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 DIEGO GARY - S. OU L'ESPERANCE DE VIE

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liliane
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MessageSujet: DIEGO GARY - S. OU L'ESPERANCE DE VIE   Ven 31 Juil - 11:38


Orphelin à dix-sept ans, Diego Gary a écrit une sorte d'« alphabet funéraire », un hommage aux êtres qui ont traversé sa vie trop vite.



À 46 ans, Diego Gary , le fils de Romain Gary et Jean Seberg publie son premier livre, un récit autobiographique.

« Il fallait que ça sorte. Je devais exister dans l'écriture, en équilibre périlleux sur la frontière de la pudeur et de la distance, avoir une vie propre . » Alexandre Diego Gary revient de loin, revient des limbes. En publiant son tout premier récit, il a cessé d'être uniquement ce fils de. Fils de deux stars : l'écrivain Romain Gary et l'actrice Jean Seberg, la vedette d'À bout de souffle, de Godard. Quand l'égérie de la nouvelle vague se suicide, dans des conditions mal élucidées, il est âgé de seize ans. De son « étoile de mère », Diego « ne garde que des souvenirs de douceur, de tendresse… et de folie ».

Son père, deux fois lauréat du Goncourt, sous le nom de Gary puis sous le pseudonyme d'Ajar, choisira également la mort volontaire, un an plus tard. Ajar disparaît avec Gary. Diego devient son légataire, chargé de son œuvre, en « charge d'âme » également. La gestion de l'œuvre de son père dévore le temps et l'énergie du jeune homme, malgré le soutien de Me Kiejman : « La postérité, pour ceux qui restent, ce n'est pas une vie. »

Romain Gary avait avoué un jour à son fils adolescent : « Ajar, je l'ai fait pour toi », sans lui donner plus d'explication. Une phrase qui pèsera lourd sur Diego devenu orphelin. « Une grosse connerie ! » ajoute l'intéressé. Le ton de sa voix est doux, apaisé, féminin presque. Après la mort de son père, il s'inscrit à la Sorbonne où il soutient une maîtrise sur les œuvres de jeunesse de Flaubert, en­chaîne avec un DEA de littérature comparée sur Kundera. Il devient, deux ans durant, assistant producteur de sitcoms, sans cesser de noircir des dizaines et des dizaines de petits carnets, qu'il appelle des « barbelés d'encre ». Entre-temps, il a quitté le vaste appartement familial de la rue du Bac.

S'il évoque son enfance et ses parents, S., ou l'espérance de vie est également le récit d'une descente programmée aux enfers. Hanté, harcelé même par ses souvenirs, Diego Gary ne cesse de « se noyer dans une mer de cendres ». La mort fauche ses plus proches amis. Dans son livre, il entame, il entonne, ce qu'il nomme son « alphabet funéraire », hommage aux défunts qui ont traversé sa vie, tout le « répertoire de sa douleur ». Une violente rupture sentimentale précipite sa dégringo lade. Il se trouve alors à Barcelone, où, enfant, il passait l'été, chez sa gouvernante Eugenia (« ma mère espagnole »), disparue quand il avait quatorze ans. Il vit de nuit, dans les bas-fonds du Barrio Chino, quartier interlope décrit par André Pieyre de Mandiargues dans La Marge. « Moi, j'étais alors dans la marge de la marge », insiste Diego Gary. Alcool, dépression, fréquentation des claques les plus sordides, parmi les toxicos et les prostituées.

Amours intenses, voluptueuses ou débridées
Durant ces années, il doit aux femmes à la fois sa survie et ses surcroîts de souffrance : Aube, Archange Gabrièle (sa « Muse Éthylique »), Nadia, Sonsolé, Ludmilla… Amours intenses, voluptueuses ou débridées. Diego Gary les évoque avec un souci de retenue, à la lisière de l'indécence. « À cette époque, les femmes que j'ai aimées étaient comme des bouées de chair et d'étreintes auxquelles je m'accrochais désespérément », commente-t-il.

Et puis, progressivement, Diego El Desdichado reprend le bon goût de la vie. La lecture d'un roman de John Le Carré marque son retour à une relative paix. Il fait l'acquisition d'un bar à cocktails, dans la capitale catalane, pour ensuite jeter son dévolu sur une galerie d'art, où l'on peut boire, où l'on peut lire. Un lieu pavé de mosaïque bleue, situé en haut des Ramblas, à deux pas du Musée d'art contemporain (Macba), dont le nom, Lletraferit, peut être traduit par « l'écorché des lettres ». Diego Gary a toujours aimé la peinture ; il a même conservé le tableau d'Olivier Debré que possédait son père. Son faible va vers De Kooning ou Joan Mitchell. Dans son atelier parisien, il taquine le pinceau en se consacrant à la peinture à l'huile.

Écriture frénétique
On pourra lire ce magnifique S. ou l'espérance de vie comme un requiem flamboyant de noirceur, ou comme un appel à la joie. Un récit où flottent tant de fantômes, écrit frénétiquement, en une dizaine de semaines, de bar en bar. Diego Gary passe désormais l'essentiel de son temps entre Paris et Barcelone, avec quelques détours par les Baléares et l'île de Minorque, où il possède une maison. Un écho à l'île voisine de Majorque, ancien lieu de villégiature familiale, avant que ses parents ne divorcent, alors qu'il avait sept ans ?

Dans la capitale, il est resté fidèle au faubourg Saint-Germain mais évite toujours de passer par la rue du Bac. Il s'est marié en début d'année ; sa femme attend une petite fille : son premier enfant, à 46 ans ; et s'attelle à la rédaction d'une fiction. Son éditeur s'appelle Roger Grenier, un des plus proches amis d'un certain Romain Gary… Le fils de ce dernier a désormais, et pour la première fois, la vie devant lui.

http://www.lefigaro.fr/livres/2009/05/07/03005-20090507ARTFIG00389-enfin-la-vie-devant-soi-.php
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MessageSujet: Re: DIEGO GARY - S. OU L'ESPERANCE DE VIE   Ven 31 Juil - 11:46

Rencontre avec Alexandre Diego Gary
Diego Gary, la vie devant lui
PAR ANNE CRIGNON

Trente ans après le suicide de ses parents, le fils de Romain Gary et de Jean Seberg sort enfin de ses années noires. Rencontre

Diego Gary ne s'est pas suicidé. Il est assis en cette fin d'après-midi dans un café non loin de Saint-Germain-des-Prés, où quelques habitués ont connu son père arpentant la rue du Bac dans ses extravagants panchos boliviens.


C. Hélie/Gallimard
Diego Gary a 45 ans. Il vit à Barcelone, où il tient un café-librairie. Son livre de chevet est "Tendre jeudi" de John Steinbeck.

Diego Gary a hérité du charme paternel: une allure de prince khazar, mais qui contraste singulièrement avec sa simplicité et la douceur désarmante dans son regard de convalescent. Il vit à Barcelone, où il a ouvert un café qui fait aussi librairie, à moins que ce ne soit le contraire, ça dépend des jours. Il sera bientôt père pour la première fois, d'une petite fille. A 45 ans, la tentation de tout foutre en l'air est derrière lui.

Sans doute ce livre écrit avec le souci de ne pas franchir le cap «de l'impudeur et de l'indécence» est-il pour beaucoup dans cette libération. Fils de deux suicidés célèbres : Romain Gary, dont «la Promesse de l'aube» continue d'éblouir, et Jean Seberg, éternelle petite marchande de journaux des cinéphiles attendris. L'embarras du fils est constant. Personne, depuis les «événements», pour ignorer sa filiation («et imaginer toutes les casseroles», dit-il) et sa cohorte de dommages collatéraux: les biographes macabres sur les traces de sa mère, les rumeurs d'assassinat alors qu'elle lui a écrit un petit mot pour demander pardon, les questions pesantes, les contrevérités. «Il n'y a aucune protection de la vie privée des morts, dit-il. On peut dire et écrire ce qu'on veut, n'importe quoi. Aucun texte ne les protège. Le droit des morts, voilà ce qu'il serait temps d'instaurer.»


Giniès/Sipa
Jean Seberg et Romain Gary

Dans son récit, on découvre un jeune homme anéanti au milieu des tableaux, des livres et des photos, reclus dans le mausolée familial. «Tout Paris avait perdu de sa consistance, s'était effacé, étiolé pour moi, comme si la ville entière avait été dévorée, dérobée depuis que mes parents, depuis que mon père n'y pouvait plus poser son regard. Il me restait l'Institut médico-légal, le Père-Lachaise et, toujours, la rue du faubourg Saint-Germain.» Tout cela, Diego Gary le transpose élégamment en mettant en scène un double de lui- même baptisé Sébastien Heayes dans un livre où se reconnaîtront les naufragés de l'enfance, les inconsolables, ceux qui par loyauté s'interdisent toute rancune.

«Silence les morts, écrit Diego Gary, malgré tout le respect que je vous dois. Maintenant c'est à moi de prendre la parole. Laissez-moi juste en toucher un mot. De toi, d'elle, de moi. Moi surtout avec toute la modestie, toute l'humiliation due à mon rang Mon rang de progéniture, de rien du tout, de moins que rien. Ni diplomate. Ni aviateur. Ni grand écrivain. Simplement vivant. Désespérément vivant aspirant à vivre enfin après ces années de pénombre.»

«Diego Gary n'a pas connu son père», s'est autorisé un «expert», quand l'enfant vivait depuis l'âge de 7 ans dans le vaste duplex de l'écrivain, à l'étage inférieur avec Eugénie, sa gouvernante espagnole qu'il appelait maman. Romain Gary était descendu un matin pour confier à Diego un secret : il allait publier un nouveau roman sous le pseudonyme d'Emile Ajar. Après la mort d'Eugénie, Gary avait pris la relève, autorisant son fils à interrompre à tout moment son travail d'écriture. Accordé par un écrivain, le droit de déranger est un privilège.

«L'amour d'Eugénie m'a sauvé la vie»
Il y a de si belles pages sur Eugénia Muñoz Lacasta, à qui le livre est dédié, qui a veillé sur lui, l'a protégé, depuis ses premiers jours, palliant de son mieux la désertion parentale. «Eugénie, écrit-il, dont l'amour m'a sauvé la vie - me la sauve tous les jours encore - car je n'ai jamais pu me résoudre à faire du mal ou à tuer le petit garçon qu'elle a tant aimé.» Emile Ajar avait juste à descendre un étage pour trouver les deux personnages de «la Vie devant soi».

Voici plus tard Sébastien Heayes à Barcelone, noctambule parmi les in somniaques, les esseulés, les grands accidentés de la vie, après une rupture sentimentale:

«L'archange Gabriel m'avait quitté, il me fallait trouver une autre main. Dans l'urgence. Sinon c'était quatorze-dix-huit tous les jours, la terreur dans les tranchées de l'existence. J'ai peur depuis que je suis né, peur depuis que je suis seul. Alors maintenant c'était Nadia qui me tenait la main.»
De belles pages aussi sur les amours fugitives «baby-sitters» de Sébastien Heayes, la fraternité des bas-fonds, les bordels, la tendresse des prostituées. Au détour d'un chapitre, on découvre parfois une tournure d'esprit commune aux Gary père et fils, comme dans ce reproche pour le moins peu commun adressé par sa chère Nadia au cours d'une dispute mémorable: «Tu as utilisé ma chatte comme un exilé politique qui cherche une terre d'asile.» Du Gary. Mais Diego aujourd'hui.

http://bibliobs.nouvelobs.com/20090430/12259/diego-gary-la-vie-devant-lui
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MessageSujet: Re: DIEGO GARY - S. OU L'ESPERANCE DE VIE   Ven 31 Juil - 11:48

Critique Bernard Henri Levy (Le Point)

... Et puis je voulais parler, enfin, du livre d'Alexandre Diego Gary, « S. ou l'espérance de vie » (Gallimard).

Là, en revanche, c'est plus dur. Car le portrait du père, Romain Gary, est d'une richesse qui semble inépuisable (comment, en quelques lignes, décrypter ce que dit l'auteur quand il confie que c'est pour lui, son fils, que Gary a fait Ajar ?).

Car le portrait de Jean Seberg, la mère, est d'une nouveauté proprement sidérante (quel biographe saura jamais brosser, comme ici, le véridique portrait d'Ahmed Kemal, ce membre des Panthères noires qui partagea, et ruina, la vie d'une actrice « maladivement généreuse » ?).

Sans parler de l'auteur lui-même qui est, lui aussi, un écrivain de bien belle allure : héritier et romancier, martyr de sa mémoire et, pourtant, inventeur de formes dont il faudrait des pages pour étudier, comme dirait Genette, l'agencement, les palimpsestes, les seuils de vérité et de fiction (dans l'étourdissant jeu de masques, par exemple, entre Sébastien Heayes et l'homme de San Sebastian, dans la disparition élocutoire de l'auteur dont le double nom s'efface, à la fin, comme le fameux visage de sable, comment démêler ce qui vient de Gary, d'Ajar et ce qui les excède tous les deux ?). Mais peu importe. Cet homme, vaguement croisé dans une autre vie mais découvert là, grâce à ce livre trop vite évoqué, je sais que je le retrouverai. Ici ou ailleurs. Ici et ailleurs. C'est ainsi.

http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2009-07-16/le-bloc-notes-de-bernard-henri-levy-genette-fariba-hachtroudi-derrida-richard-rossin-diego-gary/989/0/361970



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MessageSujet: Re: DIEGO GARY - S. OU L'ESPERANCE DE VIE   Ven 31 Juil - 11:51

Noël Blandin - La République des Lettres

"Mon existence ressemble à une succession de mots rayés jusqu'au sang, biffés jusqu'à la moelle. Au point que le papier sur lequel je les couche, sur lequel ils gisent, s'en trouve déchiré, troué par endroits", écrit Alexandre Diego Gary dès la première page de S. ou l'espérance de vie.

Entre l'autobiographie, la thérapie et l'hommage, Alexandre Diego Gary -- fils de Romain Gary et Jean Seberg -- publie un premier roman sombre, dans lequel la douleur de vivre suinte à chaque ligne. Etre "fils de" n'est pas toujours simple, mais les exemples prouvant qu'il est possible de se réaliser dans l'ombre de parents connus ne manquent pas.

Ce n'est pas le cas d'Alexandre Diego Gary, qui eut à supporter très jeune le suicide de ses deux parents à un an d'intervalle.

C'est par l'écriture que l'auteur cherche aujourd'hui à apaiser ses blessures. Mais si écrire un livre lui permet de réaliser un rêve d'enfant, il se sent néanmoins encore coupable de parler de ses morts.

"Si je le pouvais, si cela ne m'empêchait pas de vivre, je préférerais ne rien dire, je préférerais ne pas, ne pas parler des absents, mais je les sens en souffrance, si je me tais (si je les tais ?), si je me tue", écrit-il. S. ou l'espérance de vie est un récit torturé et complexe, pas toujours facile à suivre, mais dont la sincérité et la poésie ne peuvent que toucher le lecteur.

Alexandre Diego Gary, S. ou l'espérance de vie (Éditions Gallimard).

http://www.republique-des-lettres.fr/10844-alexandre-diego-gary.php


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MessageSujet: Re: DIEGO GARY - S. OU L'ESPERANCE DE VIE   Ven 31 Juil - 11:54

Yves Simon - PARIS MATCH

Article paru dans Paris-Match le 25 juin 2009 (A propos du roman de Diego Gary: S. OU L'ESPERANCE DE VIE).

Le fils ressuscité.

« Il y a des vies où les difficultés touchent au prodige » écrivit un jour le philosophe Gilles Deleuze. Une phrase qui va comme un gant à ce que fut l’étrange et douloureuse existence de Diego Gary . Fils de deux célébrités - ce qui est rarement un cadeau - sa mère, l’actrice Jean Seberg, se donne la mort. Diego a seize ans. Comme une clandestine assassinée, on la retrouve dans le coffre d’une voiture, l’autopsie révèlera une surdose d’alcool et de barbituriques. L’année suivante, c’est le tour de l’écrivain Romain Gary son père qui, armé d’un revolver, prend définitivement congés de ses écritures et de son unique fils. Fin d’adolescence d’une brutalité sans pareil et qui marquera à jamais le jeune homme qui se retrouve seul sur terre, orphelin de ce qu’il a de plus cher, nullement préparé (qui le serait ?) à affronter d’aussi imprévisibles blessures.

S. ou L’espérance de vie est une variation sur les deuils qui nous accablent au cours d’une vie, ceux des parents, des amis, des fiancées, la gouvernante bien aimée, Eugénie, les absences qui surviennent quand ceux qui vous réchauffaient le cœur deviennent brusquement muets. Un livre au titre sibyllin où S peut se deviner comme la première lettre de suicide, de solitude, ou encore : S comme silence. Variation encore sur l’espoir, le besoin irrépressible d’écrire, de faire la nique aux morts et devenir l’écrivain qu’auraient aimé admirer les parents disparus.

« Ce n’est pas une vie, c’est une rature. Mon existence ressemble à une succession de mots rayés, biffés jusqu’à la moelle ». Dès la première page le ton est donné, Diego ne se sent pas à la hauteur de l’ombre que déploie son commandeur de père. Car il faut en abattre des murs, des préventions, des ricanements à qui prétend s’exprimer dans le domaine justement où le célèbre père excella. « J’attends la fin de l’impossible. Nous avons tous et depuis si longtemps une enfance malheureuse. » Ainsi s’exprime, prémonitoire, le héros gogolien de Gros-Câlin, premier roman de Romain Gary sous le pseudonyme d’Emile Ajar. Une enfance malheureuse, Diego connaît. Il va attendre trente ans pour que l’impossible se soit dissipé et oser faire ses noces d’écriture avec l’azertyuiop de son clavier. Et le miracle a lieu. Diego Gary se révèle être un écrivain, et des plus grands. Innovant dans le style comme dans la narration, sa grâce instinctive nous livre un roman tragique où le héros se dédouble, tant il craint de parler de lui à la première personne. Durant 170 pages, il louvoie, se cache, puis réapparaît. Mais chaque lecteur sait que c’est de Diego seul dont il s’agit, lui le fils ressuscité qui peut enfin parler des noirceurs qui l’ont accablé et qu’il dévoile avec la désinvolture de ceux qui ne prétendent à rien.

Il y eut le père éblouissant, absent/présent, mais la mère fut elle aussi une encombrante légende. Héroïne du premier film de Godard, A bout de souffle, égérie de la Nouvelle Vague avec son T-shirt blanc, ses cheveux blonds à la garçonne, vendant le New York Herald Tribune sur les Champs-Elysées, elle fit battre le cœur au monde entier. Fin tragique à la dernière bobine: rue Campagne Première, penchée auprès d’un Belmondo agonisant sur le pavé de Paris, Jean Seberg demande d’une voix innocente, avec ce tendre accent américain qui nous la fit tant aimer: «C’est quoi dégueulasse ? »

Est-il dégueulasse de parler de tout ça, du passé, de ces morts de sunlights, se demande Diego Gary. L’idéal aurait-il été de se taire, d’avoir le courage de garder aux tréfonds de ses tripes ce qui si longtemps a fait mal? «Peut-être faudrait-il écrire pour ne rien dire. Se camoufler, dès les premières lueurs de l’aube, derrière une forêt de signes qui parlent d’autre chose. » Disons pour lui répondre qu’il a eu mille fois raison de nous faire entrer dans les secrets de son âme, ses mystères, la douleur pour toute éternité d’un fils sans épopée, qui ne fut ni star de cinéma, ni aviateur, ni ambassadeur, ni compagnon de la Libération, ni couronné par deux Goncourt : un fils ordinaire asphyxié, tant par la vie que par la mort de personnages qu’il détestait autant qu’il les admirait, des parents hors du commun qui tutoyaient les étoiles.

A la fois sacrilège et offrande, ce livre lancinant nous rappelle ce que l’on doit aux morts mais aussi ce qu’ils nous ont volé. Partage inéquitable entre eux et nous qui vivons nimbés de leur souvenir, de leurs défauts, l’intransigeance qu’ils purent avoir, eux qui avaient tout, envers ceux qui n’étaient rien. « Même quand il était présent, mon père n’était pas là. Obsédé par son travail, il me saluait, mais il était ailleurs. » Ecrit par un rescapé qui aurait pu mourir de tant de blessures, condamné à ne jamais exister pour lui-même, ce roman d’un miracle est une radicale et enthousiasmante leçon de vie.

Yves Simon


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MessageSujet: Re: DIEGO GARY - S. OU L'ESPERANCE DE VIE   Jeu 2 Déc - 18:40

Infrarouge : les masques de Gary



Romain Gary (ici en 1971), obtint le prix Goncourt en 1956, puis en 1975 sous le pseudonymed'Émile Ajar. Crédits photo : Rue des Archives/© Louis Monier /Rue des Archives


Le documentaire diffusé ce soir sur France 2 brosse un portrait réussi de l'écrivain qui mit fin à ses jours il y a juste trente ans.

C'est l'histoire belle et triste d'un petit garçon, Roman Kacew, né à Vilnius en 1914, de parents juifs. La mère est une ex- actrice de théâtre et le père un fourreur qui, très tôt, les quitte pour fonder une autre famille. «Je suis le fils d'un homme qui m'a laissé toute ma vie en état de manque», écrira Gary dans Pseudo. Le réalisateur Philippe Kohly, à travers la belle voix d'Anouk Grinberg, fil rouge du documentaire Romain Gary, le roman du double diffusé ce soir, date de cet instant le sentiment d'abandon et de peur de l'écrivain.

Arrivé à Nice, en 1928 avec sa mère, Roman devient Romain. Mina, la mère adorée, mise tout sur son fils. Il sera un roi couvert de la gloire dont elle fut privée: «Tu seras Casanova, Guynemer, d'Annunzio.» C'est elle qui choisit son nom de plume, Gary, qui signifie «Brûle !» en russe. Cet émigré se bat pour sa nouvelle patrie en rejoignant la France libre. Pour sa bravoure en tant que bombardier, il reçoit la médaille de la Résistance. Gary mène ensuite une double carrière de diplomate et d'écrivain.

Peur de passer pour un traître

En 1956, il obtient le prix Goncourt pour Les Racines du ciel. Ce gaulliste fervent supporte mal son époque. Il fustige le «nouveau roman». La critique lui fait payer en l'ignorant. Alors, il change de style, invente un pseudonyme, Émile Ajar, et le fait incarner par son petit-cousin Paul Pavlowitch. Ça marche. Gros-Câlin (1974) est un succès. Un an plus tard, La Vie devant soi est un triomphe consacré par le Goncourt. Gary jubile.

En théorie, aucun auteur n'a le droit de recevoir deux fois le Goncourt. Mais c'est un piège. Ajar entre dans les dictionnaires quand Gary en sort. Il a beau jouer les excentriques, changer souvent de look et de compagnes, il n'est plus qu'une ombre. Son mariage avec l'actrice Jean Seberg est mort. Gary refuse d'avouer qu'il est Ajar. Lui, le héros, le compagnon de la Libération, a peur de passer pour un traître. Il ne peut plus se débarrasser d'Ajar, cette créature qui lui fait de l'ombre et l'étouffe. Ne lui reste plus qu'à disparaître. Le 2 décembre 1980, un an après la mort de Jean Seberg, Gary se tire une balle dans la bouche.

Bruno Corty

http://www.lefigaro.fr/programmes-tele/2010/12/02/03012-20101202ARTFIG00403--infrarouge-les-masques-de-gary.php
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