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 Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »

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liliane
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MessageSujet: Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »   Dim 2 Oct - 16:10


Jean d’ORMESSON. ou la déconstruction des mots par le socialisme.








LES MOTS QUI DISPARAISSENT –  PAR JEAN D’ORMESSON


Il y a des mots, des expressions, qu’on n’entend plus ou qu’on emploie moins.
Ils arrivent exténués, à la fin du deuxième millénaire.
Le siècle qui vient risque de leur être fatal.
Conservez-les, un jour viendra peut-être où on ne les trouvera plus dans aucun dictionnaire, si ce n’est du vieux français…


Quelques exemples:


INCULPATION 
A été expurgé du Code Pénal au profit de « mise en  examen ». Cela afin d’éviter une infamante présomption de culpabilité.
Etre « en examen » ne présage pas du résultat de l’examen.
Aujourd’hui quand quelqu’un est MIS EN EXAMEN, on doit toujours insister sur le fait que cela ne préjuge pas de sa culpabilité ?
Comme du temps où il aurait été « inculpé ».


INSTITUTEUR 
Longtemps remplacé par « MAÎTRE D’ÉCOLE ». Il tend à disparaître par sa dissolution dans le concept fourre-tout de l’enseignement,
au bénéfice de « PROFESSEUR des ÉCOLES »


MAÎTRESSE 
Ne pas assimiler à la version féminine d’instituteur !
Ce serait une « professeuse des écoles ». Les maris n’ont plus de maîtresse mais une « amie ».
Les épouses conservent parfois l’amant, mais seulement à cause de la connotation romantique : les moins  romantiques n’ont qu’un ami aussi.


MORALE 
A force d’être inemployée a disparu. Ne demeure que « ordre  moral », mais attention : connoté de « fascisme »
Toutefois personne ne se réclame du « désordre moral ». La morale n’est plus enseignée, elle est remplacée par « éducation à  la citoyenneté »


MOURANT 
Il n’y a plus de mourant mais des malades en « phase terminale ».
Afin d’éviter une regrettable confusion ne dites pas à votre fils qu’il est en terminale mais qu’il va  passer son bac !
Pour désigner un mort doit-on parler d’un individu « en phase terminée » ?


PATRIOTE
Totalement absent du vocabulaire politique et civique.
Désigne aussi un bon citoyen américain et un missile américain.


PATRON
Nous n’en avons plus, ni même des chefs d’entreprise ,
mais des DIRIGEANTS D’ENTREPRISE.
Le CNPF (C N du patronat français) en a pris acte en devenant le MEDEF.
Seuls quelques cégétistes utilisent encore le terme de « patron » ce qui prouve bien qu’il est désormais péjoratif…


PAUVRE
N’existe plus. C’est un « défavorisé », un « plus défavorisé », un « exclus », un « S.D.F. » à la rigueur un « laissé pour compte ».
Dans les année 80, il subsistait uniquement dans  l’appellation « nouveau pauvre »; ce fut le chant du cygne.


PROVINCE –
Dire « en RÉGION ». On ne dit plus du « provincial » mais du « RÉGIONAL ».


RACE
A été abolie au profit « d’appartenance ethnique ». Sinon, vous êtes raciste, fasciste, nauséabond, …
On peut  néanmoins dire « black » en anglais et en banlieue.


SERVANTE, bonne –
Se trouve dans les romans du XIX° siècle.
Aujourd’hui c’est une « employée de maison ».
Quand elle s’occupe de  vieux – pardon de « personnes âgées » – elle devient « auxiliaire de  vie ».


SÉQUESTRÉ
Aucun cadre, aucun chef d’entreprise n’est séquestré,  il est « retenu contre son gré ».


VANDALE
a laissé place à « jeunes en colère » au « paysans en colère ».
L’ampleur des dégâts distingue les vandales des autres.


VANDALISME –
impolitesse, injures, agressions, bris de matériel, racket sont regroupés sous le terme « incivilités ».
On ne dira plus que ce sont des « sales gosses » mais qu’ils « manquent de civilité ».
A noter la louable tentative de Jean-Pierre Chevènement d’introduire la  bénigne expression » SAUVAGEON ».
Il dû battre en retraite devant  « l’Insurrection des consciences ».


VOL –
Terme réserve aux gagne-petit et aux obscurs.
Pour les  politiques on parlera « d’enrichissement personnel ». Ce qui est condamné unanimement par les collègues contrairement à
l’enrichissement impersonnel, qui, lui, ne bénéficie qu’au parti,  mérite la compréhension, ce que les juges n’ont pas encore  compris.


VOYOU 
En voie d’extinction. On ne connaît que des individus « connus  des services de polices », des « récidivistes », des multi-délinquants ».


UN NOUVEAU MOT FRANÇAIS DE MONSIEUR JEAN D’ ORMESSON
Je vous prie d’enregistrer le dernier mot de notre belle  langue française, avec la définition par l’un de ses plus farouches défenseurs :


« L’INAPTOCRATIE.
DÉFINITION : –
Un système de gouvernement où les moins capables de  gouverner sont élus par les moins capables de produire et où les  autres membres
>>>>>>> de la société les moins aptes à subvenir à  eux-mêmes ou à réussir, sont récompensés par des biens et des  services qui ont été payés par la
confiscation de la richesse et du travail d’un nombre de producteurs en diminution continuelle.

TRADUCTION BRITANNIQUE…

Il n’y a pas lieu de désespérer parce que comme l’a dit Margaret Thatcher :
» Le socialisme ne dure que jusqu’à ce que se termine l’argent des autres « .

Ou comme l’a si bien dit Winston Churchill :  « Les socialistes, c’est comme Christophe Colomb :
quand ils partent ils ne savent pas où ils vont et, quand ils arrivent, ils ne savent pas où ils sont  »

…et tout cela avec l’argent des autres !!!

D’où l’invention du GPS : Guide Pour Socialiste

A l’école primaire des socialistes, on apprend les 4 opérations :
– L’addition des impôts;
– La soustraction des revenus;
– La division du travail.


Aux élections prochaines, votez pour Ali Baba. Au moins vous serez sûrs de n’avoir que 40 voleurs. »


Jean d’ORMESSON.
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Bridget

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MessageSujet: Re: Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »   Lun 3 Avr - 20:55




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Jean d'Ormesson au Figaro : pourquoi François Fillon n'a pas perdu






TRIBUNE - L'écart qui sépare Macron et Fillon dans les sondages ne peut que se resserrer, argumente l'académicien.

Obscure jusqu'à la confusion, traitée d'inouïe, de jamais vu, d'invraisemblable par une presse en transes, la situation politique en France, à quelques jours d'une élection décisive, prend soudain une allure de simplicité biblique.

Il y a d'abord une extrême droite et une extrême gauche très puissantes. À elles deux, avec, à leur tête, deux figures charismatiques, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, elles représentent presque la moitié du corps électoral. Entre un Français sur trois et un Français sur quatre vote Le Pen. Près d'un Français sur six vote Mélenchon. En tout, autour de 40 % de la population française.

Le reste, soit un peu moins de 60 %, est partagé - inégalement - entre ce qu'on appelait il y a encore quelques semaines la droite et la gauche. Ou plutôt la droite et les gauches. Entre Macron, Fillon et Hamon. L'intéressant est qu'en quelques mois, en quelques semaines, la droite s'est effondrée et la gauche a explosé.

Hier se déroulaient des sortes d'assises ou de congrès, plutôt contestables, qu'on appelait des primaires et qui paraissent déjà appartenir à un passé révolu. Après une primaire réussie, la droite semblait assurée d'une victoire annoncée. Elle prenait successivement les visages de Sarkozy - une évidence -, de Juppé - c'était sûr -, de Fillon - c'était réglé d'avance. Et puis, surgissait la catastrophe légale, juridique, morale et la droite dégringolait. Après une primaire ratée, la gauche, déjà éprouvée par cinq ans de Hollande, volait en éclats. Entre la droite et la gauche, contre la droite et la gauche, surgissait un triomphateur, un phénix, l'idole des temps nouveaux: Macron.


Emmanuel Macron était le triomphe de l'oxymore. Il était de gauche, mais il célébrait Jeanne d'Arc au côté de Philippe de Villiers. Il était socialiste, oui, oui, mais il n'était pas socialiste, non, non. Il rassemblait autour de lui Dominique de Villepin et Robert Hue, Alain Madelin et Dany Cohn-Bendit, sans parler de l'ineffable Bayrou qui, après avoir voté pour Ségolène Royal et pour François Hollande, lui apportait en grande pompe le soutien du centre droit. Valls mettait la touche finale en se séparant de Hamon pour rejoindre Macron.

Incarnée par François Fillon, la droite morale et moraliste souffrait beaucoup. Fillon s'était débarrassé de Sarkozy en évoquant le général de Gaulle et le spectre de la mise en examen. Il avait craché en l'air pour se faire mouiller. Alimentées par une presse qui passait le relais à une justice empêtrée dans la politique, les révélations successives tombaient comme à Gravelotte. François Fillon manœuvrait en maître contre ses rivaux, contre Sarkozy, contre Juppé, mais sa popularité fondait comme neige au soleil. La droite s'était construite en opposition aux échecs répétés de Hollande. Son discrédit rendait des forces à une gauche vacillante. L'ennui est que, malgré les efforts de Manuel Valls et de quelques autres, le Parti socialiste s'effondrait. Fillon était déconsidéré et Hamon se révélait impuissant. Macron se préparait à régner.

Intelligent, séduisant, incertain, contradictoire, un peu frêle, Emmanuel Macron est au plus haut. Il gagne sur tous les tableaux. Quand on gagne sur tous les tableaux, le risque est de perdre sur tous les tableaux. Après ces rappels du passé, regardons un peu vers l'avenir. C'est parce qu'il est si haut qu'il va descendre un peu.

Le Pen a un socle. Mélenchon a un socle. Surprise: Fillon a un socle. Un socle ébréché, mais un socle tout de même. Macron n'a pas de socle. Il vit de la chute des autres.

Il est très douteux que Benoît Hamon réussisse à rebondir. On le quitte plutôt qu'on ne le rallie. Il a échoué à l'emporter sur Mélenchon. Il ne fera pas beaucoup d'ombre à Macron.

Le danger pour Macron vient d'ailleurs. Il vient de son propre succès. Le succès a nui à Sarkozy, il a nui à Juppé, il a nui à Fillon, il a nui à Hamon. On parierait volontiers qu'il va nuire à Macron.



Emmanuel Macron a fait toute sa carrière politique à l'ombre de François Hollande. Hollande l'a choisi, l'a choyé, l'a protégé. Macron a sans doute trahi Hollande, mais il n'a jamais cessé de le servir et de l'imiter. La politique de Hollande, si largement rejetée par une majorité écrasante de Français, c'est Macron qui l'a mise en œuvre comme conseiller économique, puis excusez du peu, comme ministre de l'Économie. Il a quitté à la dernière minute le Hollandais en train de couler - mais voilà qu'il reconstruit autour de lui, de façon hallucinante, qu'il le veuille ou non, le décor auquel il a fait semblant de se dérober. Il y avait, dans la lignée de Hollande, une constellation Valls, avec Le Drian et quelques autres, et avec Macron. Il y a maintenant, toujours dans la lignée de Hollande, une constellation Macron, avec Valls, avec Le Drian et avec quelques autres. Hollande était le maître que Macron a servi avant de le trahir. Mais Macron continue à le servir après l'avoir trahi. Brutus assassin est toujours aimé de César. Macron est la revanche et la consolation de Hollande.


S'il fallait parier, on dirait que Mélenchon et Hamon vont bouger assez peu - Mélenchon assurément vers le haut à cause de son talent et Hamon vers le bas à cause de sa situation. Marine Le Pen va rester stable et puissante - avec peut-être une légère baisse: les Français sont plus attachés qu'on ne le croit à l'Europe et à l'euro et ils hésiteront, au dernier instant, à rompre avec ce qui reste l'ultime et le seul grand projet de notre époque. Ceux qui vont bouger plus ou moins fortement, c'est Macron et Fillon. Macron vers le bas et Fillon vers le haut.

Macron a pris des voix en grand nombre à un Parti socialiste en miettes et à un Fillon affaibli par les affaires. On va découvrir peu à peu que le modèle de Macron, c'est Hollande. Ce souci de concilier les contraires, cette façon de se dire à gauche en agissant à droite, ces divisions permanentes contre soi-même. Il va perdre des voix de droite qui s'étaient jetées vers lui par désespoir. Et il va perdre des voix de gauche qui crient déjà à la trahison.



Fillon, toujours ferme, peut-être trop ferme, toujours droit dans ses bottes trouées, toujours implacable malgré ses malheurs, va finir par tirer bénéfice des attaques d'une violence inouïe qu'il a subies pendant des mois. Il n'est pas sûr qu'il ait agi contre les lois, il n'est pas sûr qu'il ait commis des fautes. Il a commis des erreurs, ce qui est déjà fâcheux pour un homme d'État. Ces erreurs - et c'est méritoire -, il les a reconnues devant un peuple français légitimement indigné. Mais peut-être indigné aussi du traitement subi par le seul opposant de poids à la politique de Hollande.

Ce traitement va d'accusations ridicules à des soupçons assez graves. L'histoire des cadeaux est absurde. Les affaires de penderie ont quelque chose de honteux. Il n'est pas impossible que le choix de Mme Christine Angot pour lui porter contradiction dans une célèbre émission politique ait révulsé pas mal de téléspectateurs. Le jeu des soupçons est compliqué. D'un côté, les soupçons sur la façon d'agir de François Fillon ; de l'autre, les soupçons sur une machination politique.

Ne parlons même pas de «cabinet noir». Ce qui est certain, c'est qu'une certaine manipulation du temps politique, une évidence de précipitation peuvent donner lieu à interrogations. La France a toujours connu, sous tous les régimes, une tentation de justice politique. L'affaire Fouquet sous Louis XIV: Fouquet était sans doute coupable ; l'était-il beaucoup plus que Mazarin, si habile, ou Colbert qui l'attaquait? Fouquier-Tinville ou Carrier, sous la Terreur, étaient convaincus d'incarner la morale et d'agir pour le bien de la nation. Le général de Gaulle lui-même n'a pas reculé devant les tribunaux militaires et une forme assez poussée de justice politique. Une magistrature qui est passée par l'épisode regrettable du «mur des cons» peut prêter aux soupçons.

François Fillon n'est pas blanc bleu. Il n'est pas l'ange exterminateur dont il a trop souvent endossé l'uniforme. Mais il n'est pas exclu que les charlatans de vertu qui n'ont cessé de l'accabler ne valent pas mieux que lui.

Le candidat de la droite et du centre n'a jamais cessé d'assurer que tout se jouerait dans les trois dernières semaines, voire dans les quinze derniers jours de la campagne. Nous y voilà. On soutiendrait volontiers qu'un mouvement va se produire entre Macron et Fillon. Macron l'emporte de sept ou huit points sur Fillon. C'est énorme. Macron va perdre quelques points. Fillon va en gagner quelques-uns. Assez pour assurer un basculement décisif? Qui le sait? Ce qui est probable, c'est que l'écart va se resserrer peu à peu. Toujours l'inattendu arrive. À moins, évidemment, qu'il ne se passe demain tout à fait autre chose d'imprévisible aujourd'hui. Car, refrain, dans un sens ou dans l'autre, nous sommes payés pour le savoir, toujours l'inattendu arrive.


http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2017/04/03/31001-20170403ARTFIG00283-jean-d-ormesson-au-figaro-pourquoi-francois-fillon-n-a-pas-perdu.php.


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liliane
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MessageSujet: Re: Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »   Sam 12 Aoû - 16:39

Quelques minutes d’immortalité
 
Raphaël Stainville
 

Samedi 12 août 2017 











Jean d'Ormesson. Le spectacle de la politique continue d'amuser, voire de fasciner l'académicien. Photo © PATRICK IAFRATE






Entretien. Avant de rejoindre la Corse, Jean d’Ormesson nous a entrouvert les portes de sa maison. Au menu : un zeste de littérature et beaucoup de politique pour cet observateur attentif de ce grand théâtre. Rencontre avec le plus espiègle de nos académiciens.



Allo, Jean ? Quelques jours avant que l’écrivain s’envole pour la Corse où il prend, comme chaque été, ses quartiers à Saint-Florent, nous nous sommes invités chez lui, dans son petit hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine, à la lisière du parc de La Folie-Saint-James. Un coup de téléphone le matin, simple comme un bonjour, et rendez-vous est pris pour l’après-midi même. À 18 heures précises, « après, vous m’excuserez, mais j’ai rendez-vous avec une amie ».

Une heure, donc. En tête à tête dans son petit bureau du rez-de-chaussée chargé de livres qui s’amoncellent en équilibre instable, au milieu des notes manuscrites de son prochain roman qu’il achève de relire et du courrier quotidien (il me désigne un sac de plusieurs centaines de lettres dans un coin, le courrier de quatre jours. « Je deviens fou », peste-t-il). Élégant comme à son habitude dans un costume de flanelle, avec son éternelle cravate en tricot de laine et ses mocassins qu’il porte sans chaussettes. Dehors, le plus grand silence. Les écoliers que l’on entend habituellement dans la petite cour voisine sont déjà en vacances. Les oiseaux se sont tus à leur tour. La chaleur est accablante. Quelques minutes d’immortalité, donc, avec le plus cabotin de nos académiciens, tout juste entrecoupées par l’arrivée d’Olivier Cadot, son fidèle majordome depuis près d’un demi-siècle, l’homme à tout faire de la maison. « Je viens de faire un jus de carotte frais pour monsieur. » « Olivier, vous voudriez bien nous apporter aussi un verre d’eau. »

L’art de recevoir et de se montrer prévenant. Toujours. Une heure, donc. Histoire de prendre le pouls, de refaire le monde après une année folle et une campagne qui aura vu, successivement, un ex-président sur le retour (Nicolas Sarkozy) échouer à se qualifier à la primaire qu’il avait lui-même organisée et qui devait lui offrir une sorte de plébiscite, un ancien Premier ministre (Alain Juppé), que les sondages avaient élu, battre en retraite à Bordeaux, un président en exercice (François Hollande) renoncer à se représenter (une première !) et un candidat de la droite (François Fillon), qui devait gagner une élection imperdable, s’embourber dans une campagne finalement impossible à mener.

Un petit faible pour Nicolas Sarkozy et son côté “canaille”…


Jean d’Ormesson adore la politique. Moins la politique, d’ailleurs, que « le spectacle de la politique », comme il dit, avec ces drôles de comédiens dont il connaît par coeur les ficelles du métier. Reste que si cette campagne a réservé bien des surprises, l’écrivain en garde un goût amer. Ce fut pour lui « un chemin de croix ». Il a soutenu François Fillon jusqu’au bout, parce que « c’était ma famille ». Par devoir et fidélité donc. Comme coincé. Certains de ses lecteurs s’en sont émus auprès de lui après qu’il s’est prêté au jeu d’un entretien croisé avec le candidat de la droite dans le Figaro Magazine dans les derniers feux de la campagne. Ça ne lui était jamais arrivé. « Je ne dis pas qu’il soit coupable. Peut-être même qu’il est innocent. Mais il nous a fait perdre, quand même. C’est un drame. » Il répète la sentence. Grave. « Un drame. » L’expression résonne étrangement chez un homme qui semble abonné au bonheur et a fait de la légèreté sa signature. Et comme s’il prenait garde à ne jamais se montrer définitif dans ses jugements, il reprend, songeur : « Les Français ont été bien durs avec Fillon et bien indulgents avec Ferrand ! »

À dire vrai, Jean d’Ormesson a toujours eu un petit faible pour Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’État l’a de tout temps fasciné. Son côté canaille a distrait ce fils de bonne famille, aristocrate bien né. Ses manières abruptes. Son énergie. « Il était le plus vif d’entre tous. » Les Français, les médias ont été « bien injustes avec lui ». L’histoire le rétablira dans ses mérites, pense-t-il. Alain Juppé, normalien comme lui, aurait pu avoir ses faveurs. « C’est une belle intelligence, estime-t-il, mais froid. » À 92 ans, plus que jamais, Jean d’Ormesson aime les vivants. Surtout, Nicolas Sarkozy l’amuse. « Il est inouï. Il est venu déjeuner, il y a trois jours. Je l’ai trouvé très sympathique. Il m’a dit avec un calme… : “Oh, j’abandonne la politique.” Je lui ai dit : “Mais pourquoi ? ” “Mais parce que l’on ne gagne pas assez d’argent… J’en ai assez de gagner 3 000 euros en étant ministre, je renonce à la politique, je vais faire mon propre fonds et je vais gagner beaucoup d’argent. Je vais m’installer à Dubaï, à Bahreïn, à Singapour et à Hong Kong. Carla est très contente.” Il m’a dit ça avec un naturel… Je me disais c’est épatant. J’ai trouvé ça très sympathique. »

La dernière fois que nous l’avions sollicité, en pleine campagne présidentielle, nous lui avions proposé une tribune pour que l’écrivain préféré des Français donne la réplique à Emmanuel Macron après que le candidat d’En marche!, dans l’une des envolées mal contrôlées dont il a parfois le secret, eut affirmé qu’« il n’y a pas une culture française ». L’affirmation avait fait bondir l’académicien. Mais Jean d’Ormesson avait poliment refusé. Pourquoi perdre son temps pour de pareilles « billevesées »« Vous m’aviez demandé de lui tailler un costume pour l’hiver », se rappelle-t-il. « Nous n’avions pas tort ? » Il sourit. « Rorrh. » Il roucoule de notre effronterie. Au fond, l’idée l’avait chatouillé. Peut-être même que, si nous lui avions forcé un peu la main, il se serait laissé aller à quelques méchancetés. Mais Jean d’Ormesson ne déteste pas fondamentalement Emmanuel Macron.

Il se souvient parfaitement de leur première rencontre. Emmanuel Macron n’était encore que ministre de l’Économie et n’avait encore rien fait transparaître de ses ambitions élyséennes. « Voyons-nous », lui avait-il écrit. L’écrivain avait été envahi d’un sentiment de gêne. « “Voyons-nous”, c’est comme une jolie femme qui vous dit “à bientôt”, ça veut dire “foutez-moi la paix” », en conclut hâtivement l’écrivain qui préfère laisser pour lettre morte l’invitation du futur président. Le ministre insiste. Il prend son téléphone pour le convaincre. « Vous n’avez pas répondu à mon invitation, venez déjeuner. Venez à 11 heures ; nous aurons un peu le temps pour parler. » L’académicien se laisse facilement convaincre. Après tout…

Va donc pour Bercy. Emmanuel Macron se montre un hôte charmant, cultivé, brillant même. Jean d’O en serait presque sous le charme s’il n’avait pas du métier. Brigitte Macron est également présente, « amusante, sympathique en diable »« Je ne la connaissais pas. Au bout de deux minutes, elle m’a dit : “Vous savez mon mari n’est pas homosexuel ! [Son oeil bleu malicieux s’allume.] Elle m’a dit ça. C’est drôle, non ? » Sa voix monte. Comme perchée au plafond. On aurait presque envie de lui dire : “Eh oh, Jean d’O, tu descends.” Un aigu qui déraille. Comme une voix qui n’aurait pas fini de muer. Avant de redescendre brutalement. « C’est drôle, non ? » Tout Jean d’Ormesson. Éternel adolescent qui se dissimule parfois sous le masque des rides qui lui façonnent un si beau visage.

Comme nombre d’observateurs, il reconnaît n’avoir pas vu venir la comète Macron. « C’est étonnant, non ? » Les scalps que le chef de l’État porte déjà à la ceinture pour se faire une place au soleil l’impressionnent. François Hollande, Manuel Valls… Sans compter ceux qu’il a laissés sur le bord de la route pendant la campagne. François Fillon, Marine Le Pen. À cet instant, il s’arrête, comme s’il prenait le temps pour le caractériser et se montrer le plus juste dans son appréciation du bonhomme. « À mon avis, c’est un tueur. Un tueur très doux. » François Bayrou en sait quelque chose. Il n’en dira pas davantage. Se refuse à ceux qui le sollicitent pour recueillir son analyse. Serge Moati a voulu l’interroger pour la télé. « Je viens de refuser trois émissions. » Il ne dit pas cela avec un air de mépris pour la chose télévisuelle. Il a toujours été un bon client, régalant le téléspectateur de ses reparties malicieuses. Mais aujourd’hui, à quoi bon…

Macron en Moïse traversant la mer Rouge


« Si je m’y refuse, c’est que tout le monde répète à l’envi la même chose. » Ce « concert général » de louanges l’étonne. Voire l’indispose. C’est vrai, admet-il, que dans l’histoire politique, le parcours d’Emmanuel Macron est « tout à fait étonnant »« C’est Moïse traversant la mer Rouge… » Il semble satisfait de sa formule, comme pris à son propre jeu. « Tous les obstacles s’écartent devant lui. Tout va bien pour lui. Mais il va rencontrer des difficultés très fortes. Ça commence déjà. » Il marque à nouveau un silence avant de reprendre : « Les gens vont descendre dans la rue, sûrement ! » « C’est ce que vous pensez ? » Et Jean d’Ormesson, qui se fait si peu catégorique, de nous claquer au beignet un « oui » tout net et sans détour.

Et encore, ce n’en était que le début. Le général Pierre de Villiers n’avait pas encore claqué la porte à Emmanuel Macron et démissionné de son poste de chef d’état-major des armées après avoir découvert que le budget de la défense était raboté. Il n’était pas encore question d’une baisse des APL et des remous que cette décision allait provoquer dans l’opinion. Ni de Bono et Rihanna à l’Élysée. Muriel Pénicaud, la ministre du Travail, ne faisait pas la une de l’Humanité, prise dans une nouvelle polémique. Personne n’accusait encore Richard Ferrand, le président du groupe parlementaire LREM, de déserter l’Assemblée nationale. Sibeth Ndiaye, la chargée des relations presse d’Emmanuel Macron, ne s’autorisait pas encore à confirmer la mort de Simone Veil d’un Texto « Yes, la meuf est dead », qui aurait provoqué la colère, à n’en pas douter, de Jean d’Ormesson, lui qui considérait l’ancienne ministre de Valéry Giscard d’Estaing comme étant « au-dessus de la médiocrité et de la méchanceté du monde ». La comète Macron n’avait pas encore amorcé sa chute dans les sondages. Jupiter était à son zénith et n’était pas encore tombé de son tabouret. Et la presse était à l’unisson.

Voilà qu’il s’inquiète pour Valeurs actuelles… « Ça ne doit pas être commode pour vous ? » « L’idéal, tente-t-on, serait de ne plus publier de journaux pendant quatre mois. Les Français sont, pour une part, dans un état d’hallucination collective, pour les autres, dans un état de profond écoeurement. » Il frappe dans ses mains, comme enchanté de l’idée. « C’est exactement la conclusion que j’ai en tirée. L’idéal serait de se taire. »

« Vous n’avez aucune rumeur sur François Hollande ? , demande-t-il encore. Qu’est-ce qu’il devient ? » L’écrivain se redresse dans son fauteuil. Nous lui apprenons qu’après son départ de l’Élysée, faute de pouvoir s’installer rue Cauchy, dans le XVe arrondissement de Paris, où il avait élu domicile avec Valérie Trierweiler, il avait d’abord fait installer un lit de camp dans ses bureaux de la rue du Louvre, avant d’emménager avec Julie Gayet. « Ah, ça, c’est intéressant. » Il fait son miel de ces petites choses ; en réalité, ces propos ne font que mieux souligner la distance qu’il a prise avec la politique. L’intéresse-t-elle encore seulement… « On disait, déjà hier, de l’Assemblée nationale qu’elle n’était plus très brillante par rapport à l’époque des Léon Blum et autres Léon Daudet. Aujourd’hui… » Les bras lui en tombent. Ce sont des gens « tout à fait estimables, mais ils n’ont rien à dire ».

Il n’est pas tout à fait mécontent que Jean-Luc Mélenchon soit parvenu à se faire élire député à Marseille. L’écrivain a de l’estime pour lui. Il lui reconnaît son immense culture, excuserait presque ses emportements. Le leader des insoumis, si secret sur sa vie privée qu’il la voudrait clandestine, a lui-même évoqué un jour sa rencontre avec l’académicien. « Combien se couperaient un bras pour ce plaisir délicat ! », avouait alors Jean-Luc “Che Guevara”, au lendemain de ces agapes avec Jean d’Ormesson dont il se défend pourtant de partager aucune idée politique. « Je crois, disait-il encore dans les colonnes du Point pour expliquer que ce déjeuner fût possible alors que tout les oppose, figurer parmi les distractions piquantes de cet aristocrate égaré, le sourire aux lèvres, parmi nous, les fébriles de ce temps. » Peut-être… Tous n’ont pas droit aux mêmes égards. Et si Jean d’Ormesson ne déteste personne, il lui arrive de se réjouir du malheur politique de certains.

« J’ai appris avec assez de plaisir l’échec de Belkacem et de Touraine [aux législatives, NDLR]. Quand même, Najat était insupportable. » « Abominable », dit-il. L’écrivain n’a que peu goûté le mépris avec lequel l’ancienne ministre de l’Éducation nationale de François Hollande avait traité les intellectuels. Pire, il lui tient rigueur de sa réforme de l’école, menée, disait-il à l’époque, « avec sa grâce et son sourire habituels et avec une sûreté d’elle et une hauteur mutine dignes d’une meilleure cause ». La plaie, visiblement, n’est pas fermée. Mais il atténue la charge. « Je ne dis pas qu’elle est la seule responsable, mais… »

Fabrice Luchini à l’Académie française…


Il voudrait se tenir éloigné de ce nouveau monde. Et ne semble pas curieux, pour la première fois de sa vie, des nouveaux visages. Comme de l’ancien d’ailleurs. « Même à l’Académie, je n’y vais plus, consent-il à reconnaître. Vous savez, on a voulu rajeunir l’Académie. On a mis une limite d’âge aux gens qui se présentent. Ce qui est absurde. Il y a des tas de jeunes de 75 ans qui seraient très bien à l’Académie française. Mais on n’a pas mis de limite à la sortie. Ce n’est pas à l’entrée qu’il faut mettre une limite. J’ai proposé qu’on mette une limite d’âge à 80 ans. Ou si l’on voulait absolument à 85 ans. Et puis j’ai regardé autour de moi, ils avaient tous 90 ans. C’est absurde. Donc je m’applique à moi-même cette règle. »

L’heure a passé. À deviser de tout et de petits riens. De Fabrice Luchini, qu’il aimerait voir à l’Académie française, parce que, selon sa formule, « il est drôle, non ? ». Des romans que publient à la rentrée les plumes du Figaro, sa maison. Il ne partira pas en Corse sans la Nostalgie de l’honneur, de Jean-René Van der Plaetsen, et les Vents noirs, d’Arnaud de La Grange. Puis il s’est presque excusé de devoir mettre fin à notre échange, comme impatient de changer d’air. « Je vous ai très mal reçu », dira-t-il. Il nous a raccompagnés jusqu’à la grille, ajusté sa veste et sa cravate, passé ses mains dans sa chevelure blanche. Avant de disparaître à son tour dans Neuilly. Quelques minutes d’immortalité.

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MessageSujet: Re: Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »   Mer 6 Déc - 6:36


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MessageSujet: Re: Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »   Jeu 7 Déc - 23:58

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Frédéric Beigbeder : «Jean d'Ormesson a gâché mes vacances»




Par Frédéric Beigbeder


HOMMAGE - En vacances avec femme et enfants à l'autre bout du monde, le président du prix de Flore a tenu à rendre hommage à celui qui savait le mieux dire «C'est épatant !», comme à l'écrivain qu'il admirait.



Jean d'Ormesson a gâché mes vacances. Je viens d'apprendre sa mort alors que je me dorais la pilule sur une plage de sable fin. Faute grave: je ne suis ni en Corse ni en Grèce, mais un peu plus au sud, sur une île qui plairait davantage à Le Clézio, si vous voyez où je veux dire. Qu'importe: une plage reste l'endroit idéal pour tenter d'évoquer sa mémoire. Pardon, je vais ici vous livrer mes pensées comme elles viennent, en vrac (telle fut souvent la méthode Jean d'O, empruntée à Montaigne: «à sauts et à gambades»). J'ai un bon début avec l'océan, le soleil, le ciel, ses thèmes principaux.
Il a tellement raconté ses bains de mer, le plaisir d'aimer, le bonheur de vivre. Un bon mot de lui me revient sans prévenir. Alors qu'ils nageaient à poil dans l'eau translucide d'une crique délicieuse, il confia à un ami: «Mourir quand on a eu une vie de merde, c'est un soulagement ; mourir quand on a eu ma vie, franchement, c'est la double peine!» Je ne sais pas pourquoi mais j'ai souvent imaginé la mort de Jean d'O et je ne pensais pas qu'elle me ferait autant souffrir. Après tout, à 92 ans, il ne nous prend pas par surprise. On croyait s'être fait à cette idée, mais non: cette disparition est une catastrophe. Elle tombe mal. On a tant besoin de gens élégants, beaux, érudits, bien élevés, dans cette époque grossière, laide, amnésique et agressive.

Citation :
C'est tout l'intérêt de la littérature : contrairement à l'Académie, elle peut vraiment vous rendre immortel

Les voiliers passent au loin devant l'horizon, découpant le bleu en deux portions d'orange. Jean nous en a parlé souvent, de sa mort: c'était même son principal sujet. Maintenant, enfin, il sait. Il sait s'il y a quelque chose après, ou le néant effrayant, le silence vain, le Rien tant redouté. Le voilà fixé, pour l'éternité - on l'envierait presque. La dernière fois que je l'ai vu, il m'a dit qu'il serait heureux s'il avait un lecteur, un seul, trente ans après sa mort. Je pense qu'il va en avoir beaucoup plus, et que dans les jours, les semaines, les mois, les années à venir, des centaines de milliers de Français vont se précipiter sur ses livres pour demeurer en sa compagnie.




Sa véritable carrière d'écrivain commence maintenant. On ne pourra plus lire d'Ormesson comme auparavant. Il ne sera plus là pour nous embobiner avec ses yeux bleus, ses citations, ses espadrilles et ses traits d'esprit. Ses livres vont devoir apprendre à se défendre tout seuls. Je pense que ce sont les récits ses plus intimes qui ne vieilliront jamais. C'est tout l'intérêt de la littérature: contrairement à l'Académie, elle peut vraiment vous rendre immortel. On pourra toujours entendre la voix espiègle de Jean d'O murmurer dans notre tête en feuilletant Au revoir et merci, Le Vagabond qui passe sous une ombrelle trouée, C'était bien, Une fête en larmes.



Ses livres de souvenirs épars, de digressions pudiques, de billevesées aristocratiques, ses recueils de joies et d'épiphanies fugaces: bien sûr qu'ils se répètent. Oui, c'est toujours le même livre parce que c'est toujours la même personne qui aime, qui rit, qui regrette et qui meurt. Qui ne bougera plus de ces pages. Cela va être miraculeux de passer des moments aussi gais avec un mort nouveau. Désormais on relira d'Ormesson avec une gourmandise décuplée par l'émotion et la profondeur. Tout ce qui semblait léger, frivole, est soudain important, gravé dans le marbre. Les plages, Homère, Chateaubriand, un petit escalier blanc et bleu dans les Pouilles, une cousine aimée, Baudelaire, Roger Caillois, l'île de Kastellorizo, le coucher du soleil sur la Méditerranée, Racine, Corneille, un château familial disparu, la guerre et l'ENS ; à l'époque où il les publiait, on se disait: «C'est facile, c'est joli, c'est charmant.» A partir d'aujourd'hui, on se dira: «C'est grand, c'est beau, c'est bouleversant.»



Citation :
«Ces livres donnent au lecteur l'impression d'une discussion brillante qui se poursuit avec un honnête homme sans prétention, amusant et cultivé...»





Séparer le texte de son auteur est une tâche impossible, pardon Monsieur Proust, surtout quand l'artiste vient de tirer sa révérence. Certes, ses gros romans totaux auront aussi leurs défenseurs, notamment les Editions Gallimard, qui ont rassemblé Au plaisir de Dieu, La Gloire de l'Empire et Histoire du Juif errant dans la Bibliothèque de la Pléiade. Nul doute qu'un tome II réunira ses autres grandes œuvres résumant l'univers et le temps: Dieu, sa vie, son œuvre, La Douane de mer, Presque rien sur presque tout, Le Rapport Gabriel.



C'est sans doute le chagrin qui me fait préférer les facéties autobiographiques, les articles de journaux rassemblés par sa fille (Odeur du temps), ou récemment le beau volume de la collection «Bouquins» (Ces moments de bonheur, ces midis d'incendie), avec ses oraisons funèbres, ses chroniques politiques, ses dialogues avec Emmanuel Berl…


Et Garçon, de quoi écrire, un dialogue virevoltant avec François Sureau, pour continuer d'écouter cette intelligence française rebondir, au meilleur de sa forme. Ces livres donnent au lecteur l'impression d'une discussion brillante qui se poursuit avec un honnête homme sans prétention, amusant et cultivé (comme son frère ennemi Bernard Frank), qui savait tout en faisant mine de ne rien connaître.
`


Tiens, une anecdote me revient: un soir, il y a une vingtaine d'années, après un dîner arrosé, nous sommes allés, avec quelques camarades germanopratins - BHL, Lambron, Enthoven… - chanter L'Internationale devant la maison de Jean d'O, à Neuilly. Tandis que nous beuglions «C'est la luuuutteeeeuuuu finale», l'académicien, qui n'était pas un couche-tard, ouvrit péniblement sa fenêtre et interpréta les deux couplets suivants, dont nous ignorions les paroles. Ce soir-là, la droite Neuf-Deux cloua le bec de la gauche caviar.





Citation :

«Les écrivains dont on ­finit réellement les livres, même en secret, SURTOUT en secret, sont les seuls qui durent»





Aux détracteurs d'avant-garde, aux snobs de gauche qui se sont moqués de lui toute sa vie, ou qui ne l'ont pas pris au sérieux parce que lui-même avait la politesse de ne pas le faire, j'ai trouvé la réplique. Voilà: imaginez que, comme moi, vous êtes en vacances au bord de la mer. Vous avez bien sûr emporté quelques romans concernés par la douleur du monde. Du lourd, comme on dit. Vous êtes quelqu'un de sérieux: vous lisez engagé, en fronçant les sourcils. Les fariboles de Jean d'O, même décédé, très peu pour vous.




Mais je vous en prie, faites ce test, en toute honnêteté. Sur une étagère de l'hôtel, vous tombez sur un vieux d'Ormesson jauni, par exemple Je dirai malgré tout que cette vie fut belle où il revient une fois de plus sur sa vie, Le Figaro, l'Unesco, Bossuet, Colbert, Fouquet, ses passages chez Pivot, les jolies femmes, la mythologie, la ronde des planètes, Plutarque, une contrerime de Toulet, Paul Morand et Aragon, et ce Dieu qui n'en finit pas de se taire. Bizarrement, tout intellectuel prétentieux que vous êtes, vous risquez de vous faire avoir. Vous lirez d'Ormesson plutôt que les romanciers concernés (qu'on pourrait d'ailleurs définir ainsi en deux mots), parce que son style est fluide, simple, allègre, parce qu'il saute du coq à l'âne avec simplicité, fraîcheur, drôlerie, mélancolie, parce qu'il ne vous prend pas la tête, parce qu'il transcrit la vie dans sa beauté et sa vérité, sans «se la péter», tout en vous permettant de réviser un peu votre inculture.




C'est la stricte réalité: d'Ormesson, pour les snobinards, a toujours été l'écrivain qu'on lisait en cachette. Réjouissez-vous, les pisse-froid! Grâce à sa mort, vous pouvez enfin assumer d'Ormesson dans les dîners en ville. J'ai souvent ressenti cette impression merveilleuse: à quel point le style de Jean vous donne l'impression d'être en vacances. Sa mort vient de gâcher les miennes, mais son écriture m'en a donné tellement que je lui pardonne ce trépas malvenu. Les écrivains dont on finit réellement les livres, même en secret, SURTOUT en secret, sont les seuls qui durent. Les autres seront oubliés car seul le plaisir dure en art. Il est l'onction ultime. La mort va offrir à Jean d'Ormesson la dernière médaille qui lui manquait, son diplôme suprême: la postérité.




http://premium.lefigaro.fr/culture/2017/12/05/03004-20171205ARTFIG00293-frederic-beigbeder-jean-d-ormesson-a-gache-mes-vacances.php
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MessageSujet: Re: Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »   Sam 9 Déc - 6:36

Hôtel des Invalides, Paris – Vendredi 8 décembre 2017

« Si claire est l’eau de ces bassins qu’il faut se pencher longtemps au-dessus pour en comprendre la profondeur. » Ces mots sont ceux qu’André Gide écrit dans son journal à propos de La Bruyère.

Ils conviennent particulièrement à Jean d’Ormesson.

Car plus qu’aucun autre il aima la clarté. Celle des eaux de la Méditerranée, dont il raffolait, celle du ciel d’Italie, celle des maisons blanches de Simi, cette île secrète des écrivains. Celle des pentes enneigées et éclatantes où il aimait à skier, comme celle des criques de la côte turque, inondées de soleil.

Ne fut-il pas lui-même un être de clarté ?

Il n’était pas un lieu, pas une discussion, pas une circonstance que sa présence n’illuminât. Il semblait fait pour donner aux mélancoliques le goût de vivre et aux pessimistes celui de l’avenir.

Il était trop conscient des ruses de l’Histoire pour se navrer des temps présents, et sa conversation, elle-même, était si étincelante qu’elle nous consolait de tout ce que la vie, parfois, peut avoir d’amer.

Jean d’Ormesson fut ainsi cet homme entouré d’amis, de camarades, offrant son amitié et son admiration avec enthousiasme, sans mesquinerie. Ce fut un égoïste passionné par les autres. Sans doute son bréviaire secret était-il Les Copains de Jules Romains, auquel il avait succédé à l’Académie française. Berl, Caillois, Hersch, Mohrt, Déon, Marceau, Rheims, Sureau, Rouart, Deniau, Fumaroli, Nourissier, Orsenna, Lambron ou Baer… je ne peux les citer tous, mais cette cohorte d’amis, ce furent des vacances, des poèmes récités, de la liberté partagée.

Pour ceux qu’il accompagna jusqu’au terme ultime, sa présence et sa parole furent des baumes incomparables. Comme son cher Chateaubriand le disait de Rancé, « on croyait ne pouvoir bien mourir qu’entre ses mains, comme d’autres y avaient voulu vivre ».

Cette grâce lumineuse, contagieuse, a conquis ses lecteurs qui voyaient en lui un antidote à la grisaille des jours. Paul Morand disait de lui qu’il était un « gracieux dévorant », rendant la vie intéressante à qui le croisait. C’est cette clarté qui d’abord nous manquera, et qui déjà nous manque en ce jour froid de décembre.

Jean d’Ormesson fut ce long été auquel, pendant des décennies, nous sommes chauffés avec gourmandise et gratitude. Cet été fut trop court, et déjà quelque chose en nous est assombri.

Mais celui que l’on voyait caracoler, doué comme il l’était pour l’existence et le plaisir, n’était pas le ludion auquel quelques esprits chagrins tentèrent, d’ailleurs en vain, de le réduire.

La France est ce pays complexe où la gaieté, la quête du bonheur, l’allégresse, qui furent un temps les atours de notre génie national, furent un jour, on ne sait quand, comme frappés d’indignité. On y vit le signe d’une absence condamnable de sérieux ou d’une légèreté forcément coupable. Jean d’Ormesson était de ceux qui nous rappelaient que la légèreté n’est pas le contraire de la profondeur mais de la lourdeur.

Comme le disait Nietzsche de ces Grecs anciens, parmi lesquels Jean d’Ormesson eût rêvé de vivre, il était « superficiel par profondeur ».

Lorsqu’on a reçu en partage les facilités de la lignée, du talent, du charme, on ne devient normalement pas écrivain, on ne se veut pas à toute force écrivain, sans quelques failles, sans quelques intranquillités secrètes et fécondes.

« J’écris parce que quelque chose ne va pas », disait-il, et lorsqu’on lui demandait quoi, il répondait : « je ne sais pas » ou, plus évasivement encore : « je ne m’en souviens plus ». Telle était son élégance dans l’inquiétude.

Et c’est là que l’eau claire du bassin soudain se trouble. C’est là que l’exquise transparence laisse paraître des ombres au fond du bleu cobalt. Un jour vint où Jean-qui-rit admit la présence tenaillante, irréfragable, d’un manque, d’une fêlure, et c’est alors qu’il devint écrivain.

Ses yeux aujourd’hui se sont fermés, le rire s’est tu, et nous voici, cher Jean, face à vous. C’est-à-dire face à vos livres. Tous ceux que vous aviez égarés par vos diversions, que vous aviez accablés de votre modestie, tous ceux à qui vous aviez assuré que vous ne dureriez pas plus qu’un déjeuner de soleil, sont face à cette évidence, dont beaucoup déjà avaient conscience, se repassant le mot comme un secret.

Cette évidence, c’est votre œuvre.

Je ne dis pas : vos livres, je ne dis pas : vos romans. Je dis : votre œuvre. Car ce que vous avez construit avec la nonchalance de qui semble ne pas y tenir se tient devant nous, avec la force d’un édifice où tout est voulu et pensé, où l’on reconnaît à chaque page ce que les historiens de l’art appellent une palette, c’est-à-dire cette riche variété de couleurs que seule la singularité d’un regard unit.

La clarté était trompeuse, elle était un miroir où l’on se leurre, et le temps est venu pour vous de faire mentir votre cher Toulet. « Que mon linceul au moins me serve de mystère », écrivait-il. Votre linceul, lui, désormais vous révèle.

Nous devrons, pour vous entendre, à présent tendre l’oreille, et derrière les accords majeurs nous entendrons, comme chez Mozart, la nuance si profonde des accords mineurs.

Ce que votre politesse et votre pudeur tentaient de nous cacher, vous l’aviez mis dans vos livres. Et ce sont les demi-teintes, le « sfumato » subtil, qui vont à présent colorer la surface claire. Ce sont ces mille couleurs qui flottent comme sur de la « moire » précisément, dont Cocteau parlait en essayant de qualifier les blancs de Cézanne. Nous ne vous découvrirons ni triste ni sombre, mais derrière votre ardeur nous saurons voir une fièvre, derrière vos plaisirs une insatisfaction, et derrière votre bonheur quelque chose d’éperdu, de haletant, qui nous touche en plein cœur.

Nous entrerons dans le secret de cette âme qui s’est si longtemps prétendue incrédule pour comprendre qu’elle ne cessa d’embrasser le monde avec une ferveur mystique, débusquant partout, au cœur de son ordre improbable et évident, ce Dieu, au fond si mal caché, dont vous espériez et redoutiez la présence et qui, peut-être, dans quelque empyrée, vous fit enfin : « La fête continue. »

Vous ne nous aviez pas si bien trompés, il est vrai. Nous savons que votre conversation la plus personnelle était réservée à ces écrivains que fascinèrent les mystères du monde, et d’abord l’insondable mystère du temps. Cheminer avec saint Augustin, Chateaubriand, Proust, c’est n’être point dupe des arcanes de la vie. S’entretenir par-delà la mort avec Caillois, Berl, ou votre père, c’est frayer dans des contrées parfois austères où vous alliez nourrir la force de vos livres. C’est dans ces confrontations intimes que vous alliez puiser cette énergie incomparable. Contrairement à Chateaubriand (encore lui), qui se désespérait de durer, vous avez cru qu’en plongeant au cœur des abîmes de la vie vous trouveriez la matière revigorante et universelle de livres où chacun reconnaîtrait sa condition, où chacun se consolerait de ses contradictions.

Et pour cela vous avez inventé, presque sans la chercher, cette forme nouvelle tenant de l’essai, de l’entretien, de la confession et du récit, une conversation tantôt profonde, tantôt légère, un art libertin et métaphysique. C’est ainsi que vous avez noué avec les Français, et avec vos lecteurs dans tant de pays, une relation particulière, une proximité en humanité qui n’était qu’à vous.

Le courage de l’absolu dans la politesse d’un sourire.

C’est cela, votre œuvre, elle vous lie à Montaigne, à Diderot, à La Fontaine et Chateaubriand, à Pascal et Proust, elle vous lie à la France, à ce que la France a de plus beau et de plus durable : sa littérature.

C’est le moment de dire, comme Mireille à l’enterrement de Verlaine : « Regarde, tous tes amis sont là. » Oui, nous sommes là, divers par l’âge, par la condition, par le métier, par les opinions politiques, et pourtant profondément unis par ce qui est l’essence même de la France : l’amour de la littérature et l’amitié pour les écrivains. Et ce grand mouvement qu’a provoqué votre mort, cette masse d’émotion, derrière nous, derrière ces murs, autour de nous et dans le pays tout entier, n’a pas d’autres causes. À travers vous, la France rend hommage à ce que Rinaldi appelait « la seule chose sérieuse en France, si l’on raisonne à l’échelle des siècles ».

Évoquant, dans un livre d’entretien, votre enterrement, vous aviez écrit : « À l’enterrement de Malraux, on avait mis un chat près du cercueil ; à celui de Defferre c’était un chapeau. Moi, je voudrais un crayon, un crayon à papier, les mêmes que dans notre enfance. Ni épée, ni Légion d’honneur, un simple crayon à papier. »

Nous vous demandons pardon, Monsieur, de ne pas vous avoir tout à fait écouté, pardon pour cette pompe qui n’ajoute rien à votre gloire. Avec un sourire auriez-vous pu dire peut-être que nous cherchions là à vous attraper par la vanité et peut-être même que cela pourrait marcher.

Non, cette cérémonie, Monsieur, nous permet de manifester notre reconnaissance et, donc, nous rassure un peu. Du moins puis-je, au nom de tous, vous rester fidèle en déposant sur votre cercueil ce que vous allez et ce que vous aviez voulu y voir, un crayon, un simple crayon, le crayon des enchantements, qu’il soit aujourd’hui celui de notre immense gratitude et celui du souvenir."

La video de la cérémonie est là :

https://www.facebook.com/EmmanuelMacron/videos/2073492092883366/
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MessageSujet: Re: Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »   Sam 9 Déc - 9:05

Qui a écrit ce texte ? Pas Macron, c'est sûr puisque pour lui la culture française n'existe pas.
Pas BRP.
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MessageSujet: Re: Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »   Dim 17 Déc - 21:25

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Jean d'Ormesson, le charmeur qu'on aimait aimer








C'était un exquis fossile au regard bleu. Un vestige d'hier, et surtout d'avant-hier. Une sorte d'arche de Noé où l'humanisme et la mélancolie, bientôt submergés, auraient empilé des bibelots en péril : la politesse, les belles manières, la passion des savoirs inutiles, le charme, la haine de l'ennui... Jean d'Ormesson était donc paré pour le Déluge : avec culture de normalien, jeunesse infatigable, savoir-vivre, joie de vivre – et, plus clandestines, quelques passerelles intérieures vers le néant ou le cosmos, dont il se rapprochait en catholique un peu bouddhiste.



Tel était Jean. Jean d'O. Le d'Ormesson aux pupilles méditerranéennes. L'homme que tout le monde – des nantis aux rappeurs – aimait aimer. Le rebelle académique. L'aristocrate chéri du peuple. L'ami du soleil, des décapotables, du ski, des femmes, des hérétiques, des conformistes. Dans son genre, c'était un roi – tout disposé, comme l'un de ses ancêtres, à prendre le parti des régicides. Et puis, ne chipotons pas : Jean d'Ormesson était même un chef-d'œuvre. Mieux : un homme-trésor. De ceux, fort rares, que l'époque aura engendrés par hasard, et pour la plus grande joie de leurs contemporains.




Un stoïcien déguisé en mondain qui s’amusait à bâtir des digues de sable pour retarder l’arrivée des barbares.
Le plus habile, chez ce surdoué, c'était sa façon de se faire passer pour un cancre. Son érudition ? Il se vantait de l'avoir glanée au fil de conversations avec Berl, Aron ou Borges. Sa courtoisie ? Ce n'était qu'une potion administrée de force aux rejetons de son illustre famille. Ses romans ? Il s'en moquait volontiers (sauf, peut-être, de La Gloire de l'Empire, que je place, pour ma part, en dessous de Du côté de chez Jean). « Ils n'existent pas, disait-il, en comparaison d'Anna Karénine ou de L'Éternel Mari » – ce qui n'est pas faux. Ses Mémoires débités en best-sellers ? Une plaisanterie, selon cet expert, pour qui aurait pris la peine de lire, et d'apprendre par cœur comme il le fit, ceux de son surmoi accompli, ce vicomte de Chateaubriand qui, certes, le surpassait par le style, mais non par la modestie. Rectifions donc : l'œuvre de Jean d'Ormesson n'est pas aussi légère, et simplement délicieuse, qu'il y paraît. Une douce intelligence, une écriture fluide, une vraie grâce circulent dans les pages de Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ou de Presque rien sur presque tout. Sans parler de son adorable cabotinage de star télévisée où, sans rien céder sur ses principes, il se plaisait tant à devenir un caméléon posé sur un plateau démocratique... Vers la fin, il en remettait un peu sur les neutrons, le mur de Planck, les théories de Hubble, les trous noirs, Dieu ou le big bang, mais c'était sa façon non proustienne d'affronter le mystère du Temps (qui reste le mot le plus convoqué dans les titres de ses livres). Au fond, puisqu'il était né au XVIIIe siècle, ce gentilhomme trouvait naturel de mourir, le plus tard possible, au XXIe . Mais quelle rage, tout de même ! Passe encore de disparaître quand on a eu une vie pénible, mais, quand on s'y est tant diverti, ce doit être un supplice – voire une double peine...





Un régal de bavardage

Écrivain, immortel, directeur du Figaro, agrégé de philosophie, jadis invité perpétuel de Bernard Pivot, modéré en tout sauf en amour, conservateur éclairé, modeste vaniteux, Jean d'Ormesson fut surtout, comme Louise de Vilmorin, son double féminin, un admirable « conversationniste ». Des fusées, des anecdotes, des portraits, des citations opportunes, des flèches subtilement ajustées : son bavardage était un régal mi-romain, mi-frivole.





Mais la conversation est « un art sans musée » (dixit Chamfort), et les bulles de champagne se capturent mal. Que restera-t-il alors, plus tard, dans l'infini du Temps, d'une œuvre qui plaçait le sonnet en « omphe » de Philippe Berthelot ou les traductions fautives de Deus impare gaudet (qui ne signifie pas : « Le numéro deux se réjouit d'être impair ») à la même altitude farfelue que les traités de Bergson ou de Hegel ? On devrait pourtant imposer à nos lycéens la lecture des meilleures pages du Bonheur à San Miniato. Peut-être y entendront-ils, dans le vacarme moderne, la voix d'un homme qui aima être heureux. Ou celle, plus émouvante, d'un stoïcien déguisé en mondain qui s'amusait à bâtir des digues de sable pour retarder l'arrivée des barbares.

Un jour, alors qu'en sa présence je ne saluais pas l'épouse d'un ami commun que ma myopie ne m'avait pas permis d'identifier, il me félicita chaleureusement : « Quel tact ! Bravissimo... » Devant mon étonnement, il fit semblant de croire que je respectais, en agissant ainsi, l'usage qui veut qu'un gentleman s'interdise de saluer une femme mariée que l'on rencontre à plus de 300 mètres de son domicile... Qui, après lui, saura encore ce genre de choses absurdes et merveilleuses ?

Quoi ? On m'enterre déjà ? Alors que je dois encore me baigner nu dans une crique turque, skier à Courchevel, déjeuner avec une jeune contessa italienne...
Et puis, il y a eu cette affaire de « Pléiade ». Un grand honneur, certes – de Gide à Kundera, rares sont ceux qui y sont entrés de leur vivant. Et un goût d'éternité avant l'heure...

Mais aussi un mauvais présage : un volume de cette collection, ça ressemble toujours à une tombe, avec, comme pour celle-ci, un nom gravé à l'or... Jean a dû être heureux de se savoir admis dans ce club huppé et fier – n'est-ce pas encore plus sélect que l'Académie ? –, et, dans le même temps, il a dû s'inquiéter : « Quoi, on m'enterre déjà ? Alors que je dois encore me baigner nu dans une crique turque, skier à Courchevel avec mon moniteur de toujours (pourra-t-il me suivre cette année ?), déjeuner avec une jeune contessa italienne qui m'a écrit trois lettres prometteuses, retourner à Simi, la plus secrète des îles grecques, pour manger du poisson grillé avec un Anglais qui a connu Francis de Miomandre et Edmond Jaloux, faire gagner la droite (bien décevante) contre la gauche (qui ne me déplaît pas) à la prochaine présidentielle, essayer le nouveau modèle de Cadillac Escalade qui, paraît-il, est épatant (à propos : pourquoi me reproche-t-on de trop employer ce mot ? Devrais-je dire « sympa » ou « super » ? Ça, jamais !), lire Le Paradis perdu de Milton (que j'ai souvent cité sans le lire vraiment, c'est honteux !)... Bref, mon agenda est plein à ras bord, pas le temps de mourir, et l'on veut m'embaumer... »





Ajoutons ceci : le cuir qui enveloppe chaque volume de ladite « Pléiade » porte un nom qui n'est pas très ormessonnien : c'est un « chagrin », oui, un chagrin, comme dans « La peau de chagrin », où Balzac imagine un talisman taillé, précisément, dans un chagrin et qui rétrécit chaque fois qu'on lui demande d'exaucer un vœu. La peau de chagrin de Jean a dû être souvent sollicitée par cet homme qui a beaucoup désiré. Avec le temps, elle s'est s'amoindrie. Jean l'imagine : elle n'est plus qu'une mince feuille racornie, très fine, très sèche, comme une escalope milanaise (les meilleures, précisait-il, ne se trouvent pas à Milan mais à Ferrare).

La « Pléiade », avec sa propre peau de chagrin, lui a rappelé tout cela, au cher Jean. Tout. Le passé, désormais si vaste. L'avenir, dont il ne reste plus grand-chose. Le présent, qu'on ne peut pas dilater sans cesse.

Alors, un nuage de mélancolie a soudain obscurci son regard de légende. Serait-ce l'heure de demander le vestiaire et l'addition ?

Soit, allons-y, c'est l'heure, passons de l'autre côté. Ça doit être intéressant...





http://www.lepoint.fr/dossiers/culture/jean-d-ormesson-est-mort/jean-d-ormesson-le-charmeur-qu-on-aimait-aimer-07-12-2017-2177886_3510.php#
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Jean D’Ormesson, « L’Inaptocratie »
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