H A R M O N Y


 
AccueilFAQS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Dim 6 Sep - 21:30



.

ALAIN FINKIELKRAUT : UN COEUR INTELLIGENT


Le philosophe sort d'une année de silence avec un livre sur l'importance de la littérature dans la compréhension du monde.
A nouveau prêt à batailler pour ses idées.






C’est un fait. On ne le changera pas.

Les uns vont s’en féliciter, les autres vont s’en désoler. Mais même lui, connu pour son goût de la contradiction, en convient. "Dans le doute, il faut choisir d’être fidèle." (Bloc-notes, François Mauriac).

Alain Finkielkraut restera donc fidèle à sa ligne de conduite (mains dans le chaos) malgré la déflagration due à ses prises de position sur les banlieues françaises dans le journal israélien Haaretz fin 2005.
Une situation absurde. Des propos à connotation raciste tenus par quelqu’un incapable de racisme. Ceci expliquant sans doute cela : ça ne pouvait pas, dans sa tête, lui arriver à lui.

Alain Finkielkraut est tombé malade en septembre 2008. Un lymphome. Ce fut grave et long. "J’ai cessé d’être innocent pour basculer dans le cauchemar. Je suis aujourd’hui sorti du tunnel. Qu’est-ce qui fait qu’on tombe malade ?

Je peux tisser un lien, après trois années d’exposition maximale, entre le stress et la maladie. Je devrais tirer une sagesse de cette expérience. Etre moins actif, plus prudent. J’en suis incapable. Je ronge actuellement mon frein. Je ne veux pas que l’intellectuel que je suis, nuise à l’écrivain que j’essaie d’être."


"La philosophie n'est pas seule à penser, il y a des romans qui restent toujours ouverts"



L’écrivain est bel et bien là, dans l’efflorescence et l’effervescence des grands auteurs, pour dire et redire la nécessité de lire les chefs-d’œuvre.

Alain Finkielkraut redonne dans Un cœur intelligent, une expression empruntée à Hannah Arendt, ses pleins pouvoirs à la littérature.

On a besoin du détour de la littérature pour comprendre ce que l’on vit. A aucun moment je ne me suis dit que lire ne servait à rien.
Quand j’étais malade, j’ai lu ton sur ton, avec Face aux ténèbres de William Styron.





Alain Finkielkraut a choisi neuf textes majeurs, des Carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski au Festin de Babette de Karen Blixen, pour éclairer les rapports de l’homme et de l’univers. "La philosophie n’est pas seule à penser.

Il y a des romans qu’on ne ferme jamais, ils restent toujours ouverts. Qu’est-ce qui fait un grand livre? On ne peut pas répondre, parce que la grandeur, c’est le miracle, et le miracle, c’est l’inattendu. Autant je suis pessimiste sur la marche du monde, autant je me garderais bien d’une quelconque prédiction sur l’avenir de la littérature."

Tous ses thèmes y sont. On retiendra des passages forts sur l’Allemagne hitlérienne décrite comme une nation élastique et non rigide (Histoire d’un Allemand, Sebastian Haffner) ; sur les masses évoluant dans l’éternel présent et virant avec souplesse selon le cours des événements (Tout passe, Vassili Grossman) ; sur le père d’Albert Camus soufflant devant un acte de barbarie "un homme ça s’empêche" (Le Premier Homme, Albert Camus).

On retrouvera la défense, propre à Alain Finkielkraut, de la singularité et de la pudeur, de la subtilité et de la réserve dans une écriture sculptée dans un lyrisme froid. "Il y a une littérature simplificatrice, binaire, mélodramatique.
Mais ce qui fonde ontologiquement la vraie littérature, c’est le rejet de la pensée massive. La bonne littérature est sans cesse en débat avec la mauvaise. A laquelle des deux allons-nous soumettre notre destin?;


Alain Finkielkraut, fils de rescapés de la Shoah, est né à Paris. ;J’ai eu une enfance protégée avec ce que cela comporte de chance et d’ennui mais l’ennui peut être une chance.
Une mère omniprésente "J’ai répondu à l’injonction maternelle : j’ai été un bon élève) et un père présent J’ai hérité de son allergie au pathos"

Alain Finkielkraut fait de brillantes études. Henri-IV, Normale, agrégation. Le grand combat de sa vie est en faveur d’une école digne de ce nom. "

Ce qui était du domaine de l’engagement est maintenant du domaine du témoignage. L’école est un combat perdu parce qu’on est dans le déni.

On dit que le niveau monte alors qu’il n’y a plus de niveau du tout." Le Nouveau Désordre amoureux (avec Pascal Bruckner, 1977) et La Défaite de la pensée (1987) le rendent célèbre. Il ne cessera de creuser ses thèses (la défense de l’école républicaine, le constat du nivellement de la culture, la critique du "droit-de-l’hommisme") et de susciter des polémiques (engagement en faveur de la Croatie, défense de l’œuvre de Martin Heidegger, soutien à Renaud Camus).

Il a été malade pendant un an. "Je devrais tirer une sagesse de cette expérience. Etre moins actif, plus prudent. J'en suis incapable"

Il ne se reconnaît plus dans la gauche depuis qu’elle a rompu avec une certaine exigence. C’est-à-dire la transmission de la culture, l’école, la beauté de la langue française.

On le dit Cassandre des temps modernes et conservateur à tous crins. On le caricature à gros traits mais il force aussi le trait. "J’aime m’amuser mais je perds mon sens de l’humour quand on me traite de raciste. Je me sens écrasé par l’esprit de sérieux d’une société allergique à la critique.

Mon image préempte toutes mes interventions. Les preuves que je peux apporter de ma fantaisie sont balayées par mes réticences vis-à-vis de l’époque. Je n’aime pas mon temps donc je pleure tout le temps. ça ne marche pas comme ça. La gravité n’est pas incompatible avec la gaieté. Mon époque, qui ne me trouve pas drôle, ne sait pas à quel point je la trouve drôle. Quand je constate la dévotion planétaire provoquée par la mort de Michael Jackson, je pleure et je ris. Mais, là encore, on va dire : qu’est-ce qu’il est pénible!"

Le philosophe fait, au cours des années 1980, deux rencontres marquantes. Milan Kundera et Philip Roth. Il leur consacre, dans Un cœur intelligent, des pages où il donne toute sa mesure. Il loue leur drôlerie. "Je suis sensible à l’humour de Kundera, Roth, Cioran. Mais il y a aujourd’hui un retour au rire barbare proche de celui de l’homme qui lynche. On devrait pourtant être guéri de ce rire-là depuis la Seconde Guerre mondiale.

On nous dit que les bouffons défient les rois alors qu’ils sont devenus les rois. Ils ont l’opinion pour eux. On est dans l’imposture. Les tenants du pouvoir social (fort) se présentent comme des résistants au pouvoir politique (faible)." Quand Alain Finkielkraut pointe les attaques sur le physique des hommes politiques ou la présence du couturier Christian Audigier au 20 Heures de France 2, il a cette expression: "ça fait époque."

Le personnage d’Exit le fantôme de Philip Roth se retire à la campagne, en compagnie des chefs-d’œuvre de la littérature, pour vaincre "la tyrannie de son caractère passionné". Mais Alain Finkielkraut avoue ne pas avoir envie de couper les ponts avec la société actuelle. "Ma pensée avance par chocs successifs. J’ai besoin de la confrontation pour réfléchir. La liberté d’expression, c’est la possibilité qui m’est offerte d’entendre la réfutation de ma propre pensée."

On ne sait jamais si Alain Finkielkraut va trop vite ou trop loin ou trop juste quand tout s’emballe à son détriment. ça dépend des fois. Il est éruption et érudition, immédiateté et continuité. Imprudence perpétuelle, absence de cynisme, omniprésence médiatique, courage intellectuel, nerfs à découvert.

Voix essentielle parce que voix détonante et discordante. Il aime prendre le pouls des autres pour entendre battre son propre cœur. Il continuera à être dans les pulsations du monde.



Marie-Laure Delorme - Le Journal du Dimanche
Samedi 29 Août 2009


Dernière édition par Bridget le Lun 13 Sep - 14:02, édité 6 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Dim 6 Sep - 21:40

.

Interview :

Finkielkraut : " Il ne reste que le parti du sens du poil "










Le philosophe, auteur d’un livre événement, « Un coeur intelligent »*, revient sur la burqa et le multiculturalisme.


Le Point : A l’issue des élections européennes, la droite triomphe, mais avec 40 % des voix, tandis que la gauche est explosée façon puzzle. En même temps, on a l’impression que les clivages politiques se brouillent. Votre diagnostic ?


Alain Finkielkraut : Ce que j’observe avec un certain effroi, c’est la disparition progressive des réalités par rapport auxquelles, naguère, on pouvait se dire de droite ou de gauche : la nation, la culture, la langue, la civilisation même.
Il y avait sur toutes ces choses un point de vue de droite ou un point de vue de gauche, mais qu’en est-il quand ces choses se dissolvent ?
Malheureusement, la gauche actuelle, que ce soit dans sa version purement politique ou dans ses différentes versions intellectuelles, la molle et la radicale, croit bon de légitimer, voire de glorifier cette liquéfaction.
Alors, je m’interroge : à quoi servent une action et une pensée politiques qui se contentent d’escorter les processus par lesquels nous sommes emportés ?


Ne seriez-vous pas vous-même emporté par votre caractère mélancolique et une certaine tendance à penser que « tout fout le camp » ?


Il y a quelques semaines, Télérama a publié une enquête très instructive sur la réalité des collèges. L’écrivain Robert Bober, auteur de « Quoi de neuf sur la guerre ? », était invité dans une classe du collège de Wazemmes, près de Lille.

Il a montré des témoignages d’enfants juifs sous l’Occupation. L’image d’une femme aux cheveux blancs est apparue. Elle évoquait ses souvenirs de gamine échappant à une rafle et elle concluait : « A cette époque, les enfants n’étaient pas déportables. »
Rires dans la classe. « Comment ils faisaient, t’imagines, ils n’avaient pas de portables ! » Et ce rire a duré toute la séance. Des portables au lieu de « déportables » et de toute l’histoire du monde : c’est cela, la disparition de l’essentiel. Et notre plus grande tâche politique est de faire face à cette situation.


Cela signifie-t-il que ce clivage n’a plus de sens et n’en aura plus ? Après tout, il reste deux camps qui se confrontent lors des élections.


Il reste peut-être deux camps, mais pas sur tous les sujets. La gauche et la droite ont rivalisé dans le culte du génie de Michael Jackson, l’artiste hors normes qui a repoussé les frontières du kitsch, et les services culturels des magazines de droite comme de gauche ont exigé toujours plus de place pour commenter hyperboliquement l’émotion planétaire qu’a provoquée sa mort.
Pour ce qui est de la déculturation générale, il n’y a plus ni droite ni gauche, il n’y a qu’un seul parti : le Parti du sens du poil.


En somme, c’est la culture qui faisait de vous un homme de gauche et c’est la culture qui vous éloigne de la gauche ?


La grandeur démocratique de la gauche était de ne laisser personne à la porte : à la porte de la Cité, de la culture, de la beauté, à la porte de la langue elle-même. Mais maintenant, la gauche est, au mieux, indifférente au destin de ce qu’il y avait derrière la porte et, au pis, heureuse de voir s’effacer ces reliques du vieux monde.


Même les partisans de Nicolas Sarkozy ne pensent pas que sa première qualité est la distinction culturelle.


Sans doute peut-on dire que Nicolas Sarkozy est le premier président de la société postculturelle. Mais quand je vois des professeurs s’indigner de ses attaques répétées contre « La princesse de Clèves » et, en guise de protestation, lire des extraits de ce livre sur la place publique, je suis partagé.
Depuis quelques années, en effet, on nous répète que l’enseignement du français doit d’abord former des citoyens et permettre à chacun d’acquérir l’autonomie dans le débat d’opinion. Or les personnages de « La princesse de Clèves » sont incurablement aristocratiques et leurs vertus citoyennes, nulles.
De surcroît, plus on « plaçait l’élève au centre du système éducatif », plus on mettait à l’écart la trop lointaine princesse. Et les mêmes qui appliquaient avec zèle ces nouvelles directives dénoncent aujourd’hui l’inculture du chef de l’Etat. Ce n’est pas très logique. Si, cependant, l’antipathie de Nicolas Sarkozy pour le roman mystérieux du renoncement à l’amour conduit à sa réintroduction dans l’enseignement secondaire, je serai le premier à m’en réjouir.


Peut-être le score des Verts est-il de nature à vous rendre un peu plus optimiste, ou un peu moins pessimiste. Ne témoigne-t-il pas de ce souci du monde qui vous est si cher ?


Le score des écologistes et la prise en compte de la dimension écologique par tous les partis révèlent la nécessité d’un changement de paradigme : non plus changer, transformer, refaire le monde, mais l’épargner ou, comme disait déjà Camus, empêcher qu’il ne se défasse.
Voilà qui oblige les libéraux et les progressistes que nous fûmes à une conversion politique et même existentielle. Nous nous pensions voués au dépassement perpétuel des limites.
Voici que nous devons mettre des limites à notre avidité et à notre prométhéisme. Au fond, nous nous rendons compte que nous ne devons plus nous considérer seulement comme des titulaires de droits mais comme les obligés et les responsables du monde.
C’est cela, le tournant écologique. Mais, d’un autre côté, je vois les écologistes eux-mêmes fustiger la loi dite Hadopi visant à protéger cette grande conquête, française d’ailleurs, qu’est le droit d’auteur et applaudir à une décision du Conseil constitutionnel qui érige l’accès à Internet et, à travers lui, la liberté de consommer en droit de l’homme.
Dans le monde réel, nous sommes invités à nous limiter. Dans l’univers virtuel doit régner ce que les libéraux eux-mêmes redoutaient sous le nom de jus in omnia , c’est-à-dire le droit pour chacun de prendre, d’accaparer tout ce qui lui fait envie ou lui paraît utile. Dans un cas, on célèbre le ménagement ; dans l’autre, on acclame la prédation.



Dans les chassés-croisés idéologiques, la « réforme » est devenue l’un des chevaux de bataille de la droite tandis que la gauche la dénonce comme le prête-nom de la régression sociale. Faut-il réformer la France et est-elle « irréformable » ?


On peut porter au crédit de Sarkozy le refus de s’accommoder de cette situation. Il est aussi actif que ses deux prédécesseurs étaient inertes. Ce qui me paraît irréformable, malheureusement, c’est la politique au fil de l’eau de la culture et de l’éducation nationale.
Il faudrait redonner forme à la culture en l’arrachant au fatras du culturel. Qui en aura le courage ? Il faudrait réintroduire l’exigence et l’expérience des belles choses dans l’enseignement.
Au lieu de cela, un jeune espoir de l’UMP, Benoît Apparu, produit un rapport dans lequel il annonce triomphalement qu’il veut mettre toute l’école au régime des 35 heures, comme l’entreprise et le bureau, et cette idée effrayante fait tellement bonne impression qu’il est récompensé par un poste de secrétaire d’Etat. Alors, oui, hélas, là où plus que la réforme c’est le sursaut qui s’impose, je crois que rien n’est possible.


Les difficultés de l’intégration sont généralement traitées, par la droite et par la gauche, sous l’angle des discriminations contre lesquelles il faut lutter et de la diversité qu’il faut promouvoir. Le débat sur la burqa est-il un tournant ?


L’affaire de la burqa me paraît extrêmement révélatrice. On propose à nos sociétés un avenir multiculturel, et le grand paradoxe du multiculturalisme, c’est que toutes les cultures sont les bienvenues à l’exception d’une seule, la culture du pays hôte.
Pour être authentiquement multiculturelle, pour accueillir la diversité comme il se doit, la France est tenue de ne plus être une nation substantielle, mais une nation procédurale simplement vouée à organiser la coexistence des communautés qui la composent.
Les députés qui ont dit non à la burqa refusent cet avenir, et à mon avis ils ont raison. La France n’est pas seulement la patrie des droits de l’homme, c’est une terre de vieille civilisation. Au coeur de cette civilisation, il y a la mixité, une visibilité heureuse des femmes qui remonte à l’amour courtois et que nous devons absolument maintenir.

Cessons de tout formuler dans l’idiome des droits de l’homme. Plutôt que d’opposer le langage des droits de la femme à celles qui revendiquent fièrement leur droit culturel à vivre dans un linceul, il faut leur opposer nos moeurs.

Seulement, les droits de l’homme nous ont appris que nous ne pouvions pas imposer notre culture aux peuples du monde entier.
Nous avons cru que notre civilisation était universelle.
Le XXe siècle nous a contraints à renoncer à cette illusion. Nous savons que nous formons une civilisation particulière. Mais la modestie doit s’arrêter là. Elle ne saurait nous conduire à nous vider de notre être pour nous ouvrir à tous les vents de l’altérité. Cette civilisation particulière ou ce qui en reste et qui n’est pas grand-chose doit pouvoir continuer à régir la vie sur le territoire qu’elle a modelé.


*A paraître le 26 août (éditions Stock).



.


Dernière édition par Bridget le Ven 11 Avr - 11:03, édité 5 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Mer 21 Avr - 21:03

.
Alain Finkielkraut, l’imparfait du présent

Collection documentaire France 5 (inédit)

Vendredi 30 avril 2010 à 20.35
Dimanche 2 mai 2010 à 07.55


Le philosophe et écrivain Alain Finkielkraut est l’un des rares auteurs à avoir élaboré une réflexion personnelle sur la complexité de la société française d’aujourd’hui. De Paris en Ukraine, cet homme passionné raconte ses origines et son enfance, revient sur son image de contestataire et évoque l’importance de l’enseignement dans sa vie.

Extraits

Il me semble qu’il y a aujourd’hui en France une espèce de bonne conscience et de mauvaise conscience. On s’est installés dans l’idée d’une France qui doit expier ses forfaits. La Shoah, le colonialisme, la traite des Noirs. Les progressistes, ceux qui me traitent de réactionnaire, pensent ainsi. Et cette idéologie tient le haut du pavé universitaire et médiatique.


J’ai toujours eu beaucoup plus de facilité à l’oral qu’à l’écrit. L’écrit, c’était la grande panique. L’oral, c’était la grande exaltation.

L’amitié, c’est d’abord la liberté. C’est un espace où vous pouvez expérimenter vos idées, aller trop loin dans ce que vous pensez. Précisément pour être démenti, réfuté, pour pouvoir ensuite nuancer et approfondir votre propos. L’amitié, c’est aussi, pour moi, la merveille d’une exigence.



Il y a quelque chose dans la gauche que je n’aime pas, c’est la position de surplomb moral. On regarde les autres de haut puisqu’on parle au nom de ceux d’en bas.


Ma langue maternelle n’est pas la langue de ma mère. C’est le français. Ce français, je l’ai appris à la maison bien sûr… à l’école, par les livres, par les poésies, par la littérature.

Il y a un mot que Camus choisit pour caractériser l’école, ce que lui a apporté l’école. Et le mot qu’il choisit, c’est le mot exotisme. Tout d’un coup, il était très sensible à l’exotisme dont l’école était porteuse. (…) Et moi je crois que l’école doit non pas simplement se rapprocher des enfants, mais au contraire les aider à s’éloigner d’eux-mêmes et tabler sur leur désir d’éloignement. Il me semble que c’est tout le sens de la pédagogie.

Quand un événement me saisit et me donne à réfléchir, je le remercie. Il se passe quelque chose en moi, je suis forcé dans mes retranchements, je suis brusquement éveillé.


Moi, mon problème, c’est que j’étais familialement compromis. Je n’avais pas un père capitaliste, j’avais un père qui avait un atelier de petite maroquinerie. Et il y a un moment où je me suis dit : est-ce que c’est un s....... parce qu’il a choisi la voie libérale de l’initiative privée ?




Collection documentaire en HD
Durée 52’
Auteure Ilana Cicurel
Réalisation Cathie Levy
Production France Télévisions / Effervescence
Année 2010
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Sam 1 Mai - 13:43

.
Un Finkie à visage humain ?

“Alain Finkielkraut, l’imparfait du présent”






Il est le premier objet de son ironie. Le penseur tourmenté et passionné qui semble faire corps avec les causes perdues qu’il défend ne se départit jamais cette distance à lui-même où peut naître l’humour.

Ni ses détracteurs, ni ses admirateurs ne le savent : Alain Finkielkraut est l’un des hommes les plus drôles que l’on puisse connaître.
Non pas qu’il se lâche, dans le documentaire réalisé pour France 3 par Ilana Cicurel et Cathie Lévy, au point de livrer au public l’homme privé. Ou si peu.

Ainsi le voit-on, avec son copain André Dussolier, assister à la main historique de Thierry Henri pendant le match France-Irlande. Un intellectuel est un supporter comme les autres.

Coup de chapeau à Ilana Cicurel qui a été longtemps la sparring partner de l’écrivain sur RCJ avant d’être la cheville ouvrière de ce film: brosser le portrait d’un personnage pour lequel on a à la fois de l’admiration, du respect, de la reconnaissance et de l’affection tout en évitant l’exercice d’hagiographie, n’était pas tâche aisée.

Elle nous épargne les têtes de chapitre obligées sur “Fink et Israël”, “Fink et les juifs”, “Fink et l’école” pour nous inviter à accompagner le promeneur, le professeur, le lecteur, le penseur.

On le dit bêtement médiatique quand sa parole, même sur un plateau, même devant un micro, tranche dans le vif, extirpant du réel, en une formule longuement murie, ce qu’il recèle de plus caché et il est vrai de plus déplaisant.

Il ne sait pas prendre la pose, comme en témoignent ce rien de gaucherie dans les gestes, cette façon, parfois, d’hésiter sur un mot plutôt que de choisir le mauvais.

On apprend entre autre scoops, qu’Alain Finkielkraut a été un enfant, choyé par une mère dont on entrevoit la beauté sur une photo, et qu’il est resté un fils.

De Lvov, où il tente de retrouver quelques traces de la vie effacée de ses ancêtres, et où il n’observe que la disparition des traces elles-mêmes, sans pour autant en rajouter dans le tragique, il lui téléphone pour lui décrire les lieux où elle a peut-être vécu, on ne sait pas si c’est vraiment là.

Ce fils de maroquinier et de la méritocratie républicaine part à la rencontre de l’écolier qu’il fut dans le Xème arrondissement.

Les temps ont changé : au mur est accrochée une vaste carte du monde sur laquelle les élèves ont indiqué leur pays d’origine. “Je suis fier de venir de….”, peut-on lire au-dessus de la carte. Ce choc entre le monde qui meurt et celui qui vient donne envie d’éclater de rire.

Finkielkraut sourit, un peu mélancolique : “De mon temps, on n’affichait pas les identités”. Sur son carnet scolaire, son nom est “Alain Finkielkraut, dit Fink”.

Pas pour cacher qu’il était juif. Pour éviter que l’on déforme ce nom difficile à prononcer – et facile à moquer. Il est vrai que de ce temps-là, s’assimiler n’était pas un sujet de honte mais de fierté.


Vous l’avez raté hier soir ? Séance de rattrapage dimanche 2 mai, 8 heures sur France 3.

http://www.causeur.fr/un-finkie-a-visage-humain,6190


.


Dernière édition par Bridget le Mer 26 Jan - 12:50, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Mer 26 Jan - 12:50

.
Le roman d'Amour, par Alain Finkielkraut



C’est autour de l’amour et des paradigmes de l’amour élaborés au fil de l’histoire littéraire – de Madame de la Fayette à Stendhal – qu’Alain Finkielkraut, l’auteur d’Un coeur intelligent, entame une série de lectures commentées de quatre grandes oeuvres, parmi lesquelles, brillant comme une référence, La Princesse de Clèves.





« Que reste-t-il de l’amour ? » pourrait être la question qu’il adresse ensuite, pour poursuivre son enquête, à trois grands romans, français et étrangers du XXe siècle (dont Les meilleures intentions d’Ingmar Bergman).


Mercredi 26 janvier 2011

18h30-20h00


Madame de Lafayette et La Princesse de Clèves

Par Alain Finkielkraut, philosophe.


http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/auditoriums/f.le_roman_damour.html?seance=1223904500442



Finkielkraut amoureux


L'intellectuel ouvre, à la Bibliothèque nationale de France, un cycle littéraire sur le roman d'amour avec La princesse de Clèves











Dans son dernier livre, Le coeur intelligent (Stock-Flammarion), Alain Finkielkraut laissait place au lecteur de littérature qui est en lui, en consacrant ses neuf chapitres aux romans qui l'ont marqué.

Cette fois, Finkielkraut reprend l'exercice, mais à voix haute, et devant le public de la Bibliothèque nationale de France.

Mercredi 26 janvier s'ouvre en effet un cycle littéraire intitulé "Le roman d'amour", qui se poursuit jusqu'en juin et s'ouvre sur l'un des plus beaux livres qui soit : La princesse de Clèves, n'en déplaise à qui l'on sait.

La vision de l'amour par Madame de La Fayette a-t-elle quoi que ce soit en commun avec celle du roman du XXIe siècle ?
Quels changements se sont opérés entre son discours amoureux et celui d'une Virginie Despentes ou d'un Michel Houellebecq, pour ne citer qu'eux ?

Dans les quatre interventions prévues, Alain Finkielkraut, le passeur, convoque aussi Ingmar Bergman avec un focus particulier sur Les meilleures intentions.

Puis se penche sur le cas de Philip Roth en Professeur de désir et, pour conclure, retrouve son cher Milan Kundera, dont la lecture tient un si grand rôle dans son parcours.

Un quatuor amoureux dont l'énoncé séduit déjà...


http://www.lepoint.fr/culture/finkielkraut-amoureux-24-01-2011-131139_3.php




.


Dernière édition par Bridget le Ven 11 Avr - 10:58, édité 3 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Lun 26 Sep - 14:40

.

Les romans d'amour de Finkielkraut


Pascal Bruckner, avec lequel il écrivit «le Nouveau Désordre amoureux», a lu l'essai d'Alain Finkielkraut sur les intermittences du cœur.
De Madame de La Fayette à Philip Roth.










Alain Finkielkraut, auteur notamment de «la Défaite de la pensée» et d'«Un coeur intelligent», enseigne la culture générale à Polytechnique, et anime «Répliques» sur France-Culture. (Sipa)



Il en est des bons livres comme des bonnes philosophies: ils contiennent leur propre réfutation, qui est moins un obstacle qu'un aliment à leur développement.
Ceux qui attendent de Finkielkraut des recettes pour connaître l'amour durable en seront pour leurs frais. L'auteur n'est pas un de ces conservateurs ordinaires qui apportent des réponses simples à des problèmes complexes.
Il est, depuis sa jeunesse, un être tragique, c'est-à-dire un arpenteur d'impasses. Il existe en effet des situations sans issue: l'amour en est une, ce qui fait sa grandeur et son déchirement.



A travers quatre romans - «la Princesse de Clèves», de Mme de La Fayette, «les Meilleures Intentions», d'Ingmar Bergman, «Professeur de désir», de Philip Roth, «l'Insoutenable Légèreté de l'être», de Milan Kundera -, Finkielkraut explore les extravagances du renoncement, l'énigme du ressentiment, le malheur du désamour et la désertion du lyrisme.



La fortune singulière de «la Princesse de Clèves», critiquée par Nicolas Sarkozy et plébiscitée par ses opposants, repose sur un malentendu: Mme de Clèves nous irrite car elle ne cède pas à ce qu'elle désire le plus au monde, l'union avec M. de Nemours, une fois son mari décédé.
Si bien qu'adversaires ou partisans de ce livre sont d'accord: le crime de cette aristocrate, c'est l'abstinence, le choix des solitudes glacées du veuvage plutôt que les plaisirs partagés.



Finkielkraut désapprouve les moeurs légères de notre époque, ces liaisons par intérim qui forment notre quotidien. Mais il est trop intelligent pour les condamner sachant que l'amour, «enfant de bohème devenu roi», supporte mal le poids du temps. Tabler sur sa pérennité, c'est oublier la précarité du désir, les intermittences du sentiment. Il y a ici autant d'arguments pour que contre la monogamie.


Ce que nous avons perdu en émancipant le coeur et le corps, c'est la garantie d'une permanence: nous voici livrés sans mesure aux déchaînements du caprice. Nous ne pouvons plus aimer comme nos parents, le retour aux anciens temps est impossible.

Finkielkraut esquisse tout de même quelques pistes qui sont autant d'aveux personnels dissimulés dans une lecture éblouissante: la sobriété dans l'expression de la tendresse, le pardon des offenses qui libère les amants des prisons de la mémoire, le tact dans l'aveu qui doit être soumis à la juridiction des cas particuliers et ne pas être proféré sans ménagement.



Il est des cas où le mensonge est préférable à la vérité quand celle-ci peut détruire. Enfin, évoquant à la dernière page le mythe de Philémon et Baucis, à qui Zeus accorda la grâce de mourir ensemble et d'être transformés en arbres pour l'éternité, il exalte la chance pour les époux d'une fin simultanée. Ainsi retrouve-t-il la grande affinité romantique de l'amour et de la mort pour conclure sur une note de mélancolie douce et de « tristesse paisible, presque heureuse».


Pascal Bruckner

Et si l'amour durait,
par Alain Finkielkraut,
Stock, 156 p., 17 euros.

Source: "le Nouvel Observateur" du 22 septembre 2011.


http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110921.OBS0814/les-romans-d-amour-de-finkielkraut.html






.


Dernière édition par Bridget le Ven 11 Avr - 11:00, édité 3 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Mer 9 Nov - 21:17

.
"Ce soir ou jamais" : Alain Finkielkraut / Tariq Ramadan France 3 - Ce soir ou jamais - 08/11/2011








.
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Sam 1 Juin - 14:08



.


Alain  Finkielkraut flingue "la gauche divine"


Pour le dernier numéro de la saison de Zemmour et Naulleau, l'intellectuel s'en prend au déferlement de "propagande" à propos du "mariage pour tous".





Alain Finkielkraut pourfend la nouvelle gauche, infaillible, qui "a tué le débat". © Loïc Venance / AFP




Invité du dernier numéro de Zemmour et Naulleau diffusé vendredi 31 mai à 22 h 45 sur Paris Première (*), Alain Finkielkraut s'est livré à une brillante et personnelle analyse de l'esprit politico-socialo-médiatique hérité du mariage pour tous.


Pour lui, une nouvelle gauche a fait son apparition. Elle est intouchable, infaillible, ne tolère aucune contradiction et porte en elle tous les progrès et toutes les avancées du monde et de la société.



Le philosophe la nomme "La gauche divine". "Par son arrogance, elle a tué le débat."


Son aboutissement le plus ultime se loge, selon Finkielkraut, dans Le Grand Journal de Canal+. Et de citer un exemple lors d'une interview d'Hélène Mandroux, maire de Montpellier, à propos du mariage de Bruno et Vincent célébré le 29 mai dernier. "Nous vivons sous cette propagande-là depuis des semaines et des semaines. Ce pays n'est pas réductible à l'alliance du show-biz et des banlieues. C'est autre chose et cette autre chose, c'est ce qu'ont voulu montrer les manifestants anti-mariage pour tous.



http://www.lepoint.fr/medias/regardez-finkielkraut-flingue-la-gauche-divine-31-05-2013-1674985_260.php







.


Dernière édition par Bridget le Ven 11 Avr - 11:07, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
liliane
Admin
avatar

Féminin Nombre de messages : 12806
Age : 66
Localisation : dans la galaxie
Date d'inscription : 02/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Lun 10 Fév - 11:22

Français de souche
Alain Finkielkraut pris en flagrant délit de réel

La caractéristique principale du Minable, c’est sa propension à donner des leçons. D’où sa présence massive parmi les profs, les journalistes, le personnel politique. Ce qui bien sûr n’exclut pas qu’il n’y ait de grands profs, de bons journalistes, voire des politiques intelligents. Mais bon…

« Après l’émission Des Paroles et des Actes ce jeudi 6 février, deux membres du Conseil National du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d’Harlem Désir, et Naïma Charaï, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), ont saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l’intervention d’Alain Finkielkraut «d’inacceptable» et «dangereuse». Ils s’inquiètent précisément de l’usage par le philosophe de l’expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l’extrême droite».

Le malheureux Finkielkraut a cru bon de répondre — non pour se justifier, mais parce que c’est son métier de rendre les autres intelligents, treizième des travaux d’Hercule :

«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l’émission Des paroles et des actes, j’ai dit que face à une ultra-droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l’intégration et l’offrande à l’étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l’intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi – des origines étrangères et que c’était tout à l’honneur de la France. J’ai acquiescé mais j’ai ajouté qu’il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L’idée qu’on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L’antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n’aurait pas de droit de cité en France, c’est l’origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j’ai été naturalisé en même temps qu’eux en 1950 à l’âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd’hui, on peut dire absolument n’importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d’être taxé de racisme au moment où j’entonne un hymne à l’intégration, et où je m’inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L’hospitalité se définit selon moi par le don de l’héritage et non par sa liquidation.»

Admettons que l’expression « Français de souche » soit aujourd’hui délicate à employer, surtout depuis qu’elle sert d’étiquette à un site dont la mesure ni le bon goût ne sont les qualités dominantes. Admettons qu’un philosophe (je rappelle que Finkielkraut ne l’est pas, de formation) doive utiliser les mots avec circonspection. Oui, admettons…

Mais comment admettre qu’un parti (le PS) décide d’interdire les mots qui le défrisent ? À l’intolérance de ceux que leur étiquette « de gauche » ne préserve pas du malheur d’être des abrutis, répondra tôt ou tard l’intolérance massive d’une foule d’abrutis qui revendiqueront crânement, et dans la rue, une étiquette « de droite ».

D’ailleurs, ils la revendiquent déjà. L’un des exploits les plus remarquables de ce gouvernement de fantoches est d’avoir rassemblé des centaines de milliers de personnes qui n’existaient pas collectivement, et qui désormais s’expriment d’une seule voix. On salue bien bas.

Au passage, et quitte à chicaner sur les mots, comment distinguer les Français nés en France depuis plusieurs générations et ceux de toute fraîche importation, nés à l’étranger — Finkielkraut lui-même ? Parce que la distinction, quoi qu’on en pense, fait sens : on n’est pas français comme le camembert est normand : on l’est parce qu’on le mérite.
On ne naît pas Français — on le devient, même quand on a des parents inscrit au registre national depuis lurette. On le devient en s’affranchissant des coutumes, des relents familiaux, des communautarismes de toutes farines, des habitudes religieuses exotiques, des impératifs gastronomiques exogènes. J’ai parlé ici-même de cet excellent livre paru l’année dernière, La République et le cochon (Pierre Bimbaum), dans lequel l’auteur analyse avec une grande finesse le rôle du porc dans l’intégration à la communauté française, et la façon dont les Juifs (et les Musulmans, mais ce n’est pas son sujet directement) ont accepté (ou non) d’entrer dans les usages alimentaires de la République. On est français parce que l’on maîtrise la langue (ce que Finkielkraut fait à un niveau supérieur — très supérieur aux deux hurluberlus qui veulent le traîner aujourd’hui en justice au nom du politiquement correct, très supérieur aux membres du gouvernement, très supérieur à l’ensemble de la classe journalistique qui le juge), et parce que l’on a accepté les caractéristiques de la civilisation française.

Il ne s’agit pas de nationalisme — encore que « mourir pour la France », expression qui paraît de plus en plus désuète aux jeunes générations, qu’elles soient « de souche » ou non, me paraisse la pierre de touche de la nationalité. Encore moins d’esprit cocardier — même si ce drapeau « plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » a une histoire que nous pouvons revendiquer autant qu’au temps d’Edmond Rostand, dont les vers de mirliton me font toujours tressaillir.
Il s’agit de terre et de terroir.
Il faut être bête comme peut l’être Claude Askolovitch pour croire que « terroir » est une expression pétainiste, alors que c’est la façon la plus simple de distinguer un bayonne taillé dans la croupe d’un honnête porc pie noir basque d’un jambon issu d’une quelconque carcasse danoise élevée en batterie (ou, pour en rester au cochon, distinguer un prizuttu d’origine, dont le gras adhère à la chair et possède un merveilleux goût de noisette et de châtaigne, des horreurs proposées dans les restaurants insulaires et pour lesquelles il n’y a, justement, pas de nom).

Alors, d’accord, sur nos papiers d’identité, rien ne spécifie l’origine de nos origines, et c’est tant mieux. C’est tout à la gloire de la France, justement, que de refuser l’inscription de la religion, telle qu’elle se pratique dans nombre de pays — y compris en Europe — et telle qu’elle se pratiquait sous Pétain. Mais c’est d’une hypocrisie sans nom que de prétendre que l’on ne peut pas, par exemple, analyser les résultats scolaires en fonction du contexte familial tel qu’il se lit à travers les patronymes (l’étude qui a été faite sur le sujet en région Aquitaine est à la fois exemplaire et en théorie illégale). Nous sommes tous français par principe, et plus ou moins dans les faits.

Parler la langue et la culture, comprendre que ce vieux pays est laïque sur un antique fond chrétien et gréco-romain, admettre qu’il y a des caractéristiques communes (la combinaison paradoxale d’une réelle fierté nationale et d’une tendance à l’auto-dépréciation, par exemple), sourire même à une certaine bêtise française, voilà ce qui caractérise le « Français de souche ». Les détracteurs de Finkielkraut sont loin, très loin, de posséder sa maîtrise de la langue et de la culture françaises. Ni son sens de la dérision..........

Jean Paul Brighelli
http://www.causeur.fr/francais-de-souche,26170
Revenir en haut Aller en bas
http://www.artmony.biz
liliane
Admin
avatar

Féminin Nombre de messages : 12806
Age : 66
Localisation : dans la galaxie
Date d'inscription : 02/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Ven 4 Avr - 9:23

Alain Finkielkraut caillassé à l'Académie !

La gauche met tout en oeuvre pour empêcher l'élection du philosophe à l'Académie française.





L'auteur de La Défaite de la pensée triomphera-t-il à l'Académie française ? Le 10 avril, Alain Finkielkraut saura s'il occupera le fauteuil n° 21, celui de l'écrivain Félicien Marceau, qui fut au moins aussi anti moderne que lui. Face à "Finki", cinq autres candidats, bien moins médiatiques, ne devraient pas lui faire de l'ombre.

Ce contempteur de la "pensée 68" bénéficie du soutien des influents Jean d'Ormesson et Pierre Nora, mais il compte aussi de farouches ennemis sous la Coupole. "Avec Finkielkraut, c'est le FN qui entre à l'Académie", risque un Immortel. "Finki", 64 ans, ne fait certes pas l'unanimité sur le plan des idées, mais le "coeur intelligent" de ce passeur de grands textes, récompensé en 2010 par le prix de l'Essai de l'Académie, suscite moins de débats.

L'agrégé de lettres modernes pourrait égayer les séances du jeudi matin, consacrées au dictionnaire, si on se fie à ses réflexions originales sur la langue. Dans son dernier ouvrage à succès, L'Identité malheureuse, l'essayiste déplorait notamment la dérive scatologique de notre vocabulaire, soulignant le déferlement des termes "chier" et "merde" dans une société "post littéraire". Ses amis éviteront ainsi l'utilisation du mot de Cambronne pour lui souhaiter bonne chance le 10 avril.



THOMAS MAHLER

http://www.lepoint.fr/societe/alain-finkielkraut-caillasse-a-l-academie-04-04-2014-1809014_23.php
Revenir en haut Aller en bas
http://www.artmony.biz
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Sam 5 Avr - 10:07




.


L’Académie à épées tirées








INSTITUTION Une forte opposition à la candidature d’Alain Finkielkraut monte sous la Coupole. Ses partisans dénoncent une cabale politique.




Jusqu’au jeudi 13 mars, tout allait bien. Lors d’une habituelle séance hebdomadaire de l’Académie française, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel, annonce les candidatures au fauteuil de Félicien Marceau, l’élection étant fixée au jeudi 10 avril.



Le philosophe Alain Finkielkraut vient d’envoyer sa lettre de postulant à l’immortalité. Tout le monde semble content : voici donc un candidat de poids, un intellectuel renommé doublé d’un fin lettré.

Le profil idéal. Sa candidature est soutenue par des membres éminents de la compagnie : au premier rang desquels l’historien Pierre Nora. Jean d’Ormesson, Max Gallo, Hélène Carrère d’Encausse, Frédéric Vitoux, et d’autres soutiennent l’entreprise. On prédit même à Finkielkraut une « élection de maréchal  » : en langage académique, il serait élu dans… un fauteuil, avec de nombreuses voix, pour ne pas dire unanimement.



Puis, tout doucement mais sûrement, des voix discordantes se font entendre. Un académicien parle carrément de « revirement ».
En clair, au début, on ne trouvait que des atouts à la candidature de cet intellectuel français de grande envergure, à la tête d’une œuvre importante : du Nouveau Désordre amoureux (avec Pascal Bruckner) à L’Identité malheureuse, en passant par La Défaite de la pensée, Internet, l’inquiétante extase, La Querelle de l’école ou, encore, le remarquable Un cœur intelligent, essai pour lequel il a obtenu un prix de l’Académie française, Finkiel­kraut est devenu incontournable dans la vie publique française et son autorité est incontestable.




On l’adore ou on l’abhorre



Mais bientôt une petite musique se fait entendre, en provenance de la gauche de l’Académie. Avec son livre L’Identité malheureuse (Stock), et les débats passionnés qu’il a suscités, Alain Finkielkraut serait une personnalité « clivante ».
Ce mot, qui ne figure pas dans le Dictionnaire de l’Académie française, est prononcé à plusieurs reprises.



L’opposition, en train de naître, prend vite de l’ampleur. Un philosophe en habit vert feint de mettre en doute l’envergure de son confrère. Jusqu’à ce qu’un immortel lâche - outrancier : « Le Front national ne doit pas entrer sous la Coupole. » Ce n’est plus une petite musique, c’est un coup de tonnerre.



Un soir, alors qu’un académicien est en interview, son portable sonne : l’un de ses confrères lui conseille vivement de voter contre Finkielkraut !
Notre homme qui ne s’oppose pas à la candidature du philosophe commente sobrement : « Dis donc, ils sont remontés contre Finkielkraut, ça ne va pas être une promenade de santé… »



Cela fait des années que l’écrivain est l’objet de vives polémiques, pas toutes glorieuses. Dernière en date, la critique de son expression - sortie de son contexte par ses adversaires - « Français de souche », dont il s’est parfaitement expliqué face à Manuel Valls sur France 2, il y a quelques semaines.





L’avertissement de Jean d’Ormesson



Finkielkraut le sait : on l’adore ou on l’abhorre. C’est « l’homme qui ne sait pas comment ne pas réagir », a résumé son ami Milan Kundera. Comme il arrive parfois dans l’histoire de l’Académie française, quand un candidat cristallise des tensions, la Coupole prend des allures de Parlement - les oppositions se révèlent politiques ou idéologiques.



Jean d’Ormesson avait en son temps résumé la situation en dissuadant Raymond Aron de se présenter : « Vous avez contre vous cinq groupes différents  : les antisémites, les Juifs, les antigaullistes, les gaullistes. Ces quatre catégories-là on pourrait encore s’en arranger. Mais la cinquième est mortelle : ceux à qui vous avez fait comprendre un jour ou l’autre que vous étiez plus intelligent qu’eux. »

Trente ans plus tard, rien n’a changé.



Les esprits peu avertis pourraient penser que la droite académique accueille volontiers la candidature de l’animateur de l’émission « Répliques ».
Et qu’un camp de gauche n’en voudrait pas. Mais ce n’est pas aussi simple. Ainsi, certains, à droite, épluchent avec soupçon la jeunesse gauchiste du philosophe.
Mais le soutien le plus actif de « Finkie  » s’appelle Pierre Nora, qui n’est pas réputé être un intellectuel de droite. Il vient de consacrer dans sa revue Le Débat, un dossier important à l’essayiste.


Devant la tournure prise par les événements, Jean d’Ormesson, ulcéré par les attaques dont fait l’objet Finkielkraut, est catégorique : « S’il n’est pas élu, je ne mettrai plus les pieds à l’Académie », a-t-il affirmé. Fermez le ban.




L’affaire agite l’Académie avec des conséquences inattendues. Un inconnu, Robert Spitzhacke, qui se définit sur son blog comme « un candidat anti-néocon, adversaire d’Alain Finkielkraut », se présente contre lui, reprochant même à la presse, dont Le Figaro, de faire campagne pour l’essayiste !


Le choix de l’Académie serait donc simple  : Alain Finkielkraut ou Robert Spitzhacke. On n’ose pas y penser.



Le Figaro 4/04/2014.






.


Dernière édition par Bridget le Ven 11 Avr - 11:08, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
liliane
Admin
avatar

Féminin Nombre de messages : 12806
Age : 66
Localisation : dans la galaxie
Date d'inscription : 02/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Jeu 10 Avr - 16:35

Alain Finkielkraut élu à l'Académie française



Le philosophe Alain Finkielkraut a été élu jeudi à l'Académie française au fauteuil de Félicien Marceau, dès le premier tour, en dépit de la polémique qui avait précédé le scrutin, ont indiqué des sources concordantes à l'AFP.

Le nouvel immortel de 64 ans a été élu au premier tour par 16 voix sur 28. Huit académiciens ont apposé des croix sur leurs bulletins de vote.

Face à l'auteur très médiatique de "La défaite de la pensée", cinq autres candidats postulaient au fauteuil de l'écrivain Félicien Marceau disparu en 2012: Gérard de Cortanze, Renaudot 2002 pour "Assam", Alexis Antois, Yves-Denis Delaporte, Robert Spitzhacke et Athanase Vantchev de Thracy.

La candidature d'Alain Finkielkraut, polémiste anticonformiste, taxé de réactionnaire par ses détracteurs, familier des plateaux de télévision et animateur de l'émission "Répliques" sur France Culture, avait divisé le petit monde feutré du Quai de Conti: personnalité "trop clivante", jugeaient en coulisses les académiciens opposés à son élection, certains allant jusqu'à évoquer l'entrée à l'Académie du Front national.

"Profil idéal", "intellectuel incontournable", rétorquaient ses partisans, parmi lesquels Pierre Nora, Max Gallo, Frédéric Vitoux ou Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'institution fondée en 1635 par Richelieu.

Alain Finkielkraut avait suscité de vives controverses fin 2013 avec son essai à succès sur l'identité nationale et l'immigration, "L'identité malheureuse" (Stock). L'un de ses contradicteurs avait été le Premier ministre Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur.

Né le 30 juin 1949 à Paris dans une famille juive d'origine polonaise, le nouvel immortel est normalien, agrégé de lettres et professeur de philosophie, notamment à l'Ecole polytechnique jusqu'à l'an dernier. Il voue aux lois de la République un respect absolu.

Parmi ses oeuvres principales figurent des ouvrages sur la fin de la culture, la littérature, l'amour, la modernité, l'éducation ou la religion, dont "Le Nouveau Désordre amoureux", avec Pascal Bruckner, livre qui l'avait fait connaître en 1977 du grand public, "La Défaite de la pensée" (1987), "Internet, l'inquiétante extase" (2001), "La Querelle de l'école" (2007), "Un Coeur intelligent", prix de l'essai de l'Académie française 2010, ou encore "Et si l'amour durait" (2011).


http://www.ladepeche.fr/article/2014/04/10/1860826-alain-finkielkraut-elu-a-l-academie-francaise.html
Revenir en haut Aller en bas
http://www.artmony.biz
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2359
Age : 65
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Ven 11 Avr - 10:50

.

La victoire de la pensée




par Anne Fulda / Le Figaro










« Évidemment, l’Académie française » Il était enjoué et le voilà soudain grave. C’était la semaine dernière, à la terrasse d’un restaurant de Saint-Germain-des-Près.

Alain Finkielkraut vient de raconter ses tribulations de candidat à l’Académie, sur un ton enjoué. Les remarques de certains de ses amis. « L’Académie, c’est ringard. » « N’est-ce pas une preuve de prétention ? » Il évoque ses hésitations, évidemment - « Je me suis porté candidat, mais une part de moi me dit de ne pas y aller » -, les encouragements de ses parrains académiciens : Pierre Nora, Jean d’Ormesson, Michel Déon qui lui a écrit « une lettre adorable ».
 


Ses premiers pas dans ce monde de protocole auquel il s’est plié de bonne grâce. « J’ai écrit une lettre à tous les académiciens. » Certains, comme Giscard d’Estaing, ne lui ont pas répondu. Il raconte la façon dont Pierre Nora lui a demandé, étonné, avant sa rencontre avec Marc Fumaroli, « vous n’avez pas de cravate ? »

Comme si, même paré de son armure intellectuelle, le fils de maroquiniers n’avait pas tous les codes en vigueur sous la Coupole. Il parle, parle, parle. De ses adversaires qui sont sortis de l’ombre.
De cette cabale de bien-pensants menée entre autres par Danièle Sallenave, qui fut pourtant son amie, ou par Michel Serres, tous ces beaux esprits qui l’accusent d’être réactionnaire.

« Comme si Petite Poucette (titre d’un essai sur le monde numérique écrit par Michel Serres, NDLR) était progressiste ! » Il s’emporte. Exaspéré par ce monde dont il vient, cette gauche qui ne cesse de le juger, drapée dans cette « position de surplomb moral ». Il est devenu leur bête noire.
Pensez donc ! Il est pour eux celui qui défend l’indéfendable. Celui qui déplore une identité en quenouilles, soutient Israël, serait un obsessionnel antimusulman, ancien sarkozyste de surcroît (« J’ai rencontré Nicolas Sarkozy trois fois, il parlait tout le temps, je ne pouvais pas en placer une », s’amuse-t-il), voire proche du FN maintenant !


 

Alain Finkielkraut a été évidemment blessé par ces objections qu’on lui a rapportées. « Si le sioniste que je suis, l’homme qui n’utilise pas les nouvelles technologies est puni en n’entrant pas à l’Académie française, j’éprouverai peut-être même un lâche soulagement », ose-t-il même alors comme pour conjurer le sort.
Il dit ça comme une provocation. Un pied de nez. À fleur de peau, toujours, il joue les farauds. Les fiérots. Même pas peur. « Je suis trop vieux pour être prof mais peut-être trop jeune pour être académicien. »


Il dit ça mais il a envie qu’on l’aime, qu’on reconnaisse son uvre, évidemment. Il est humain. Terriblement humain. Il ne cache ni ses emportements, ni ses craintes et ses angoisses. Impudique d’une certaine façon. Sans filtre.
Au cours de la conversation, il évoque ainsi le cancer qu’il a eu, sa dépression. « Je croyais que j’étais fini intellectuellement. C’était insupportable. Je ne pouvais pas vivre. » Il évoque ces tourments comme un moment exceptionnel. Mais, en fait, c’est à chaque fois pareil. Un mal chronique. Dès qu’il écrit un livre, c’est le dernier.
 


Agacé par ce qualificatif de « réac », qu’on lui appose sans cesse, de manière quasi pavlovienne, il peste. « Vous hésitez sur les genres, vous êtes réac, vous tenez à la différence des sexes vous êtes réac. Vous parlez d’identité, vous êtes réac. » Il s’exalte. Il est comme ça.

Chez lui, la machine s’emballe vite. La joute orale le galvanise. La mèche en bataille, les mains qui brassent l’air, la mine tourmentée et le regard fixe, il semble alors mû par une force qui le dépasse.
On croit voir l’élaboration de sa pensée, sa mise en branle, en direct. Avec une précision implacable. Et, à chaque fois, l’impression que « Finkie » est au bord du précipice. Qu’il y va de sa vie, qu’il « doit » convaincre l’autre. Le séduire.



Lui, que sa maîtresse d’école décrivait comme « orgueilleux, acceptant mal la défaite ». Il est « l’homme qui ne sait pas ne pas réagir », comme l’a dépeint ­Milan Kundera.
Quitte à surréagir, ne supportant pas de ne pas avoir le dernier mot, notamment avec certains « journalistes idéologues » qui se comportent en « gredins ». Un acteur rentré ? Non, mais il reconnaît que l’idée d’un public le stimule peut-être. « Je ne suis pas un acteur du tout, je ne sais pas m’oublier », dit-il, avant d’ajouter que « parfois, il se voit sur scène en train de lire du Péguy ».
 


Mécontemporain et fier de l’être, Alain Finkielkraut assume son refus de la modernité avec une once de défi amusé. Il possède une carte bancaire depuis peu de temps et ne cache pas éprouver encore une espèce de « gratification bienheureuse », lorsqu’il voit la mention « code bon » s’inscrire sur l’écran. Il n’a ni téléphone portable, ni ordinateur et noircit toujours de son écriture serrée ses petits cahiers de notes. Les mails qu’il reçoit arrivent au cabinet d’avocats de sa femme et sont imprimés. Il dicte ensuite les réponses, comme ses articles. « Je suis très seul dans ma vie intellectuelle, cela me met en contact avec d’autres gens », confie ce gros bosseur, qui a besoin, éternel intranquille, d’être constamment entouré, rassuré par sa tribu de fidèles. « Même s’il vieillit dans un certain confort, il a une espèce de sobriété militante. Il reste attaché à la culture du livre, de l’érudition, tout en étant désireux de transmettre, de représenter quelque chose de la France », assure le patron de Stock, Manuel Carcassonne.



Lorsqu’il se frotte au monde réel, le choc est parfois violent. Il lui est arrivé d’être viré d’un taxi ou qu’un chauffeur lui adresse une quenelle. « Avant, c’étaient les racistes qui me viraient, maintenant ce sont les antiracistes qui me virent. C’est le grand renversement. »

Grand renversement, en effet, pour celui qui a été sartrien, maoïste, puis gauchiste avant d’être classé depuis peu dans le camp de la droite. Mais cette propension à porter la contradiction sous les sunlights ne date pas d’hier. Un pli pris il y a longtemps déjà, lui qu’Anne Sinclair présentait ainsi, lors de son premier « 7 sur 7 », alors qu’il avait 37 ans : « Il est jeune, philosophe, médiatique en diable et contribue en France à provoquer le débat d’idées. » L’auteur de La Défaite de la pensée était déjà suspecté de bousculer les frontières de la bien-pensance en semblant ­décréter « la supériorité de la culture européenne ».« Est-ce bien admissible ? », lui objectait la journaliste.

Décidément
 


On s’interroge. « Finkie » se pose-t-il à temps plein en « porte-drapeau de notre conscience malheureuse », comme l’a dépeint son ami Pascal Bruckner ?
Malgré son insoutenable non-légèreté de l’être, l’homme qui pense ne se confond pas tout le temps avec l’homme tout court. L’un accorde parfois des répits à l’autre. Le laisse respirer, s’ébrouer. En un mot, vivre.
Et même, se moquer de lui-même. Ironiser sur cette statue de l’intellectuel vivant dans un rapport mélancolique au monde. Son « épouse », l’avocate Sylvie Topaloff - dont il a eu un fils, Thomas - n’est pas pour rien dans ces échappées belles. Et il parle encore de leur amour avec des étincelles de jeune homme dans les yeux. « C’est comme une espèce de miracle qui me protège, m’aide à vivre et fait de moi quelqu’un de très différent de l’image que je peux donner de pleureuse réactionnaire. »


Eh oui ! « Finkie » ne ploie pas sans cesse sous le poids de ses sombres augures. Il a même parfois des airs de chenapan qui « peut être très appliqué à séduire ». Il aime le bon vin, regarde les femmes sans le montrer, comme cette serveuse de court vêtue (non, il proteste : « Mais non, j’étais surpris par sa tenue! ») Il aime aussi la bonne chère, semble déçu que l’on ne prenne pas de dessert. Dit apprécier le foot (« ça me désintoxique ») même s’il trouve que l’argent y est devenu « obscène ». Il fut même un temps pas si lointain, où cet amateur du Tour de France faisait beaucoup de vélo, en Provence.
 


Mais le temps a filé. Vite. À grandes enjambées. « Finkie » le constate avec une espèce de désarroi.
La cravate (Hermès tout de même) un peu dénouée (« ça fait Taddeï, non ? », se marre-t-il), il n’a pas d’âge. Il semble d’ailleurs fouiller dans sa mémoire. « Je dois avoir 64 ans. » Qu’importe. « Je me pense encore comme un petit garçon. »

Un « wunderkind », un enfant unique qui a toujours été poussé par des parents aimants. Élevé dans une famille nucléaire, sans grands-parents (les parents de son père sont morts dans les camps et ceux de sa mère ont été assassinés par les nazis), ni sur. Cela lui a manqué. « J’avais envie d’être avec des filles, j’ai toujours aimé leur compagnie. »
 



« Évidemment, l’Académie française » Il le sait bien, cette distinction-là surpasse toutes les autres. Et prend une saveur singulière pour lui, l’enfant de juifs polonais qui n’avaient qu’un mot à la bouche : l’école, l’école, l’école. « Pas pour la réussite sociale », mais parce que cela participait chez eux à « ce que Bourdieu appelait la bonne volonté culturelle ».

Bon garçon, le petit Alain Fink (il portera ce nom durant ses études au primaire et secondaire pour éviter les quolibets) s’investit donc. Lycée Henri IV, khâgne, Normale supérieure, agrégation de lettres modernes. Un parcours d’excellence entretenu par une mère qui lui donne le goût de la lecture. Le « premier homme », celui d’avant la reconnaissance, commence par des illustrés, Les Contes du chat perché, Pearl Buck. Il devient un lecteur assidu, transformé bientôt par la lecture de Levinas.



Dans la famille, la religion n’est pas présente. Et l’auteur du Juif imaginaire pour qui le mot « identité » n’était qu’un moyen de questionner la composante juive de son être, l’assure encore aujourd’hui : « Dieu ne me vient jamais à l’esprit. » Dieu, peut-être pas, mais ses parents sûrement.

Son père est mort. Et sa mère est toujours vivante mais « est ailleurs » «La médecine répare tout sauf les cerveaux », sourit tristement Finkielkraut.
Et ça, même les Immortels n’y peuvent rien.





.
Revenir en haut Aller en bas
liliane
Admin
avatar

Féminin Nombre de messages : 12806
Age : 66
Localisation : dans la galaxie
Date d'inscription : 02/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Dim 12 Avr - 6:51

Finkielkraut : « Ma France »


Pour Le Point,le philosophe Alain Finkielkraut porte le fer sur les lâchetés d’aujourd’hui. Propos recueillis par Jérôme Béglé, Anna Cabana, Sébastien le Fol et Thomas Mahler


Le Point : " Nous manquons désormais d’ennemi héréditaire pour sacraliser la terre que nous habitons. Sans danger assignable, pas de patrie, pas de conscience nationale, mais un monde atomisé, une société éparpillée en une infinité d’îlots individuels " , écriviez-vous dès 1980 dans " Le juif imaginaire " . Pensez-vous que l’attaque contre  Charlie Hebdo  et, plus généralement, la menace djihadiste peuvent aujourd’hui revigorer cette conscience nationale ? Qu’avez-vous pensé de la réaction des Français après ces attaques ?

Alain Finkielkraut : Au fanatisme et à la haine meurtrière, les Français ont réagi par un sursaut de fierté culturelle. " Nous sommes le pays de Montaigne et de Voltaire et nous entendons le rester " , tel était, par-delà les différences d’opinion et de sensibilité, le message unitaire des manifestations. Mais très vite l’unité a volé en éclats. Dès le 12 janvier, et jusqu’au sommet de l’Etat, certains défenseurs de la République se sont mués en procureurs. Selon le schéma traditionnel de la critique de la domination, les assassins sont devenus les victimes d’un apartheid ethnique, culturel et territorial. Et c’est en vain que Charb a dit : " J’ai moins peur des intégristes religieux que des laïques qui se taisent " – la laïcité doit désormais répondre du délit d’islamophobie. Nous sommes même invités, pour rétablir la cohésion sociale, à une  "relaxation des exigences républicaines" .

Que reste-t-il de l’  "esprit Charlie" ?

Le 11 janvier, c’était l’affirmation que la France – esprit Charlie inclus – n’est pas négociable. Des voix s’élèvent depuis lors pour dire, au contraire, que la France doit être renégociée et redéfinie à partir de ce qu’elle est aujourd’hui. L’enfant d’immigrés que je suis ne se reconnaît pas dans cette exigence.

La France est, selon vous, menacée par la crise de la transmission à l’école et par l’immigration, qui auraient entraîné une  "crise du vivre-ensemble" . Mais le vrai problème n’est-il pas aujourd’hui économique ?

Le vrai problème, ce n’est pas l’économie : c’est l’économisme. Asservis à la raison calculante, nous ne voulons plus rien savoir de la différence ni a fortiori du choc des cultures. Certes, nous célébrons la diversité, mais elle se réduit pour nous à la table mondiale : sushis, pizzas, couscous, tacos et canard laqué. Pour le reste, nous faisons de l’arithmétique, et l’Union européenne croit pouvoir compenser par une  "immigration de remplacement" la baisse de fécondité dans les pays du Vieux Continent. Les choses tournent mal, et nous persistons à croire que la crise sera résolue par l’inversion de la courbe du chômage. L’économisme est un somnambulisme. Mais gare à ceux qui veulent réveiller les somnambules. Ils peuvent bien se réclamer de Lévi-Strauss, c’est à Maurras qu’on les assimile.

La France n’a-t-elle pas toujours été un pays d’immigration ? Quelle différence par exemple entre les immigrants musulmans d’aujourd’hui et les juifs réfugiés d’Europe orientale du début du XXe siècle, ces  "Polaks" que vous avez décrits dans "Le juif imaginaire" ?

La France n’a pas toujours été un pays d’immigration. Les afflux importants de population étrangère ont commencé dans le dernier tiers du XIXe siècle. Les historiens contemporains alignent le passé sur le présent en confondant volontairement les migrations intérieures (des Bretons à Paris ou des Corses sur le continent) avec l’immigration proprement dite. Ces historiens ne font plus d’histoire. Ils font, avec la mauvaise foi des bonnes intentions, de l’idéologie. Pour ce qui est des " Polaks" , comme vous dites, ils sont arrivés en France remplis d’amour pour "une nation à laquelle on peut s’attacher par le coeur et par l’esprit autant que par les racines " , comme l’a dit le " Litvak" Emmanuel Levinas. Et même après la guerre, alors que le destin juif avait fondu sur eux et que Vichy les avait trahis, il ne leur serait jamais venu à l’idée de s’émouvoir qu’il y ait encore des "Français de souche " ou de répudier l’assimilation de la culture française, au nom du droit à la différence. Mon père a été déporté de France, il en est resté marqué, mais j’ai eu la chance insigne de ne pas être élevé dans le ressentiment.

Trente ans après sa création, diriez-vous que SOS Racisme a été utile ou contre-productif à la lutte contre le racisme ?

Tout a été dit en 1990 par Jean Baudrillard : "SOS Racisme – SOS baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme, dans l’autre, c’est pour sauver les baleines. Et si, dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme ? " Pourquoi sauver le racisme ? Parce qu’on aime mieux jouer à se faire peur en ranimant le bon vieil ennemi que faire face à un présent sans précédent. "Il faut se méfier des traîtrises du langage. La langue de bois dit en général le contraire de ce qu’elle pense. Elle dit ce qu’elle pense en secret, par une sorte d’humour involontaire. Et le sigle SOS en fait intégralement partie" , conclut Baudrillard.

Depuis "La défaite de la pensée" , vous fustigez "l’idéologie dominante" du "politiquement correct " . Or ce  "politiquement correct" semble aujourd’hui bien minoritaire. Qui, excepté quelques associations antiracistes et deux ou trois chanteurs, défend encore la "bien-pensance" ? Eric Zemmour a lui-même reconnu que ses idées sont devenues majoritaires dans le pays…

Vous vous trompez : tout le showbiz fredonne sans répit la même rengaine bien-pensante, et votre revue des troupes oublie Le Monde, L’Obs, Télérama, Mediapart, Les Inrocks, le magazine Transfuge, ainsi que, de Laurent Mucchielli à Luc Boltanski, l’armée mexicaine des chercheurs en sciences sociales. Malgré ce grand déploiement, le politiquement correct est peut-être moins dominateur qu’il ne l’espérait. Mais ce n’est pas la domination qui le définit, c’est la dénonciation et même la criminalisation de ceux qui refusent d’invoquer, pour penser le présent, les heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire, d’utiliser à tout bout de champ l’adjectif "nauséabond" et d’entonner, une nouvelle fois, l’inusable refrain du "ventre encore fécond d’où est sortie la bête immonde" . S’il faut en croire les listes noires qui sont les nouveaux marronniers de la presse antifasciste, ces réfractaires se comptent sur les doigts d’une main.

Vous continuez à témoigner votre amitié à l’écrivain Renaud Camus, alors qu’il est devenu le théoricien du "Grand Remplacement" après avoir comptabilisé dans son Journal le nombre de "collaborateurs juifs" d’une émission sur France Culture pour en fustiger la "surreprésentation " … Comprenez-vous que cela puisse choquer ?

Le politiquement correct est donc bien vivant, puisque me voici sommé de m’expliquer sur mes fréquentations. De quoi Finkielkraut est-il le nom ? "De Renaud Camus" , avait déjà répondu, avec la sagacité qu’on lui connaît, Jean Birnbaum dans Le Monde des livres. Renaud Camus, première étape de la reductio ad hitlerum. Je suis sur une pente glissante, il ne tient qu’à moi de revenir en terrain plat. Eh bien, je m’y refuse. Lisez "Du sens" [de Renaud Camus], et vous verrez que l’accusation d’antisémitisme ne tient pas. Si vous voulez une description exacte et belle du monde tel qu’il va, lisez aussi, toutes affaires cessantes, "Les Inhéritiers"  ou "La civilisation des prénoms" , livres publiés Chez l’auteur. Mais peu importe la beauté, peu importe l’exactitude, peu importe la littérature même, Renaud Camus a, en 2012, appelé à voter Marine Le Pen. Ce crime est inexpiable et fait de lui un écrivain au-dessous du médiocre. Bien que consterné par ce choix électoral, je lui garde mon admiration et j’observe que ceux-là mêmes qui ne lui pardonnent pas de parler de "Grand Remplacement" écoutent bouche bée ces propos de Leonora Miano, Prix Femina 2013, sur un plateau de télévision : "Vous avez peur d’être culturellement minoritaires. Mais ça va se passer. Ça va se passer. Ça s’appelle une mutation. L’Europe va muter. Elle a déjà muté. Il ne faut pas avoir peur. Cette transformation est peut-être effrayante pour certains, mais ils ne seront plus là pour en voir l’aboutissement."

N’êtes-vous pas, comme le suggérait Marc Weitzmann dans "Le Point" , devenu malgré vous l’allié du Front national et d’une partie de l’extrême droite, qui s’est soudain découvert une passion pour Israël ?

Je n’ai rien à voir avec le parti "y-a-qu’à-iste" et poutinien de Marine Le Pen et je combats, comme les antifascistes patentés, la haine de l’Autre et l’esprit de clocher. Mais il ne faut pas se tromper d’époque : ce sont les habitants du village global aujourd’hui qui sont fermés à la différence. Le sentiment d’appartenance et l’identité nationale ne sont pas conformes à leur manière hors-sol d’être et de communiquer, ils les rejettent donc avec horreur. L’étranger, à l’ère numérique, c’est l’autochtone. Il n’y a pas de place sur la planète virtuelle pour les culs-terreux.

Vous avez été élu à l’Académie française au fauteuil de l’écrivain Félicien Marceau. Comment le fils de déporté que vous êtes compte-t-il faire l’éloge de cet écrivain, excellent au demeurant, mais qui a été condamné par contumace à quinze ans de travaux forcés pour avoir travaillé à la radio belge pendant les premiers mois de l’occupation allemande ?

Personne ne me demande de faire l’éloge de l’attitude de Félicien Marceau pendant la guerre. Mais je ne chercherai pas non plus à être plus résistant que le général de Gaulle, qui, au vu de son dossier, lui a accordé sans hésiter la nationalité française en 1959. De toute façon, ce ne sont pas les procès qu’il intente dans le confort de l’après-coup qui témoignent du courage et de la lucidité d’un homme.

Comment avez-vous personnellement vécu cette campagne assez mouvementée ? "C’est le FN qui entre à l’Académie" , aurait déclaré un Immortel…

Un autre académicien, qui ne me connaît pas, a même dit que j’étais "un être absolument immonde" dans un magazine tout excité de publier cette révélation. Mais cela n’a gâché ni ma joie ni mon étonnement de voir mon nom si difficile à prononcer faire son entrée dans cette compagnie si ancienne. Et Hélène Carrère d’Encausse m’a assuré que j’étais maintenant l’élu de tous. J’ai la naïveté de la croire.

On sait que vous n’êtes plus de gauche car, selon vous, "la gauche a trahi sa promesse républicaine" . Faut-il comprendre que vous êtes de droite ?

A la différence des hommes de 1789 qui voulaient casser l’Histoire en deux et bâtir un monde intégralement neuf, les fondateurs de l’école républicaine se sont pensés comme des héritiers. Ils n’ont pas voulu rompre avec le passé, mais allier la liberté et la fidélité. Aujourd’hui, la gauche met les héritiers en garde à vue pour délit d’initié. Et, soucieuse d’en finir avec l’élitisme, elle fait disparaître le grec et le latin, c’est-à-dire les humanités, de l’enseignement secondaire. La gauche, autrement dit, a pris l’exact contrepied de Marc Bloch, qui écrivait à la veille de la Libération : "Nous demandons un enseignement secondaire très largement ouvert, son rôle est de former des élites, sans acception d’origine ou de fortune. Du moment donc qu’il doit cesser d’être (ou de redevenir) un enseignement de classe, une sélection s’imposera." Ce langage républicain heurte désormais le sentiment démocratique. A l’heure du combat contre les discriminations, une tout autre conception de l’ouverture prévaut, celle du baccalauréat pour tous et du présentéisme triomphant. Mais l’héritage que la gauche abandonne au nom de l’égalité, la droite s’en débarrasse au nom de l’utilité. Il y a longtemps que je ne crains plus les foudres de la gauche divine. Si j’étais de droite, je le dirais sans hésiter. Seulement voilà : mon parti n’existe pas.

"J’ai beaucoup de considération pour Alain Finkielkraut, et je suis bien souvent d’accord avec lui" , nous a récemment confié Alain Juppé. Etes-vous juppéiste ?

Quand j’ai un accès d’immodestie, je me récite cette phrase du philosophe colombien Nicola Gomez Davila : "L’intellectuel n’oppose pas à l’homme d’Etat l’intégrité de l’esprit mais le radicalisme de l’inexpérience." J’évite ainsi de le prendre de haut avec les responsables politiques. Tiraillés par des impératifs contradictoires, ils doivent rendre des arbitrages difficiles. Et, comme le fossé ne cesse de se creuser entre temps médiatique et temps politique, ils suscitent inévitablement l’impatience et la frustration. Dans cette classe politique soumise de surcroît à la douche glacée du ricanement permanent, Alain Juppé se distingue par son élégance et sa hauteur de vue. Mais je crois que, sur la question du "vivre-ensemble" , il succombe à l’angélisme qui est, en règle générale, le péché mignon des intellectuels. Ce n’est pas en niant ou en minimisant, comme il le fait, le phénomène de séparatisme culturel qui se développe dans notre pays qu’adviendra le règne de " l’identité heureuse" .

Nicolas Sarkozy ne serait-il pas plus proche de votre vision de l’ "identité malheureuse" ?

L’ancien président de la République est un pragmatique. Son problème, ce n’est pas l’angélisme, c’est la versatilité. Il voulait introduire la diversité dans la Constitution, il est maintenant partisan de l’assimilation. Il prônait une laïcité ouverte, et voici qu’il veut interdire les repas de substitution à l’école. Ces sincérités successives donnent le tournis.

Etes-vous d’accord avec lui sur le sujet des cantines ?

Maintenant que la plupart des cantines sont en self-service, il est très facile d’éviter aux enfants musulmans d’avoir à manger du porc. Ce qui doit être formellement défendu, en revanche, c’est l’introduction de repas halal ou casher dans les écoles de la République.

François Fillon a demandé à vous rencontrer. Le courant est-il bien passé entre vous ?

Je n’ai aucun titre à distribuer des bons et des mauvais points. Je dirai simplement que François Fillon me semble prendre le problème du choc des civilisations très au sérieux. Mais ce qu’il partage avec tous les leaders de la droite, c’est un très étrange tropisme poutinien, au moment même où le président russe redécouvre les charmes de l’Empire et adopte une vision complotiste de l’Histoire.

Ce culte poutinien ne trahit-il pas une nostalgie française pour l’homme à poigne ?

L’actuel président français peine à habiter sa fonction. Poutine est donc d’autant plus admiré par nos bonapartistes qu’il leur apparaît comme l’anti-Hollande.

Ce problème d’incarnation suffit-il à expliquer l’échec de François Hollande ?

Les socialistes n’étaient pas préparés à l’exercice du pouvoir. L’anti sarkozysme leur a tenu lieu de programme de gouvernement. Ils paient cher aujourd’hui cette facilité inaugurale. Et puis, il y a la question de la langue.

La langue ?

Difficile d’incarner la nation quand on pratique systématiquement le redoublement du sujet. "La France, elle a des atouts." Cette syntaxe sied aux enfants, pas au chef de l’Etat.

Vous êtes cruel ! Feriez-vous les mêmes reproches au Premier ministre, Manuel Valls ?

Comme l’écrit Jean-Louis Bourlanges, en choisissant la voie d’un libéralisme tempéré pour relancer l’emploi et la croissance, Manuel Valls a pris le risque de la discorde à gauche. Puis, à la veille des élections, il a voulu refaire l’unité sous le drapeau de l’antifascisme. Mais le Front national n’est plus un parti fasciste, ni même maurrassien. C’est pour son programme explicite qu’il doit être critiqué, non pour les arrière-pensées qu’on lui suppose.

A vos yeux, quelle est la plus grosse faute des socialistes ? Leur conversion libérale, comme le pense Régis Debray ? Ou bien leur gauchisme culturel ?

Leur faute majeure, à mes yeux, c’est la politique éducative. L’anti élitisme en matière scolaire provoque des dégâts irréparables.

Ne seriez-vous pas un indécrottable conservateur ?

Ne me résignant pas à l’ordre établi, c’est-à-dire à ce que le destin de chacun soit fixé par sa naissance, je me définirai plutôt comme progressiste. Mais l’entrée fracassante dans une société post-nationale et post-littéraire constitue-t-elle un progrès ? La transformation de l’art d’enseigner en liste de recettes pour  "tenir sa classe" est-elle un progrès ? La défiance généralisée est-elle un progrès ? Doit-on se réjouir de voir les Petites Poucettes du troisième millénaire délaisser la fréquentation des textes pour la pratique frénétique du texto ? La France d’après est-elle vraiment plus civilisée que la France d’avant ? On n’a pas le droit aujourd’hui de poser ces questions cruciales, car "avant", c’était avant la diversité. Toute nostalgie, dès lors, est raciste et relève des tribunaux.

Vous déplorez que l’Europe soit entrée dans » l’âge post-identitaire « . Mais cette Europe qui a aboli les frontières n’a-t-elle pas garanti une paix de plus d’un demi-siècle ?

Vous inversez l’ordre des choses. Ce n’est pas l’Europe qui a garanti la paix, c’est l’immense fatigue post-hitlérienne de la guerre qui a permis la construction européenne. Je n’ai rien contre cette construction, je voudrais seulement rappeler que l’Europe est aussi une civilisation. Il nous incombe de faire l’Europe en évitant que, par la même occasion, elle ne se défasse. Et n’oublions pas l’avertissement de Raymond Aron : "Renier la nation moderne, c’est rejeter le transfert à la politique de la revendication éternelle d’égalité."

Pourquoi parlez-vous si peu aujourd’hui de l’Europe ? Mais où est donc passé le créateur de la revue "Le Messager européen" ? L’horizon national serait-il devenu indépassable pour vous ?

J’ai fondé cette revue en 1990 pour faire entendre la voix de ceux qui, vivant sous le joug russe, défendaient l’identité européenne. Moi qui ne voyais dans l’Europe qu’une bureaucratie à la fois lointaine et invasive, j’ai découvert, grâce à ces écrivains tchèques, hongrois ou polonais, que la culture, depuis l’aube des Temps modernes, était au fondement de la civilisation européenne à laquelle j’ai la chance d’appartenir. Mais, si la culture s’éclipse et qu’il ne reste que la bureaucratie, alors il faudra définir avec Kundera l’Européen comme "celui qui a la nostalgie de l’Europe" .

Vous commentez volontiers l’actualité sur les plateaux de télévision ou dans les journaux, ce qui déclenche souvent des polémiques. Vous avez nourri votre dernier essai, "L’identité malheureuse" , d’articles de presse. N’y a-t-il pas un risque, pour un penseur, de se laisser gagner par l’éphémère ?

J’ai l’impression que ce sont des articles de presse qui ont nourri votre lecture de "L’identité malheureuse" . Car, pour penser son temps, ce livre dialogue avec Pascal, avec Hobbes, avec Hume, avec Kant, avec Péguy, avec Lévi-Strauss et avec Rabbi Haïm de Volozine. Tout en mesurant le risque de me laisser gagner par l’éphémère, je pense, avec Michel Foucault, que la tâche maintenant assignée à la philosophie est de rompre avec les analogies paresseuses et de "diagnostiquer le présent" en montrant en quoi il diffère du passé ancien ou récent.

Votre ami Milan Kundera, dans » L’art du roman « , s’en prenait aux " agélastes" , c’est- à-dire ces personnes qui ne savent pas rire. Or vous-même avez l’image médiatique d’un Droopy pessimiste. Seriez-vous un agélaste ?

Ne vous y trompez pas : l’esprit de sérieux fait maintenant des blagues. Les agélastes sont devenus humoristes. Ils sanctionnent par le rire tous ceux qui pensent en dehors des clous. Je me console en explorant, après Philippe Muray, l’immense territoire du risible laissé en déshérence par le gloussement unique. Ainsi cette réforme des collèges qui conduit, interdisciplinarité oblige, un professeur de français et un professeur de gymnastique à mettre leurs compétences en commun pour demander aux élèves de réaliser ensemble une vidéo sur le thème "comment persuader vos camarades de jouer au handball" .

Le mécontemporain que vous êtes ne trouve-t-il rien à sauver dans la France d’aujourd’hui ?

Au contraire. A l’ère des flux, le verbe "sauver" doit impérativement prendre la place du verbe "changer" dans notre vocabulaire politique : sauver les paysages, sauver les livres, sauver la langue, sauver les vaches, les poules et les cochons, en mettant fin à l’élevage en batterie et aux gigantesques fermes-usines, bref, sauver les meubles et ce qui reste de la civilisation française.

Etes-vous heureux ? Optimiste ? Pessimiste ?

Les pessimistes croient que la catastrophe est à venir. Je ne partage pas leur optimisme. La catastrophe est en cours. A part ça, je suis très heureux.
Revenir en haut Aller en bas
http://www.artmony.biz
liliane
Admin
avatar

Féminin Nombre de messages : 12806
Age : 66
Localisation : dans la galaxie
Date d'inscription : 02/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Jeu 28 Jan - 17:20

[Alain Finkielkraut a été reçu en séance solennelle sous la Coupole, jeudi 28 janvier 2016 à 15 heures, par M. Pierre Nora, au 21e fauteuil, celui de Félicien Marceau.



Ses deux parrains étaient Marc Fumaroli et Jean d'Ormesson


Mesdames, Messieurs de l'Académie,


En manière de préface au récit débridé que lui a inspiré le tableau d'Henri Rousseau La Carriole du père Juniet, Félicien Marceau relate le dialogue suivant :
– La carriole du père Bztornski ? dit le directeur de la galerie. Qu'est-ce que ça veut dire ?
– C'est le titre de mon tableau, rétorqua le douanier Rousseau.
Le directeur plissa son nez, qu'il avait fort grand, et agita son index, qu'il avait fort long.
– Mon pauvre ami, avec ce titre-là, vous ne le vendrez jamais, votre tableau.
– Tiens ! Pourquoi ? dit Rousseau qui, de son passage dans l'administration de l'octroi, avait gardé le goût d'aller au fond des choses.
– Bztornski ! reprit le directeur avec force. C'est un nom à éternuer, ça. Mon cher monsieur, retenez bien ceci : un client qui éternue, c'est un client qui n'achète pas. Et, rêveusement, il énonça :
– Ce doit être une loi de la nature.
– Alors, qu'est-ce qu'on fait ? dit Rousseau.
– Mettez Juniet et n'en parlons plus, dit le directeur. C'est le nom d'un de mes cousins. Un négociant. Très honorablement connu dans tout le Gâtinais, ajouta-t-il après un temps et sans doute pour balayer les dernières réticences du peintre.

Telle est la scène qui, s'il faut en croire le célèbre historien d'art Arthème Faveau- Lenclume, se serait déroulée, par une belle journée d'octobre 1908, dans une modeste galerie de la rue des Saints-Pères. Nous sommes en janvier 2016. Et un nom cacophonique, un nom dissuasif, un nom invendable, un nom tout hérissé de consonnes rébarbatives, comme Bztornski ou mieux encore, comme Karfunkelstein, le patronyme dont l'extrême droite avait affublé Léon Blum pour faire peur aux bons Français, un nom à éternuer en somme, et même, osons le dire, un nom à coucher dehors, est reçu aujourd'hui sous la coupole de l'institution fondée, il y aura bientôt quatre siècles, par le cardinal de Richelieu. Né quelque dix ans seulement après cette diatribe du futur académicien Pierre Gaxotte contre le chef du gouvernement de Front populaire : « Comme il nous hait ! Il nous en veut de tout et de rien, de notre ciel qui est bleu, de notre air qui est caressant, il en veut au paysan de marcher en sabots sur la terre française et de ne pas avoir eu d'ancêtres chameliers, errant dans le désert syriaque avec ses copains de Palestine », l'héritier de ce nom n'en revient pas. Il éprouve, en cet instant solennel, un sentiment mêlé de stupeur, de joie et de gratitude. S'appeler Finkielkraut et être accueilli parmi vous au son du tambour, c'est à n'y pas croire. Ce nom d'ailleurs, je ne l'ai pas toujours porté au complet. Pour simplifier la vie des professeurs, pour ne pas affoler le personnel administratif, et pour éviter à mes condisciples la tentation d'une plaisanterie facile sur la dernière syllabe, mes parents ont obtenu qu'à l'école ou au lycée je me fasse appeler Fink ou Finck. Je suis revenu à Finkielkraut quand ma carriole a quitté la classe, parce que je croyais pouvoir compter alors sur la maturité de mes interlocuteurs et que nous ne sommes plus en 1908 : comme ceux de l'affiche rouge, à prononcer mon nom est difficile. Après les années noires, l'honneur m'imposait de ne pas m'en défaire.

Et en ce jour, c'est aux miens que je pense. À mes grands-parents, que, comme la plupart des Juifs ashkénazes nés dans le baby-boom de l'après-guerre, je n'ai pas connus. À ce grand-père maternel qui, avec sa femme, dirigeait une entreprise de bois à Lvov, alors ville polonaise, mais qui, je l'ai appris tardivement, préférait l'étude et la fréquentation des livres sacrés. À mes parents bien sûr, qui ne sont pas là pour connaître ce bonheur : l'entrée de leur fils à l'Académie française alors que le mérite leur en revient. Non qu'ils aient éprouvé à l'égard de la France une affection sans mélange. C'est de France, et avec la complicité de l'État français, que mon père a été déporté, c'est de Beaune-la-Rolande, le 28 juin 1942, que son convoi est parti pour Auschwitz-Birkenau. Le franco-judaïsme alors a volé en éclats, les Juifs, qui avaient cru reconnaître dans l'émancipation une nouvelle sortie d'Égypte, ont compris qu'ils ne pouvaient pas fuir leur condition. Pour le dire avec les mots d'Emmanuel Levinas, la radicalité de l'antisémitisme hitlérien a rappelé aux Juifs « l'irrémissibilité de leur être ». La judéité n'était plus soluble dans la francité et mes parents auraient été désolés de me voir m'assimiler à la nation en lui sacrifiant mon identité juive même si cette identité ne se traduisait plus, pour eux ni donc pour moi, par les gestes rituels de la tradition. Ce qu'ils voulaient ardemment néanmoins, c'est que j'assimile la langue, la littérature, la culture française. Et ils pouvaient, à l'époque, compter sur l'école. Ils vouaient à l'enfant unique que j'étais un amour inconditionnel mais ils ne lui ont pas vraiment laissé d'autre choix que d'être studieux et de ramener de bons bulletins. J'ai donc appris à honorer ma langue maternelle qui n'était pas la langue de ma mère (la sienne, le polonais, elle s'est bien gardée de me l'enseigner, pour que s'exerce en moi, sans partage et sans encombre, le règne du vernaculaire). J'ai appris aussi à connaître et à aimer nos classiques. Pour autant, le fait d'être français ne représentait rien de spécial à mes yeux. Comme la plupart des gens de mon âge, j'étais spontanément cosmopolite. Le monde où j'évoluais était peuplé de concepts politiques et, l'universel me tenant lieu de patrie, je tenais les lieux pour quantité négligeable. L'Histoire dont je m'entichais me faisait oublier la géographie. Comme Vladimir Jankélévitch, je me sentais libre « à l'égard des étroitesses terriennes et ancestrales ». La France s'est rappelée à mon bon souvenir quand, devenue société post-nationale, post-littéraire et post-culturelle, elle a semblé glisser doucement dans l'oubli d'elle-même. Devant ce processus inexorable, j'ai été étreint, à ma grande surprise, par ce que Simone Weil appelle dans L'Enracinement le « patriotisme de compassion », non pas donc l'amour de la grandeur ou la fierté du pacte séculaire que la France aurait noué avec la liberté du monde, mais la tendresse pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable. J'ai découvert que j'aimais la France le jour où j'ai pris conscience qu'elle aussi était mortelle, et que son « après » n'avait rien d'attrayant.

Cet amour, j'ai essayé de l'exprimer dans plusieurs de mes livres et dans des interventions récentes. Cela me vaut d'être traité de passéiste, de réactionnaire, voire pire, et même le pire par ceux qui, débusquant sans relâche nos vieux démons, en viennent à criminaliser la nostalgie, et ne font plus guère de différence entre Pétain et de Gaulle, ou entre Pierre Gaxotte et Simone Weil. Le nationalisme, voilà l'ennemi : telle est la leçon que le nouvel esprit du temps a tirée de l'histoire, et me voici, pour ma part, accusé d'avoir trahi mon glorieux patronyme diasporique en rejoignant les rangs des gardes-frontières et des chantres de l'autochtonie. Mais tout se paie : ma trahison, murmure maintenant la rumeur, trouve à la fois son apothéose et son châtiment dans mon élection au fauteuil de Félicien Marceau. De cet auteur prolifique, Le Monde disait, en guise d'éloge funèbre, qu'il est mort oublié le mercredi 7 mars 2012, à l'âge de 98 ans. Et il ne reste, en effet, rien de lui sur le site d'information Mediapart sinon cette épitaphe : « Félicien Marceau, un ancien collaborateur devenu académicien ».

Un défenseur exalté de l'identité nationale, oublieux de ses origines vagabondes et astreint à faire l'éloge d'un collabo : il n'y a pas de hasard, pensent nos vigilants, et ils se frottent les mains, ils se lèchent les babines, ils se régalent à l'avance de cet édifiant spectacle. Les moins mal intentionnés eux-mêmes m'attendent au tournant et j'aggraverais mon cas si je décevais maintenant leur attente.

Je commencerai donc par là mon cheminement dans la vie et l'œuvre de celui à qui aujourd'hui je succède. Louis Carette, c'était son nom, est né à Cortenberg, dans le Brabant, le 16 septembre 1913. « Au commencement, écrit-il dans son autobiographie, Les Années courtes, il y eut un grand tumulte. » Ses premiers souvenirs sont des souvenirs d'épouvante : la guerre, le sac d'une ville, des incendies, des morts. « Ce n'est pas ça, l'enfance. Cela ne devrait pas être ça. C'est une aube, l'enfance, non ces clameurs, non cette peur. » La peur, donc, au lieu de l'aube, et les jours comme les nuits de Louis Carette en resteront à jamais marqués. Fils de fonctionnaire, il fait ses études au collège de la Sainte-Trinité à Louvain. Ses professeurs étaient des prêtres. L'un d'entre eux, le père Théodule, exerça sur l'élève de troisième qu'il était et sur l'écrivain qu'il allait devenir une influence décisive. Deux grands principes, en effet, structuraient tout son enseignement. Principe numéro 1 : « L'ennemi du style, c'est le cliché. Qu'est-ce que le cliché ? C'est quelque chose qui a été écrit avant nous. Il faut écrire comme personne […]. Nous étions médusés, commente Félicien Marceau. Jusque-là nous pensions que bien écrire, c'était précisément écrire comme les autres, comme les écrivains. » Principe numéro 2 : il faut faire des comparaisons sans arrêt, « parce que, si on ne fait pas une comparaison, on ne voit pas. Or, le style, c'est faire voir ». Et, en bon pédagogue, le père Théodule fait suivre d'un exemple concret son affirmation péremptoire : « J'écris : il y avait des oiseaux sur les fils du télégraphe. Vous voyez quelque chose ? Non, rien du tout. Tandis que si j'écris : il y avait des oiseaux sur les fils du télégraphe, comme des notes sur une portée de musique, là, vous voyez quelque chose. Le style, c'est l'image. »

Félicien Marceau n'oubliera jamais cette double injonction. Elle déterminera aussi bien son art littéraire que sa philosophie de la vie. Ainsi, dans Le Corps de mon ennemi, choisit-il d'ouvrir les yeux du lecteur sur le recouvrement de la réalité par sa désignation, à l'aide d'une métaphore dont le comique évocatoire eût enchanté le père Théodule : « Chaque fois qu'on pose un mot sur une chose, c'est comme un veston qu'on accroche à une patère : la patère disparaît. » Il s'agit pour l'écrivain de remédier à cette disparition en congédiant, autant que faire se peut, les syntagmes figés du langage courant. Et nul doute que son maître hétérodoxe eût apprécié dans La Terrasse de Lucrezia l'image de ces hommes qui, s'estimant très au-dessus de leur fonction, « les exercent avec condescendance, comme les tenant au bout d'une pince à sucre » ou, dans La Grande Fille, cette prise au mot rafraîchissante d'une image éculée : « Tout à leur bonheur, en étaient-ils à ne plus toucher terre ? Étaient-ils en quelque sorte en état d'apesanteur – devenus pareil à ces astronautes que l'on voit se déplacer dans leur habitacle avec des langueurs de baleine ? »

Mais j'anticipe. Après ses années de collège, Louis Carette entre à l'Université de Louvain. Et là ce jeune catholique fait ses premières armes dans ce qui est alors le seul quotidien universitaire au monde : L'Avant-garde. C'est son entrée en littérature, et c'est aussi, sous l'égide d'Emmanuel Mounier, son entrée en politique. Il préside la sous-section de la revue Esprit fondée à Louvain en 1933 et il publie, le 19 mai 1934, dans les colonnes de L'Avant-Garde, un réquisitoire aux accents pré-sartriens contre la passion antisémite : « L'antisémitisme est un sentiment de petit-bourgeois. Le petit-bourgeois mal élevé qui lourdement fait ressortir “sa supériorité de race”. On comprend qu'il y tienne : c'est la seule qu'il ait et elle n'est basée que sur un préjugé. » Plus loin dans le même article, Carette enfonce le clou : « Ce préjugé, écrit-il, est un abus bien plus insupportable que l'intolérance religieuse ou politique car il vise la race. » Autrement dit, ce n'est pas de l'action ni même de l'opinion que l'antisémitisme fait un crime, c'est de l'être. Ce n'est pas la dissidence qu'il traque, c'est la naissance.



Mais cette génération née à la veille du grand carnage de 1914-1918 est, avant toute chose, pacifiste. La guerre qui éclate en Espagne en 1936 aurait pu modifier cette disposition d'esprit. Les antagonismes, en effet, sont clairs : « démocratie contre dictature, gauche contre droite, les militaires contre les civils ». Mais les gouvernements démocratiques abandonnent les républicains espagnols. Même le Front populaire en France se cantonne dans la non-intervention. De là, écrit Félicien Marceau, date « la désaffection, la méfiance, le mépris même » qui devait peu à peu entourer tous ces gouvernements. Alors que montent les périls, l'indifférence gagne. Chamberlain, Hitler, Daladier, Mussolini, le vieux monsieur et les trois caporaux de 1918 sont mis dans le même sac et le pacifisme apparaît décidément comme la seule voie.

Quand la guerre éclate, Louis Carette a vingt-sept ans et, depuis 1936, il est fonctionnaire à l'Institut national de la radiodiffusion. Mobilisé, il combat dans l'armée belge. Celle-ci est rapidement mise en déroute. Carette se replie avec son régiment en France. Après la reddition, il reprend ses activités sur le conseil de son ministre de tutelle. Mais, entre-temps, l'INR a été rebaptisé Radio Bruxelles, et placé sous le contrôle direct de l'occupant. Il devient le chef de la section des actualités. En mars 1942, de retour d'un voyage en Italie, il trouve l'atmosphère alourdie : « Bien que l'Union soviétique et les États-Unis fussent entrés dans la guerre, l'Allemagne était partout triomphante. L'occupation partout se durcissait. Des attentats avaient eu lieu, suivis de menaces de représailles collectives. Je crois que c'est un peu plus tard seulement que commencèrent à se répandre des informations sur les camps d'extermination. Mais, à ce moment déjà, les mesures de plus en plus graves prises contre les Juifs en faisaient prévoir de pires. Si révoltantes qu'elles fussent, d'autres mesures allemandes pouvaient encore appartenir à la dure logique d'un ennemi occupant. Les mesures contre les Juifs, pour moi, c'était tout ensemble l'horreur et la démence. Je puis concevoir la dureté. Je suis fermé à la démence. Je résolus de donner ma démission. » Et ce geste ne lui est pas facile. Une autre morale objecte en lui à son sursaut moral : la morale de groupe. Deux hontes se disputent alors son âme : la honte, en restant, de collaborer avec un pouvoir criminel ; la honte, en prenant congé, de laisser tomber ses collègues et de manquer ainsi aux lois non écrites de la camaraderie, cette camaraderie où, dit-il dans Les Années courtes, l'expérience lui a appris à reconnaître « le huitième péché capital et le plus sot, le plus lâche. On ne compte pas les gestes niais, les articles imbéciles, les manifestes saugrenus qui ont été faits, écrits ou signés “pour les copains” ou pour ne pas mériter ce regard d'une seconde à l'autre devenu froid ». Il y a, dans ces quelques lignes, l'esquisse d'une phénoménologie de la banalité du mal.

S'extirpant de la glu de la camaraderie, Carette quitte donc la radio le 15 mai 1942. Il fonde sa propre maison d'édition, où il publie notamment le grand dramaturge Michel de Ghelderode, mais il ne choisit pas pour autant la voie de la Résistance. À la Libération, il apprend que la police le recherche, il fuit donc vers la France, en compagnie de sa femme, avec pour seul bien une valise et son Balzac dans l'édition de la Pléiade. En janvier 1946, il est jugé par contumace et condamné à quinze ans de travaux forcés par le conseil de guerre de Bruxelles qui, sur trois cents émissions, a retenu cinq textes à sa charge : deux chroniques sur les officiers belges restés en France, une interview d'un prisonnier de guerre revenant d'Allemagne, un reportage sur le bombardement de Liège et une actualité sur les ouvriers volontaires pour le Reich. Ces émissions ne sont pas neutres. Comme le dit l'historienne belge Céline Rase dans la thèse qu'elle vient de soutenir à l'université de Namur : « Les sujets sont anglés de façon à être favorables à l'occupant. » Cela ne suffit pas à faire de Carette un fanatique de la collaboration. Ainsi, en tout cas, en ont jugé le général de Gaulle qui, au vu de son dossier, lui a accordé la nationalité française en 1959 et Maurice Schumann, la voix de Radio Londres qui, en 1975, a parrainé sa candidature à l'Académie française.

La condamnation à quinze ans de travaux forcés assortie de l'interdiction à perpétuité de publier tout article et tout livre est donc exorbitante. Reste ce fait incontournable : Louis Carette a choisi de travailler dans une radio dirigée par les Allemands alors que personne ne l'y obligeait et qu'il était à l'abri du besoin. Pourquoi ? La réponse à cette question se trouve dans son roman Les Pacifiques, écrit en 1943 et resté inédit jusqu'à sa publication en 2011 aux Éditions de Fallois. L'action se déroule à la veille du grand orage, et les personnages, impuissants, voient « la paix glisser dans le néant avec un sourire navré ». Ils ne sont pas révulsés par Mein Kampf, l'Anschluss, le dépeçage de la Tchécoslovaquie et la Nuit de cristal, mais par « la guerre immonde qui suscite tout ce qu'il y a d'immonde dans le cœur déjà si immonde des braillards. » Et quand la défaite est consommée, lit-on à la dernière page du roman, l'intelligence est de sauver les meubles.

L'ennemi des « pacifiques », ce n'est pas l'ennemi, ce sont, dans tous les camps, les gens qui rêvent d'en découdre. Et ces pacifiques sont d'autant moins enclins à résister qu'ils croient revivre une réédition de 1914, c'est-à-dire « d'un mécanisme narquois déclenché par mégarde et qui échappait aux hommes ». Un homme épouvanté en vaut deux : c'est fort de ce principe que Louis Carette choisit le pacifisme et s'y tient. L'histoire, en l'occurrence, n'est pas pour lui maîtresse de vie mais maîtresse d'erreur. L'expérience sur laquelle il s'appuie l'aveugle au lieu de l'éclairer. Le passé qui l'obsède lui dérobe l'effroyable nouveauté de l'événement qu'il est en train de vivre. Il oublie, à force de mémoire, que, comme l'écrit Valéry, le présent, c'est ce qui ne s'est jamais présenté jusque-là. Bref, il ne voit pas la discordance des temps et ceux qui, soixante-dix ans après, reprennent à leur compte dans leur nécrologie le jugement du conseil de guerre de Bruxelles, commettent un contresens analogue. Leur référence à eux, c'est Hitler, Maurras et la Deuxième Guerre mondiale. Ils jugent tout à cette aune, ils ne voient pas que depuis la conférence de Durban, organisée par les Nations unies en septembre 2001, l'antisémitisme parle la langue immaculée de l'antiracisme. Et, dès lors que les Juifs ne sont plus en butte au fascisme ou à la réaction, mais doivent répondre du comportement d'Israël, ils minimisent leurs tourments ou les abandonnent carrément à leur sort en tant que complices d'une politique criminelle. Leur invocation constante des heures les plus sombres de notre histoire ne protège pas les Karfunkelstein d'aujourd'hui contre la haine : elle les y expose.



Aux ravages de l'analogie, s'ajoutent les méfaits de la simplification. Plus le temps passe, plus ce que cette époque avait d'incertain et de quotidien devient inintelligible. Rien ne reste de la zone grise, la mémoire dissipe le brouillard dans lequel vivaient les hommes, le roman national qui aime la clarté en toutes choses ne retient que les héros et les salauds, les chevaliers blancs et les âmes noires. On met au pinacle le nom de Primo Levi, mais c'est Quentin Tarantino qui mène le jeu, c'est sur le modèle d'Inglourious Basterds que tout un chacun se fait son film. Je ne me sens pas représenté mais trahi et même menacé par les justiciers présomptueux qui peuplent la scène intellectuelle. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que tout jugement moral relève de la bêtise et de la présomption. Pourquoi comprendre sinon pour éviter les pièges de l'anachronisme et pour juger en connaissance de cause ? Ainsi, ce ne serait pas un progrès mais une défaite de la pensée que de laisser sans jugement l'inébranlable solidarité des perdants de l'histoire dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Au lieu de prendre la mesure de la catastrophe européenne, un certain nombre d'écrivains talentueux, regroupés autour des revues La Table ronde ou La Parisienne, firent flèche de tout bois contre ce qu'ils vivaient comme l'arrogance insupportable des triomphateurs. Sans se laisser entamer le moins du monde par la découverte de l'ampleur des crimes nazis, ils revendiquèrent pour eux la qualité de parias, de proscrits, de persécutés et la critique du résistancialisme leur tint lieu d'inventaire. Ils reconnaissaient que l'Occupation avait été une époque pénible, mais c'étaient les excès de la Libération qui constituaient pour eux le grand traumatisme. Félicien Marceau a toujours su préserver sa singularité. Reste qu'il faisait partie de cette société littéraire qui s'était placée sans état d'âme sous le parrainage des deux superchampions de l'impénitence : Jacques Chardonne et Paul Morand. Je suis donc fondé à penser avec regret que, pour l'essentiel, il en partageait l'humeur.

Voilà. J'ai tâché d'honorer sans faux-fuyant le rendez-vous qui m'avait été instamment fixé avec le passé de mon prédécesseur. Je peux donc aborder maintenant son présent, c'est-à-dire l'œuvre qu'il nous laisse.

Qui, il ? Félicien Marceau. Louis Carette avait à son actif un essai et trois romans. Mais arrivé en France, il a voulu, avant même de reprendre la plume, tourner la page. Il s'est donc doté d'un nouveau nom pour une nouvelle naissance et ce nom n'est évidemment pas choisi au hasard : il se lit comme une promesse de gaieté et d'insouciance après les sombres temps de la politique totale. Promesse tenue pour notre bonheur dans des romans comme Les Passions partagées ou Un oiseau dans le ciel. Mais la littérature prend un malin plaisir à contrarier les pulsions généralisantes, même celles des écrivains. Si tout est drôle ou cocasse chez Félicien Marceau, tout n'est pas délicieux, tout n'a pas le charme souriant de la légèreté, Chair et cuir, son chef-d'œuvre, est un livre grinçant et un voyage en eaux profondes. Lisons la première page :

« IL SE RÉVEILLA FRAIS ET DISPOS. Voilà d'où je suis parti. Voilà la brèche par où tout a passé. Tout – jusqu'au drame – et le reste. La phrase clef. La phrase qui m'a permis de voir clair. De déceler l'imposture. Sans elle, je serais encore là, je ne sais où, comme un imbécile. Exclu, rejeté, seul enfin. Seul et perplexe, seul et désespéré devant un monde pour moi clos comme un œuf. À ne rien comprendre. À croire que. Alors que la réalité est que. Frais et dispos. ''Le lendemain, je me suis réveillé frais et dispos.'' Partout. Les gens qui vous parlent, les gens dans le métro, les journaux. COMME SI TOUT LE MONDE SE RÉVEILLAIT FRAIS ET DISPOS. Comme si c'était une chose fréquente, normale, naturelle. N'est-ce pas ? Parce qu'enfin une phrase qu'on rencontre si souvent, on est bien forcé de penser qu'elle n'évoque rien d'exceptionnel, rien de curieux. Bon. »

Magis, le narrateur et le héros de l'histoire, fait, un jour, cet étrange constat : la vie ne ressemble pas au discours généralement tenu sur elle. Entre les mots proférés et les choses vécues, il y a un abîme dont personne ne paraît s'apercevoir. Car les hommes prennent pour l'être vrai le système formé par la rumeur, les préjugés, les lieux communs, les expressions toutes faites qui composent l'esprit du temps. Cartésiens et fiers de l'être, ils ont le cogito pour credo. « Je pense, donc je suis » disent-ils alors que, le plus souvent, au lieu de penser, ils suivent. Ils se veulent indépendants de la société. Mais cet individualisme est une chimère. La société ne leur est pas extérieure, elle leur colle à la peau. Dès qu'ils ouvrent la bouche, c'est elle qui parle. Ne s'étant jamais réveillé que l'haleine chargée et la bouche pâteuse, Magis a fini par comprendre que quelque chose ne tournait pas rond dans la langue. Au lieu de l'exactitude attendue, il y a vu à l'œuvre ce que Heidegger appelle la dictature du On : « Nous nous réjouissons comme on se réjouit ; nous lisons, nous voyons et nous jugeons de la littérature et de l'art comme on voit et juge ; plus encore nous nous séparons de la masse comme on s'en sépare. Nous nous indignons de ce dont on s'indigne. »

Les démocrates, les modernes que nous sommes, prétendent n'obéir qu'au commandement de leur propre raison, mais ils se soumettent en réalité aux décrets de l'opinion commune. Le bon sens apparaissant comme la chose du monde la mieux partagée, on se défie des supériorités individuelles, on refuse de se laisser intimider par les personnalités éminentes, mais du On lui-même, chacun est la victime consentante. Comme l'a montré Tocqueville, nous sommes, en tant que citoyens libres et égaux, les sujets dociles du pouvoir social.

Pourquoi citer ici Tocqueville et Heidegger ? Parce que si l'on veut comprendre la portée de Chair et Cuir, il faut arracher ce roman à la gangue de la psychologie. Comme La Nausée ou L'Étranger, Chair et Cuir explore les structures ontologiques de l'existence. Références écrasantes, dira-t-on. Non. Ce roman a ceci de Félicien qu'il est malicieux. La tournure populaire du style adopté donne lieu à des trouvailles surprenantes et toujours amusantes. Mais, comme l'a écrit profondément Chesterton, amusant n'est pas le contraire de sérieux, « amusant est le contraire de pas amusant et rien d'autre ».

Dans sa vie comme dans le récit qu'il en tire, Magis a donc décidé de rompre avec le système. Il ne se laissera plus dicter son identité par le babil du monde. Il ne fera plus entrer de force le vrai dans le carcan – ou dans le cocon – du vraisemblable. Il sortira, pour vivre et pour raconter sa vie, de l'œuf douillet de la doxa. Il brûlera ses vaisseaux sans égard pour le qu'en-dira-t-on. Faute de modèle qu'il pourrait suivre, Magis dispose, avant de se lancer dans cette téméraire entreprise, d'un parfait contre-exemple : les Mémoires d'Edgar Champion, son ancien condisciple. Cet écrivain, au faîte de la gloire, a pris en apparence le risque de tout dire. Et, de fait, il révèle des choses qu'en général on passe sous silence : qu'il était sournois, menteur ; que, dès l'âge de douze ans, il n'était plus à tenir, qu'il se touchait, qu'il volait le linge de sa tante pour s'exciter dessus. Un homme se penche sur son passif, comme il l'écrit lui-même. Sauf qu'il tait l'essentiel. Et l'essentiel, la grande affaire, ce n'est pas la sexualité, comme le veut le système, qui a déjà absorbé Freud, l'essentiel, c'est – incroyable mais vrai – l'essence.

« C'était son vice, à ce garçon, sa manie, son plaisir. Il était toujours fourré dans les garages, à renifler les bidons. Il se mettait dans un coin, le nez sur un bidon, et il ne bougeait plus, en extase, tout pâle, les narines pincées. Il la buvait même, l'essence. Il prenait les bouchons pour les lécher. Il ne s'en cachait pas, d'ailleurs.

– Il n'y a rien de plus bon, disait-il. »



Mais ce penchant, malgré sa promesse de sincérité absolue, le grand écrivain l'a prudemment retiré de la liste de ses anomalies. Il s'est dégonflé. Car l'essence, à la différence des culottes, ne figurait pas dans la table des dérèglements homologués par le système. Et Champion, qui songeait à sa carrière, a eu peur que cet hapax ne lui ferme les portes de l'Académie française. Alors, au moment de passer aux aveux, il s'est replié sur le bon vieil inavouable de la tradition. Conclusion de Magis, martelée plusieurs fois dans le roman : « La littérature n'avance que grâce aux livres dont l'auteur accepte qu'on se foute de lui. » Ce qui rappelle cette confidence de l'écrivain Crémone, au début des Pacifiques : « Je ne reculerais pas devant ces petites vérités honteuses, mesquines, qui font la grandeur d'un livre. Ce que j'appellerais les vérités-Dostoïevski. Mais malgré soi, on pense à ses amis, on se préoccupe de sa figure. » Magis n'a pas cette préoccupation. Il raconte non son obsession de la sexualité, mais le mal de chien qu'il a eu à, selon son expression, « perdre sa fleur ». Bref, il descend de l'estrade : « Sur une estrade, tout ce qu'on fait, ce n'est pas du mensonge, si on veut, mais ce n'est pas tout à fait la vérité, on se guinde, on fait le brave, l'avantageux, le bonnasse, on rigole, sans savoir de quoi. » Magis a pris la décision de vivre et d'écrire à sa hauteur.

« Quand on vit, il n'arrive rien, constatait Roquentin dans La Nausée. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. Il n'y a jamais de commencements, les jours s'ajoutent aux jours, sans rime ni raison, c'est une addition interminable et monotone. » Magis est un autre Roquentin : au lieu de mettre sa vie en mots pour en faire une aventure, il s'efforce, par le récit, de la soustraire au grand mensonge narratif des romans et des biographies traditionnelles. Allant jusqu'à abandonner les pourquoi et les comment bien machinés les uns dans les autres du principe de raison, il prend la vie comme elle est, avant que le système qui veille sur notre humanité ne se mêle de la faire tenir droit : un flot, un abandon, une pente. Une vie où les choses se mettent comme ça et où rien ne surnage.

Mais comme personne n'est parfait, Magis n'arrive pas à se déprendre de toutes les raisons et de tous les liens. Il s'est marié. Bientôt, la femme qu'il a très vite cessé d'aimer le trompe. Cette tromperie l'affecte, car à défaut d'amour, il reste relié aux autres – c'est sa vérité-Dostoïevski – par l'amour-propre. Il ne supporte pas d'être exclu, rejeté, méprisé. Alors qu'il était plongé dans une bienheureuse indifférence, il remonte à la surface, il tue sa femme et se débrouille pour faire condamner l'amant de celle-ci à sa place. Ce Dugommier a le système contre lui. Il prend vingt ans. Magis reste donc seul avec sa fille. Rousseauiste à sa manière, il veut par son éducation susciter un être qui ne doive rien au système. Il lui apprend donc à ne jamais censurer ses sentiments. Résultat : quand sa grand-mère lui rend visite, Marthe l'accueille par ces mots : « Papa, il dit toujours que tu nous emmerdes à venir comme ça. » Et quand la vieille dame éclate en sanglots : « Tu pleures, grande vache ! » Magis fait donc le vide, il s'affranchit de tous les liens humains, et voici les derniers mots du vide : « Il reste Marthe. Il reste nous deux, notre petite vie, notre petite planète. Qui ne cesse de s'éloigner. »

Ainsi l'homme qui met au jour le vice du système se révèle bien plus vicieux que celui-ci. Il finit par être libre, Magis, mais sa liberté a quelque chose de répugnant. Il n'est pas le preux chevalier de l'autonomie radicale, il est son triste sire. L'estrade ou le souterrain : au bout du compte, aucune option n'est satisfaisante. La thèse de Magis ne fait pas de Chair et cuir un roman à thèse. Devant l'affront infligé à sa pauvre grand-mère par une petite fille manipulée, on en vient même à se dire que l'hypocrisie a du bon, et que les formules convenues ne sont pas une aliénation détestable, mais une inhibition salutaire : elles n'incarcèrent pas les hommes, elles civilisent la société. Magis avait su nous enrôler dans son combat contre les poncifs et les clichés qui dérobent la vie à elle-même. Mais ce que son combat avait lui-même de systématique apparaît au moment de le quitter. Car sa pédagogie est un hommage involontaire aux protocoles de la civilité, aux lieux communs de la politesse ordinaire.

Félicien Marceau appartient à cette période bénie de notre histoire littéraire, où les frontières entre les genres n'étaient pas encore étanches. Les auteurs les plus doués circulaient librement d'une forme à l'autre et savaient être, avec un égal bonheur, romanciers, essayistes, dramaturges. L'œuf, écrit « en deux temps, trois mouvements », est ainsi la version théâtrale de Chair et Cuir, et ce qui valut à cette pièce un succès mondial, c'est l'audace de sa composition autant que sa force comique et l'universalité de son propos. Marceau, qu'on classe paresseusement parmi les auteurs de boulevard, n'a pas usé pour nouer son intrigue de recettes éculées ; comme le dit Charles Dantzig dans son livre d'entretiens avec Félicien Marceau L'imagination est une science exacte, il a inventé une nouvelle formule théâtrale : la pièce écrite à la première personne. Le personnage principal raconte sa vie, et convoque les autres personnages pour les besoins des épisodes dont il veut nous faire part, se mêlant parfois à eux, puis revenant sur le devant de la scène pour raconter la suite. Dans L'OEuf, comme un peu plus tard dans La Bonne Soupe, le coup de génie de Marceau consiste à transférer sur les planches un procédé tout naturel dans le roman : c'est le romancier en lui qui élargit le champ des possibles du théâtre.

Mais si la forme varie, la pensée de l'écrivain se caractérise par la constance de son questionnement. La virtuosité chez lui va de pair avec l'opiniâtreté. « Tous mes livres, écrit-il en 1994, sont une longue offensive contre ce que dans L'OEuf j'ai appelé le Système, c'est-à-dire le signalement qu'on nous donne de la vie et des hommes. Ces lieux communs sont plus dangereux que le mensonge parce qu'ils ont un fond de vérité mais qu'ils deviennent mensonge lorsqu'on en fait une vérité absolue. » Et cette offensive lui paraît d'autant plus nécessaire, d'autant plus urgente même, qu'avec le règne des écrans, le Système est aujourd'hui au faîte de sa puissance : « Dans votre signalement de l'homme, mon cher, dit l'un de ses personnages, n'oubliez pas la télévision. Qui, tous les soirs, sur nos querelles, sur nos angoisses, vient étendre ses maux, ses images, son ronron. Comme une nappe. Bien tirée. Sans un pli. »

Mais peut-on échapper au système autrement que ne le fait Émile Magis ? Peut-on sortir de l'œuf sans devenir un cloporte ? Oui, répond Félicien Marceau, et dans deux essais écrits à trente ans de distance, il prend l'exemple de Casanova. L'aventurier vénitien déploie, tout au long de sa vie, une insolente et insatiable liberté. Mais s'il refuse de se laisser corseter par le principe de raison, ce n'est pas pour végéter béatement dans son magma. Loin de confondre la liberté avec l'indifférence, Casanova « est foncièrement un ami des femmes, entre les femmes et lui, il y a constamment connivence ». Il est donc l'anti-Magis. Et il est aussi, comme le montre magistralement Marceau, l'anti-Don Juan : « Que cherche Don Juan ? Non le plaisir mais la victoire. Sa vie est un perpétuel défi. Il a besoin d'un ennemi à vaincre, d'un obstacle à surmonter. Casanova, lui, cultive l'occasion et il est prompt à la saisir. » Il n'est pas l'homme du défi, mais l'homme de la disponibilité : dans le plaisir il ne cherche rien d'autre que le plaisir. La transgression restant dans un rapport de dépendance à l'égard de la loi, il s'affranchit simultanément de l'une et de l'autre. Jamais il n'éprouve le besoin de se poser en s'opposant : c'est un voluptueux, ce n'est pas un adversaire. Il choisit l'hédonisme, non l'héroïsme. Pour le dire d'un mot, Casanova ne met pas le système en question, il le met entre parenthèses. La liberté dont il fait preuve est « une liberté limitée à l'acte et que n'escorte aucune doctrine ».

On retrouve cette grâce chez certains personnages de Marceau comme Nicolas de Saint-Damien, le héros d'Un oiseau dans le ciel. Cet homme comblé est aimé de son épouse, de ses six belles-sœurs, de ses beaux-parents, et il coule des jours tranquilles dans l'hôtel familial de la rue Barbet-de-Jouy. Mais ce cocon l'étouffe. Alors, un jour, sans prévenir, il s'en va. « Il a filé comme un bas. Il s'est taillé comme un crayon ; dit Maïté, la meilleure amie de sa grand-mère. » De l'Angleterre à la Grèce, Nicolas de Saint-Damien affronte mille péripéties. Et voici, en six répliques, la morale de l'histoire :

« – D'abord comment va-t-il ?

– Il va très bien.

– Il est heureux ?

– Il est libre.

– C'est différent ?

– C'est l'étage au-dessus. »

Et puis surtout, il y a Marie-Jeanne, l'héroïne de Bergère légère. Quand nous faisons sa connaissance, c'est une grande fille de douze ou treize ans, charmante avec ses cheveux bruns coupés courts, ses pommettes rondes, ses yeux d'un bleu très foncé, son air insolent. Cet air, elle le conserve en grandissant. Marie-Jeanne n'est pas timide et peu lui importe le qu'en-dira-t-on. Elle aime « décontenancer, inquiéter, déranger ce calme où s'assoupissent les gens ». Sa vie hors des sentiers battus la conduit, avec sa bande, dans le village d'Etichove. Elle y rencontre, dans des circonstances qu'il n'est pas nécessaire ici de relater, le petit Boussais. Ils tombent amoureux. Ils vivent, sans savoir rien du lendemain, rattachés à rien, libres enfin. Mais lui doit faire son service militaire. Il pourrait ne pas se rendre à la convocation, il résiste à cette tentation car il ne sera jamais un réfractaire, un déserteur, un hors-la-loi. « Je suis un officiel, moi. Je le resterai malgré tout ce que tu as tenté de faire », dit-il à Marie-Jeanne, et n'étant pas à la hauteur de sa légèreté, il la perd.

« L'imagination est une science exacte », aime à dire Félicien Marceau. Mais il n'a pas imaginé Marie-Jeanne. Il ne l'a pas inventée. Il l'a rencontrée, comme il le raconte dans Les Années courtes, vers 1935. Elle était communiste, et c'était plus qu'une conviction, c'était un mode d'être et d'agir. Ce qui ne les empêchait pas, elle et lui, de fréquenter, le soir venu, des cafés obscurs et d'étranges boîtes de nuit. « Nous vivons, disait-elle, un moment de grâce. » Lorsque Louis Carette reçoit sa convocation militaire, Marie-Jeanne lui dit : « Nous pourrions partir, passer à l'étranger. » Il ne peut s'y résoudre. Le jour dit, Marie-Jeanne le conduit à la caserne et tout rentre dans l'ordre. Le petit Boussais, autrement dit, c'est Félicien Marceau. Et je me demande, à relire Bergère légère, et tous ses livres après Les Années courtes, si son amour éperdu de la liberté ne tient pas au fait qu'au moment crucial, il lui a préféré l'obéissance. Il me semble que cette œuvre, qui aurait pu faire sienne la maxime de Talleyrand – « ne pas élever d'obstacle entre l'occasion et moi » –, est tout entière habitée par la nostalgie de Marie-Jeanne.

J'en ai presque terminé et je m'aperçois qu'il manque à cet éloge la belle adaptation pour Giorgio Strehler, metteur en scène magique, de La Trilogie de la villégiature de Goldoni. Il manque Balzac et son monde, la somme érudite et affectueuse consacrée par Marceau à l'auteur qui l'a accompagné sa vie durant. Manquent aussi des romans aussi essentiels que Creezy ou l'histoire de ce fils de famille noceur et désœuvré qui devient L'Homme du roi et que – démenti cinglant à la sagesse du Système – le pouvoir ne corrompt pas mais élève. J'aurais dû en outre faire halte à Capri, petite île et, plus généralement, faire un sort à l'Italie indocile, devenue au fil du temps la deuxième patrie de cœur de Félicien Marceau. Je dirai pour ma défense que je n'ai pas voulu être exhaustif. J'ai découvert une œuvre que, je l'avoue, je connaissais à peine, et Chair et cuir, un roman qui fait désormais partie de ma bibliothèque idéale, m'en a fourni la clé.

Arrivé au terme de ce périple, j'ai les mots qu'il faut pour dire exactement ce qui me gêne et même me scandalise dans la mémoire dont Félicien Marceau fait aujourd'hui les frais. Cette mémoire n'est pas celle dont je me sens dépositaire. C'est la mémoire devenue doxa, c'est la mémoire moutonnière, c'est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c'est la mémoire de l'estrade, c'est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s'indignent de ce dont on s'indigne, ils se souviennent comme on se souvient.

La morale de toute cette affaire, ce n'est certes pas que le temps est venu de tourner la page et d'enterrer le devoir de mémoire, mais qu'il faut impérativement sortir celui-ci de « l'œuf » où il a pris ses quartiers pour lui rendre sa dignité et sa vérité perdues.
http://www.lepoint.fr/culture/lisez-le-discours-d-alain-finkielkraut-a-l-academie-francaise-page-6-28-01-2016-2013628_3.php#xtatc=INT-500
[/color][/color]
Revenir en haut Aller en bas
http://www.artmony.biz
liliane
Admin
avatar

Féminin Nombre de messages : 12806
Age : 66
Localisation : dans la galaxie
Date d'inscription : 02/05/2008

MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   Lun 1 Fév - 8:34

Merci, Monsieur Finkielkraut



Alain Finkielkraut est un combattant, un militant des idées pour lesquelles il se bat inlassablement
...


Quand ai-je fait la « connaissance » d’Alain Finkielkraut ? Probablement lors d’une émission radio ou de télévision, il y a déjà longtemps… J’ai été séduite par le fond, bien sûr, de sa pensée dans laquelle je trouvais un écho à mes idées qu’il a contribué à approfondir et enrichir, mais aussi par la forme, ce ton calme et mesuré malgré la fermeté et l’originalité du propos, ces mots choisis avec soin et finesse pour étayer un raisonnement implacable et lumineux, cette humilité même au-delà des convictions fortes et sa reconnaissance profonde pour la France et l’école. Probablement ai-je été aussi sous le charme de ce bel homme ; il faut bien avouer que cela ne gâche rien !

J’ai lu ses livres et La Défaite de la pensée est une œuvre fondatrice ouvrant de nombreuses portes.

J’écoute régulièrement sur France Culture « Répliques », son émission phare où il donne le meilleur de lui-même, en ne recevant que deux invités sur un thème choisi et très varié d’une semaine à l’autre, moment de grâce intellectuelle et de courtoisie pendant lequel chacun a le temps de s’exprimer sans être interrompu. Une rareté dans les médias.

Mais Alain Finkielkraut est un combattant, un militant des idées pour lesquelles il se bat inlassablement, en particulier sur les plateaux télé où règne un monde qui n’est pas le sien : celui de gauchistes de salon, bobos et futiles, simplificateurs et arrogants, un monde où il faut parler vite et fort, être agressif et supposément spirituel, plus bruyant que sensé ou a fortiori cultivé. Un monde où la pensée raffinée et nuancée de M. Finkielkraut est caricaturée, déformée ; jusqu’au mensonge, jusqu’à l’insulte. On voudrait le protéger, lui dire de ne pas y aller car il a tout à perdre à défendre des positions à contre-courant de la pensée dominante, sauf son intégrité et cohérence intellectuelle.

À quel prix ! Je regardais la semaine dernière un documentaire qui lui était consacré sur la chaîne LCP. Il se promène le long du canal Saint-Martin en nous parlant de son enfance. Un passant lui lance : « Saute dans le canal, Finkielkraut ! » Lui souhaiter la mort…

Ne pas pouvoir se promener dans Paris sans être insulté. Oui, son courage lui confère un statut de figure christique. Il tombe et se relève, tombe jusqu’à la maladie mais se relève, y retourne quitte à se faire conspuer pour faire valoir ses idées, confiant dans la force de persuasion que donne un esprit bien fait et bien nourri, et de vraies convictions consubstantielles.

Ces affronts qu’il subit nous font souffrir en compassion avec lui mais contribuent, malgré tou,t à faire passer nos idées rationnelles dans un monde où celles-ci sont sacrifiées à l’inconsistant, au politiquement correct, au déliquescent. Que notre soldat des Lumières en soit remercié. Merci, Monsieur Finkielkraut.
Françoise Roussel

http://www.bvoltaire.fr/francoiseroussel/merci-monsieur-finkielkraut,235687
Revenir en haut Aller en bas
http://www.artmony.biz
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur   

Revenir en haut Aller en bas
 
ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» ALAIN FINKIELKRAUT Coeur de penseur
» Les Doudous reproduisant le bruit du coeur
» Choupie, quelle poussette fait chavirer ton coeur?
» Communiqué d'Alain Lambert.
» FB et la Musique classique(RTL)

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
H A R M O N Y :: LA PLUME EST LA LANGUE DE L'AME :: COUPS DE COEUR-
Sauter vers: