Nombre de messages : 2333 Age : 65 Localisation : Paris Date d'inscription : 13/05/2008
Sujet: Re: ANGELIN PRELJOCAJ Jeu 16 Juil - 18:43
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Angelin Preljocaj danse avec les mots
Angelin Preljocaj au Pavillon Noir , à Aix en Provence @Thibault Stipal
Il a le mollet du randonneur, la silhouette sèche du gars qui a escaladé quelques sommets. Réels (le Kilimandjaro) ou imaginaires (ses parents albanais sont des montagnards des Balkans).
Jogging retroussé au-dessus du genou, chaussettes noires, Angelin Preljocaj ne vend pas son profil de danseur clés en main. Sa petite taille émarge plutôt du côté des lutteurs que d’une sculpture de beau mec qui danse, et ça se voit. Comme nombre de chorégraphes contemporains, il s’est taillé une gestuelle à même sa peau d’homme qui fonce à coups de bras qui moulinent, de fentes sèches, de sauts groupés. Avec du martial dans l’allure qui rappelle que la danse est aussi un sport de combat.
Lundi 8 juin, il est 13 heures. Pause macaron dans une salle de réunion du Pavillon noir, à Aix-en-Provence, lieu sublime, noir de béton brut, conçu par l’architecte Rudy Ricciotti. Le patron chope un gâteau vite fait, pose sur la table un livre tout mou, froissé à force d’être lu, relu, trimballé. Il est couvert d’annotations comme une partition. Souvenir de celle des Noces d’Igor Stravinsky qui ne quittait pas la poche du pantalon de Preljocaj lorsqu’il mit en scène le ballet, devenu l’un de ses succès, en 1989.
Talisman, bible, le texte en charpie s’intitule Retour à Berratham. Il est signé par l’écrivain Laurent Mauvignier et donne son titre au spectacle actuellement à l’affiche du Festival d’Avignon. « Il ne me quitte pas, glisse le chorégraphe. J’y reviens sans cesse comme un référent, j’inverse parfois des phrases qui me semblent mieux fonctionner autrement… Il est devenu ma musique. Je tiens Laurent au courant de chaque changement. Pas question d’abîmer un diamant ciselé comme le sien. »
Deux ans de gestation, quatre mois de studio
Dans le grand studio de répétition, trois comédiens ont aussi le nez dans le texte. Neuf danseurs s’agrippent et s’imbriquent. Des portants exhibent des robes à fleurs rétro, une parure de mariée… On est au milieu du gué.
Angelin Preljocaj jette des passerelles. Une rafale de mots – « bombardements, frénésie de ménage, j’aimerais revoir ma chambre… » – les pousse à se serrer les uns contre les autres. Imbroglio, tango à trois. Preljocaj s’intercale. « Ce n’est pas très beau ça, c’est même moche, commente-t-il. Je crois qu’on a déjà eu cette discussion mais il faut monter la jambe plus haut. Ça manque de décision dans le geste, de clarté… » Les interprètes remettent leur métier sous l’œil de Youri Aharon Van den Bosch, assistant et adjoint à la direction artistique. « Angelin a toujours une façon très artisanale de travailler, souligne-t-il. Ce qui est particulier sur ce spectacle, c’est que sa capacité à littéralement faire parler le corps, face à un texte qui est très physique, l’oblige à beaucoup épurer le mouvement. »
Retour à Berratham est une entreprise rare dans le contexte de la danse et du spectacle vivant. Deux ans de gestation, quatre mois de studio. La plus longue période a été celle du dialogue entre Angelin Preljocaj et Laurent Mauvignier autour du texte, commande du chorégraphe à l’écrivain. « C’est la Cour d’honneur d’Avignon qui a déterminé cette collaboration, explique le premier. Dès qu’Olivier Py [le directeur du Festival] m’a fait la proposition il y a deux ans et demi de créer une pièce pour ce lieu, j’ai immédiatement pensé à Maurice Béjart, à Pina Bausch, qui y ont dansé. »
« Je me suis aussi souvenu des grands moments théâtraux qui ont marqué la Cour avec les mythes que sont devenus Jean Vilar, Gérard Philipe… poursuit Angelin Preljocaj. Des textes comme celui du Cid de Corneille ont commencé à m’obséder. Je me suis dit que j’avais une sorte de devoir à rendre à la Cour, que je devais réunir le texte et le mouvement. »
Avant d’élire Mauvignier, Preljocaj « tourne »autour des écrivains autrichiens Elfriede Jelinek ou Thomas Bernhard, qui « ressassent et renâclent ». Lui revient en boucle dans la mémoire l’immense phrase de 60 pages de Ce que j’appelle oubli, de Laurent Mauvignier, sur laquelle il a mis en scène un ballet portant le même titre en 2012.
Il lui passe commande. « Je me souviens de lui avoir d’abord demandé un truc idiot : une tragédie épique, soit deux choses à l’opposé, s’amuse-t-il. On a commencé à discuter. On a une relation très complice, on se comprend sans se parler. Il s’est reconnu dans mon travail et ses mots me parlent. »
Apprentissages auprès de Karin Waehner et Merce Cunningham
Angelin Preljocaj sort à peine de l’épreuve stylistique d’Empty Moves, deux heures de danse non-stop, mécanique gestuelle et précis d’abstraction. Virage à 180 degrés. Le voilà qui repique à une histoire, une vraie, avec un lieu d’action, des personnages, un début, une fin, un sens.
Tout son parcours depuis trente ans oscille entre ces deux pôles. Tantôt des pièces d’écriture pure comme Helikopter (2001) ou Near Life Experience (2003), tantôt des œuvres sous influence narrative telles Roméo et Juliette (1990), Blanche-Neige (2008). Il a déjà collaboré avec l’écrivain Pascal Quignard pour L’Anoure (1995), s’est livré en solo pour la première fois de sa carrière dans Le Funambule (2009), où il dansait et jouait seul le texte de Jean Genet.
Cette façon de tirer des bords vient de ses multiples apprentissages : danse classique à l’âge de 12 ans dans une petite école de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), contemporaine ensuite avec l’Allemande expressionniste Karin Waehner (1926-1999), puis au début des années 1980 auprès de l’Américain Merce Cunningham (1919-2009), maître de l’abstraction. L’un dans l’autre, son écriture, classique dans les ouvertures de pieds, les arabesques, les attitudes, secoue ses assises au gré d’une impatience profonde, d’une envie d’en découdre qui se cherche toujours de nouvelles bagarres esthétiques.
Angelin Preljocaj au Pavillon Noir à Aix en Provence , où il a installé sa compagnie en 2006 @ Thibault Stipal pour Le Monde .
Une histoire donc. Un jeune homme rentre chez lui après la guerre. Il a laissé derrière lui un appartement, des parents et une sœur, une femme aussi. Que reste-t-il de sa vie ? « On s’est d’abord retrouvé dans des bars parisiens, raconte Laurent Mauvignier. Lui est basé à Aix-en-Provence, moi j’habite Toulouse. Paris est le lieu de nos rencontres. On parlait de la Cour d’honneur, on voyait un double escalier, on évoquait la guerre mais on en avait marre de la guerre. En revanche, l’après-guerre, finalement on en parle peu… On discutait du théâtre et de la “profération”, du lyrisme qui est un risque mais très excitant, de la représentation de la violence au théâtre et des limites du supportable… »
Chacun de son côté ensuite, ils détricotent leurs échanges, relisent les tragédies, les textes grecs comme l’Iliade, des essais tels La Violence et le Sacré, de René Girard (Grasset, 1972), mais encore Allah n’est pas obligé, d’Ahmadou Kourouma (Seuil, 2000) sur les enfants-soldats. Mauvignier, lui, hypnotisé par l’idée d’une pièce de théâtre, s’immerge dans celles d’Edward Bond et de Victor Hugo. Il revoit le film La Reine Margot de Patrice Chéreau. « Et ce sont finalement les retours de guerre, les traces laissées par les conflits, souvent invisibles et pourtant parfois plus violentes que celles des bombes, que l’on a choisi d’évoquer », conclut Preljocaj.
Association avec l’écrivain Laurent Mauvignier et le plasticien Adel Abdessemed
Six mois de réflexion avant que l’écrivain se décide à s’isoler, en juin 2014, dans un petit village à côté de Béziers. « C’était épouvantable, s’exclame-t-il. Je pensais pièce de théâtre, plateau, dialogues… Je me levais le matin, j’allais courir. Je revenais et je tournais autour de mon ordinateur posé sur la table de la cuisine. Je partais faire du vélo. J’étais complètement angoissé. Je ne pouvais pas renoncer. J’avais accepté le projet sans hésitation et là, soudain, j’avais peur. »
Et puis c’est parti. Trois semaines plus tard, il soumet son premier manuscrit à Angelin Preljocaj. Un long ballet d’allers-retours entre les deux hommes s’ensuit. « Danser les mots me plaît, poursuit Laurent Mauvignier qui écrit avec des bouchons d’oreilles. Le texte dans son rapport au souffle a à voir avec le mouvement. J’ai par ailleurs un rapport très physique à l’écriture. » Il se souvient de la sensation inouïe qui l’a saisi lorsqu’il a assisté pour la première fois à une représentation du ballet Ce que j’appelle oubli : « J’ai eu l’impression que les spectateurs étaient en train de regarder dans mon cerveau. »
Parallèlement, Angelin Preljocaj, déjà lesté du manuscrit, fait appel pour la scénographie au plasticien Adel Abdessemed, l’homme de la sculpture représentant le coup de tête de Zidane à Materazzi lors de la finale du Mondial de football en 2006. Ce 20 juin, dans son atelier parisien, il se plante devant une maquette du décor, s’amuse encore de sa surprise lors du coup de fil de Preljocaj. « C’était une voix masculine que je ne connaissais pas, commente-t-il. Je ne savais pas qui était cet homme. Ma femme Julie m’a glissé qu’il était “très bien”. Je lui ai dit : “Voyons-nous. Je ne sais pas si je suis capable de faire ça mais si je le sens…” » Deux semaines après le rendez-vous, Abdessemed, qui sera l’artiste emblématique de la prochaine édition du Festival d’Avignon dont il signera l’affiche, se dit partant. Il apprécie « le texte très brechtien » de Mauvignier. Il relit Mère Courage de Brecht dans la foulée. Il cite aussi Nietzsche, Dante du côté des enfers, Monsu Desiderio pour les ruines…
« Des moments similaires de doute et d’errance »
Il évoque d’emblée un élément de la vie de Preljocaj relaté par l’écrivain Ismail Kadaré dans l’autobiographie qu’il a consacrée au chorégraphe. « Sa mère a traversé les montagnes d’Albanie alors qu’elle était enceinte de lui, souffle-t-il. Ça m’a beaucoup marqué. Quant au thème de la guerre, on retrouve toujours les mêmes éléments… »
Il mentionne les voitures brûlées, le fil barbelé, les sacs-poubelles… Une statue devait se dresser au centre d’une place sur le plateau. Elle a été remplacée par un morceau d’étoile qui sera incrusté sur les murailles de la Cour d’honneur. « Les sacs peuvent contenir des déchets humains par exemple, murmure-t-il en s’adressant à son directeur de studio Mathieu Cénac. Tiens, il faudrait qu’ils ne soient pas tous identiques comme nous l’avons fait. Il faut les changer. »
« Chacun de nous trois a une approche particulière de cette collaboration, souligne Preljocaj. Avec Adel, je partage un côté nomade, un questionnement sur le territoire en tant que première génération d’immigrés. Avec Mauvignier, qui est français de souche, j’ai le sentiment qu’à l’adolescence nous avons vécu des moments similaires de doute et d’errance. » Paradoxalement, Abdessemed et Mauvignier ne se sont croisés qu’une seule fois, lors d’une rencontre de présentation à la Fondation BNP Paribas.« C’est avec Angelin que nous parlons chacun de notre côté »,précise l’écrivain
« Les mots sont des objets et il s’agit d’habiter l’espace entre les mots, le silence entre les phrases » Angelin Preljocaj chorégraphe
Entre Preljocaj et Mauvignier, le dialogue est constant. Deux semaines avant la première, le texte, qui était parti pour durer six heures, a encore subi des changements. « Il y avait cette idée d’épopée que je tenais à conserver, se souvient Angelin Preljocaj. Les narrateurs sont en réalité des personnages morts qui racontent ce qui a eu lieu et ce qui va se passer en même temps. »
Le chorégraphe adore les mots. Cauchemar d’un gamin qui parlait albanais à la maison, « n’était pas très bon à l’école » et dont les parents étaient analphabètes. Il parle une langue choisie, sensuelle, écrit ses présentations de textes avec précision. « J’aime bien écrire, même si je suis très laborieux, précise-t-il. Donner une forme aux phrases prend beaucoup de temps. Je me sentais timide, frileux pourtant avec le texte. » Pas étonnant qu’il soit aussi passionné par la notation de la danse. Il est le seul parmi les directeurs de centre chorégraphique à collaborer avec une notatrice, Dany Lévêque. Jamais bien loin, elle arbore un tee-shirt albanais : deux aigles dos à dos. Preljocaj, rêveur : « Je suis comme ça finalement, je me coupe en deux. »
Pas de meilleure formule pour exprimer sa double tâche de chorégraphe et metteur en scène pour Retour à Berratham. « C’est pas facile, y a plein de monde, plein d’événements », glisse le chorégraphe qui ne se soucie pas d’intégrer des catégories comme celles de la « danse-théâtre » façon Pina Bausch ou du théâtre dansé. « Je travaille les corps dans un double mouvement entre gestes et textes. J’écris les deux en même temps. » Il s’inquiète : « Les mots sont des objets et il s’agit d’habiter l’espace entre les mots, le silence entre les phrases. Il faut trouver un équilibre entre ce qui est dit, ce qui se voit, ce qui s’exprime sans que ce soit redondant. » Vases communicants de l’inconscient
Ce spectacle est l’occasion d’un échange de bons procédés entre les interprètes. « J’avais envie que soudain un danseur s’arrête et s’empare d’une phrase, précise Preljocaj. Et, de la même manière, qu’un acteur s’inscrive dans le mouvement. » Envie de mélanger les cartes. « C’est étrange car lorsque j’ai commencé à danser pour Angelin en 1997, j’improvisais en m’appuyant sur des mots car j’ai toujours aimé le texte, et il n’appréciait pas ça, se souvient Barbara Sarreau, pionnière de la Compagnie Preljocaj qui fête ses 30 ans cette année. Du coup, je suis très heureuse qu’il ait fait appel à moi pour ce spectacle où je me régale, même si j’ai peu de phrases à dire. »
« Les danseurs sont souvent considérés comme des anges qui ne parlent pas, ajoute le comédien Niels Schneider qui a joué dans les films de Xavier Dolan. Sur le plateau, je suis très à l’écoute de leur interprétation. En tant que comédien, je me sens moins en sécurité que dans une mise en scène classique mais c’est excitant. Ici, c’est comme un chaos qui s’organise. Personnellement, j’ai beaucoup de plaisir à danser. Il y a un rapport à l’espace qui me plaît naturellement. »
Berratham : le nom de cette ville imaginaire en fait résonner d’autres, Bethléem par exemple. En réalité, Laurent Mauvignier l’a inventée après une conversation avec des amis. « Ils parlaient d’une ville nommée Bétharram, située près de Tarbes. J’ai commencé à mâcher Bétharram, et c’est devenu Berratham. » Hasard de l’inspiration, Preljocaj s’étonne que le nom ressemble à celui du village de sa famille, Beran, dans le Monténégro où, enfant, il passait ses vacances. Vases communicants de l’inconscient qui remplit à ras bord
Retour à Berratham.
« Retour à Berratham », Festival d’Avignon, Cour d’honneur du Palais des papes, jusqu’au 25 juillet, à 22 heures.