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Sujet: BILLIE HOLIDAY Jeu 15 Mai - 5:04
BILLIE HOLIDAY
(7 avril 1915, Baltimore - 17juillet 1959, New York)
"Papa et Maman étaient mômes à leur mariage: lui 18 ans, elle 16...Moi, j'en avais 3". Ainsi commence l'autobiographie de " Lady Day ".
Son enfance la marquera à jamais et sera le ferment d'une existence pas comme les autres. Confiée très tôt à des parents éloignés, elle est violée chez des gens qui l'emploient à faire le ménage.
La jeune Billie rejoint sa mère à New York à 13 ans pour se prostituer, être arrêtée sur le champ et effectuer son premier séjour en prison. A sa sortie pourtant, un club de Harlem, le Log Cabin, l'engage au pourboire et là, commence sa carrière.
A 18 ans, engagée par John Hammond, elle enregistre son premier disque avec Benny Goodman. Le timbre caractéristique de sa voix, lancinant et fragile à la fois, évoque de lointains et fragiles échos. D'emblée, on peut dire qu'elle ne chante pas comme les autres.
Jusqu'en 1940, elle sera accompagnée par des musiciens aussi grands de réputation que divers dans le style : Louis Armstrong, Duke Ellington,Ben Webster, Roy Eldridge, Johnny Hodges, Teddy Wilson et le légendaire Lester Young, qui lui doit son surnom de " Prez ".
Lester Young et Billie incarnaient bien la réalité noire américaine de l'époque: élégance, humour, fraîcheur, mais aussi colère et désespoir (Strange Fruit).
A partir de 1940, et malgré un succès appréciable, Billie Holiday sombre dans l'alcool et la drogue à la suite d'échecs amoureux répétés. Au fil de ces années ou alternent les périodes de dépression, incarcérations pour usage de stupéfiants, et moments de gloire, sa voix se métamorphose : elle devient rauque et des failles s'y creusent, sans pour autant altérer (au contraire ) son pouvoir d'émotion inégalable. Si le timbre est plus rocailleux, le caractère enfantin de sa voix demeure..
Billie participe en 1954 au premier festival de Newport et publie son autobiographie : " Lady Sings The Blues " qui deviendra aussi le titre d'un de ses disques.
Sa santé décline et c'est le pianiste Mal Waldron qui l'accompagne à partir de 1957 pour les deux dernières années de sa vie. Interdite de club à New York, toujours pour cause d'usage de stupéfiants, elle se produit une ultime fois à Philadelphie avant d'être hospitalisée en mai 1959. Sur son lit de mort, elle est inculpée une dernière fois par la police pour détention de stupéfiants.
Le 17 juillet 1959 s'éteint la voix la plus déchirée et la plus déchirante que le Jazz nous ait permis d'entendre.
Source
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Sam 28 Mar - 4:27
STRANGE FRUIT
Les arbres du Sud portent un « étrange fruit »
En mars 1939, un jeune professeur de lycée, Lewis Allan, écrit un poème et le met lui-même en musique. Il proposa ensuite à Billie Holiday d'interpréter Strange Fruit. Cette métaphore du lynchage des noirs dans la brise du sud devient la chanson-phare du Café Society et de Billie. La chanson déchaîne la controverse, et l'enregistrement qui en est bientôt tiré rencontre un immense succès.
Pour ceux qui écoutaient du rock, Billie Holiday fut la première chanteuse jazz. On n'y coupait pas. C'était écrit. Il y avait la voix un peu tordue, il y avait le livre ouvert. Où était sa vraie vie ? Dans Lady sings the blues, publié avant sa mort, avec des élucubrations, nous dirait-on plus tard ? Dans ces chansons qu'on apprivoisait par les compilations Verve ? Jeunesse pourrie, mauvaises fréquentations, mariages brisés, avant-bras troués. Blanc des robes et des fleurs, marron de la poudre et des corps meurtris. Presque trop belle la légende pour les amateurs de malédiction que nous étions parfois.
Strange Fruit était le sésame de ce monde d'avant le rock, aux repères que le rock avait rendus familiers. Une chanson figée pourtant. Glaçante. Un poème d'abord, signé Lewis Allan (un pseudo). Billie Holiday commence à la chanter sur scène en 1939. Sa petite guerre à elle. Black bodies swingin' in the southern breeze… Des corps noirs qui balancent : on parle du jazz ? Depuis quand danse-t-on accroché aux branches des peupliers ? Le parfum des magnolias, doux et frais… Puis soudain l'odeur de la chair brûlée. Complainte des cadavres, oui. François Villon revenu. Les gueux sont les affranchis du « galant Sud », celui des jolies maisons blanches à colonnades. On les pend comme des sacs.
La douleur chante, elle a choisi le corps de Billie Holiday. Sa bouche un peu grimaçante, sa façon de prendre les mots avec des pincettes parce qu'ils sont justement trop près de l'os. Quand elle régalait les dîneurs, Strange Fruit était la chanson de la fin, lumières éteintes et yeux clos. La version Verve, celle que j'ai connue en premier, est de 1956, vingt ans après la parution du poème. Elle ne swingue pas davantage que l'autre. Elle arrête tout. Dans la voix de Billie Holiday on ne sait jamais trop si la torsion, la nuance, l'accent de vieille petite fille, est de dégoût ou de détachement. Strange Fruit efface le dilemme.
François Gorin TELERAMA
STRANGE FRUIT
Les arbres du Sud portent un fruit étrange Blood on the leaves and blood on the root Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines
Black bodies swinging in the southern breeze Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud
Strange fruit hanging from poplar trees Un fruit étrange suspendu aux peupliers
Pastoral scene of the gallant South Scène pastorale du vaillant Sud
The bulging eyes and the twisted mouth Les yeux révulsés et la bouche déformée
Scent of magnolia sweet and fresh Le parfum des magnolias doux et printannier
Then the sudden smell of burning flesh Puis l'odeur soudaine de la chair qui brûle
Here is a fruit for the crows to pluck Voici un fruit que les corbeaux picorent
For the rain to gather, for the wind to suck Que la pluie fait pousser, que le vent assèche
For the sun to ripe, to the tree to drop Que le soleil fait mûrir, que l'arbre fait tomber
Here is a strange and bitter crop ! Voici une bien étrange et amère récolte !
Excellente lecture sur l'histoire de Strange Fruit la première protest song Americaine ici : http://www.lady-day.org/aboutsrangefruit.html
http://www.billie-holiday.net/
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Mar 28 Avr - 12:16
Oh, my man, i love him so He'll never know All my life is just a spare But i don't care When he takes me in his arms The world is bright All right
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Mar 28 Avr - 12:18
Billie Holiday (née Eleanora Fagan, Baltimore, 7 avril 1915 - New York, 17 juillet 1959) était une chanteuse de jazz américaine. Bien que moins populaire que ses contemporaines Sarah Vaughan ou Ella Fitzgerald, Lady Day, comme on la surnomme, a toujours séduit un public d'amateurs, et est considérée comme l'une des plus grandes divas que le jazz ait connues.
Sa voix unique, rocailleuse et lyrique à la fois, portait les stigmates d'une vie douloureuse. Marquée par ses souffrances, excessive, fragile, Billie trouva dans le chant le peu de paix et de liberté qui lui était promis, avant sa mort prématurée à quarante-quatre ans. Dans Lady Sings the Blues[1], Billie Holiday, réécrivant son histoire, enlève quelques années à son père, plus encore à sa mère, et en fait un couple marié. C'est l'une des nombreuses déformations de la réalité que Billie elle-même entretenait et dont son autobiographie a prolongé les effets. La réalité est un peu moins idyllique. Clarence et Sadie ne se sont jamais mariés. Clarence Holiday ne reconnaît pas l'enfant, il est guitariste de jazz, et passe sa vie dans les clubs la nuit, sur les routes le jour. Sadie, sa mère, n'a pas le temps de s'occuper d'Eleanora et la confie à sa famille : la fillette va d'un foyer à l'autre tandis que sa mère enchaîne les petits boulots à Baltimore, tout en voyageant souvent à New York où elle multiplie les rencontres masculines, en général rétribuées.
La petite Eleanora n'a pas la vie aussi facile : elle endure les violences de sa tante Ida, et subit un premier traumatisme : un jour, alors qu'elle fait la sieste dans les bras de son arrière grand-mère, celle-ci meurt dans son sommeil. Eleanora se réveille étranglée par les bras de la morte et panique. Elle restera plongée dans un mutisme coupable pendant des semaines.
SUMMERTIME
Sadie reprend Eleanora à sa charge après quelques années. Elle a dix ans lorsque, pendant l'une des nombreuses nuits que sa mère passe dehors, elle est violée par un voisin. Elle est par la suite confiée au couvent du Bon Pasteur, où les maltraitances et les humiliations sont monnaie courante. Sadie parvient à en faire sortir sa fille et la reprend avec elle, à New York où elles vivent désormais. En 1928, Sadie se prostitue et installe Eleanora dans un bordel. La vie de la jeune fille est faite d'hommes, de violences, d'un détour en prison. En plein Harlem, sous la prohibition, Eleanora découvre les boîtes clandestines, où l'alcool coule à flots et où le jazz résonne du soir au matin. Presque par hasard, Eleanora rencontre un jeune saxophoniste, Kenneth Hollon, et décroche avec lui ses premiers engagements, dans le Queens et à Brooklyn. Elle a quinze ans et se choisit un nom de scène. Pas n'importe lequel. Lorsque, petite fille, son père passait la voir, il riait de ce garçon manqué et la surnommait Bill. Elle reprend ce sobriquet qu'elle adosse au nom de son père, qu'elle parvient d'ailleurs à retrouver à l'époque, alors qu'il joue dans l'orchestre de Fletcher Henderson. Billie Holiday est née.
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Mar 28 Avr - 12:30
Les rencontres
Un peu grâce à son père, mais surtout grâce à son talent, Billie croise bien des musiciens, notamment Bobby Henderson avec qui elle tourne dans plusieurs clubs de Harlem, et dont elle devient bientôt la compagne. La vie n'est pas rose dans l'Amérique de la crise : Billie se contente des pourboires, qui s'accumulent lorsqu'elle entonne Trav'lin' All Alone ou Them There Eyes.
En 1933, John H. Hammond, producteur pour Columbia, découvre Billie dans un club où elle chante par hasard, à l'occasion d'un remplacement. Immédiatement convaincu de son talent, il lui ouvre les studios de Columbia pour une session avec un autre jeune musicien sous contrat avec la firme, le clarinettiste Benny Goodman : ce jour-là, elle enregistre Your Mother's Son-in-Law et Riffin' the Scotch, et y gagne trente-cinq dollars. L'année suivante, elle chante avec Bobby Henderson à l'Apollo, la salle à la mode où l'on vient applaudir les jeunes talents. Leur liaison cesse peu de temps après, Bobby étant déjà marié. Billie rencontre d'autres musiciens prometteurs : parmi eux, Lester Young, engagé par Fletcher Henderson. La chanteuse et le saxophoniste se lient immédiatement d'amitié. Lester la surnomme Lady Day, Billie le surnomme President, ou plus brièvement Prez. Elle et lui sillonnent les clubs après leurs engagements respectifs, du soir au matin.
Au sommet
Billie chante également avec Duke Ellington qui la choisit pour son court-métrage Symphony in Black, dans lequel elle interprète Saddest Tale. À la même époque, elle entame une liaison avec le jeune saxophoniste Ben Webster. John Hammond programme le 2 juillet 1935 un enregistrement pour la firme Brunswick, avec Billie, Ben Webster, ainsi que Benny Goodman, le pianiste Teddy Wilson, le trompettiste John Truehart, le contrebassiste John Kirby et le batteur Cosy Cole. What a Little Moonlight Can Do et Miss Brown to You en ressortent, gravés à la perfection, et figurent dans les meilleures ventes de l'année. Tout va bien pour Billie, qui enchaîne les aventures sentimentales et installe sa mère à la tête d'un petit restaurant où, souvent, on se retrouve après la nuit pour le petit déjeuner.
Elle devient dès lors l'une des vedettes du jazz new-yorkais, à travers de nombreux engagements qu'elle partage régulièrement avec Teddy Wilson. Le style de Billie, intimiste, s'adapte mal aux plus grands shows, réservés à Bessie Smith et à ses imitatrices. Peu importe : ses disques avec Lester Young se vendent bien et Billie chante bientôt avec le grand orchestre de Count Basie, puis avec celui d'Artie Shaw. Une chanteuse noire dans un orchestre blanc ! La tournée avec ce dernier est pourtant écourtée, à cause du racisme des États du sud, où elle ne peut pas chanter, ni même réserver une chambre d'hôtel ou entrer dans un restaurant avec les musiciens de l'orchestre.
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Mar 28 Avr - 12:41
La drogue et la disparition de "Duchess"
Les années suivantes voient Billie Holiday multiplier les enregistrements, les engagements, les succès, avec des musiciens de la stature de Roy Eldridge, Art Tatum, Benny Carter, Dizzy Gillespie… Mais elle entame également une liaison avec Jimmy Monroe, pour qui elle quitte le domicile de sa mère, avant qu'ils ne se marient précipitamment. Son nouveau compagnon est un escroc, doublé d'un drogué. Il l'habitue à l'opium, puis à la cocaïne, avant de se retrouver en prison.
Billie divorce de Monroe et enchaîne de nouveau les aventures, jusqu'à sa rencontre avec Joe Guy, un trompettiste be-bop qui la fournit en héroïne. À l'époque même où elle est la première artiste noire à chanter au "Met", où elle signe un contrat en or chez Decca, elle se retrouve sous la coupe de Joe Guy, dépendante à l'héroïne… Billie en parle sans concession :
« Je suis rapidement devenue une des esclaves les mieux payées de la région, je gagnais mille dollars par semaine, mais je n'avais pas plus de liberté que si j'avais cueilli le coton en Virginie. »
Dans les clubs, il se murmure qu'elle ne respecte pas ses engagements, qu'elle est souvent en retard, qu'elle se trompe dans les paroles. En 1945, Joe Guy monte une grande tournée pour Billie : "Billie Holiday and Her Orchestra". La tournée est déjà bien entamée lorsque Billie apprend la mort de sa mère Sadie, Duchess, comme l'avait surnommée Lester. Billie est effondrée, elle sombre dans la dépression, elle se réfugie un peu plus dans l'alcool, la drogue, et écourte sa tournée.
Les enregistrements de Commodore la montrent à l’apogée de son art, elle qui savait apporter les nuances les plus fines à ses interprétations. « Fine and Mellow », « Billie's Blues », composé par Billie Holiday elle-même, « Yesterdays » :
tous ces titres explorent l’univers de la mélancolie, qui est bien plus qu’une tristesse superficielle. Les nuances subtiles des sentiments, les contradictions intérieures, l’équilibre entre réserve et abandon, entre distance et proximité : personne n’a su rendre tout cela de façon aussi convaincante et réaliste que Billie Holiday.
Sa musique a toujours été intime, et jouée sans grands effets de manches. Son registre vocal limité ne l’empêchait pas d’en tirer des subtilités infinies, pour elle et pour nous. C’était un microcosme des sentiments.
Ces enregistrements ne présentent pas une surface sans failles, parfaitement lisse. Le phrasé de Billie Holiday est sans cesse parcouru par des failles qui laissent apparaître ses troubles intérieurs. Les sons ne sont jamais ce qu’ils paraissent être.
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Mar 28 Avr - 12:45
Il n'y a pas de voix mieux identifiable, et qui ne résiste mieux à toutes les étiquettes, que celle de Billie Holiday. À 20 ans déjà, Billie s'est émancipée de ses modèles, notamment Bessie Smith et Louis Armstrong.
Son timbre, son style sont uniques et reconnus par tous les amateurs de jazz outre-Atlantique. Son articulation un peu traînante est compensée par un sens du rythme unique, jouant avec les imperceptibles retards, les phrasés décontractés qui créent le swing si particulier de ses prestations.
Billie à 20 ans, c'est aussi un timbre un peu enroué mais une diction parfaitement claire et admirée, ainsi qu'un vibrato discret, dont elle use pour donner à tel mot le poids nécessaire. Billie Holiday ne chante pas, elle joue dans tous les sens du terme, elle est à la fois enfant et actrice. Déjà dans les années 1930, cette sonorité si particulière et intimiste s'impose, quitte à se priver d'un plus grand succès populaire : tout le long de sa carrière, Billie manque de la puissance d'une Bessie Smith et de l'agilité d'une Ella Fitzgerald.
Heureusement, Billie rencontre un contexte favorable grâce à deux éléments : la généralisation du micro et la mode des chansons lentes, refrains d'amour et blues. Le fait d'avoir pu chanter très jeune avec les meilleurs jazzmen de l'époque n'a pu que stimuler ce talent, et l'entente entre Billie et Lester Young frôle le mimétisme sans jamais tomber dans l'imitation.
Les excès de Billie ne sont pas sans conséquence sur sa voix. Dès les années 1940, elle peine souvent à se lancer au début des concerts et des séances d'enregistrement, elle a besoin d'un verre de gin ou de cognac « pour s'éclaircir la voix »… Elle a également beaucoup de mal à renouveler son répertoire et ne retient qu'à grand-peine les paroles de nouvelles chansons. Au fil des ans, sa diction si réputée devient pâteuse, son timbre légèrement enroué devient rauque, râpeux.
La fatigue physique s'ajoute à tout cela. À quarante ans, Billie souffre quand elle chante, et cela s'entend. On entend aussi qu'elle n'a plus confiance en elle, en cette voix vacillante, qui la trahit si souvent. I'm a Fool to Want You (info)
Mais ce que l'on entend aussi c'est qu'elle y met tout son cœur. Le charme opère toujours, jusque dans Lady in Satin, album raté pour certains, mais qui occupe une place particulière dans la discothèque des vrais amoureux de Billie. L'arrangeur et chef d'orchestre, Ray Ellis, sorti épuisé d'un enregistrement où la diva lui fit vivre un calvaire, refuse à l'époque d'assurer le mixage. Mais quelque temps plus tard, en entendant l'album, en constatant l'infinie tristesse qui caractérise des chansons comme I'm a Fool to Want You ou You've Changed, Ray Ellis comprend la portée artistique d'un tel témoignage, et accepte d'enregistrer avec Billie son album-testament, Billie Holiday.
Le musicien a évoqué plus d'une fois le souvenir de l'enregistrement de Lady in Satin :
« Je dirais que le moment le plus intense en émotion fut de la voir écouter le playback de I'm a Fool to Want You. Elle avait les larmes aux yeux. Quand l'album fut terminé, j'ai écouté toutes les prises dans la salle de contrôle. Je dois admettre que j'étais mécontent de son travail, mais c'est parce que j'écoutais la musique, pas l'émotion. Ce n'est qu'en entendant le mixage final, quelques semaines plus tard, que j'ai compris que sa performance était vraiment formidable. »
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Mar 28 Avr - 12:48
L'influence
Moins populaire à son époque qu'Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan, Billie Holiday a néanmoins un poids unique dans l'histoire du jazz, et depuis sa mort les ventes de ses albums n'ont jamais fléchi, bien au contraire.
Rapidement, certaines chanteuses tentèrent d'imiter son style, généralement sans succès. Son influence se ressent par ailleurs chez certaines personnalités plus jeunes, et qui prirent leur leçon, surtout, dans la décontraction de Billie. C'est le cas notamment de Frank Sinatra, qui l'admirait tant et était devenu l'un de ses amis les plus proches à la fin de sa vie, ou encore d'Abbey Lincoln. Dans la décennie 1970, Diana Ross (qui joue avec succès son personnage dans l'adaptation cinématographique de Lady Sings the Blues), Esther Phillips ou encore Nina Simone assument sans complexe leur filiation à Lady Day. Il en va de même pour Janis Joplin, chez qui l'on retrouve l'influence de Billie dans un tout autre registre.
Ses chansons ont également participé à cette influence, notamment God Bless the Child, mais aussi Strange Fruit et Gloomy Sunday, qu'elle s'était si aisément appropriée.
L'influence de Billie se ressent aujourd'hui directement sur beaucoup de chanteuses de jazz, qui supportent d'ailleurs assez mal la comparaison avec leur modèle. Macy Gray a admis cette influence. Ce n'est pas le cas de Norah Jones, d'Erykah Badu, ni d'ailleurs de Madeleine Peyroux, bien que la similitude soit évidente dans ce cas précis.
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Mar 28 Avr - 14:29
LADY SINGS THE BLUES
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Mar 28 Avr - 15:52
GARDENIA du Mississipi la fleur favorite de Lady Day
THE MAN I LOVE George and ira gershwin
Someday he’ll come along The man I love And he’ll be big and strong The man I love And when he comes my way I’ll do my best to make him stay He’ll look at me and smile I’ll understand Then in a little while He’ll take my hand And though it seems absurd I know we both won’t say a word Maybe I shall meet him sunday Maybe monday, maybe not Still I’m sure to meet him one day Maybe tuesday will be my good news day He’ll build a little home That’s meant for two From which I’ll never roam Who would, would you And so all else above I’m dreaming of the man I love De toutes les chanteuses de jazz, Billie Holiday est indiscutablement la plus émouvante. Certes, d'autres ont illustré l'art vocal de façon plus technique, plus brillante ou plus spectaculaire ; mais aucune n'est parvenue à atteindre ce degré d'intensité dans l'interprétation de la moindre chanson, aucune n'a su faire sienne les mélodies avec autant de conviction, et aucune n'a su en détailler les paroles avec un tel accent de vérité.
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Jeu 30 Avr - 6:46
Lady In Satin.
Une merveille, un disque sublime, et je crois que les mots sont faibles pour décrire un tel disque. Ce disque permet de comprendre pourquoi Billie Holiday est au panthéon des Artistes de jazz… de la douceur, de la grâce.
Lady In Satin est de ces disques qui deviennent une extension de soi même et dont l'on ne se sépare plus jamais.
A emmener sur une île déserte ...
Elle enregistre Lady in Satin en février 1958, avec des chansons entièrement nouvelles et un orchestre dirigé par Ray Ellis, auteur des arrangements. Un album poignant, de même que son tout dernier, simplement intitulé Billie Holiday, enregistré début 1959. Elle fait également une apparition au festival de jazz de Monterey en octobre 1958, et effectue une nouvelle tournée européenne au mois de novembre. Elle est sifflée en Italie, où sa prestation est abrégée.
À Paris, elle assure à grand-peine un concert à l'Olympia, exténuée. Sa tournée prend l'eau. Elle accepte de jouer au Mars Club avec Mal Waldron et Michel Gaudry à la contrebasse : le public est tout acquis à Billie qui y retrouve le succès. On se bouscule dans le Mars Club, on y retrouve les célébrités de l'époque :
Juliette Gréco, Serge Gainsbourg, ou encore Françoise Sagan qui écrira :
« C'était Billie Holiday et ce n'était pas elle, elle avait maigri, elle avait vieilli, sur ses bras se rapprochaient les traces de piqûres. […] Elle chantait les yeux baissés, elle sautait un couplet. Elle se tenait au piano comme à un bastingage par une mer démontée. Les gens qui étaient là […] l'applaudirent fréquemment, ce qui lui fit jeter vers eux un regard à la fois ironique et apitoyé, un regard féroce en fait à son propre égard. »
— Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Gallimard, 1984
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Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Sam 23 Mai - 16:32
dernier enregistrement de Lady Day I'am fool to want you J. wolf / herron / frank sinatra
Im a fool to want you Im a fool to want you To want a love that cant be true A love thats there for others too
Im a fool to hold you Such a fool to hold you To seek a kiss not mine alone To share a kiss that devil has known
Time and time again I said Id leave you Time and time again I went away But then would come the time when I would need you And once again these words I had to say
Take me back, I love you ...i need you I know its wrong, it must be wrong But right or wrong I cant get along
Without you
Nine Admin
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Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Sam 23 Mai - 17:01
On lui a donné tous les surnoms, de "La Callas du blues" à "La Diva du jazz", jusqu'à ce que Lester Young, le plus fidèle de ses compagnons, invente pour elle ce nom de lumière: "Lady Day".
Billie Holiday jeune. Avec big band. Un peu abîmée déjà mais juste révélée. Avec Lester Young. Son aisance au pays des standards. Presque dédaigneuse. Un peu à côté, complètement dedans. La forme des chansons respectée mais sa manière à elle. Je vous aime et je vous emmerde. J'en ai bavé, les gars. Bon, OK, on commence à le savoir. Mais non vous ne savez rien, les mecs. Si, Billie, on sait… Etc.
Lady Day. Son nom devenu un poème (bien plus tard une chanson de Lou Reed, que j'ai aimée naguère). Et voici la Dame en satin. Lady in satin. La voix de la fin. 1958. Cette voix sent-elle sa fin ? Facile à dire après coup. Easy… C'est un mot qu'elle a déjà fréquenté. Easy living… Easy to love… Un des rares où sa voix peut glisser. Presque sourire.
Qu'est-ce qui fut facile à Billie Holiday ? It's easy to remember. Dans la chanson de Lorenz Hart, il est aisé de se souvenir mais si dur d'oublier. La mélodie de Richard Rodgers est un manteau bleu-gris. Tout est dans la façon de le porter. Sinatra l'a essayé, il est à sa taille, il le connaît si bien qu'il peut le pendre à son épaule d'un index nonchalant.
Billie Holiday en couvre une douleur nue. Elle n'a même pas sa robe de satin en-dessous ? Le satin, c'est les violons. L'orchestre mené par Ray Ellis. Demandé, voulu par Billie, qui avait entendu Ellis in Wonderland. Sa voix s'appuie à ce mur satiné. Elle souffre moins.
Les chansons, presque toutes des standards, passent comme des nuages, elle les accroche, elle s'en habille, elle n'a plus que ça pour vivre un peu mieux. Qu'est-ce que j'en sais ? C'est dans sa voix. Cette voix de la fin a la mémoire de la Billie Holiday des débuts, des années réputées golden. Elle lui ressemble encore beaucoup. En plus, un twist où la peine devient limpide, la noirceur translucide. Elle se joue des regrets. Ecoutez comment elle caresse le mot regrets…
It's easy to remember .. so hard to forget
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Nine Admin
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Marc-Édouard Nabe, de son vrai nom Alain Zannini, est un écrivain français, né à Marseille le 27 décembre 1958. Il est également peintre et guitariste (rythmique) de jazz, notamment auprès de Marcel Zanini, son père.
Auteur du superbe livre "l'âme de Billie Holiday" paru en 2007
Ed. La petite Vermillon Edition originale 270 pages Marc Edouard Nabe n’était pas encore né lorsqu’il découvrit Lady Day. Il était alors dans le ventre de sa mère qui était elle-même à un concert de Billie. Il est vrai qu’il était là dans un cocon favorable puisque l’écrivain Marc Édouard Nabe, de son vrai nom Alain Zanini n’est autre que le fils du célèbre clarinettiste, Marcel Zanini. Et c’est naturellement que durant son enfance, Marc Edouard Nabe fut amené à côtoyer les plus grands musiciens de jazz.
Dans les années 50 son père jouait d’ailleurs dans les meilleurs clubs de New York. Un cliché pris en 1955 au sortir de l’Apollo hantera certainement l’imaginaire de l’écrivain durant son enfance. On y voit ainsi son père aux côtes de Clifford Brown, James Moody, King Pleasure et, au centre la photo, Lady Day (pas la femme au Gardénia mais juste la spectatrice de passage ce soir là avec l’un de ses salopards de mari). Dès lors son amour pour la chanteuse n’a jamais quitté l’écrivain. Un amour sans limite.
Dans cette réédition d’une version originale publiée en 1997, ne vous attendez pas à une biographie de la chanteuse. L’affaire est bien plus grave puisqu’il s’agit d’une profession de foi.
Mais Nabe ne se contente pas de dire qu’il aime Billie Holiday. Sa foi n’est pas aveugle. Au contraire, il sait bien pourquoi il aime. Un amour lyrique mais un amour savant aussi, capable d’analyser l’irrationnel. Car l’affaire est entendue pour Nabe, il n’y a pas et il n’y aura pas plus grande chanteuse de jazz que Lady Day. Et comme pour tout croyant cette vérité là ne souffre pas de contradictions.
C’est un fait ! Et pour preuve il sait tout d’elle. Il a tout écouté, tout lu, tout entendu. Et il nous restitue tout. Et ce qu’il dit relève de toutes les passions amoureuses. Donc forcément il y a de l’érotisme. Celui que l’on voit, celui que l’on entend, celui de la voix de Billie qui fait l’amour aux mots qu’elle chante et celui qui laisse notre écrivain fou transi lorsqu’il entend Lester prendre un chorus derrière la chanteuse comme s’il lui murmurait une caresse dans le cou.
L’amour de celui qui n’a jamais pu se défaire de cette voix envoûtante. L’amour de la chanteuse mais aussi l’amour de l’âme de la chanteuse. La fascination pour cette façon de vivre et mourir sur scène. Pour cette façon de donner vie et mort aux phrases et aux mots. Marc Edouard Nabe le dit bien :
« le chant de Billie Holiday est l’oubli et la mémoire simultanés de ce qu’elle a souffert ».
L’écrivain Marc Edouard Nabe, de son vrai nom, Alain Zanini est un génial manipulateur des mots. Chez lui se retrouvent toute une tradition des écrivains français des années 40 qui va de Vian à Céline. Un style à la fois direct mais aussi magnifiquement emphatique. Pas question de sentiments mous dans ce livre mais un dithyrambe d’érudit. Bâti comme des chansons sur la base de petits chapitres très courts, suivant un ordre chronologique mais bousculant l‘ordre logique, passant du « elle » à « je», se perdant dans les méandres de sa pensée lyrique, Marc Edouard Nabe donne rythme à son texte. Il y a dans ce voyage au pays de Billie Holiday comme des airs de voyages Céliniens à New York. L’écrivain journaliste qui jadis faisait les beaux jours de Charlie Hebdo aux côtés du professeur Chorron nous emporte dans une ivresse locutive, une suite des mots d’amour hallucinés et lucides :
Extraits :
Werner Schroeter disait que le son de la voix de Maria Callas le faisait saigner du nez. Les morceaux de Billie Holiday m’ont arraché plusieurs dents.
Ni grave ni aiguë, ni sucrée ni salée, ni aigre douce ni douce-amère, la voix de Billie n’a pas de tessiture : elle serpente dans les spectres sans se laisser classer. Elle fore les basses fréquences, déhanches celle des anches qui lui ressemblent : c’est un cygne aux harmoniques inférieur qui joue au basson, puis vibre en vol en laissant dans la mare les ondes suffisantes à troubler la verdeur du ciel reflété. Elle n’a pas de limite : son timbre n’est pas collé d’un tour de langue sur un registre quelconque. La glotte s’ouvre comme la caverne d’Ali- Baba, par Sésames résonateurs.
On arrive jamais à imaginer que Billie Holiday possède des cordes vocales.
Il faudrait écrire un gros ouvrage cette fois sur sa voix même, des pages et des pages de listes d’images auxquelles sa voix nous attache, un genre de journal intime du timbre de la grande Dame Diurne.
A lire donc et déguster comme un verre de Château Latour après l’amour en écoutant de préférence les enregistrements de Lady Day en 1939 en compagnie de Lester Young et de Teddy Wilson Jean-Marc Gelin
Nine Admin
Nombre de messages: 9216 Date d'inscription: 03/05/2008
Sujet: Re: BILLIE HOLIDAY Dim 24 Mai - 15:49
BILLIE HOLIDAY LA VOIX A VIF
«Les chanteuses de jazz ? Il y a les autres… et Billie Holiday ». Boris Vian On ne fait le deuil de rien, ni de personne. Les disparus vivent avec nous. Surtout les divas. Surtout Billie Holiday, qui s'est usée et brûlée avant l'heure, et dont les fêlures de la voix semblaient envelopper les nôtres.
Et puis, voyez-vous, le blues, c'est bien plus fort que la vie. Le cinquantenaire de sa mort ne sera donc pas l'occasion de s'effondrer dans un panégyrique larmoyant. Parce qu'on maudit toujours le mutisme du ciel, on aime encore à se réfugier dans ses silences que sa voix rendait sensuels et espiègles avant qu'ils ne s'épuisent dans la dernière note. Billie Holiday demeurera couverte de lumière, comme toutes ces étoiles qui n'ont pas peur de la nuit. Le saxophoniste Lester Young, son plus fidèle ami, l'avait pressenti lorsqu'il lui donna le doux surnom de Lady Day.
Rappelez-vous. Ses cheveux étaient toujours ramassés en chignon. Agrémenté d'un éternel gardénia blanc-crème. Un peu d'espoir comme un pied de nez à cette vacherie d'existence. Elle aurait pu faire sienne cette phrase d'Edith Piaf :
« Si je ne brûlais pas, crois-tu que je pourrais chanter ? ».
À sa naissance, le 7 avril 1915, ses parents ne sont que des enfants. Sa mère a 18 ans lorsqu'elle accouche à l'Hôpital de Philadelphie. Son père, Clarence Holiday, un musicien noceur, un expert en apparitions furtives, préfère déjà butiner les filles. De chambres vaguement meublées en logis crasseux, la jeune Eleonara subit très tôt, trop tôt, la vie miséreuse d'une mère tour à tour femme de ménage, ouvrière, qui, au besoin, n'hésite pas à tarifer ses gentillesses dans une maison close. La jeune enfant est alors confiée à son arrière-grand-mère, atteinte d'hydropisie. Un soir, elle va se lover contre elle. Au matin, les bras de la défunte la retiendront prisonnière. Rongée par la culpabilité, elle refuse de parler. Un juge, alerté par cette existence désastreuse, la place dans une institution religieuse. Retour au domicile maternel à l'âge de 11 ans.
Peu de temps après, un voisin, sensible à ses airs boudeurs et mutins, la viole avec la complicité d'une mère-maquerelle. Nouveau cataclysme. A 13 ans, elle traîne dans les rues fiévreuses de Baltimore, imite son idole, Bessie Smith, et devient vite une attraction dans les rades des sombres quartiers. Sa mère la rappelle à New-York, dont les artères laissent jaillir des flots ininterrompus de musique. John Hammond, découvreur de talents, repère sa technique intuitive et son étrange capacité à tenir en haleine le public. La chanteuse consolide sa notoriété en enregistrant sous son nom un premier disque le 10 juillet 36. Sur scène, elle doit affronter misogynie et racisme. L'Amérique de l'époque sait ignorer les talents de ceux qui ont la peau trop charbonnée. A un admirateur qui crie : « Que la négresse chante ! », elle lance un « encu…. » que l'orchestre n'arrive pas à couvrir. Le 20 avril 39, elle enregistre dans la cire une de ses pièces les plus ciselées, « Strange fruit », un étendard de la négritude. Autre scandale. Sa vie, dès lors, elle ne sait plus l'épargner. Beaucoup d'alcool et d'opium, de joints d'herbe, de grammes tassés de cocaïne et de massives injections d'héroïne qui dessinent des ombres bleutées sur ses bras.
Pour oublier, elle serre des voyous de passage ou des femmes opalines. Sur l'estrade, elle n'en finit pas d'expier. Son chant transpire la détresse. Il est vrai que « Billie ne sait pas pleurer ».
De cures de désintoxication en rechutes, sa réputation se ternit et les patrons de Clubs redoutent de l'engager. En mai 47, elle se fait coffrer dans sa chambre d'hôtel par des agents du FBI. Placée en liberté surveillée, elle se produit tout de même au Carnegie Hall. Le public est en transes. Mais nouveau fiasco sentimental. Elle tombe sur une petite frappe, qui lui subtilise ses cachets et la tabasse tout autant qui la pourvoie en héroïne.
Sa voix s'opacifie et devient plus déchirante encore. Fragile comme de la dentelle, elle se pose comme du velours sur des notes exténuées. Billie Holiday « rend sublime ce qui ne pourrait être que pathétique ».
Ereintée par la course aux contrats et ses échecs amoureux, elle sombre dans la came. Elle trouve cependant l'énergie suffisante pour enregistrer entre le 26 mars et le 1er avril 52, quinze titres de rêve. Lorsqu'elle apprend la mort de Charlie Parker, elle se dit que l'abîme s'ouvrira aussi pour elle prochainement. Et pour faire diversion, quelques engagements, quelques apparitions à la télévision. Mais, pour les plus nombreux, elle n'est plus qu'une épave inconvenante.
Dans l'hiver 58, elle entame une dernière tournée européenne. Les intellectuels noctambules de St Germain cherchent à la retenir. Ils savent qu'ils n'y parviendront pas. A son retour, elle enregistre un dernier album avec Ray Ellis. Quelques jours après, on lui annonce le décès de Lester Young : « je serai la prochaine », murmure-t-elle. Elle n'avait pas tort. Le 15 avril 1959, elle est transportée aux urgences. Diagnostic : cirrhose et insuffisance rénale. On craint un arrêt cardiaque. Ses amis qui n'en étaient pas lui glissent quelques doses de poison sous les draps. Le 17 juillet à 3h10 du matin, dernier souffle. 3000 personnes l'accompagneront en silence jusqu'au cimetière St Raymond dans le Bronx où repose sa mère.
Silence.
Harlem a perdu prématurément sa lady. La mort, dès ses débuts, l'avait traquée en douce. On sait tout ce que la diva du blues a emporté avec elle, les amours perdues sur le bitume, les bouteilles fracassées sur le zinc, les cendriers pleins, les chaises renversées, les clameurs et les rappels au creux de la nuit, les airs en train d'oubli.
Mais, elle, on le l'oubliera pas. Elle est de celles qui vous accrochent définitivement et qui semblent chanter rien que pour vous. Un seul morceau de Billie, et on ne sent plus jamais seuls, même après le dernier mot entendu qui se fracasse comme un pendu qu'on décroche.
Sublime conteuse d'histoires. Des siennes. Des nôtres. De nos vies. De nos poisses. De nos colères. De nos amours fatiguées.
Et depuis cinquante ans, les gardénias n'ont plus le même charme. - Isabelle Bunisset Billie Holiday fut 'la voix du jazz', celle qui fut nourrie par le plus d'émotions, de douleurs et de tendresse. Sûrement parce qu'elle avait vécu les mots qu'elle chantait...
Dernière édition par Nine le Lun 25 Mai - 7:01, édité 1 fois