lesquelles il est comme séparé du monde par une paroi invisible. En apparence, il est là; en réalité, il est en communion absolue avec l'auteur qui le hante ou le rôle qui l'habite.
Knock, en ce moment. Jusqu'à l'obsession. Catherine Hosmalin, qui joue aussi dans la pièce de Jules Romains, raconte à quel point tout, chez lui, converge vers la pièce, cette pièce qu'il répète à haute voix jusque dans les couloirs du TGV, où il embauche le contrôleur comme répétiteur: «Il ne comprend pas qu'il n'en soit pas ainsi pour tout le monde, dit-elle. Son énergie est hallucinante. On a l'impression qu'il est branché sur un autre secteur que les autres.»

Cette exigence totalisante a porté ses fruits. Elle s'est nourrie d'une grande fidélité dans l'esprit aux origines, c'est-à-dire aux rails sur lesquels l'avait placé Jean-Laurent Cochet. Elle implique une ascèse, une règle de vie, une loyauté absolue. «Je pense qu'il va arriver à une épuration totale, estime Claude Lelouch.

L'intérieur a pris le pas sur l'extérieur. Il a su transformer ses défauts, y compris physiques, et les adapter à son jeu. Il est d'une cohérence totale.» Au cinéma, qui est un peu sa danseuse par rapport au théâtre, Luchini accroche le regard de façon quasi exclusive.

Parisien beau parleur un tantinet maniéré chez Rohmer, il a amplifié, de fil en aiguille, sa veine comique, qui court de la férocité à l'effarement, s'accommode parfois du silence mais repose essentiellement sur la parole.
Alors qu'il s'apprête à tourner avec lui Le Coût de la vie, Philippe Le Guay insiste sur ce qui fait la singularité de Luchini, cette parole faite homme: «C'est une erreur de lui proposer des rôles muets, de lui enlever ce par quoi il est le plus magistral et qui le constitue. C'est par le langage qu'il peut déployer son énergie physique, une énergie égale à celle d'un Depardieu. Luchini, c'est une rock star, pas un acteur précieux.»





Et lui, comment se juge-t-il? «J'ai un art. Qui va avec une tristesse profonde. J'aime mon métier de comédien, mais ce n'est pas gai, comme projet. Un acteur qui attend un coup de fil, c'est quelqu'un de très malheureux. Je me suis structuré sur une exigence névrotique. En ce moment, je joue Knock, alors je ne ferai que du Knock. C'est pas idéal, d'être à ce point obsédé. Comment je me juge? Un peu tristos, un peu philosophe. Spontané. Pas intello. C'est un miracle d'être reconnu. Je ne l'attendais pas.»


«Ascèse», «ordre», «structure»: Luchini tente passionnément de se tenir debout, droit. Il trace son chemin entre Jouvet et Bouquet. Cela lui laisse de la place pour être lui-même. Un génie, à coup sûr. Vous avez dit bizarre? Non. Un génie singulier dont on n'a pas encore vu toute l'étendue.

par Laurence Liban.


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 27 Déc - 15:50


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Fabrice Luchini: "Un acteur, c'est celui qui déchiffre les cicatrices"

Par François Busnel






Lorsqu'il lit Céline, La Fontaine, Molière, Roland Barthes ou Paul Valéry, on découvre d'une oreille nouvelle ce que l'on croyait pourtant connaître par coeur ! Son spectacle, "Le point sur Robert", commence le 22 décembre à l'Espace Cardin, à Paris.


"Tout esprit profond avance masqué", assurait Nietzsche.



Au royaume des comédiens, Fabrice Luchini occupe une place sans pareille.

Luchini, disons-le tout net, est le meilleur ami des lecteurs que nous sommes. Il suffit de l'écouter, un soir, sur scène, lorsqu'il lit Céline, La Fontaine, Molière, Roland Barthes ou Paul Valéry : on découvre d'une oreille nouvelle ce que l'on croyait pourtant connaître par coeur !


Ses masques, Fabrice Luchini n'a pas l'intention de les tomber. Pas tout de suite.

A partir du 22 décembre prochain, il sera sur scène, à l'Espace Cardin, à Paris, avant de partir en tournée en France, pour une série de nouvelles représentations d'un spectacle qu'il faut absolument aller applaudir : Le point sur Robert est un concentré d'intelligence et de beauté que seul Luchini pouvait servir.


Pourtant, Robert (devenu Fabrice) Luchini n'a pas un rapport heureux à la littérature.
Dans la bibliothèque de son appartement parisien, on trouve ses écrivains cultes mais aussi le théâtre de Guitry et de Cocteau, de très nombreux journaux intimes (Léautaud, Cioran, Cocteau, des dizaines d'autres) mais pas de romans contemporains et assez peu de "classiques".


Il a le courage de dire qu'il n'aime pas Dostoïevski ni Zola, qu'il n'arrive pas à lire Henry James ou Virginia Woolf et, surtout, il explique par quel miracle il parvient à rendre aux textes les plus sublimes de la littérature toute leur saveur.


Quand on vous entend lire des textes que nous croyons connaître (La Fontaine, Molière, Céline et tant d'autres...), on les redécouvre comme s'ils étaient entièrement neufs. En êtes-vous conscient et comment l'expliquez-vous ?


Fabrice Luchini. La réponse est simple : je suis persuadé que ces textes étaient structurés, pensés pour être dits. Et pourtant, je ne suis pas fanatique du danger que représente le "dire" d'un texte écrit qui, obligatoirement, altère les "harmonies premières".



Comment vous est venue l'idée de dire les grands textes seul en scène ?


FL . C'était en 1986. Jean-Louis Barrault m'a proposé de dire des passages de Voyage au bout de la nuit seul sur scène. J'étais complètement terrorisé à l'idée de toucher à Céline.
Et puis j'ai joué. Huit fois. A 18 h 30. A plat. Sans dramaturgie. Parce que j'avais une totale passion pour ce livre.

Et puis un jour, j'aperçois une silhouette dans la salle. On me dit : "C'est Madame Lucette Destouches." Pour un célinien, c'est énorme !.



C'est quoi, être célinien ?

F.L. Etre célinien ? C'est sortir de la chose écrite. C'est sortir du petit pré carré littéraire de la rue des Saints-Pères, Paris VIe. Céline, lui, fout une merde noire partout ! Il invente une langue et il les anéantit tous ! Céline, c'est avant tout un immense poète.

Le voyage au bout de la nuit, il y a des critiques qui essayent de dire que c'est de la trompette, fort, sonore... Non, non ! C'est beaucoup plus pervers.

Oui, il faut un génie pervers pour mettre ensemble le populaire, l'argot et Racine. Céline, c'est le mélange de ces trois choses. En mêlant la phrase extraordinairement bien écrite, par une rupture, avec de l'organique argotique et en la dotant d'une sensibilité unique, il a créé une langue.


Ceci, par exemple : "Moi je m'étais trouvé pour la pratique un petit appartement au bord de la zone d'où j'apercevais bien les glacis et l'ouvrier toujours qui est dessus, à regarder rien, avec son bras dans un gros coton blanc, blessé du travail, qui sait plus quoi faire et quoi penser et qui n'a pas assez pour aller boire et se remplir la conscience.

Molly avait eu bien raison, je commençais à la comprendre. Les études ça vous change, ça fait l'orgueil d'un homme. Il faut bien passer par là pour entrer dans le fond de la vie. Avant on tourne autour seulement. On se prend pour un affranchi mais on bute dans des riens..." Alors, voilà : "Et l'ouvrier toujours qui est dessus, à regarder rien."


C'est génial ! Qui pourrait, en 1928, écrire : "L'ouvrier qui est dessus, à regarder rien " ? Au-delà même de l'invention d'une langue, Céline a fait éclater la confidence personnelle du "moi-je".

Le philosophe Gilles Deleuze dit que Céline et Proust sont les deux plus grands, parce que Céline ne parle jamais de sa misère mais de la misère et Proust ne parle pas de son enfance mais de l'enfance.
Céline a éjecté la littérature du domaine privé, il l'a élevée à l'universel. Ce n'est pas une affaire privée, la littérature.
Et c'est pour cela qu'on aime Flaubert, Proust ou Céline.
La littérature comme affaire privée, c'est ce qui paraît aujourd'hui. Je ne veux pas être méchant mais il y a des pauvres gens qui sont obligés d'en pondre. Alors ils pondent, ils pondent, ils pondent...




Vous ne lisez jamais de romans contemporains ?


F.L. Non. Pas le temps. Flaubert. Céline. Oh, il y a sûrement des choses merveilleuses. On me le dit parfois. Céline est important dans ma vie parce que c'est le premier livre que j'ai lu. J'avais dix-sept ans. Imaginez !

Je vis à Paris, à Montmartre, dans un milieu bizarre composé de voyous et de types qui sortent de prison et je tombe sur Céline...

Cette description de sa mère, lorsqu'elle vient le rejoindre après la guerre... Oui, je tombe en arrêt devant ceci : "Nous parcourûmes ensemble avec ma mère des rues et des rues du dimanche.
Elle me racontait les choses menues de son commerce, ce qu'on disait autour d'elle de la guerre, en ville, que c'était triste la guerre, épouvantable même, mais qu'avec beaucoup de courage nous finirions tous par en sortir, les tués pour elle c'était rien que des accidents, comme aux courses, y n'ont qu'à bien se tenir, on ne tombait pas.

En ce qui la concernait elle n'y découvrait dans la guerre qu'un grand chagrin nouveau qu'elle essayait de ne pas trop remuer ; il lui faisait comme peur ce chagrin ; il était comblé de choses redoutables..."

Il ne lâche jamais l'affaire, Céline. Il parle d'un élément, il dit : "La tante à Bébert rentrait des commissions." C'est le seul écrivain qui est capable d'écrire une phrase aussi banale. "La tante à Bébert rentrait des commissions." Il y a toute la dramaturgie, dans cette phrase !
C'est Shakespeare ! Il est capable, lui, au lieu d'inventer du lyrisme et de la fausse poésie, de rendre un événement dramaturgique en écrivant : "La tante à Bébert rentrait des commissions."


On est déjà étonné, intéressé. Avant, il a décrit Bébert, en disant de lui : "Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d'affection pure que je n'ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l'univers.

Peu d'êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile, celle des bêtes. Le monde n'est pas ce qu'on croyait ! Voilà tout !

Alors, on a changé de gueule ! [...] Tout de la vache qu'on devient en moins de deux !" J'aime pas "Tout de la vache", mais j'aime "Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d'affection pure que je n'ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l'univers. Peu d'êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile..." Il ne lâche jamais...

Je ne veux pas attaquer de petits ennemis, mais que tous ceux qui parlent mal de Céline baissent d'un ton : ils n'atteignent pas son génie poétique.



Le Voyage est génial. Mais les autres livres ?


F.L. On le sait tous, après Mort à crédit, il y a des problèmes. C'est des pamphlets, c'est la folie, c'est la démence. Et après il y a Nord, qui est quand même moins fort... Et alors ? Il reste le Voyage. Moi, je lis ça à 17 ans et je me dis : "C'est prodigieux !" Et je me mets à l'apprendre par coeur.

Dix ans plus tard, on me demande de le dire chez Barrault. Et je l'ai joué pendant quinze ans. Ça a commencé avec la banlieue de La Garenne- Rancy. Et puis, après, l'arrivée à New York :

"Figurez-vous qu'elle était debout leur ville. Absolument droite. New York c'est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même.
Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout. Raide à faire peur."

La partie américaine est beaucoup plus difficile à jouer parce qu'elle est plus descriptive et qu'il y a moins de personnages pittoresques, comme la tante à Bébert.



Lucette Destouches, la veuve de Céline, a dit plusieurs fois à quel point elle aimait votre spectacle sur Céline. Comment avez-vous réagi ?


F.L. C'était énorme ! Pendant une quinzaine d'années, j'ai été invité à Meudon tous les mois, le dimanche. J'y croisais François Gibault, et tout un tas de gens.
Et puis un jour, Lucette me dit que Céline l'appelait la nuit, il lui racontait qu'il avait l'ambition que le Voyage soit dit. Tout est là !
Céline n'a pas écrit de l'oral. Ce serait trop simple. Il écrit, point final.
Et son écriture n'obéit qu'à une seule ambition : restituer l'émotion du langage parlé dans la langue écrite qui, pour lui, n'est qu'une langue morte. Céline fait cela pour atteindre le nerf de l'émotion. Pas l'émotion, non, mais le nerf de l'émotion !

Et, pour lui, le nerf se situe dans l'oralité, dans la langue parlée. Et pourtant, il n'écrit pas une langue parlée. Il écrit une langue écrite mais qui aboutit à une langue que le lecteur a l'impression de parler.




Il y a donc une façon différente de lire Céline selon qu'on est lecteur ou acteur ?


F.L. Oui, c'est exactement cela. Le lecteur lit une écriture écrite et pense qu'il s'agit d'une écriture parlée, mais l'acteur qui travaille l'oralité d'une langue écrite doit faire très attention à ne pas oraliser bêtement.



Comment y parvient-on ?


F.L. D'abord, j'étais terrorisé. A cause de sa vie.
A 18 ans, on veut aimer Rimbaud, Céline et Che Guevara. Et puis quand on apprend qui ils sont... Même Rimbaud n'était pas très sympa, hein ? Alors, voilà, je découvre leur vie et je suis terrorisé. Et puis, on lit. Tout simplement.

Si j'arrive à dire Céline pas trop mal, c'est parce que Céline est mon obsession. Trente ans d'obsession.
C'est le temps qu'il faut pour pouvoir dire les textes de Céline correctement. Trente ans d'obsession du passage de l'écrit à l'oral.
Voilà : si on ne s'est pas demandé comment l'écrit pouvait devenir de l'oral, si on ne s'est pas demandé comment oraliser l'écrit sans le trahir, alors on ne peut pas réussir. C'est quoi, l'écrit ? Ça n'a l'air rien de rien, cette question, mais on doit se la poser de façon quasiment névrotique. L'imprimé, c'est des cicatrices, pas des mots.



C'est-à-dire ?


F.L. Je parle des cicatrices organiques dont les mots sont porteurs. Les mots sont des planches jetées sur un abîme. Et un acteur, c'est celui qui déchiffre non pas les mots mais les cicatrices. Dès l'âge de 26, 27 ans, je ne me suis plus occupé que de ça : les cicatrices. Je suis un obsédé de la note. La note qui se trouve dans la phrase. C'est ça, travailler un texte. Mon obsession, avec Céline, était la suivante : comment restituer la perfection de l'écrit dans une oralité qui ne trahisse pas les intentions premières de l'oeuvre ? Voilà. Cette obsession est devenue une passion. Je travaillais tout le temps : pendant les dîners, la nuit, pendant que je jouais d'autres pièces ou des rôles de cinéma... Aujourd'hui, j'en suis sorti mais cette passion m'a occupé au moins trente-cinq ans de ma vie.



Votre spectacle, Le point sur Robert, se présente comme une anthologie littéraire : vous évoquez Perceval le Gallois, Chrétien de Troyes, La Fontaine, mais aussi Paul Valéry, Roland Barthes...


F.L. Ce spectacle, Le point sur Robert, c'est cinquante pour cent d'écriture quotidienne pondue par moi qui ne suis évidemment pas un écrivain et qui dois avoir une efficacité sur scène. J'ai écrit ce spectacle parce que j'avais envie de m'amuser, de sortir du carcan. Je me suis donc trouvé une voie médiane, entre le respect de Paul Valéry et le plaisir que j'ai à jouer Chrétien de Troyes mais aussi en alternant avec ma rencontre, réelle, avec Roland Barthes.


Comment faire pour toucher le grand public avec les textes de Valéry ou de Barthes, plus exigeants, peut-être, que ceux de Céline ou de La Fontaine ?


F.L. Il n'y a pas de recette. Cela passe, me semble-t-il, par l'abandon obligatoire de la spécificité des choses difficiles et rares. Mais Barthes et Valéry ne sont pas difficiles ! C'est peut-être aussi le résultat d'un malentendu. Quand je vois tous ces gens sortir du théâtre, je ne peux m'empêcher de me demander qui consomme quoi. Pour répondre à votre question, pour toucher le grand public il faut oser s'amuser. Le point sur Robert est un spectacle très agréable à jouer. On ne peut pas dire du Rimbaud pendant une heure et demie ou deux heures. Même chose avec Valéry. En revanche, au milieu d'un spectacle...


Comment avez-vous choisi les textes et les auteurs qui composent ce spectacle ?


F.L. C'est sorti comme ça ! J'étais en train de dire Rimbaud, langue prodigieuse, et j'ai eu envie de comprendre ce qu'était une langue qui ne levait pas. La langue de Paul Valéry, par exemple. Car la langue de Valéry est éblouissante mais elle est sèche. Oui, c'est une langue qui ne lève pas ! Quand Valéry écrit Tel quel, il ne le fait pas pour être Molière mais pour dire : "Ce qui nous force à mentir est fréquemment le sentiment que nous avons de l'impossibilité chez les autres qu'ils comprennent entièrement notre action. Ils n'arriveront jamais à en concevoir la nécessité, qui à nous-mêmes s'impose sans s'éclaircir. Je te dirai ce que tu peux comprendre. Tu ne peux comprendre le vrai, je ne puis même essayer de te l'expliquer. Je te dirai donc le faux.
C'est là le mensonge de celui qui désespère de l'esprit d'autrui, et qui lui ment, parce que le faux est plus simple que le vrai. Même le mensonge le plus compliqué est plus simple que le vrai."



Ça lève, là, quand même, la langue...


F.L. Ah oui ! Mais par le concept, par la pensée. Ça ne lève pas comme : "J'étais sur le théâtre, en humeur d'écouter la pièce qu'à plusieurs j'avais ouï vanter. Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence - je vous file juste ça - lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance, un homme à grands canons est entré brusquement en criant : "Holà-ho ! Un siège, promptement !"
Et de son grand fracas surprenant l'assemblée, dans le plus bel endroit a la pièce troublée. Hé ! mon Dieu ! nos Fran-çais, si souvent redressés, ne prendront-ils jamais un air de gens sensés, ai-je dit, et faut-il sur nos défauts extrêmes qu'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes, et confirmions ainsi par nos éclats de fous ce que chez nos voisins on dit partout de nous ? Tandis que là-dessus je haussais les épaules, les acteurs ont voulu continuer leurs rôles. [Il s'exclame]
Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas, et traversant encore le théâtre à grands pas, bien que dans les côtés il pût être à son aise, au milieu du devant il a planté sa chaise." [Les fâcheux de Molière] Ça, c'est prodigieux, ça, c'est une turbo. Il y a un moteur là-dedans : on ne sait plus comment ça commence ni comment ça s'arrête. Quand on est acteur de ça, c'est une propulsion !



Oui, quand vous dites Molière ou Paul Valéry, on l'entend. Mais le même texte dit par d'autres ne produit pas nécessairement le même effet...


F.L. Vous me mettez dans une position impossible. Je ne peux pas être juge de moi-même, c'est votre boulot, ça. Soit je prends l'air faussement modeste [il prend une voix tourmentée] : "Je ne sais pas d'où ça vient... une énigme", ou alors je fais [il prend une voix très assurée] : "Oui, c'est parce que j'ai pas mal bossé." Donc je suis dans une impasse par rapport à votre question. La seule réponse valable est donc : c'est une passion qui est ma passion. Je voulais que ce que j'aime s'entende. Mais pour cela, il faut au moins trente ou quarante ans de votre vie. Moi, je suis au plus près du texte. Les gens n'osent pas dire que c'est le texte qui est génial, alors ils disent : "Oh, quel interprète !" Mais non... Ce n'est pas de la fausse vanité, mais je vous assure : c'est le texte. Il suffit de le suivre. Prenez La Fontaine : "Une tortue était, à la tête légère, qui, lasse de son trou, voulut voir le pays..." Si ce texte n'éveille pas en vous tout ce qu'il y a de burlesque, d'inquiétant, de prodigieux... Mais c'est le texte de La Fontaine qui fait ça, pas la diction de Luchini ! Moi, je ne fais que le faire résonner.


Vous êtes quand même plus doué pour dire La Fontaine ou Céline que pour être coiffeur...


F.L. C'est vrai, je n'étais pas hyper-doué avec mes doigts et mes ciseaux, même pour faire des coupes au carré. En trente ans, je n'ai fait qu'une seule action : lire les grands textes. Mais il faut avoir une nature suffisamment ébranlée et douloureuse pour être acteur. Cela dit, je n'ai aucune conscience de ma spécificité. Aucune. Moi, je suis un mec normal avec une vie normale, des week-ends normaux.

Revenons à La Fontaine : "Certain ours montagnard, ours à demi léché." Ours à demi léché. Formidable ! On ne sait pas : il n'est pas mal léché, il n'est pas bien léché, il est "à demi" léché. Ça a l'air de rien mais c'est une nuance. "Certain ours montagnard, ours à demi léché, [...] Nouveau Bellérophon vivait seul et caché. Il fût devenu fou, la raison d'ordinaire n'habite pas longtemps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés." Non mais vous entendez comme c'est écrit ! Ce n'est pas écrit, c'est autre chose !... Là où les écrivains écrivent, La Fontaine, lui, est dans le nerf ! C'est du miracle. Il n'y a aucune rhétorique.
En ce moment, je travaille Baudelaire. Je prépare un spectacle sur la musique classique et Baudelaire, qui sera un spectacle hyper-pointu, avec du piano, une chanteuse d'opéra, etc... Je ne suis pas fou de Baudelaire mais je suis fasciné par la belle oeuvre, le bel ouvrage : "Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ; adieu vive clarté de nos étés trop courts ! J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres le bois retentissant sur le pavé des cours. Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère, haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, et, comme le soleil dans son enfer polaire, mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé. J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ; l'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd."

Ça, c'est une forme prodigieuse. Mais La Fontaine est supérieur ! La Fontaine est supérieur à Baudelaire parce que ce n'est pas la forme mais l'éblouissement. Baudelaire, c'est le génie de la forme, une ciselure qu'on peut simplement suivre. Mais je crois qu'il faut se méfier du génie de la forme. La Fontaine, on peut l'aborder sans cette méfiance. Sans aucune méfiance : "Il est bon de parler mais meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais, alors qu'ils sont outrés. Nul animal n'avait affaire dans les lieux que l'ours habitait, si bien que tout ours qu'il était, il vint à s'ennuyer de cette triste vie." Vous rendez-vous compte ? "Si bien que tout ours..." D'ailleurs, on ne doit pas dire le s de "ours" : "Si bien que tout our qu'il était, il vint à s'ennuyer de cette triste vie. Il est bon de parler, meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais, alors qu'ils sont outrés. Nul animal n'avait affaire dans les lieux que l'our habitait." A chaque fois il nous en envoie une ! Il y a tout Raymond Devos, en une phrase. Voilà : d'un côté, on a Baudelaire qui est un génie de la forme, de l'autre, on a La Fontaine qui est un génie tout court.



Au cours de ces trente-cinq dernières années passées à satisfaire votre passion des grands textes, qu'avez-vous sacrifié ?


F. L. L'aspiration à un bonheur conjugal quotidien, organique et ménager. Ce qui est un beau projet. Le drame de l'époque est que tout le monde se prend pour Lautréamont. Mais personne n'est Lautréamont. Nous sommes tous des petits-bourgeois, très médiocres, et on devrait la fermer ! L'autre jour, je me promenais dans une rue de Paris et je regardais un homme marcher, quelques mètres derrière sa femme, puis entrer chez un marchand de pâtés pour acheter quelque chose qui avait l'air d'être très important pour eux. Il y a dix ans, je me serais peut-être dit : "Quelle vie médiocre !" Mais aujourd'hui, au contraire, je trouve cela formidable : tous les êtres sont philosophes sans le faire exprès.


Qui aimez-vous parmi les philosophes ?


F.L. Nietzsche, bien sûr. Nietzsche est l'homme qui a découvert que personne ne supporte la vie. C'est la grande découverte. Personne ne supporte la vie et donc nous nous vengeons. En permanence, nous nous vengeons. "Avant moi, la philosophie n'a fait que se venger", dit Nietzsche. Il n'aimait pas la vie.
Mais quel philosophe aime la vie ? Et puis, la philosophie, ce n'est pas facile. Ce n'est pas "cool". Ce n'est pas "sympa". Il faut faire un effort. Mais c'est ça qui rend la littérature si essentielle : il faut faire des efforts ! Mais attention, en étant nietzschéen, c'est-à-dire en faisant sienne cette phrase fabuleuse : "Tuons l'esprit de pesanteur !"



Mais il y a aussi du plaisir à lire...


F.L. Moi, je n'ai aucun plaisir à lire.


Allons !


F.L. Parole d'honneur ! Pour moi, lire, c'est être actant et non pas être absorbé. Il y a des gens qui aiment l'histoire et qui sont pris dans l'histoire que raconte un roman. Moi, je suis incapable d'être pris dans une histoire. J'ai un immense plaisir de comédien lorsque je lis sur scène, lorsque la lecture devient orale, mais l'attitude de prendre un livre et lire dans ma tête ne m'apporte aucun plaisir. D'ailleurs, il y a plein de livres que je n'ai pas réussi à terminer...


Lesquels ?


F.L. Dois-je l'avouer ? Des livres que l'on dit éternels. L'homme sans qualités, par exemple, de Robert Musil. Proust, aussi. Je n'ai jamais pu dépasser Sodome et Gomorrhe : il y a résistance. Pourtant, Proust, c'est très grand.

Non, je n'ai pas un rapport heureux à la littérature. J'ai un rapport très malheureux à Henry James ou à Virginia Woolf : j'essaie à chaque fois de m'y mettre et je ne sais pas le faire, je n'y arrive pas. Ça ne me parle pas...
Je lis peu, d'ailleurs. Mais pour une excellente raison : je suis au théâtre tous les soirs et pendant deux heures et quart je dis de la littérature. Alors, le soir, quand je rentre, ou bien le week-end, chez moi, j'éprouve un besoin impérieux de me replonger dans les livres que j'aime. Nietzsche. Céline. Flaubert.
Quand je lis, c'est de manière compulsive, répétitive, obsessionnelle. Je lis dix fois, cinquante fois, soixante-douze fois le même livre du même auteur. Nietzsche disait : "Lire lentement, plein d'arrière-pensées et plein de portes ouvertes." "Mais nous lisons très peu", ajoutait-il, lui qui devait lire énormément. "Nous n'avons pas besoin pour vivre de l'impulsion de l'imprimé. Nous lisons très peu mais nous refermons les livres de savants avec un grand soulagement. Nous les refermons parce qu'on y sent partout la bosse du spécialiste. Tout métier voûte." Vous savez, quand vous avez lu ça, vous n'avez pas besoin d'aller plus loin : "Tout métier voûte." Je n'ai pas de plaisir au roman. J'ai du plaisir à Flaubert, en revanche. J'ai relu tout Thomas Bernhard, une fois de plus. C'est vous dire que je m'ennuie !

Il y a quand même quelque chose de très, très, très douloureux dans mon histoire, parce que se retaper Thomas Bernhard pour dire au bout du compte que je l'adore mais que c'est un imposteur... Il y a des choses démentes chez cet écrivain : il interdit l'argent aux artistes, par exemple. Il dit que, pour qu'un artiste s'épanouisse, il faut lui couper toutes les bourses. Marche ou crève ! J'aimerais bien le lire un jour à Avignon, lui qui est contre toute subvention ! Pour lui, l'artiste doit créer ou crever. Il a une position totalement démente mais que je trouve très drôle.



Vous parliez de Flaubert. Qu'aimez-vous chez lui ?



F.L. Tout. Je suis un fou de Flaubert. L'éducation sentimentale : "Il voyagea." Dernier chapitre. "Il connut la mélancolie des paquebots." Indépassable !

J'ai dû lire au moins trente fois Madame Bovary. Un coeur simple a été l'objet d'un spectacle. "Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour. Son père, un maçon, s'était tué en tombant d'un échafaudage. Puis sa mère mourut, ses soeurs se dispersèrent, un fermier la recueillit, et l'employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l'eau des mares, à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol de trente sous, qu'elle n'avait pas commis. Elle entra dans une autre ferme, et devint fille de basse-cour, et comme elle plaisait au patron, ses camarades la jalousaient. Un soir du mois d'août (elle avait alors dix-huit ans), ils l'entraînèrent à l'assemblée de Colleville. Tout de suite, elle fut étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d'or, cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l'écart modestement, quand un jeune homme d'apparence cossue et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d'un banneau, vint l'inviter à la danse. Il lui paya du cidre, du café, de la galette, un foulard, et, s'imaginant qu'elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bord d'un champ d'avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit à crier. Il s'éloigna.

" C'est tout le génie de Flaubert, ces trois phrases : "Elle eut peur et se mit à crier. Il s'éloigna." C'est sublime. Et j'aime beaucoup, évidemment, la correspondance...



Et la littérature contemporaine ?


F. L. Je dois avouer que les romans qui racontent que Jean s'occupe de Jean-Pierre (ou Jeannine), qui rentre du boulot et a un problème d'ascenseur, se met à écrire puis n'écrit plus, prend le métro ou le train... tout cela ne m'intéresse pas. Je suis sûr qu'il y a des choses très bien dans ce qui paraît en ce moment mais... je n'arrive pas à m'y intéresser, désolé.

Dernièrement, j'ai lu Cioran. Son journal. Et le journal de Cocteau, aussi. Mais la littérature contemporaine... Si, j'aime beaucoup Philippe Muray. Il faut lire absolument ses Exorcismes spirituels. Il a inventé l'horreur du festif, l'horreur du débat. C'est un réac, mais un écrivain génial. Sa critique de la société actuelle est fabuleuse. Très violente, aussi... J'adore ce texte sur Ségolène Royal : "Ce sourire-là n'a jamais ri." Je me dis toujours que, quand j'arrêterai de travailler, je deviendrai enfin un lecteur normal, qui lit tout ce qui sort, qui suit la rentrée littéraire... Mais, non, je n'ai pas un rapport serein à la littérature. Je voudrais attaquer Chateaubriand. Ça m'impressionne, mais je sens que je vais bientôt réussir à y aller ! Chateaubriand et Balzac. Je sens que ça peut me plaire.


http://www.lexpress.fr/culture/scene/fabrice-luchini-un-acteur-c-est-celui-qui-dechiffre-les-cicatrices_837805.html?p=3


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Mar 12 Jan - 12:52

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Fabrice Luchini Le point sur Robert : Perceval le Gallois









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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 21 Mar - 23:56

Luchini, Ségolène, Martine et les bobos à poussettes


Depuis quelques jours, Fabrice Luchini fait salle comble au théâtre de l'Atelier avec une de ces séances de lecture dont il a le secret. Comme l'a écrit Armelle Héliot, cet homme-là "tient son monde". Lirait-il des modes d'emploi sur scène durant quatre heures d'affilée que son public se précipiterait.

Actuellement, il prête sa voix à un auteur peu facile, et surtout très peu festif : Philippe Muray. Sociologue ironique et désespéré de notre modernité, l'auteur du Dix-neuvième siècle à travers les âges a analysé comme personne l'extension de l'empire du bien, l'infantilisation de la société et surtout l'effacement du réel au profit d'une virtualité jargonneuse.

Hier soir, le comédien a transcendé les sinuosités de Muray pour en faire jaillir l'ironie et la féroce justesse. Dans la salle surchauffée, où l'on pouvait apercevoir Christine et Olivier Orban, Dominique Besnehard et Isabelle Giordano, on a assisté à un jeu de massacre. Malin, Luchini avait réservé une place de choix à deux textes politiques d'actualité même s'ils ont été écrits il y a plusieurs années.

Le premier concernait les emplois jeunes de Martine Aubry et leur intitulé dépassant toute imagination (accompagnateurs de randonnées, agents d'ambiance...). Le second évoquait, comme un symbole de l'époque, le sourire de Ségolène Royal ("sourire de salut public"). L'un et l'autre ont été longuement applaudis. A tel point qu'on se demande si Luchini ne devrait pas tenir une revue de presse quotidienne sur scène ou à la radio. Ou animer les meetings d'entre-deux-tours de l'UMP.

Les bourgeois-bohèmes du XVIIIe arrondissement de Paris et leurs poussettes, la "doxa de France Inter", les promeneurs en rollers du vendredi soir, les émissions de débat à la télévision, les animateurs culturels, les lectrices de Christine Angot et les psys médiatiques en ont aussi pris pour leur grade.

Les spectateurs sortaient, hilares, pour certains ravis que Muray-Luchini ait mis des mots sur ce qu'ils pensaient déjà confusément, pour d'autres tout étonnés que l'on puisse encore dire et écrire des choses aussi incorrectes. Le bouche-à-oreille fonctionne à plein. Fabrice Luchini n'arrête pas d'ajouter des dates. Faites passer.


http://blog.lefigaro.fr/le-fol/2010/03/luchini-segolene-martine-et-les-bobo-a-poussettes.html


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Lun 22 Mar - 0:06




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Fabrice Luchini lit avec succès Philippe Muray, anti-moderne "vivifiant"
PARIS, 20 mars 2010 (AFP)

Il a tiré un trait sur son "Point sur Robert", mais n'en a pas fini avec sa passion gourmande de la lecture sur scène: Fabrice Luchini fait salles pleines au Théâtre de l'Atelier à Paris avec le méconnu Philippe Muray, polémiste anti-moderne qu'il juge "vivifiant".






L'acteur est le premier surpris de son succès avec des textes du philosophe, essayiste, poète et romancier décédé en mars 2006 à l'âge de 60 ans, ce pourfendeur brillant et caustique d'une époque dominée par "l'empire du bien", ce moraliste qui honnissait "l'homme festif", les "bobos", le féminisme...

"On n'a fait aucune promo, même pas dans le Pariscope !", s'amuse le comédien dans un entretien à l'AFP. Et pourtant ça tourne: au départ, cette lecture ne devait faire l'objet que de quelques dates en mars, mais d'autres ont été ajoutées.

"C'est plein, il faut 15 jours pour avoir une place", relève Fabrice Luchini. A raison de deux séances par semaine, le dimanche midi (13H00) et le lundi soir (20H30), "j'en fais au moins jusqu'au mois de mai, c'est sûr", prédit l'acteur.

Il faut dire que le lecteur, à 58 ans, a du métier. Un quart de siècle qu'il s'empare de textes littéraires pour leur donner une portée quasi dramatique. "Il y a de l'oralité, de l'éloquence, une oeuvre, donc ça ressemble au théâtre", note ce virtuose du verbe.

Tout a commencé au milieu des années 1980 avec le "Voyage au bout de la nuit" de Céline, au Théâtre Renaud-Barrault. "Je devais le donner huit fois, je l'ai joué 12 ans", relève l'acteur.

Succès encore avec Baudelaire, Hugo, La Fontaine, Nietzsche ou Louis Jouvet. Quant à l'aventure du "Point sur Robert", elle a duré de 2006 à 2009. "On a commencé dans une salle de 50 places pour finir dans des théâtres de 2.000. J'ai joué 650 à 700 représentations, on a fait 300.000 personnes avec du Roland Barthes et du Chrétien de Troyes, c'est un truc énorme !"

Et après ? "Je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose de très pointu, qui ne va pas obligatoirement dans le sens du public. Il s'avère que la pensée de Muray est drôle, c'est un coup de bol", estime Fabrice Luchini.

C'est d'abord l'auteure Yasmina Reza, puis la veuve de l'écrivain Anne Muray qui ont invité le comédien à plonger dans la pensée d'un "mec extrêmement intelligent, vivifiant, évidemment assez haineux : c'est sûr que c'est pas un +bobo+ qui fait du roller".

"Depuis (le situationniste) Guy Debord, personne ne s'était lancé dans une telle lecture de son époque. Ca ne veut pas dire que son analyse est juste, mais elle est stimulante", estime Fabrice Luchini, rappelant le combat de Philippe Muray pour l'art et non pour la culture, qu'il jugeait rabaissée à l'état de "sociologie de divertissement".

Fabrice Luchini aurait-il mis son talent au service d'un néo-réactionnaire douteux ? L'acteur s'en défend, dit qu'il n'est pas toujours d'accord avec l'auteur mais qu'il "traverse sa pensée" avec bonheur, trouvant même certains de ses écrits "merveilleux".

Comme cet extrait du poème en alexandrins "Tombeau pour une touriste innocente", où Muray raille les gens du spectacle : "Elle était depuis peu amie d'un vrai artiste/musicien, citoyen, jongleur, équilibriste".

© 2010 AFP


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Ven 16 Avr - 1:53

LE GENIE DANS LA TRAGEDIE

... "Dans la douleur et dans la tragédie, les hommes ont inventé la beauté ;
il faut les plonger et les retenir dans la douleur et dans la tragédie
pour maintenir en eux le sens de la beauté. ...
Nietzsche


Luchini, Nietzsche & Rimbaud
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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Sam 24 Avr - 12:48

FRANCE CULTURE Répliques par Alain Finkielkraut
le samedi de 9h10 à 10h

émission du samedi 24 avril 2010
Le rire libérateur de Philippe Muray

Avec le comédien Fabrice Luchini.
FABRICE LUCHINI LIT PHILIPPE MURAY au theatre de l'atelier à Paris



Répliques par Alain Finkielkraut
du 24-04-2010 - durée : 49mn
installer dans iTunes copier le lien RSS :
http://radiofrance-podcast.net/podcast09/rss_13397.xml

http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture/podcast/


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 9 Mai - 14:22

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Fabrice Luchini "Je suis un vagabond idéologique"






C'est le spectacle à voir à Paris avant l'été : Fabrice Luchini lit Philippe Muray , moraliste atrabilaire, prophète caustique.

Avant la moindre publicité, la foule se pressait au théâtre de l'Atelier chaque week-end. Fabrice Luchini est-il de droite ? Est-il de gauche ? Est-il ailleurs ? Flaubert en tête et Nietzsche à la bouche, le comédien parle politique comme jamais il ne le fit.


Pourquoi Philippe Muray plaît-il autant ?

Parce qu'en l'entendant on se dit : "Enfin, un autre son de cloche." Avec cette intuition fulgurante : il faut contrecarrer le tout-culturel, le festif, le tourisme, la culture qui perd l'essence de l'art, l'empire du Bien.

Mais on peut écouter du Muray, puis reprendre sa vie festive...

Oui, on peut sortir de ce spectacle contre les bobos et remettre ses rollers. Mais on a ri et constaté qu'il y avait un contre-pouvoir possible. Muray dénonce les inventeurs de rêve, ces artisans de la déréalisation que sont les politiques. Seul Malraux aurait pu lui tenir tête. Peu importe que les thèses de Muray soient vraies ou fausses : on a un contre-pouvoir.

Fondé sur la méchanceté ?

Et sur un léger génie comique. Il y a quelque chose de moliéresque chez Muray : il capte nos ridicules, la vanité de l'époque, la doxa. Ainsi du texte sur le débat : "Celui qui se rend compte qu'il est dans un faux débat a-t-il le droit de sortir en disant : "Je porte plainte pour faux et usage de faux débat" ?" Plus il y a de débat, moins il y a de réel, démontre Muray. Derrière une acuité d'une grande méchanceté, il y a aussi un génie de la formule : le "rebelle à roulettes" opposé à celui de Mai 68, le "sourire qui n'a jamais ri" pour définir, dès 2004, Ségolène Royal, etc. "Muray, c'est Debord en comique", m'a dit mon beau-père, Michel Debeauvais, 85 ans, homme de gauche. Et puis il y a pour moi le plaisir de lire un contemporain.

Qui attaque la gauche...

Oui, mais Muray n'est pas là pour se moquer de Martine Aubry quand il parle, en 1998, des emplois-jeunes. Il déroule la liste des nouveaux métiers aux noms ahurissants pour expliquer que le tout-linguistique va tuer le réel : "Un bataillon d'agents de développement ouvre la marche, suivi presque aussitôt par un peloton d'accompagnateurs de détenus. Non, ce n'est pas une parade, ce n'est pas non plus une job-pride..."

N'y a-t-il pas chez vous, comme chez Muray, un catastrophisme, une jubilation de voir le monde aller à sa perte ?

A la fin d'un portrait de moi dans Libération, que j'avais espéré le moins malveillant possible, il y avait ces mots : "Il s'imagine au milieu d'un océan de mesquinerie, dans un état de souffrance totale." Pas faux. La passion de l'anxiété, de l'angoisse nihiliste, je la partage à travers mes écrivains préférés. C'est ma maladie, oui. J'avoue qu'il y a une doxa du nihilisme comme il y a une doxa socialiste, mais je crois qu'il n'y a pas de grande littérature avec des sentiments positifs, même si j'aime Rimbaud et La Fontaine, pessimiste dépassant le ressentiment. J'ai une passion pour les écrivains de la misanthropie, de la haine du nombre. Cela commence avec Flaubert, mon préféré, puis il y a le roi, l'épouvantable Céline, qui trouve une émotion musicale à partir d'une vision de l'homme immonde. On m'a envoyé une lettre de Flaubert dans laquelle celui-ci se réjouit d'un terrible orage qui s'est abattu sur Rouen : tout est cassé, il jubile. Et Céline : "Ce n'est pas que j'aime les catastrophes, mais elles s'installent chez moi avec des sortes de droits."

Nietzsche est-il le penseur majeur de cette école ?

Non. Nietzsche, c'est le dépassement du ressentiment, du désespoir, c'est l'amor fati. "La presse, c'est la fausse alerte permanente", disait aussi Nietzsche. Pourvu qu'il ait tort !

Quel artiste auriez-vous été en 1963, durant les Trente Glorieuses, sous de Gaulle ?

En 1963 ? Je suis peut-être dans un groupuscule gauchiste, je lis Guy Debord et suis ami de Daniel Bensaïd...

Alors, êtes-vous de gauche ou de droite ?

Je ne suis pas de gauche parce que je pense que l'homme n'est pas ce que les gens de gauche pensent qu'il est. Je n'aime pas dans la gauche l'angélisme, l'enthousiasme. Je ne suis pas de droite parce qu'elle a oublié qu'il y eut une droite qui n'était pas affairiste, parce qu'elle a oublié les hussards : Antoine Blondin, Roger Nimier, Jacques Laurent...

A plusieurs reprises pendant le spectacle, vous dites que vous allez aussi attaquer la droite : on attend, rien ne vient...

Est-ce que Martine Aubry croit sincèrement qu'on est opposé à une société qui redistribuerait des richesses ? Que les Français qui ne votent pas socialiste sont ravis des inégalités épouvantables et de l'actuelle dégradation haineuse ? Qui est hostile au programme du PS : un smic augmenté, des hiérarchies douces, moins d'injustice, plus d'humanité...
Les dirigeants socialistes, de Mélenchon à Hamon, défilent en héros de la lutte contre l'oppression. Je sais bien que Sarkozy est le neveu de Staline et qu'Hitler bouffait avec Hortefeux, mais, tout de même, l'oppression actuelle est relative... Quand Benoît Hamon commente un discours de Sarkozy, on a l'impression qu'il a vu des enfants écrasés par des chars impérialistes.

Et s'ils avaient raison ? Si une caste souhaitait l'injustice pour protéger ses privilèges ? N'êtes-vous pas le saltimbanque du système ?

Il n'y a aucun espoir de non-collaboration pour un artiste. Que le système soit libéral ou marxiste, l'artiste qui travaille et qui distrait, même le plus intelligemment du monde, ne fait que collaborer : le plus grand génie de tous les génies, Molière, faisait le lit du roi.
Le problème, c'est que la révolution, ça ne marche jamais. A la gauche de la gauche, ils sont tous d'accord pour reconnaître que Pol Pot, c'était assez horrible, mais ils ajoutent : "C'était pas le bon leader ! Le vrai va venir..."
Alain Badiou estime que cette pensée a de l'avenir ? Tant mieux pour lui. Comme disait Céline : "Tous à bicyclette, pas de fausse note..."

Si le PS voit juste, ne faut-il pas l'aider ?

Même si les socialistes avaient raison, je n'arrive pas à croire une minute, tant je suis pessimiste sur la nature humaine, que ça les intéresse vraiment de rétablir l'égalité.
Leur constat de l'ignominie de la société est peut-être juste, mais, quand ils disent qu'ils veulent changer les choses, je ne vois pas pourquoi je les croirais plus que leurs adversaires.
La colère et l'indignation n'ont aucune valeur pour la réflexion, elles ne sont pas des preuves d'acuité de jugement.









Les acteurs aiment pourtant s'indigner...

Les acteurs doivent respecter un devoir de réserve, de non-obscénité, parce qu'ils ne vivent pas les problèmes des gens. Ma maman faisait le ménage à 5 h 15 au Figaro dans le bureau de Michel Droit : cela ne me donne aucun privilège, mais j'ai vécu cela.
Ma famille était gaulliste, écrasée de travail, mon grand-père eut la jambe broyée dans une machine et mon père m'a éduqué en répétant : "On n'habitera jamais tous sur la place du village", ou un proverbe italien : "Il y a des gens qui mangent, il y a des gens qui regardent."
Ou encore : "La vie est une tartine de merde et on en mange un petit bout chaque jour." La souffrance n'est pas une abomination, il faut en prendre sa part. Il était finalement pascalien : qu'on aide les gens lui semblait incongru.

Le succès comme revanche sociale, alors ?

Je n'en suis pas revenu de mon succès. Au début, les gens me détestaient, ils trouvaient que j'avais un phrasé de pédé, que je n'étais pas du tout sexy. Je n'ai aucune passion jubilatoire pour l'argent ; à 58 ans, je commence à peine à savoir en profiter.
Je suis insomniaque, je ne jouis de rien, mais je n'ai pas le droit de me plaindre parce qu'il y a des gens dont on va raser la maison. Alors je ferme ma gueule. Soit on assume ses privilèges et on se tait, soit on donne tout à Emmaüs.

Qu'est-ce qui vous gêne le plus avec la gauche ?

Comment s'arrange-t-on quand on est de gauche, qu'on vit rue Guynemer avec vue sur le jardin du Luxembourg, qu'on a un chauffeur, un maître d'hôtel à gants blancs alors que le pays est en crise ? L'intellectuel de gauche répond : "Je lutte..."
J'ai vu la gauche caviar, je l'ai haïe, elle frimait, parlait de culture tout en réglant ses problèmes de salle de bains, comme les gens de droite. Pareil. Kif-kif. Un type de gauche m'a dit : "Je ne comprends pas pourquoi la classe moyenne ne pense qu'à consommer."
Ou encore : "Pourquoi ta femme de ménage a-t-elle un 4 x 4 ?" Pauvre couillon ! De quel droit juges-tu ? "Comment peux-tu dormir alors que l'Afrique crève ?", dit-il. Et toi, tu te réveilles souvent la nuit pour les Africains, espèce de fiente ? Je suis comme Cioran : "Je ne peux pas avoir de pitié, mon moi a tout absorbé." J'exècre la pensée correcte de gauche.

Et celle de droite ?

Tout autant ! Le marché bio, les enfants qui vont continuer la carrière, la certitude. De toute façon, la droite est morte, elle n'a plus que faire des enfants comme objectif. Où est Paul Morand ? Où sont de Gaulle, Raymond Aron ?
On n'a même plus la droite du cigare, du pinard et du cholestérol : "Tu délocalises beaucoup ? Moi, j'ai niqué les Chinois." C'est fini. C'est pour ça que je suis moins agressif avec la droite : elle n'existe plus.

Vous n'êtes pas de droite, mais un peu moins anti-droite qu'anti-gauche ?

La preuve que je ne suis pas de droite, c'est que je ne me battrai jamais pour mes intérêts. Pour une raison simple : je n'ai pas cette santé-là. J'ai passé deux mois à Monaco, j'ai cru crever d'ennui : pour 2 millions par jour, je n'y vivrais pas.
Et, en plus, j'ai passé l'âge de faire du jogging en montée, je préfère l'île de Ré, c'est plat.
Si Martine Aubry est élue et met les impôts à 90 %, si on classe en zone noire ma maison de l'île de Ré, cela ne m'enlèvera pas Bach, le matin, par Pablo Casals. Je ne veux pas faire le dandy baudelairien, mais mon but, c'est l'indifférence...

Comment en sort-on ?

Il faut trouver l'homme providentiel, ni idéologue de gauche, ni cynique de droite, une sorte de De Gaulle de la crise, qui dise : "Ceux qui ont, faut qu'ils donnent..."

La démocratie est-elle l'alternance du cynisme de droite et de l'idéologie de gauche ?

Le nivellement total à la communiste n'est pas très réjouissant. J'ai connu Roland Barthes, j'ai l'impression que c'était autre chose que Badiou...

Et le cynisme de droite ?

Dans ma loge, il y a dix-huit mois, j'ai dit à Nicolas Sarkozy - j'ai des témoins : "Il y a la crise, vous devriez être gaulliste, M. le président, et remonter les impôts en supprimant le bouclier fiscal." Je n'ai pas été écouté...
La droite n'a pas d'ambition pour l'homme, elle est mesquine et comptable. Mais le collectivisme m'effraie plus que tout. J'aime que, chez Marivaux, les valets soient les vrais maîtres, j'aime les servantes chez Guitry. Je tiens au droit de chacun d'avoir une psyché sur laquelle aucun collectif n'agit.

L'individu avant tout, donc ?

Les politiques, surtout à gauche, n'intègrent jamais l'individu. Parce qu'ils ne veulent pas que l'homme soit confronté à la magistralité de son désastre solitaire. L'homme doit être dépassé, dit Nietzsche. Or notre époque tend au béat, des gens déambulent, hagards, dans le culte du bonheur, alors que les catastrophes s'accumulent. C'est le désastre et il y a un îlot de gens hébétés, de déambulants à roulettes qui foncent dans la béatitude.

N'y a-t-il pas un idéal qui demeure ?

"Je ne mourrai pas pour une idée, mais je mourrai pour le droit d'en avoir une différente chaque jour", dit encore Nietzsche. Je peux me lever réactionnaire, avoir un élan de générosité vers 13 heures, aller jusqu'à Besancenot sur le coup de 15 heures, revenir vers un réformisme à la Strauss-Kahn pour le thé, sans cracher sur Hollande, et, le soir, finir par penser que la droite a la vision la moins irréelle du réel. Je suis un vagabond idéologique.

Avec une raison qui penche un peu à droite, non ?

Je ne suis pas de droite, parce que je ne suis pas conservateur. De 1945 à 2000, toute la pensée fut à gauche, sauf le malheureux Raymond Aron. La droite n'a jamais rien à proposer comme penseur vivant, sauf quand elle en pique un à la gauche.
Pour la grand-mère maternelle de ma fille, il y avait le Bien, et le Bien était à Moscou ! Antoine Vitez n'a quitté le Parti communiste qu'après l'invasion de l'Afghanistan : en 1979, vous vous rendez compte ! La droite n'avait rien à mettre en face, à part un Malraux titubant.

Sarkozy vous fascine-t-il ?

Il est venu voir mon Céline quatre fois, Knock deux fois, mon La Fontaine aussi..
.
Curieux : il s'ennuie au théâtre..
.
J'ai eu Chirac aussi. Mais Sarkozy m'a dit avoir découvert Céline dans mes spectacles. Le Nouvel Observateur m'avait mis dans la galaxie sarkozyste, avec ma photo en orbite. Scandale dans ma belle-famille !

Le président ne massacre-t-il pas la langue française ?

Je n'ai jamais été heurté par son français. Et puis le français n'intéresse plus les Français, ils ne savent plus quelle langue ils parlent. C'est au Québec que j'ai pris le plus de plaisir avec Le Point sur Robert, parce que le français signifie encore quelque chose là-bas : la résistance.

En 2012, que va-t-il se passer ?

La gauche va gagner et on va bien rigoler. En face de Muray, Delanoë, Lang ne tiennent pas trois minutes, car ils n'ont pas de pensée magistrale. Les hommes politiques ne sont pas faits pour cela.

Il y a une gauche différente : Valls, Delors...

Valls est moins hargneux, en effet, mais n'a aucune chance, si j'en crois Nietzsche : "Malheur à moi, je suis nuances." A Lille, j'ai croisé Delors, il avait une casquette de marin, cela m'a impressionné. Il m'a dit : "Vous êtes plus humain que ça, vous êtes un provocateur." J'ai pris cela pour une bénédiction à la Cioran.
La fameuse "troisième voie", Jospin la cherche encore ; et c'est Mélenchon qui revient... La gauche n'a aucune vision négative de l'homme, elle croit qu'il est un merveilleux opprimé, elle ne comprend rien à la psyché, au conflit intime, à la grimace proustienne. Je hais Rousseau.

Mettez-vous la psychanalyse au-dessus de la politique ?

Sans conteste. Je suis en analyse depuis trente-cinq ans, avec des pauses. Tous les gens qui vont bien sont insupportables, tous ceux qui ont traversé des épreuves sont meilleurs. On croyait que tous nos actes étaient rationnels, puis les moralistes et ensuite Nietzsche et Freud ont montré que l'homme n'a d'intérêt que pour son ego.
Qu'est-ce qui se cache dans chacun de nos actes, dans la femme que l'on épouse, l'enfant que l'on aime, la révolution que l'on accomplit, le crime que l'on perpètre ? C'est le moi, le pauvre moi minable, encombrant, pitoyable, dramatique, qu'il soit de droite ou de gauche. Et que ce soit Hollande ou Sarkozy, ce qui parle dans leurs discours, c'est la vanité.

Triste vision de l'homme !

Le moi est une pourriture et une impasse. C'est un petit être inconfortable, malheureux, qui s'invente des mythologies pour continuer à vivre l'absurdité. Les gens sont, comme dit Céline, "les bras ballants devant l'événement, les instincts repliés comme un parapluie, brelochants d'incohérence, réduits à eux-mêmes, c'est-à-dire à rien".
La pensée de Chamfort, celle de Pascal, de Cioran, de La Rochefoucauld ou de Nietzsche me renseigne mieux sur l'homme que ne le fait celle de Marx. Mais si la droite veut écraser le peuple, je n'en suis pas.

Sceptique, donc ?

Un jour, à Athènes, un passant lance à Socrate : "Ah ! Le voilà, l'inventeur de la dialectique et de la morale. Comme tu peux être laid !" "Comme il me connaît bien", répond Socrate. J'aime les pensées négatives, le sans-pitié. Je me vante d'avoir lancé le mot "fiente" dans le langage courant. Comme Cioran, j'affirme : "Je suis pour que tout aille mieux, pour toutes les réformes, mais vous ne me ferez jamais dire que l'homme n'est pas une chose qui va finir."
Toutefois, quand on voit de la merde partout, c'est peut-être qu'on en est rempli.

Vos projets ?

Continuer Muray, lire Baudelaire à l'Opéra avec la soprano Sandrine Piau. Je voudrais aussi être pensionnaire de la Comédie-Française un an ou deux, pour jouer Le Misanthrope et un Labiche. Puis je prendrai ma retraite sur l'île de Ré. Et, si on a rasé ma maison, j'irai dans un hospice, comme Thomas Bernhard.

Pour qui vote Fabrice Luchini ?

Comme tout bobo, je vote écolo, et ça n'a aucune importance. Je suis du Muray un peu bas de gamme.


Fabrice Luchini lit Philippe Muray.
Théâtre de l'Atelier, Paris (XVIIIe). Le week-end.

http://www.lexpress.fr/culture/scene/fabrice-luchini-je-suis-un-vagabond-ideologique_890415.html


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Jeu 27 Mai - 23:58

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Luchini fait revivre les critiques assassines de Philippe Muray contre le monde moderne.







Voilà la cavalerie ; il était temps. On commençait à être submergé sous les assauts répétés de la police de la pensée. Elle veille au grain, l’arme au poing.

Philippe Muray a disparu en 2006, emporté par la maladie. Il avait soixante ans. C’était un essayiste, d’une rare lucidité, un visionnaire sarcastique. L’Empire du bien, Après l’histoire, Exorcismes spirituels, Minimum respect, il a décortiqué l’époque à travers les admirations béates, les engouements obligatoires de ses contemporains : « Ce devant quoi une société se prosterne nous dit ce qu’elle est. »

Renversant les idoles, dénonçant la dictature de la fête, programmée comme une exécution (celle du libre arbitre), il fut excommunié de son vivant par le clergé des bien-pensants.

Rangé avec quelques autres figures, dont la compagnie n’est pas la plus déplaisante – Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Michel Houellebecq – parmi les « nouveaux réactionnaires », il fut jugé comme un invité non convenable par la bourgeoisie progressiste.

Il n’en avait cure. Pessimiste actif, passionné de littérature – notamment de Céline sur lequel il écrivit un essai –, il avait, pour avoir fréquenté l’avant-garde, une image claire du monde telle qu’elle le rêvait.
Il n’en voulait pas. « Mutins », voire « matons de panurge », « rebelles de confort », « artistocrates », il n’eut de cesse de remettre à leur place les penseurs à la mode, subventionnés par l’Etat et réclamant à cor et à cri leur statut de maudits.
Leurs ouvrages reliés forment la bible des bobos d’aujourd’hui. Muray les déchiqueta avec un humour dévastateur, une plume puissante, charriant une pensée et des images fortes, une insistance redoutable. Il ne lâcha jamais sa proie pour l’ombre de récompenses illusoires.


Pour quelques veillées, dans le cadre bohème du Théâtre de l’Atelier, à Paris, Fabrice Luchini l’a fait renaître.
Il a allumé la flamme de la résistance : c’est du bon scoutisme.
Cette sorte de miracle pourrait bien se prolonger tant le succès est au rendez-vous.

Le comédien arrive sur scène avec une vague inquiétude : qui sont ces gens venus l’applaudir jusqu’au deuxième balcon ? Des « murayens » convaincus – clubs de personnes éparses, aux profils contradictoires, assoiffées de liberté –, ou des fans de son personnage?

Quelques conversations d’avant-scène le font opter pour la deuxième hypothèse. Pourtant, Luchini n’a pas le trac, il ne l’a jamais eu.

Tant pis si son maître, Louis Jouvet, prétendait qu’un acteur dépourvu de trac n’a pas de talent : « L’existence est tellement angoissante, dit-il, qu’elle m’a pris toutes mes peurs. » Il cite Cioran, son autre compagnon du moment : « Je suis tellement rempli de tourments que tous les problèmes des autres m’indiffèrent totalement. »

Depuis des années, le comédien se replie prudemment derrière des figures d’une insolente hauteur et d’une somptueuse liberté.

D’une pensée trop buissonnière pour un milieu étroitement contrôlé, cet autodidacte récite du Céline, du Flaubert, du Nietzsche, du La Fontaine ; d’une voix tonitruante, devant le Théâtre de l’Atelier, il salue d’un « Bonjour, monsieur l’abbé » ravi un prêtre en soutane venu assister à son spectacle ; cet été, à l’Opéra de Marseille, il déclamera du Baudelaire : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. »



C’est sur les recommandations de Yasmina Reza que Luchini a découvert l’oeuvre de Philippe Muray. Il est tombé à la renverse : « C’est la seule photographie de l’époque. Il provoque quelque chose de l’ordre de la stimulation. »


Sur scène, il ne sait pas où il va. Une chaise, une table, des textes imprimés sont ses seuls artifices ; il s’adresse au public avec un sourire gourmand : « Je pensais qu’aujourd’hui, ce serait anonyme, qu’il n’y aurait que quelques ascètes. »

La salle attentive boit ses paroles. Le tourbillon commence. Muray passe la société française au Kärcher. Avec une féroce jubilation, l’acteur donne vie à son étude des nouveaux métiers inventés, en son temps, par Martine Aubry pour la jeunesse : « coordonnateurs de petite enfance », « accompagnateurs de randonnées », « médiateurs en milieu carcéral », tout y passe.

Qu’y a-t-il derrière ces concepts creux ? s’interroge le polémiste. Une savante « évaporation de la réalité », mise en scène par les vendeurs de rêve moderne. « Que se passe-t-il, s’enflamme Luchini, éperdu d’angoisse, lorsqu’un agent d’ambiance se met en grève ? » Ou « un jongleur de rue ? »

Le public jubile, les menottes se brisent, le vide explose. Muray dénonce, en vrac, la dictature du bien, l’éradication artificielle du mal, l’infantilisation progressive des foules : « Le sort du monde sera réglé par la mise en crèche de tout le monde. » Cauchemar indolore, fascisme mou, mené par des fées enchanteresses : « Notre époque ne produit pas que des terreurs innommables, prises d’otages à la chaîne, réchauffement de la planète, massacres de masse, enlèvements, épidémies inconnues…

Elle a aussi inventé le sourire de Ségolène Royal… Ce sourire, c’est un sourire de nettoyage et d’épuration. Un sourire de lessivage et de rinçage… C’est évidemment le contraire d’un rire. Ce sourire-là n’a jamais ri et ne rira jamais. Ce n’est pas le sourire de la joie, c’est celui qui se lève après la fin du deuil de tout. »


Mort lente, douce, soleil vert terminal imaginé par le réalisateur Richard Fleischer. Avec une hilarante, mais glaçante cruauté, Muray chante le portrait d’une « touriste innocente » que l’on pourrait croiser dans n’importe quel charter :

« Elle était bête et triste et crédule et confiante
Elle n’avait du monde qu’une vision rassurante
Elle se figurait que dans toutes les régions
Règne le sacro-saint principe de précaution

» Ou encore:

« Dans le métro souvent elle lisait Coelho
ou bien encore Pennac et puis Christine Angot
Elle les trouvait violents étranges et dérangeants
Brutalement provoquants simplement émouvants. »

La blonde naïve finira étranglée par un islamiste. Le public sursaute, brutalement réveillé.

Luchini achève sa démonstration avec un émouvant texte sur Malraux qui voyait en l’art la preuve « que la partie n’est pas jouée ».

Aujourd’hui, conclut Muray, les tenants de la culture n’aspirent qu’à « la capitulation des derniers réfractaires ».

Le nœud se resserre.





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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 27 Juin - 20:06

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Exorcismes spiritueux





Par PHILIPPE LANÇON


Etre d’une époque, c’est savoir la détester. Philippe Muray, le joyeux antiprophète d’Après l’Histoire et des Exorcismes spirituels, savait : il écrivait, il lisait, il fumait, le tout exclusivement et sans fin.

Sa femme, Anne Sefrioui, se souvient : «Philippe a longtemps fumé des Gitanes, puis des Boyard maïs, deux paquets par jour, il me semble.

Puis, vers le milieu des années 90, considérant qu’on les avait édulcorées, pour ne pas dire émasculées, et qu’elles n’avaient plus aucun goût, il est passé aux cigares. Il en fumait environ vingt par jour.
Des Panter Mignon, une marque hollandaise. J’entends encore le terrible petit claquement de la boîte métallique le matin, pour le premier cigare fumé à jeun, au lit…» Cet excès de fumée rageuse et solitaire, ce petit claquement sec, c’est son style.


Muray est mort le 3 mars 2006, à 60 ans, d’un cancer du poumon. Un groupe discret de lecteurs et d’amis éprouvèrent cette tristesse que n’éteint aucune cigarette : une voix qui riait de dire non n’était plus là pour leur dire oui.


Plus là pour démonter la bonne conscience de gauche et le capitalisme culturel. Plus là pour s’amuser des nouveautés de «l’aube aux rayonnements orientés». Cette voix aimait les corps de Rubens, les romans de Balzac, les phrases de Céline, les proférations de Léon Bloy, l’esprit déconnant.


La voici : «Ce monde a quelque chose de bon. Il suffit de le considérer pour être aussitôt guéri de l’antique peur de le perdre.» Elle convient à Fabrice Luchini.








Luchini a 58 ans. Il fume une cigarette par jour, lit Muray depuis mars au théâtre de l’Atelier, à Paris, une bonne heure et ça marche.

Le spectacle n’était pas prévu. Il est né d’une lecture pour fidèles de l’écrivain, le 2 décembre 2009, à la Société des gens de lettres. Un an plus tôt, lors d’un dîner, Anne Sefrioui et des amis se disent qu’il faudrait célébrer le cher disparu, un soir. «C’était pour le club des murayens, rien de plus», dit-elle. Quelqu’un évoque Luchini.


Des mois passent. Elle le contacte. Il accepte, un soir. Comme il est encore en tournée avec son précédent numéro, le Point sur Robert, c’est elle qui choisit les textes. La soirée est un succès, le succès crée le désir, le désir devient spectacle.

Luchini : «Quand on joue un spectacle littéraire, le style transcende l’idée.» Le style de Muray trouve sa place entre des phrases de Péguy, Cioran, La Fontaine, Céline, du côté des moralistes pessimistes antiprogressistes.

Qu’est ce qu’un spectacle du lecteur Luchini ? «Un long paquebot qui part», dit-il. Comme un texte de Muray. On ne sait pas jusqu’où il va. Il se crée par l’écume, en se répétant.








Dans le Dix-neuvième Siècle à travers les âges, sa matrice intellectuelle, Muray s’en prenait au «mal français du manque de baroque» : la France échappe «au commentaire et à l’ostentation, à l’interprétation du salut et à celle de la grâce. Pas de parures. Pas d’inconstance ni de choses qui s’envolent et se métamorphosent, en France. Restons entre soi. Pas de déguisements. Rien que du vrai.» Muray, c’est un geste individuel et baroque.


Baroque. «Moi, dit Luchini, je ne le connaissais pas. C’est Yasmina Reza qui n’arrêtait pas de m’en parler. Et je suis tombé sur cette phrase de lui : "Mais tout le temps ça a toujours été irrespirable." Je me suis dit : voilà une accroche, un son qu’on n’entend pas d’habitude.» Il lit un premier livre d’entretiens, «trop compliqué pour moi», puis l’essai sur Céline, «pareil».

Luchini n’est pas «un intello». Il doit sentir les textes pour vouloir les comprendre : «J’en ai une approche organique, musicale, pas du tout universitaire.» Il les dit et les redit, sans cesse, sans fin, aussi baroque que Muray, comme pour en épuiser son et sens - comme il le fait dans le spectacle avec un vers, avec ces phrases sur le sourire de Ségolène Royal : «C’est évidemment le contraire d’un rire. Ce sourire-là n’a jamais ri et ne rira jamais, il n’est pas là pour ça. Ce n’est pas le sourire de la joie, c’est celui qui se lève après la fin du deuil de tout.»


Revers. D’articles en poèmes, d’essais en romans, dans des textes aux chairs pleines, sans régime ni robes noires, Muray exagère. Il lance ses hyperboles et gonfle ses oreillers de verbes, d’adjectifs, pour appliquer la devise de Balzac, son génie premier : «Indiquer les désastres produits par les changements des mœurs est la seule mission des livres.»

Attaché au mât comme Ulysse, il écoute les sirènes du progressisme, du légalisme et du festif pour mieux ridiculiser leur chant. Sa comédie humaine n’a plus besoin de personnages, mais d’archétypes, puisque c’est la comédie des masses : le revers du prêt-à-porter de l’histoire contemporaine.

On ne lit pas forcément Muray pour être d’accord avec lui. On le lit pour rire de soi-même dans l’époque. Libération est l’une de ses cibles ? Tant mieux. Pourquoi ? C’est drôle. Luchini le dit en citant Nietzsche - il cite sans cesse ou plutôt il dit, c’est un Arlequin de phrases habitant un château hanté : «On a enfin l’ennemi qui va nous élever.»







Le spectacle débute par une phrase de Péguy : «Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse. C’est d’avoir une âme habituée.»

Elle est tirée de Note conjointe sur M. Descartes. Péguy célèbre le scandale qui rompt l’habitude et «l’amortissement de la grâce» (la grâce, un mot de Muray). Luchini ne l’a jamais lu. Il lit à merveille le journal de Cioran, mais ses œuvres l’ennuient. Son psychanalyste l’a ouvert à Flaubert.
Un grand camé des rues, vestige des années 70, lui offrit à Montmartre Voyage au bout de la nuit. Il est mort depuis. Luchini, lecteur parfait : allumant ce qu’on lui donne, au gré des rencontres, si ça finit par chanter en lui.


En ce moment, il découvre la musique de Benjamin Constant, ce «chant profond, parfait et implacable du diagnostic». Lira-t-il au théâtre Adolphe, les Journaux ? On verra bien.

De Péguy, il n’a jamais lu que la phrase qu’il dit, mais il la dit bien, comme s’il avait lu tout le reste. Elle traîne sur Wikipedia, il l’a trouvée à Aix-en-Provence : «Un jour, dans la rue, je vois un bonhomme, bizarre, comme un ancien de l’armée du Vietnam. Il m’aborde et me dit : "Je cherche une définition de ce que vous êtes et je l’ai trouvée cette nuit". C’était la phrase de Péguy.»

Pendant le spectacle, il arrive que ça ricane : les idéologues réduisent les textes de l’écrivain à l’état de discours. De gauche ou de droite, ils vivent au pied de la lettre. Ils ne s’amusent pas, n’entendent pas la liberté de Muray. Il a successivement fréquenté Sollers, Jean-Edern Hallier, Kundera, et même, un temps, Bernard-Henri Lévy. Pour ne pas dépendre du milieu, il a écrit à grande vitesse et sous pseudonyme une centaine de polars et servi de rewriter pour des journaux populaires - double vie dont il lui arriva de souffrir.

Il a écrit dans Tel Quel, à l’Idiot international, pour l’Atelier du roman, à l’Imbécile, et, pour finir, comme Vialatte, dans la Montagne. Ses livres ont été édités un peu partout. Céline au Seuil, le Dix-neuvième Siècle à travers les âges chez Denoël, ses romans et la Gloire de Rubens chez Grasset, puis, à partir du moment où il retrouva Michel Desgranges, ami de lycée, aux éditions des Belles Lettres que celui-ci présidait.

Certains titres ont été repris, en collection «Tel», par Gallimard. Muray est un maverick qui n’appartenait, comme tout écrivain, qu’à sa voix.


Louis Jouvet. Quand il entend les rires étroits, Luchini stoppe la diction et dit : «Ils rient… Mais Ségolène Royal, ce n’est pas important. Ce pourrait être une autre, un autre. Ce qui compte, c’est la description du sourire… géniale !»

«Ils», c’est le public. Depuis vingt-quatre ans, quand il a lu pour la première fois en public Voyage au bout de la nuit, le personnage Luchini a su installer, entre lui et eux, une familiarité distante et liquide où flottent les textes, légèrement, intensément, précisément.

Dans ce bocal, il frétille, improvise, brise, relance, une ablette de mots et de mimiques donnant sa voix et des coups de nageoire aux morts, adaptant l’enseignement de Louis Jouvet, dont le portrait figure devant la porte de son appartement : «Alceste n’a pas besoin de toi pour vivre. Il a besoin de ton corps pour redéclencher son étincelle.»

Avec Muray comme avec d’autres, Luchini joue l’étincelle. On l’aime non pas malgré ses défauts et ses excès, mais à cause d’eux, par eux. Il cite encore une phrase de Nietzsche : «La vérité ne nous intéresse pas plus que l’erreur et l’erreur nous intéresse plus si elle sert la vie.» Muray, c’est l’erreur qu’on aime. Elle a raison, puisqu’elle vit.


Au moment où l’écrivain l’a saisi, Luchini pensait faire un «petit spectacle pessimiste pour petite salle : Schopenhauer, Cioran, Thomas Bernhard». Muray a rejoint naturellement la portée, en mode mineur. Sa gloire est confidentielle, délicate. Ses amis ont créé un site. Sa femme reçoit des lettres, «plutôt des jeunes, autour de 30 ans».


Pantone gris. Grâce à Luchini, ses livres se vendent un peu mieux : au théâtre, chaque soir, quelques dizaines. Aux Belles Lettres, ils font partie du fond : 8 000 exemplaires pour les quatre tomes d’Exorcismes spirituels, 10 000 pour l’Empire du Bien.

Pour ses derniers livres, Muray avait choisi la couleur de couverture, pantone gris 5435, un gris perle assez clair, élégant, d’une pâleur de cendre. «Nous ne sommes jamais arrivés à le reproduire exactement à l’impression, dit la présidente, sauf pour le dernier tome des Exorcismes spirituels. Mais il ne l’a pas vu.»

Luchini ignore s’il reprendra le spectacle après l’été (1) : «Mais avec Muray, il serait normal que, pour la première fois, je finisse seul, devant une salle vide.» Et, par association de style et d’idée, il conclut, d’un ton à la fois neutre, expressif et articulé, par une phrase de l’Education sentimentale : «Alors une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru.» Celle-là, Muray l’aurait aimée.

(1) Prochaines représentations à l’Atelier les 29 et 30 juin et le 1er juillet.

http://www.liberation.fr/livres/0101643122-exorcismes-spiritueux


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 5 Sep - 18:30

Fabrice Luchini n'aime pas la plage. C'est lui qui le dit :



lol!
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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Sam 25 Sep - 11:51

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Fabrice Luchini, l'esprit libre






«Je veux que vous lisiez Muray !»Prévu à l'origine pour trois représentations au printemps dernier, sa lecture des textes de l'écrivain et penseur disparu en 2006 rencontre un triomphe inattendu.

On retrouvera Fabrice Luchini au cinéma dans «Potiche», le 10 novembre: nouveau succès en vue. (Marianne Rosentiehl)


Génial et exaspérant, anticonformiste et adulé par la critique, il triomphe au théâtre en éreintant, sur des textes de Philippe Muray, Ségolène Royal et Martine Aubry. Et les bobos en redemandent! Enquête sur un magicien des paradoxes.

Il entre dans la pièce, va, vient, fait mine de sortir, assoit une fesse sur un bureau, cherche son portable, commente une photo sur un mur, se raconte, raconte sa soirée, son voisin de table, sa gardienne d'immeuble, leur prêtant des aventures supposées (scélérates ou voluptueuses).

Il y a du Mercutio chez Fabrice Luchini. Il rit lui-même des inventions comiques qui se succèdent sur le guignol charmant de son imagination scénique.
Parfois, il s'écarte brusquement de son interlocuteur incapable de réfréner un sourire un peu béat: « Regarde-le en train de se marrer... »

Puis, feignant de s'étonner de son effet comique : « Tu trouves ça drôle, vraiment ? » La conversation, que dis-je? le monologue, reprend.
C'est un tourbillon, une tornade, un ouragan. A chaque instant, il cite un éclair de Cioran, un vers de Baudelaire, une page de Flaubert, une vacherie de Céline, sans aucune affectation, comme un simple prolongement de la causerie.

Ce magicien des mots à la mémoire inouïe parle - vite et fort - par allusions transparentes qui se rejoignent pour dessiner une forme logique.
Il vole, tel un oiseau rare, à la cime des idées et des formules, faisant du verbe un jeu magnifique.

Parfois, il lâche des propos à faire rougir un homard : il fait partie de ces gens qui peuvent dire agréablement des choses inconvenantes.
On est là comme au spectacle. Inutile de chercher à l'interrompre. Il reprend toujours son fil, tel un cordier de village, et tire dessus tant qu'il peut, déroulant frénétiquement un rouleau de langage qui semble sans fin.



Fabrice Luchini aurait rendu chèvre Diderot et son fameux paradoxe sur le comédien.
Car comment affirmer là avec certitude qu'il n'éprouve pas effectivement les sentiments qu'il exprime (sur scène ou dans la vie - cela revient au même chez lui)?

Quand il propose au grand public de (re)découvrir des auteurs classiques, il ne choisit pas Zola, Hugo ou Camus, écrivains idéalistes et consensuels qui ne lui ressemblent guère, mais Cioran, Nietzsche, Céline, des plumes amères, ratiocinantes, grinçantes, déprimées, suspectes et, disons-le, souvent «réactionnaires».

Et sa lecture, en ce moment, du mécontemporain Philippe Muray?







Qui nous fera croire qu'un comédien bien dans son époque, pleinement confiant dans les vertus du progrès, de l'écologie et du socialisme, pourrait prononcer avec autant de jubilation ses Exorcismes spirituels?

Et pourtant. Ceux qui viennent applaudir Tombeau pour une touriste innocente ou Le Triangle des bermudas appartiennent autant à la bourgeoisie libérale, ravie d'assister à un éreintement en règle de Martine Aubry et de Ségolène Royal ( « la dalaï-mama du XXI e siècle » ), qu'à la gauche bon teint (rose ou verte) convertie au boboïsme (style Vélib' et Télérama).

Jean- François Copé et Nicolas Dupont-Aignan ont déjà assisté à sa lecture, mais aussi Jean Daniel, Julien Clerc et d'innombrables personnalités du show-biz (Bulle Ogier, Barbet Schroeder, Anne Consigny, Nathalie Baye, Sandrine Kiberlain, Marie Drucker...).


Miracle, ils en redemandent !
Directeur du Théâtre national de Nice, dont les 900 places ont été vendues en quelques heures pour chacune des quatre représentations qu'y donnera Luchini en novembre, Daniel Benoin a une explication : « A travers la pensée de Muray ou par la sienne propre, les critiques que formule Luchini sur la gauche sont acceptables pour les gens de gauche, car ce sont des vérités qu'on sait justement recevoir quand on est de gauche. Cela s'appelle l'autodérision. »







http://www.lefigaro.fr/theatre/2010/09/25/03003-20100925ARTFIG00009-fabrice-luchini-l-esprit-libre.php







































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FABRICE LUCHINI

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