PHIL SPECTOR : PREMIER GENIE DERANGÉ DU ROCK
10 faits incontournables sur le producteur mythique

A l'occasion de la parution de la biographie Phil Spector, Le Mur du Son (par Mick Brown), Fluctuat se livre avec plaisir à l'analyse de ce qui fit d'un "petit bonhomme" aux origines modestes, un producteur unique de l'histoire du rock : un géant à l'origine du "Wall of Sound". Phil Spector, génial excentrique, capable du meilleur comme du pire, présenté ici en dix faits marquants.
01. Premier "magnat de la pop music"
Milliardaire alors qu'il n'a que 24 ans, Tom Wolfe qualifia Phil Spector de "premier magnat de la pop music" dans son livre The Pump House Gang. A une époque où le rock'n'roll était avant tout l'appropriation de styles musicaux traditionnellement noirs par des interprètes blancs adoptant la sensibilité des afro-américains et donc fortement rejetés par la population blanche bien-pensante, Phil Spector créa une culture tout public, grâce à une personnalité hors du commun, mélange d'esprit revanchard, d'ambition et de quasi-divination. De 1958 à la fin des années 70, il est considéré comme le producteur le plus influent du monde de la pop music. De par son ascension aussi fulgurante qu'imprévue, il incarne également le rêve américain en ne faisant fructifier son argent que par la force de son talent et de sa passion.
02. L'initiateur des "teen bands"
A 19 ans, avec The Teddy Bears tout d'abord. Un groupe formé en 1958 et composé d'une voisine, Annette Kleinbard, 16 ans, d'un copain, Marshall Leib même âge et de lui-même au chant, accompagnés de Sandy Nelson à la batterie. Au début des 60's, on retrouve Spector comme producteur d'un trio de femmes aux tenues et coupes de cheveux similaires (la coupe "beehive"). The Ronettes fut l'un des premiers girls bands avec entre autre Ronnie Bennett (future femme de Spector), sa soeur et sa cousine. Puis ce fut The Crystals, Darlene Love et enfin, The Righteous Brothers. Ces groupes furent pour beaucoup dans la diffusion de la pop music et du rock. Spector a réussi la mise en musique visionnaire et idéale d'une culture américaine des teenagers incarnée par des films comme La Fureur de Vivre et des icônes comme Elvis Presley.
Après les Teddy Bears, Spector découvre avec émerveillement les prodiges de la production et toutes les possibilités offertes par le matériel audio, alors disponible en studio. Cordes, cuivres, et percussions, orchestre au grand complet, en plus des " classiques " basses, guitares, batteries, Spector est à l'origine d'un son d'une ampleur encore jamais atteinte dans la pop de l'époque.
Véritable rat de studio, Phil Spector y élit presque domicile 24 heures sur 24. Son ambition démesurée tourne à l'obsession dés qu'il est entre les quatre murs d'un studio d'enregistrement. Sa folie mégalomane transparaît jusqu'à dans ses productions. Dés le début des années 60, les titres des Righteous Brothers et des Ronettes dégageaient cette puissance, cette énergie, que l'on qualifiera de " mur de son spectorien ". Un déluge sonore qui ferait presque oublier que le maître enregistrait alors en mono ! Ses techniques de production extrêmement personnelles inaugurèrent la vague des grands producteurs et des artistes conceptuels. On sait à quel point elles eurent de l'influence sur les productions de Brian Wilson pour les Beach Boys, sur les Beatles ou même Bruce Springsteen.
"Tous les potards dans le rouge, un maximum d'instruments, des choeurs poussés à plein volume et en avant la musique", dit tel quel cela semble un peu barbare, mais c'est un assez bon résumé de la technique de Phil Spector pour son "mur de son". Concrètement, c'est un peu plus compliqué. Spector poussa la technique d'overdubbing à son paroxysme. L'overdubbing consiste à "doubler" chaque partie instrumentale, voix ou instrument solo en retraitant le signal dans une chambre d'écho (en l'occurrence une cave équipée d'enceintes) et de capter la réverbération produite dans cette pièce à l'aide d'autres micros. A l'aide de Jack Nitzsche, Spector enfreint la loi (qui interdisait l'utilisation de l'overdub en studio) élaborant ainsi un chaos sonique, mélodique et puissant, sans équivalent à l'époque. Dès 1958, Spector fait la part belle aux chœurs qui forment les fondations de ce mur mélodique. Le premier exemple est déjà présent en ébauche sur "Dont You Worry My Little Pet" des Teddy Bears, plus tard sur des titres mielleux comme "You've Lost that Loving Feeling" de Righteous Brothers, pour atteindre son apogée explosive et wagnérienne sur "River Deep Mountain High" d'Ike et Tina Turner.
Enfant solitaire Spector est de ceux qui transforment leur chambre en sanctuaire inviolable. Ce "géant d'un mètre 70" comme on le surnommait, vient d'une famille modeste issue d'Europe de l'Est. Son ascension commence tôt, mais Spector se montre extrêmement dictatorial en studio. Intransigeant avec ses musiciens, comme avec ses intimes (il se querelle constamment avec sa femme, Ronnie Bennett jusqu'en 73, date de leur divorce). Mégalomane et colérique, il collectionne les armes à feu et se promène avec un revolver chargé durant ses sessions. Sa folie paranoïaque entre en éruption au moment où l'album River Deep Montain High d'Ike et Turner s'avère un échec commercial. Déjà bien allumé quand il produit le Let it Be des Beatles, il se montre menaçant durant la production de Death of a Ladies' Man de Leonard Cohen. Il récidive en 1979 durant l'enregistrement du End Of The Century des Ramones et menace le groupe avec son arme. Quasiment inapprochable depuis la fin des années 70, Phil Spector devient "le reclu le plus mystérieux du rock'n'roll". Une folie qui culmine, semble-t-il, en 2003 avec l'affaire Lana Clarkson.
06. Un spectre de collaborations allant de Yoko Ono à Céline Dion
Plus de 25 hits à son actif au Top 40 de 1960 à 1970. Plus d'une centaine de titres produits en à peine 12 ans. Une liste de nominations aux Grammy Awards impressionnante. Des collaborations qui s'étalent de 1958 à 1979 avec Lieber & Stoller, Lee Hazlewood, Yoko Ono, Bob Dylan et même Céline Dion, pour une collaboration heureusement avortée. Comme le signalait un confrère avec humour : "Quitte à se servir de son arme, il aurait quand même pu rendre service aux mélomanes : par exemple, le jour où il rejoignit Céline Dion en studio, courant 1995, pour une collaboration heureusement avortée… Nos oreilles, comme celles de Lennon, lui diraient alors merci.". Phil Spector fut – et est encore – le producteur le plus unanimement respecté (et craint) de l'histoire du rock !
En 1969, quand les Beatles entament l'enregistrement de Let It Be, rien ne va plus au sein du groupe. Paru le 8 mai 1970, ce disque aurait très bien pu ne jamais voir le jour, et surtout, être un phénoménal désastre, si Spector n'avait pas infusé sa science au quatuor de Liverpool. On connait tous l'histoire : à l'origine composé de morceaux censés rendre "live" et aussi naturels que possible, Let It Be devait paraître en 69 et s'appeler Get Back. Mais les tensions accumulées au sein du groupe, les rumeurs liées à la liaison Lennon/Ono et l'acrimonie qui sépare les deux compositeurs principaux freinent ce projet. Spector intervient en 1970 sans l'autorisation de Paul McCartney, s'empare des bandes de Get Back et rejette plusieurs morceaux. L'Américain post-produit tous les titres du disque et le renomme. Le choix de Spector semble pourtant logique au vue de l'influence que celui-ci a eu sur la carrière des Anglais. Pourtant, le travail de Spector sur l'album, et toujours sujet à controverse trente ans plus tard. C'est ce qui donna l'impulsion à Paul McCartney pour lancer la publication Let It Be… Naked en 2003.
08. Il réussit à faire peur aux… Ramones !
En 1979, Phil Spector alors au plus bas, se propose de produire l'album des punks new yorkais The Ramones. Aussi étonnant que ce choix puisse paraître, on peut comprendre que les rockers fascinés de garage punk accrochent au "wall of sound" du producteur. Quant à Spector lui-même, la voix de Joey Ramone était selon lui "l'équivalent masculin" de celle de Ronnie Bennett. C'est donc sur End Of The Century que le nihilisme rigolard – mais romantique – des Ramones, rencontrera le son wagnérien de Phil Spector. Pourtant, l'enregistrement ne se déroule pas aussi facilement que prévu et, une anecdote veut que Phil Spector, dans un accès de rage meurtrière (et paranoïaque) ait littéralement séquestré Joey Ramone dans son studio, le menaçant de le tuer avec son revolver s'il ne chantait pas exactement comme le maître le désirait. Au dire de l'intéressé, les bad boys du punk rock US n'ont jamais eu aussi peur...
Phil Spector réunit à lui seul tout au long de sa carrière, une collection de coupes de cheveux toutes plus spectaculaires les unes que les autres. Raie sur le côté avec frange sage et barbiche, banane rock'n'roll, mèches sur le front et grosses pattes 70's, nuque longue dans les années 80, frisotis dans le plus pur style caniche électrocuté vers la fin de sa carrière ou carrément postiches. Lors des différents procès (de l'affaire L.Clarkson) et en l'espace de très peu de temps, il affichera une palette de coupes de cheveux improbables qui lui vaudra de nombreux articles et moqueries en tous genres dans la presse (des sites people au New York Times). Des coupes qui ont été et sont le reflet de son état d'esprit du moment, et surtout, de son génie dérangé.

[b]10. 2009 : inculpation dans l'affaire Lana Clarkson
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Le 3 février 2003, le mannequin et ancienne actrice de série B Lana Clarkson, est retrouvée morte d'une balle dans la tête, assise sur une chaise dans le hall du manoir de Phil Spector. Celui-ci affirme ne pas se souvenir de ce qu'il s'est passé la veille et avançait la thèse du suicide.
On connaissait pourtant le goût de celui-ci pour les armes à feu et un passé de violence. Isolé, reclus dans sa propriété depuis des années, le producteur plaide l'innocence. Un premier procès à lieu en 2007. Une seconde audience en 2009 le condamne à 19 ans de prison. Bientôt âgé de 70 ans, autant dire qu'il risque fort de mourir dans sa cellule. Si ce n'est avant, puisqu'une news de mars 2010 publiée dans le Guardian annonçait qu'il avait été sauvagement battu par un co-détenu et qu'il avait même perdu des dents dans la bagarre. Une triste fin pour un personnage qui participa de manière si singulière à l'élaboration d'une musique aujourd'hui incontournable et d'une culture mondiale. Spector semblait pourtant plutôt lucide dans le témoignage à la fois poignant et glaçant qu'en fait Mick Brown dans son livre. Il déclarait être conscient d'être malade et semblait vouloir tout faire pour se soigner.
Phil Spector, le mur de son de Mick Brown Chez Sonatine, septembre 2010
Maxence Grugier
http://www.fluctuat.net/7291-Phil-Spector-premier-genie-derange-du-rock