Une excellente ITV lisible sur MUSIQUALITE.NET que nous remercions.Rick Margitza "« Jouer avec Miles m'a permis de comprendre la magie du silence »"
Le sourire en coin, l’œil blagueur, Rick Margitza a les traits funky. Au côté de Miles Davis, il a développé son talent et son jeu à la fois épais et aérien. Auteur de 10 albums, il a le parcours d’un musicien tombé très vite dans une potion magique. Celle du jazz.

Tu es né à Détroit. Comment qualifierais-tu la scène jazz de cette ville ?
Détroit est une scène incroyable. Beaucoup de grands musiciens de jazz sont nés là-bas. Comme les trois frères Jones, Yusef Lateef et bien d’autres encore. Je me souviens qu’il y a eu le groupe d’Art Blakey en résidence pendant un temps. Ils ont fait vivre de leur talent la vie artistique et culturelle de cette ville. Surtout dans les années 50, 60 et 70, car après, la crise économique a provoqué un certain déclin de la fréquentation des clubs. J’ai eu de très bons professeurs quand j’ai commencé le sax. J’ai d’abord joué avec Donald Sinta à l’Université du Michigan et puis j’ai ensuite étudié le jazz avec Sonny Stitt, Michael Brecker, Gerry Niewodd et David Liebman. Je suis allé un temps à la Berklee School de Boston avant de partir à la Nouvelle Orléans. Beaucoup de voyages…et puis je me suis rendu à New York. Tout musicien de jazz qui se respecte doit passer un temps à New York, c’est tellement particulier.
Et maintenant tu vis à Paris…
Oui, cela fait environ deux ans et demi que je me suis installé ici. A vrai dire j’ai toujours eu envie de voyager et je pensais depuis longtemps venir en France car je sais qu’il existe un soutien public à la création artistique. Il fallait juste attendre l’opportunité. J’ai rencontré, il y a trois ans, le Moutin Réunion Quartet qui jouait à New York. Ils m’ont invité à enregistrer un album et comme je faisais déjà des allers-retours entre Paris et New York, c’était plus simple de venir à Paris. Et puis à New York je me souviens que le bail de mon studio arrivait à terme alors mon ami pianiste Franck Amsellem m’a convaincu de venir m’installer ici.
Parlons un peu musique. Qu’est ce que signifie pour toi l’improvisation ?
(Silence songeur)… L’improvisation, c’est avoir le courage d’être dans l’instant quand tu joues. Et selon moi ce courage, tu l’acquiers en connaissant les classiques, en pratiquant des heures et des heures l’instrument. Je dis « courage » parce qu’il faut accepter d’être nu face au public. C’est finalement assez facile de reproduire des phrases de Coltrane, de Rollins ou de Parker que tu as déjà travaillées. L’improvisation doit être l’étape qui va au-delà de la reproduction et qui permet de trouver une harmonie entre les musiciens. C’est la différence que l’on fait entre l’artiste et l’artisan. Etre artisan, c’est aussi notre boulot, parce qu’il faut apprendre à jouer l’instrument mais être artiste, c’est rechercher la différence. Et elle existe parmi les plus grands, entre Kenny Baron et Chic Corea ou encore entre Hank Mobley et Sonny Rollins.
Et entre ces deux derniers, qui est l’artisan ?
(Rires) C’est Hank Mobley, bien sûr ! Sonny Rollins est un grand musicien, il doit même se surprendre lui–même.
Et toi quand as tu su que tu serais artiste ?
Je l’ai toujours souhaité. En fait je ne me voyais pas faire autre chose. Je suis issu d’une famille de musiciens. Mon père était violoniste dans l’Orchestre Symphonique de Detroit et mon grand-père a joué du violoncelle au côté de Charlie Parker. Donc pour moi, il n’y avait pas vraiment d’autres alternatives possibles.
Quelles sont pour toi les qualités que doit posséder un jazzman ?
Un bon son, un bon sens du rythme, une connaissance solide de ce qui a été joué avant et quelque chose d’unique qui le distingue des autres.
Tu as accompagné Miles Davis en 1989 lors d’une tournée de six semaines en Europe. Comment s’est faite cette rencontre ?
Je dois dire que c’est un souvenir inoubliable dans mon parcours de musicien. Je vivais à l’époque à La Nouvelle Orléans et je m’apprêtais à bouger à New York. Un ami à moi travaillait à Blue Note Records et il participait à l’enregistrement d’ « Amanda » un des derniers albums de Miles Davis. Je lui avait donné une démo pour qu’il la fasse écouter au président du label. Il l’a écoutée et a téléphoné à Miles qui a écouté la démo à travers le combiné du téléphone. Miles lui a dit : « Prends contact avec lui, je veux qu’il joue avec moi. » Lorsque je suis arrivé à New York, j’étais excité à l’idée de rencontrer ce maître du jazz. Je me souviens il fallait se déchausser pour entrer dans son appartement. J’avais mon sax dans une main, ma paire de chaussures dans l’autre et Miles Davis devant moi. Une fois dans son appartement, il a farfouillé et a retrouvé un vieil enregistrement d’un de ses concerts. Il me l’a donné pour que je l’écoute et m’a lancé : « On se retrouve sur scène dans une semaine. » Un véritable défi. Cela s’est bien passé et je l’ai accompagné pour un premier concert à Stockholm. J’ai refait une tournée avec lui pendant six semaines. Une rencontre exceptionnelle.
Que retiens-tu de cette expérience avec Miles Davis à la fin de sa carrière ?
J’ai appris plusieurs choses au contact de ce musicien de génie. Avoir son propre langage, avoir la passion et dégager de l’ émotion, une sorte de drama comme au théâtre. Il me disait que je pouvais attendre une minute avant de commencer à choruser car cela mettait infiniment plus en valeur la note soufflée. Jouer avec Miles m’a permis de comprendre la magie du silence. C’est ce que Monk utilisait déjà mais à sa façon.
Quels sont tes projets pour la suite ?
J’ai plusieurs envies, j’avoue ne pas savoir exactement. Peut être composer et écrire pour un orchestre ou faire un album avec des compositions teintées de mes racines hongroises et tchèques. Je pense aussi à l’idée de réaliser un album de solos au ténor….pourquoi pas ?
Rick Margitza est en résidence tous les mardis à partir de 21h30 à La Fontaine, un club jazz qui en plus de proposer des concerts de qualité, est gratuit. Ambiance jeune et chaleureuse!
La Fontaine
Rue de la Grange aux belles
75010 Paris
Propos recueillis par Vincent Fertey