Venise, c'est un peu la France
Des Français se mobilisent pour la sauvegarde de la Cité de Doges.
out commence par les terribles inondations de 1966, une «annus horribilis» pour la cité des Doges. La place Saint-Marc est ensevelie sous 1,50 mètre d’eau. Du jamais vu. La catastrophe est historique, ô combien dommageable pour la ville lagunaire –si fragile– touchée dans ses fondations sur pilotis et ses monuments les plus fameux. La basilique della Salute construite dès 1630 pour rendre hommage à la Vierge après l’épidémie de peste (un tiers de Vénitiens décédés) a subi des dégâts considérables, à commencer par le splendide statuaire en piteux état. Un panneau indiquait à l’entrée: «Attention à la chute des Anges.» Désespoir et impuissance.
Le phénomène de l’acqua alta a pris là des proportions inquiétantes: la mort annoncée de Venise meuble les esprits. Maurice Barrès, au début du XXe siècle, l’annonçait:
«Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort de Venise par excès d’amour de la vie.»
C’est l’Unesco, bien lui en a pris, qui a déclenché la mobilisation des États attachés à la survie de la cité des Doges, née des eaux, menacée d’ensevelissement. La France, en la personne de Gaston Palewski, un des premiers compagnons de De Gaulle à Londres, ancien ambassadeur à Rome, amoureux de l’Italie et de Venise, met sur pied le premier Comité pour la Sauvegarde de Venise, une association privée chargée de collecter des fonds dans le but de restaurer d’abord la basilique della Salute. Une œuvre monumentale, menée à bien par des architectes locaux, une formidable initiative tout à l’honneur des mécènes qui l’ont permis –et de la France, mère des arts.
De l'aura pour la France
Dans le vaporetto qui le conduit de la place Saint-Marc à l’Accademia, Jérôme-François Zieseniss, un historien français, spécialisé dans la destinée de Napoléon –il a écrit une biographie remarquée du maréchal Berthier– entend une Parisienne en tailleur blanc s’exclamer devant la Salute: «Ah, je sais, c’est une église qui appartient à la France!» Pour Zieseniss, une chose est acquise: Gaston Palewski a réussi son coup; la France, grâce à cette rénovation spectaculaire, en a retiré aura, bénéfice et gloire. Il y avait là un exemple à suivre, se dit l’historien, concerné par Venise, un chef-d’œuvre en péril.
Grâce à l’ambassadeur en Italie, Gérard Gaussen, Jérôme-François Zieseniss, qui a eu un coup de foudre pour la Sérénissime à l’âge de 18 ans (il habite un charmant palazzo dans le sestier (quartier) Dorsoduro), est nommé en 1999 président du Comité français pour la Sauvegarde de Venise, chargé de la recherche de fonds privés à destination d’édifices publics. Et il y a beaucoup à faire, la liste des monuments en danger est impressionnante.
«La France est le seul grand pays à avoir des racines à Venise, une histoire commune matérialisée par l’Aile napoléonienne de la place Saint-Marc, l’ex-palais royal de 1807, édifié en six ans sous la responsabilité du vice-roi Eugène de Beauharnais en lieu et place de l’église Sansovino, détruite à des fins de modernisation de la cité des Doges –c’était le souhait de l’Empereur, longtemps détesté par les Vénitiens.»
Le palais royal a été transformé en Musée Correr en 1922, du nom d’un gentilhomme mécène et vénitien, collectionneur d’art; imposant de par son architecture néoclassique, le musée est devenu celui «de la ville et de la civilisation vénitiennes».
Pour le nouveau président du Comité français, la restauration de l’ex-palais royal est le projet premier, le seul qui puisse motiver un club de mécènes de l’Hexagone et d’ailleurs, le seul qui justifie une action caritative en profondeur. Pas de meilleure situation dans Venise: en face de la basilique Saint-Marc. Visibilité idéale.
En trois ans, le portique d’entrée, le magnifique escalier d’honneur en marbre, la salle de bal, le vestibule, la salle du trône vont être restaurés pour 2,5 millions d’euros. Ce n’est pas du luxe, c’est une nécessité: les morsures du temps, du climat, de l’humidité ont causé d’énormes dégâts. Ce n’est qu’un début: en 2004, il restait treize pièces à remettre en état, toutes occupées par les bureaux de l’administration de la cité lagunaire –ce sont les procuraties qui courent tout autour de la place Saint-Marc.
Trois années de travaux en vue
Pas commode de déloger des fonctionnaires englués dans le train-train des commodités. Par chance, Renata Codello, surintendante des Monuments de Venise, la femme la plus puissante de la ville, défend le projet du Comité français: elle a bien vu qu’il s’agissait de restituer à la Sérénissime l’un de ses principaux monuments –le pendant de la basilique néo-corinthienne. Et puis, le quadra Zieseniss, habile diplomate, a réussi à mobiliser des fonds auprès de mécènes –personnalités et sociétés– très attachés à la préservation des sites majeurs de la cité chère à Byron, Proust et Hemingway. Venise, ici et là, est l’objet d’un culte quasi religieux. Sur le modèle français, les Américains ont mis sur pied un comité: «Save Venice».
Sur les vingt millions de touristes, dixit le maire Giorgio Orsoni, qui arpentent les ponts, les églises, les quais, les places, les îlots et les hôtels de la presqu’île aux dizaines de canaux, les Français tiennent le haut du pavé –pas seulement pour le Carnaval, l’hiver. Sachez que depuis la restauration du musée Correr et de ses beautés picturales, architecturales, historiques, le cap des 150.000 visiteurs annuels a été franchi. Il faut savoir aussi qu’un noyau de Français de tous horizons ont élu domicile dans la cité des Doges, dont certains sont des fidèles donateurs du Comité, comme Chantal Mérieux. D’autres comme la comtesse James de Pourtalès, le comte Florian Colonna Walewski, M. et Mme Henri Gradis, l’industriel Henry Hermand, le décorateur Matteo Corvino soutiennent les actions de sauvegarde –il faut récolter 2,5 millions d’euros pour achever le programme de restauration du musée Correr et le souvenir de l’Empereur. Pas rien.
La méthode employée par Jérôme-François Zieseniss consiste à «offrir» chaque salle de l’ex-palais à un ou plusieurs donateurs –de 150.000 à 250.000 euros l’unité– leur nom figurant sur une plaque commémorative. Une satisfaction pour l’égo.
Ainsi, le World Monuments Fund basé à Paris, la fondation de Florence Gould, LVMH, la fondation Napoléon, en plus des mécènes privés financent la seconde partie des rénovations. Trois années de travaux en vue.
Pour Jérôme-François Zieseniss, l’âme du Comité, c’est l’œuvre de sa vie dédiée à Venise et à Napoléon. Chez Sotheby’s à New York, il a fait racheter en 2008 par le Comité une splendide statue de l’Empereur, aujourd’hui dans le musée Correr.
«J’essaie de rendre à Venise tout ce qu’elle m’a donné de joies ineffables et de goût pour la beauté.»
Nicolas de Rabaudy
http://www.slate.fr/story/26127/venise-sauvegarde-france-recette-risotto-troisgros