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 MICHEL HOUELLEBECQ

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Bridget



Féminin Nombre de messages : 2342
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Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: MICHEL HOUELLEBECQ   Lun 31 Aoû - 10:33




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Michel Houellebecq : « Au fond, je suis assez français »










UN ÉTÉ AVEC HOUELLEBECQ (1/5) - L'auteur de Soumission a accepté de recevoir Le Figaro Magazine tout au long de l'été pour une série d'entretiens exceptionnels. Sur sa vie et ses livres, les questions de politique et d'actualité, son monde intérieur ou ses passions méconnues, il répond sans esquiver.
En confiance.





L'idée avait été lancée l'hiver dernier, quelques jours avant la parution de Soumission .Michel Houellebecq venait de donner une longue interview au Figaro Magazine (nos éditions des 9 et 10 janvier 2015) dans laquelle il abordait presque tous les sujets. Mais il restait tant de choses à dire... Nous étions donc convenus de nous revoir sans tarder afin de poursuivre la discussion.
Et puis il y eut cette accélération brutale des événements, l'attentat contre Charlie Hebdo au cours duquel l'économiste Bernard Maris, ami de Michel Houellebecq, trouva la mort, et, aussitot, presque instantanément, et pas seulement parce que son livre était sorti le meme jour, les premières polémiques, d'une rare violence, avec, une fois de plus, en ligne de mire, l'auteur de Soumission qui, faut-il le rappeler, avait imaginé dans ce roman une France qui se réveillait en 2022 avec la gueule de bois, ayant élu à la tête du pays un Président musulman...




L'auteur de Rester vivant préféra prendre du champ et renonça à assurer la promotion de son livre - ce qui ne l'a pas empêché d'atteindre, soit dit en passant, le chiffre faramineux de 500.000 exemplaires vendus en France !
Depuis, la vie de Michel Houellebecq a repris son cours, après une longue période de repos et une exposition de photos remarquée.
Ce soir-là, nous nous étions donné rendez-vous chez lui, dans son appartement placé sous la surveillance d'officiers de sécurité depuis le mois de janvier. C'était le premier jour de la canicule qui s'était abattue sur la capitale à la fin du mois de juin.


En dépit de la chaleur, rendue encore plus accablante dans cette tour de verre et d'acier d'où il peut contempler les toits de Paris et les barres d'immeubles des banlieues limitrophes, Michel Houellebecq était détendu, souriant, presque apaisé, encore plus sage et fataliste que celui qu'il était lorsque nous nous étions connus à La Nouvelle Revue de Paris, au milieu des années 80.
Plusieurs bouteilles de chablis et de meursault étaient au frais. Sa ravissante compagne avait préparé toutes sortes d'amuse-bouches et de petits-fours plus délicieux les uns que les autres. Nous avions toute la nuit devant nous. Nous reprîmes notre conversation là où nous l'avions laissée la dernière fois, comme le font deux vieux amis qui se connaissent depuis trente ans.






LE FIGARO MAGAZINE - Qu'est-ce que des vacances réussies pour vous ?


Michel HOUELLEBECQ - Je ne sais pas trop. Ce qui est sûr, en revanche, c'est que je n'en prendrai pas cet été. Je vais attendre le mois de septembre pour partir en Espagne. C'est quelque chose que j'aime beaucoup faire: traverser la France, puis l'Espagne en voiture. C'est plein de possibilités, toutes très intéressantes.



Vous êtes sensible à la poésie des départementales ?



Oui. En France, on peut passer par le Pays basque, le Limousin, l'Auvergne ou la vallée du Rhône. Mais on peut combiner, suivant l'humeur du moment. En Espagne, il y a aussi des bifurcations intéressantes. Ca me prend un peu plus d'une semaine pour arriver en Andalousie.


Vous allez donc rester tout l'été à Paris ?


Oui. J'ai des rendez-vous, des obligations, un peu de travail aussi.


Roger Nimier, qui aimait le XVIIe arrondissement, disait: «La place Pereire est le centre du monde.» Diriez-vous la même chose du XIIIe arrondissement, où vous avez élu domicile depuis assez longtemps ?


C'est un quartier que j'aime. J'ai choisi d'y vivre parce que je m'y sens plus tranquille que partout ailleurs. Il n'y a pratiquement pas de Français dans le quartier et les Chinois sont très discrets.
En réalité, c'est pour préserver mon anonymat que je vis ici. Et puis je me sens bien parmi les Asiatiques.



« La sortie de Soumission fut une période très dure »



Votre vie a beaucoup changé depuis la parution de Soumission. Vous vivez désormais avec des officiers de police chargés de votre protection...


Oui, et cela se passe bien.


Ce qui est frappant, et cela ne concerne pas seulement Soumission, c'est que la réalité s'est mise à ressembler à vos livres. Il vous arrive de décrire la réalité ; il vous arrive aussi d'être dans l'anticipation pure et, aussitôt, on a l'impression que la réalité vous rattrape.


En pratique, c'est un peu effrayant. Soumission est sorti en librairie le 7 janvier, jour de l'attentat contre Charlie Hebdo. Même quand on essaie d'éviter l'irrationnel, ce qui est mon cas, on se met à imaginer des choses, à s'interroger sur le destin qui s'amuse à créer d'étonnantes configurations d'événements.
Apparemment, je suis un sujet chéri par le destin pour les configurations dramatiques. Cela dit, on peut, dans une certaine mesure, croire rationnellement au destin. Jung et le physicien Pauli, qui ont écrit un livre passionnant sur la synchronicité, proposent une explication du principe d'existence des coïncidences.
Mais c'est bien de l'effroi que l'on ressent lorsque l'on est pris soi-même dans un mécanisme de coïncidences arrangées par une intelligence inconnue. La sortie de Soumission fut une période très dure...
Avec la mort de Bernard Maris, tout cela devenait trop horrible, trop réel, trop réellement horrible.








Dans la bibliothèque de Michel Houellebecq, une collection de Pif Gadget côtoie des recueils de poésie. -
Crédits photo : Philippe Matsas pour le Figaro Magazine






Au fond, vous vous êtes toujours retrouvé mêlé aux grands débats de société avec vos romans...



Cela vient d'une conviction profonde, de longue date. Pourquoi écrire encore des romans alors qu'il y en a eu tant d'écrits, et de très bons ? Parce que le monde a changé. Des phénomènes nouveaux sont apparus, qui n'ont pas été décrits auparavant. Cela m'a guidé dès mon premier roman - Balzac n'aurait pas pu prédire l'apparition des informaticiens ni des geeks. Je me concentre sur ce qui, dans le monde dans lequel nous vivons, est nouveau. Et, forcément, je tombe sur ce qu'on appelle des «sujets de société».



Vous les sentez venir ?


Oui, sûrement. Il est intéressant de rappeler que le roman a vraiment pris son essor après la Révolution, c'est-à- dire au moment où le monde s'est objectivement mis à changer, avec l'ascension de la bourgeoisie et du capitalisme.
Tocqueville a très bien expliqué toute cette évolution. Avant cela, c'était le théâtre qui tenait le haut du pavé. Le théâtre et la poésie.
Le roman est incontestablement plus adapté à un monde en mutation.



Vous travaillez déjà à un nouveau roman ?


Non. Depuis plusieurs mois, je me plonge à fond dans la photo, qui est une vieille passion. Je ne prends jamais de portraits. Sans doute parce que, pour bien saisir les êtres humains, la peinture, c'est mieux.
Par contre, pour les paysages, pour les matières, je préfère la photo. Quand je découvre un nouvel endroit, mon intérêt est beaucoup plus fort quand je peux le cadrer. Je vois mieux les choses quand je peux les cadrer.
Donc, non, pas de roman en ce moment. En fait, je ne suis pas capable de faire deux choses en même temps. Je suis assez obsessionnel.





«Je suis plutôt plus honnête que la moyenne»





On vous a souvent reproché votre écriture blanche, presque clinique. Certains de vos détracteurs ont même soutenu que vous n'aviez pas de style...



Il y a un manque de finesse chez certains critiques, qui ne parviennent à repérer que les styles outranciers - Céline, Bloy... Aurélien Bellanger a raison de considérer que le roman français est globalement surécrit.
En France, la phrase la plus célèbre sur le style, c'est celle de Buffon: «Le style, c'est l'homme.» Ce n'est pas faux. Une remarque de Nietzsche est que son style se modifie en fonction des états physiologiques très variables par lesquels il passe.


L'écriture d'un roman me prend longtemps, je passe par toutes sortes d'états physiologiques - jeune je m'y abandonnais, maintenant j'essaie davantage de lisser. Mais qu'ai-je de particulier, qu'est-ce qui peut me donner un style particulier ?
Je ne pense pas que ce soit ma biographie, qui est vraiment banale. Je ne pense pas non plus que ce soit mes désirs ni mes peurs, qui sont à peu près ceux de tout le monde. Tout cela ne me place d'ailleurs pas dans une situation facile, parce qu'il est plus facile de décrire l'exceptionnel que le banal.
En même temps, la banalité étant le sujet le plus difficile, c'est aussi le plus intéressant, et cela peut conduire à une grande réussite lorsqu'on la maîtrise.
Mais tout cela ne fait toujours pas un style. On s'approcherait plus de la définition du style en envisageant ce qui est considéré classiquement comme les qualités intellectuelles ou morales.






« Il est certain que je suis intelligent, plus que la moyenne, sans être d'une intelligence exceptionnelle »






Il est certain que je suis intelligent, plus que la moyenne, sans être d'une intelligence exceptionnelle - d'où ma tendance à la généralisation, sans aller jusqu'à la philosophie.
Il est certain aussi que je suis plutôt plus honnête que la moyenne - ce qui est parfois pris pour de la provocation. Je pense aussi être travailleur, j'ai été éduqué dans le respect du travail, ce qui fait que j'ai rarement un style relâché.
Mais ce que j'ai certainement de plus caractéristique, c'est une manière de percevoir le monde.


Si l'on cherche à caractériser cette perception, elle est sûrement liée à une très forte acuité visuelle, bien supérieure à la moyenne, je pense que mes descriptions de lieux sont toujours précises, avec des détails photographiques. Et j'ai aussi une forte sensibilité tactile. Ouïe: moyenne. Odorat et goût: faibles (il y a des passages de Proust que j'aurais été bien incapable d'écrire, simplement parce que je n'aurais même pas perçu ce dont il parle).


Au-delà de tout ça, il y a une capacité de détachement, de tout voir - même les humains et les animaux - comme des objets, que je n'ai pas observé chez beaucoup d'autres.
En d'autres termes, tout ce qui traverse mon champ de vision peut être vu par moi avec objectivité. Tout cela doit jouer pas mal, en étant lié à une émotivité forte, pour caractériser mon style.









Toujours dans la bibliothèque de Michel Houellebecq, ses peluches d'enfant voisinent avec la photo de son chien Clément -
Crédits photo : Philippe Matsas pour le Figaro Magazine





Vous avez bien dit émotivité ?




Oui, mais l'intense émotion chez moi s'accompagne d'une paralysie (l'émotion peut être le désir, la crainte...) La conséquence est que je n'ai probablement pas un style hystérique, même lorsque mes personnages traversent des moments hystériques. Je veux dire par là que les moments d'intensité émotionnelle forte dans mes livres ne s'accompagnent pas d'une accélération des phrases, d'une surponctuation, mais au contraire d'un ralentissement confinant à l'immobilité.
Autrement dit, quand c'est intense, les choses s'arrêtent.





Vous suivez toujours aussi attentivement les débats de société, l'évolution des modes de vie ou l'actualité politique. Ce qu'il se passe en Grèce, en France, en Europe, par exemple...




Je reproche à l'Europe de ne pas exister. Si l'on réalise un micro-trottoir et que l'on évoque des pays un peu difficiles, genre Croatie ou Norvège, les personnes interrogées ne savent même pas s'ils appartiennent à l'Europe.





Et si on leur demande si ces mêmes pays appartiennent à la zone euro, les gens sont complètement paumés... Donc, l'Europe n'existe pas vraiment. Alors que la France est une entité qui existe.




« Il y a des traits nationaux qui m'exaspèrent. Ce goût exagéré pour les polémiques stupides, par exemple, qui font que toutes les discussions s'échauffent »





Voulez-vous dire que vous vous sentez plus français qu'européen ?


Je ne me sens pas du tout européen. Je me sens français.


En êtes-vous fier ?



Pas particulièrement, je dois juste reconnaïtre qu'au fond je suis assez français, et que ce n'est pas si mal. D'abord il y a la langue, qui restera la grande réussite de ce pays. Il y a d'autres choses que j'aime bien (assez banalement: les paysages, les fromages...), mais il y a aussi des traits nationaux qui m'exaspèrent.
Ce goût exagéré pour les polémiques stupides, par exemple, qui font que toutes les discussions s'échauffent. Ca, c'est une vraie supériorité des Anglais ou des Allemands: ëtre capables de parler raisonnablement entre gens raisonnables.
Je vais le dire autrement: il y a un écrivain que j'aime beaucoup mais que je n'ai pas vu depuis très longtemps parce qu'il est au Québec et moi en France, et qu'on a l'un comme l'autre du mal à voyager loin, c'est Maurice G. Dantec.

J'ai lu des interviews de lui, dans lesquelles le journaliste lui demande quelque chose du genre « Michel Houellebecq dit que... Qu'en pensez-vous ?»

Et Dantec de répondre placidement: «Il a raison.» C'est exactement à l'opposé du genre de réponse que peut faire un Français, qui cherche toujours à faire le malin. Cette volonté de montrer qu'on a, sur tous les sujets, une position intéressante, amusante, captivante, paradoxale, empêche toute conversation approfondie.
Quand même, je suis suffisamment français pour, moi aussi, éprouver parfois la tentation de faire l'intéressant - mais j'essaie de me contrôler.









Sur ce plateau posé en bout de canapé, un accessoire indispensable dans la vie de Houellebecq: un cendrier.
Crédits photo : Philippe Matsas





« Finkielkraut devrait moins s'exposer »




Depuis Soumission, on vous classe parmi les empêcheurs de penser en rond que sont Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, Pascal Bruckner ou Michel Onfray.
Qu'est-ce que cela vous inspire d'être catalogué avec ces intellectuels qui sont aujourd'hui, sans conteste, les plus brillants ?





D'abord une remarque préliminaire. Les gens que vous citez sont tous des intellectuels. Ils sont dans le domaine de la pensée et des idées, alors que je suis dans la littérature.

Disons que ce que je fais est d'un autre ordre. Ne voyez aucun mépris là-dedans ; je suis juste conscient que c'est très différent. Je me souviens de ma stupéfaction le jour où Maurice Nadeau (l'éditeur qui a publié le premier roman de Michel Houellebecq, ndlr) m'avait dit que Les Possédés étaient « peut-être le meilleur roman jamais écrit ».

J'étais bien d'accord ; mais quand même, Les Possédés, c'était, aussi, un pamphlet réactionnaire destiné à prévenir le danger d'une révolution en Russie.
Alors que Nadeau était trotskiste, et pas qu'un peu. En quoi la lecture des Possédés avait-elle modifié ses opinions politiques ? Absolument en rien. Ca joue dans des zones du cerveau indépendantes. Là, j'ai bien compris qu'un romancier ne pouvait jamais avoir d'influence politique. Des essayistes de la qualité de ceux que vous avez cités, parfois, si.




Avez-vous lu leurs livres ?


Bruckner et Onfray, oui. Finkielkraut encore plus, j'ai une réelle affection pour lui.



Les polémiques au moment de Soumission, l'incroyable déferlement de reproches et d'agressivité contre vous, c'est à ce moment-là que vous vous êtes rapproché de Finkielkraut qui, lui, vous défendait ?



Il est vrai qu'il m'a beaucoup défendu, mais notre entente ne date pas de ce moment-là. Elle est plus ancienne. Par exemple, lorsqu'il a été élu à l'Académie, je lui ai écrit pour le féliciter et lui dire combien j'étais content de cette élection, parce que j'espérais que cela le calmerait...



Que voulez-vous dire ?



Il aime tant la France que c'est une torture pour lui de voir ce qu'elle devient. Il l'aime si tendrement, la France, qu'on a parfois l'impression qu'il veut la sauver à lui tout seul. Je m'étais dit que s'occuper de l'Académie, de la langue, de choses plus intemporelles, allait le calmer ; mais cela n'a pas été le cas, il continue à s'inquiéter de l'état du monde social. Je pense qu'il devrait moins s'exposer, il se fait du mal.




Michel Onfray, qu'en pensez-vous ?



Il gagne vraiment à être connu. J'ai été très méchant avec lui dans La Possibilité d'une île, il faut dire aussi que j'en avais marre de tous ses livres pour dire qu'il était athée.
Mais, ensuite, c'est vraiment devenu plus novateur. S'attaquer à Freud, c'était déjà gonflé - quoique encore dans la ligne d'une critique rationnelle des pseudo- sciences. Mais, ensuite, s'attaquer à Sade !
Le vrai tabou. En plus, s'attaquer à Sade sous l'angle moral - c'est un peu comme si on tentait une face Nord.
Il n'y a que Pasolini, avant lui, qui avait osé. Là, il m'a soufflé.




Et Zemmour, vous l'avez lu ?



Je n'ai pas lu son dernier livre, mais je l'avais vu à la télévision. Il a probablement raison dans son pessimisme. Il me paraît plus résigné qu'Alain Finkielkraut, davantage dans la conscience de l'inéluctable, il secoue la poussière de ses sandales ; mais, encore plus qu'Alain, il parle en tant que Français et que juif.
Il y a une histoire d'amour très forte entre les juifs et la France. Et qui tourne en ce moment à l'histoire d'amour déçue (chose d'ailleurs stupéfiante: on est en train de réussir à défaire ce que le régime de Vichy n'avait pas défait).








Michel Houellebecq à Jean-René Van der Plaetsen: « La vérité c'est que j'ai un côté cool. Je ne suis pas tout le temps sérieux».
Crédits photo : Philippe Matsas pour le Figaro Magazine






Et vous, peut-on dire que vous aimez tendrement la France, comme Finkielkraut ou Zemmour ?



Moins qu'eux, je pense. Je suis moins patriote, c'est peut-être simplement ça, la vérité. Et puis j'ai un côté plus cool.
Un jour, à Cologne, quelqu'un m'a demandé: « Vous ne croyez pas que votre livre risque de faire le jeu de Marine Le Pen ?» J'ai répondu: « Je ne crois pas. Et de toute façon je m'en fous.»

Voilà. Finkielkraut et Zemmour, eux, ils ne se foutent de rien. Tout est grave, important et sérieux. Moi, je ne suis pas sérieux à ce point.



Entre la France et vous, on peut parler d'un amour tempéré, comme le climat ?



C'est ça. Entre la France et moi, il y a quelque chose d'un peu évident. Cela m'a été donné à la naissance sans que je ne demande rien. C'est curieux, d'ailleurs: d'un point de vue généalogique, j'ai des grands-parents qui viennent de départements très différents: la Corse, les Pyrénées-Orientales, la Manche...
Mes grands-parents paternels se sont rencontrés dans une zone bocagère obscure du Cotentin, mes grands-parents maternels en Algérie, mon grand-père était fonctionnaire à Constantine.


Un roman français, en quelque sorte...


Oui. Je suis un vrai mélange français.




http://www.lefigaro.fr/culture/2015/07/30/03004-20150730ARTFIG00321-michel-houellebecq-au-fond-je-suis-assez-francais.php





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MessageSujet: Re: MICHEL HOUELLEBECQ   Lun 31 Aoû - 16:17

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Michel Houellebecq : « Je n'ai jamais eu peur de l'idéologie dominante »












UN ÉTÉ AVEC HOUELLEBECQ (2/5) - Depuis la parution de «Soumission», l'auteur vit sous protection policière permanente. Mais au-delà de cette limitation de liberté évidente, il en est une autre, plus perverse et insidieuse, dont il dénonce avec force les effets : la surveillance médiatique.

En cette mi-juillet, Paris avait déjà commencé à se vider. Mais le quartier chinois grouillait de monde et ses habitants paraissaient tous aussi affairés que d'habitude. « Je marche beaucoup. Dans Paris, je me déplace de préférence à pied »,nous avait dit Michel Houellebecq la semaine précédente. L'idée était donc de prendre un peu l'air parce qu'il faisait encore très chaud bien que l'épisode de canicule fût passé.
Depuis la parution de Soumission ,se promener avec Michel Houellebecq n'est pas chose aussi aisée qu'autrefois. Ses officiers de sécurité forment de véritables gardes du corps dont la présence ne peut être oubliée. Ce jour-là, nous avions décidé de nous installer à la terrasse d'un café pour boire des bières et du vin blanc.

Fidèle à son habitude, Michel Houellebecq avait un sac à dos à l'épaule. Dans ce quartier chinois, son anonymat semblait préservé. Nous étions assis depuis quelques minutes et devisions tranquillement sous la surveillance des officiers de police lorsqu'un scooter freina devant la terrasse où nous étions attablés. En descendit un homme jeune qui lança en souriant: «C'est fait, Michel. Ton portrait est prêt! Je le dépose demain chez toi.»


Renseignements pris, il s'agissait de C215, graffeur et pochoiriste français de notoriété internationale.
Quelques instants plus tard, une jeune et jolie étudiante d'origine marocaine s'arrêta net en apercevant Houellebecq. Après lui avoir demandé du feu, elle insista pour s'asseoir à notre table et engagea aussitôt la discussion sur la littérature et les mérites comparés des animateurs de télévision.


Selon cette jeune fille qui cherchait manifestement à s'évader de l'emprise d'une famille observant strictement les préceptes de l'islam, Eric Zemmour était «beaucoup trop politiquement correct»! Durant les quelques minutes que dura cette discussion menée avec l'ardeur de la jeunesse, une dizaine de passants s'arrêtèrent pour prendre Michel Houellebecq en photo...
Ce jour-là, notre conversation tourna naturellement autour de la célébrité, de ses terribles contraintes et de ses quelques avantages...





LE FIGARO MAGAZINE.- Etre écrivain aujourd'hui, c'est plus difficile que du temps de Baudelaire, de Breton ou de Malraux ?


Michel HOUELLEBECQ. - Sûrement.

Pourquoi ?

Parce qu'il y a plus de pièges. C'est devenu très difficile, très obscène.

Que voulez-vous dire ?






Michel Houellebecq ne peut concevoir la vie sans parka ni sac à dos. Il y a des rêves de nomade chez ce citadin.
Crédits photo : © Philippe MATSAS






Les inconvénients de la célébrité ne sont pas ceux que l'on croit. Etre reconnu dans la rue par des gens qui apprécient ce que vous faites, qui sont gentils, c'est agréable. Peut-être dans le cas de Depardieu il y en a trop, ça peut devenir pénible ; mais je n'en serai jamais là.
Le véritable inconvénient de la célébrité, c'est les médias - ceux qui vous pourchassent. En ce moment, je suis pourchassé par Le Monde- plus précisément par Ariane Chemin.
Ce qu'elle fait d'habitude, c'est un mélange de faits vrais, d'affabulations crédibles et d'insinuations malveillantes - en réalité, c'est du niveau de Voiciet de Closer. Au moins, j'échappe aux photographes. Les deux seules personnes que je connaisse qui ont été victimes de paparazzis, ce sont Bernard-Henri Lévy et Frédéric Beigbeder.

Dans les deux cas, parce qu'ils vivent ou ont vécu avec des actrices. Conclusion: éviter les actrices. C'est la règle numéro un. Benoît Magimel m'avait raconté qu'aux Etats-Unis les jeunes acteurs un peu ambitieux ne couchent avec personne, ils craignent qu'une affaire sorte par la suite et considèrent qu'il vaut mieux, parce que c'est plus sûr, ne rien faire.

Dans le pire des cas, lorsque l'on a affaire à une vraie star, cela peut se terminer très mal. Ce fut le cas pour Lady Di ou pour Kurt Cobain, deux tristes affaires dans lesquelles les médias portent une lourde responsabilité.




« Le débat intellectuel se résume à traquer le dérapage »



Voulez-vous dire que les médias empêchent les gens célèbres de vivre normalement ?


Oui. Cela incite à voir le moins de gens possible, parce que l'on se méfie de tout le monde, et à vivre moins librement par prudence.


Vous avez ressenti cela dès la parution des «Particules élémentaires» ?


Dès la sortie de ce roman, j'ai compris que je ne pourrais plus tout à fait vivre comme avant. Non seulement chacune de mes déclarations serait soupesée, analysée, décortiquée, dans le but de traquer le dérapage, ce à quoi se résume à peu près le débat intellectuel dans ce pays, mais mes agissements seraient aussi surveillés.

A partir de ce moment-là, d'ailleurs, je n'ai plus été confronté uniquement aux journalistes littéraires, mais à d'autres types de journalistes, à mi-chemin entre l'enquêteur et le people. C'est là que j'ai pris conscience que toute révélation croustillante sur ma vie privée serait désormais la bienvenue.



Vous n'êtes pas un peu paranoïaque ?


« Tout le monde surveille tout le monde. Cela se met vraiment à ressembler à Big Brother »



Malheureusement non. Il n'y a pas qu'en France, c'est un phénomène mondial - et c'est même pire dans les pays anglo-saxons. Comme vous le savez, je ne suis pas du tout «haute couture», mais j'appréciais John Galliano, je pouvais reconnaître les vêtements qu'il dessinait, enfin pour moi il avait un style, et son affaire m'a laissé une impression pénible.

En l'espèce, parce qu'il faut être honnête, ce n'est même pas la presse qui était en cause, mais des gens qui l'avaient filmé et enregistré à son insu, et c'est devenu possible tout le temps avec les smartphones.

Au fond, si l'on résume cette triste histoire, Galliano se fait virer de chez Dior parce qu'il avait trop bu et trop parlé à une terrasse de café. Tout le monde surveille tout le monde. Cela se met vraiment à ressembler à Big Brother.




Vous voulez dire qu'on n'a plus le droit de dire ce que l'on pense - ou ce que l'on veut - même lorsque l'on est - ou que l'on se croit - dans l'intimité ?



Oui. Cette surveillance médiatique est, en ce qui me concerne, un facteur d'éloignement puissant. Parce que je suis devenu obsédé par l'idée d'éviter tout risque, cela renforce ma tendance déjà naturelle à la misanthropie.





« La transgression alimente l'uniformité »



N'y a-t-il pas un paradoxe concernant les médias ? Parce que ces médias dont vous dénoncez la quête effrénée du dérapage s'enthousiasment pour tout ce qui relève de la transgression - au point qu'on a parfois l'impression qu'il faut passer par elle pour se faire entendre... Qu'en pensez-vous ?





Michel Houellebecq à Jean-René Van der Plaetsen: «Dans ce système, celui qui dérape finit toujours par être détruit» -© Philippe MATSAS






Ce n'est qu'apparemment paradoxal. Plus on transgresse, plus tout le monde pense la même chose. En d'autres termes, la transgression alimente l'uniformité (rires). La transgression, c'était Gainsbourg lorsqu'il chantait l'inceste ou brûlait un billet de banque en direct à la télévision: il alimentait le système, il indiquait les transgressions admissibles, comme on indique aux chiens là où ils ont le droit de faire pipi.

Mais, à l'époque, la transgression faisait vendre, aujourd'hui nous sommes entrés dans une autre ère, il n'y a plus de transgressions admissibles, au contraire on invente sans cesse de nouveaux interdits, et c'est la notion de dérapage qui est entrée au cœur du système.

Prenons le cas de Philippe Tesson. Il a prononcé récemment une phrase anodine sur les musulmans, mais qui a aussitôt été repérée par la police de la pensée. A partir de là, les médias s'emparent de l'affaire et y consacrent d'interminables commentaires.






«Je suis un peu le Mac Gyver du débat public. Mais c'est un jeu de la cruauté»




Cette capacité de produire des heures et des heures de commentaires à partir de presque rien demeure soit dit en passant stupéfiante, et malsaine. Car, en même temps, dans ce système, celui qui dérape finit toujours par être détruit (enfin pas Philippe Tesson, il est trop vieux pour être détruit).

C'est le but, d'ailleurs: offrir au grand public le spectacle d'un sacrifice humain. Il y a des dizaines d'exemples de ce type, comme ma phrase sur l'islam en 2001 («La religion la plus con, c'est quand même l'islam», ndlr) qui m'a valu un procès public, suivi d'une mise à mort médiatique, puis d'un vrai procès - que j'ai gagné à l'époque, parce que l'islamophobie n'était pas encore un délit.


Je pense que je perdrais mon procès maintenant. A l'époque, j'ai pu opérer une renaissance, je suis un peu le MacGyver du débat public. Mais c'est un jeu de la cruauté.



Aucun motif d'espoir, donc ? C'est bien du Houellebecq...




«Je possède un gros avantage sur beaucoup d'autres, c'est d'être issu d'un milieu modeste. Les enfants de pauvres n'ont pas peur de la gauche»



Si, il y a de nombreux signes d'espoir, montrant que les populations aspirent à secouer leur joug. Le sentiment antieuropéen grandit un peu partout en Europe. Et le mépris pour la classe politique et les médias atteint un niveau inouï, ça m'a frappé lors de mon retour en France. Ce mépris ne se manifeste pas à l'encontre des écrivains. Ils ne sont pas perçus comme appartenant à la caste (de fait je n'interviens dans les médias que lorsque je sors un roman - une fois tous les quatre ans - et je disparais) ; puis les écrivains demeurent dépositaires d'une forme de liberté d'expression, encore protégée par les tribunaux dans ce pays. Lorsque je suis revenu en France, il y a un peu plus de deux ans, beaucoup de lecteurs que je croisais me disaient: «C'est bien que vous soyez là, M. Houellebecq! Maintenant que vous êtes revenu, vous allez pouvoir dire la vérité. On en a besoin!»



C'était émouvant, et finalement j'ai accepté cette part de responsabilité en écrivant Soumission.



Vous vous sentez en résistance contre l'époque ?


Je n'ai jamais eu peur de l'idéologie dominante - je n'estime pas ces gens, ni ne recherche leur estime. Mais il est vrai que je possède un gros avantage sur beaucoup d'autres, c'est d'être issu d'un milieu modeste. Les enfants de pauvres n'ont pas peur de la gauche. A part moi, il y a quelques exemples: Maurice G. Dantec, Michel Onfray. Pas tellement d'autres.



Avez-vous souffert de ne pas avoir eu une enfance favorisée ?



Non, pas du tout. Mais, le temps passant, je m'aperçois que c'est quand même un handicap. Il vaut mieux avoir eu accès dans sa jeunesse à la culture.




«Heureusement, la littérature a changé ma vie»




Vous voulez dire que cela ne se rattrape pas ?



Non, cela ne se rattrape pas tout à fait. On reste moins à l'aise dans la parole, par exemple. La littérature, heureusement, est accessible à tous, et c'est ce qui a changé ma vie. Mais j'ai mis du temps à apprécier la musique classique - et j'ai toujours du mal avec l'opéra.

D'un autre côté, c'est une force. La sensation d'avoir à travailler beaucoup pour asseoir sa légitimité est une bonne chose. On pourrait aussi bien dire que c'est un atout.



Vous pensiez que vous auriez un jour cette vie ?



Non. Avec le recul, je pense que je me projetais très peu. Quand on est enfant, les adultes vous demandent à peu près constamment ce que vous voulez faire plus tard et je ne savais jamais quoi leur répondre. Je suis capable de me fixer des objectifs limités: avoir le bac, réussir le concours de l'Agro... mais, à chaque fois, je ne voyais pas ce qui allait survenir au-delà. Je suis resté étonnamment comme ça, d'ailleurs. Finir un livre, c'est un objectif limité dans le temps. Au-delà, je ne vois rien.




http://www.lefigaro.fr/culture/2015/08/06/03004-20150806ARTFIG00237-michel-houellebecq-je-n-ai-jamais-eu-peur-de-l-ideologie-dominante.php






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MessageSujet: Re: MICHEL HOUELLEBECQ   Mar 1 Sep - 9:32

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Houellebecq à Finkielkraut : «Alain, je suis en net désaccord avec vous»













UN ÉTÉ AVEC HOUELLEBECQ (3/5) - Ce soir-là, Michel Houellebecq avait invité Alain Finkielkraut à dîner chez lui. Entre le poète et l'intellectuel, qui sont l'un et l'autre de redoutables débatteurs, les échanges furent vifs et brillants. Et la discussion se focalisa assez vite sur la question de l'identité française.



Cette semaine-là, nous étions convenus avec Michel Houellebecq de nous retrouver chez lui pour dîner. Il avait également convié Alain Finkielkraut et son épouse, l'avocate Sylvie Topaloff.


On le sait, Houellebecq attribue avec une extrême parcimonie les satisfecit à ses semblables. Mais il apprécie sincèrement cet esprit aussi brillant que rigoureux, auteur lui aussi de livres - de La Défaite de la pensée à L'Identité malheureuse- qui ont marqué les vingt dernières années.





Finkielkraut-Houellebecq: quelle affiche! D'un côté, l'académicien qui, après tant de combats menés avec la force de la jeunesse, a acquis l'image d'un conservateur assumé, très sensible aux questions de mémoire et d'identité ; de l'autre, le poète aussi déjanté qu'intransigeant, auteur sans concession de best-sellers planétaires.



Au menu de ce dîner qui dura plus de quatre heures: l'Académie française et Félicien Marceau, dont Alain Finkielkraut doit prononcer l'éloge lors de sa réception Quai de Conti ; Jean-Louis Curtis, autre académicien, auteur d'un délicieux recueil de pastiches intitulé La France m'épuise ; la correspondance Morand-Chardonne ; l'évolution des intellectuels français contemporains et les nouvelles lignes de fracture qui apparaissent entre eux ; les années 30 et la Shoah ; Charles Péguy, la Première Guerre mondiale et l'empreinte des idées pacifistes ; l'attentat contre Charlie Hebdo et la manifestation du 11 janvier ; la Russie de Poutine, etc.

Bref, un dîner parisien pas tout à fait comme les autres...



Si la discussion fut parfois vive, ce qui unit ces deux esprits en quête de vérité prit souvent le dessus sur ce qui les sépare. C'est que, au-delà de leur refus de se plier aux directives de l'idéologie dominante et de communier dans l'admiration béate de la modernité, Houellebecq et Finkielkraut ont en commun de nombreux traits de caractère.
Parmi ceux-ci, un courage indéniable, qui se manifeste régulièrement lors des polémiques qu'ils peuvent, volontairement ou non, déclencher.




Voici un extrait de leur discussion sur l'identité française, notion qui les tourmente l'un et l'autre depuis des années, mais pour des raisons différentes.




Le Figaro Magazine - Aujourd'hui, l'identité française est un des points autour duquel tournent les réflexions les plus aigües. Cette identité façonnée par la civilisation judéo-chrétienne n'est-elle pas autant menacée par nous-mêmes, de l'intérieur en quelque sorte, que par des facteurs exogènes ?



Michel Houellebecq - Je suis tout à fait d'accord, le malaise occidental est avant tout endogène. De ce point de vue, je suis resté tout à fait positiviste. A la fin du Moyen Age, on entre dans une nouvelle ère, critique, celle que Comte appelait l'âge métaphysique, qui est incapable de créer quoi que ce soit, dont la seule fonction est de détruire l'ère organique antérieure, basée sur la féodalité et la chrétienté.



Nous vivons en ce moment l'effondrement de l'âge métaphysique, qui va laisser la place à une nouvelle ère organique, nécessairement basée sur une religion. Mais quelle religion ?
En bon disciple de Comte, j'ai exploré dans mes romans précédents l'hypothèse d'une religion nouvelle, basée sur la science. J'avais omis de considérer cette hypothèse simple: il se peut très bien qu'on assiste, tout simplement, au retour d'une religion ancienne.




Alain Finkielkraut - Dieu est parti, et il ne dépend pas de nous de le faire revenir. Je crois que ce qui est mort pour de bon en France comme dans le reste du monde occidental, c'est la croyance en la vie éternelle.
« Là où il y avait Dieu, il y a maintenant la mélancolie », disait Gershom Scholem. Et le croyant lui-même ne sait plus retirer à la mort son dard venimeux. On ne peut pas décider de croire à nouveau dans la vie éternelle - et c'est le destin de l'Occident...
Mais il faut en rabattre: l'histoire de l'Occident, ce n'est pas l'histoire universelle. Je pense qu'en islam, par exemple, la question de la vie éternelle ne fait même pas débat.




Michel Houellebecq - Alain, je suis en net désaccord là-dessus. Ce sont ceux qui croient à la vie éternelle qui survivent. La religion gagne toujours à la fin - ne serait-ce que pour des raisons simplement, brutalement démographiques.










Michel Houellebecq et Alain Finkielkraut lors d'un diner chez le premier . @ Philippe Matsas






«La France découvre que ses mœurs sont rejetées par certains» Alain Finkielkraut.





Alain Finkielkraut - Bien sûr, et c'est toute la force de l'islam. C'est une force religieuse et démographique à la fois, et peut-être d'ailleurs que les deux aspects sont liés !



Michel Houellebecq - L'esprit de conquête est aujourd'hui du côté de l'islam. Mais je pense que Boubakeur a commis une erreur en suggérant que les églises chrétiennes désaffectées soient réaffectées à l'islam. Les gens ont beau ne plus être chrétiens, ne plus même imaginer comment ils pourraient le redevenir, ils ont été choqués.
Redevenir chrétiens, ce serait comme rentrer à la maison, après une longue et pénible errance. Il ne faut pas détruire l'ancienne maison.




Alain Finkielkraut - Je pense comme vous, cher Michel Houellebecq, que la statistique et la sociologie ne peuvent régner seules. Si on parle d'identité, on est sensible à l'histoire, on est héritier de quelque chose. On demande donc aux musulmans de partager cet héritage comme tout le monde avec vous.

Au lieu de cela, le plus modéré d'entre eux envisage tranquillement la transformation des églises vides en mosquées pleines. Il en fait une simple question d'arithmétique. Or il s'agit de tout autre chose, comme l'écrit Denis Tillinac dans son manifeste que j'ai signé pour que les églises même désertées restent des églises.




Que l'on songe au chemin parcouru par certains intellectuels en quarante ans: Finkielkraut et Bruckner qui signent une pétition pour sauver les églises de France. Quelle ironie de l'histoire !




Alain Finkielkraut - Mais c'est très simple: lorsque je me promène en Dordogne, et que je visite les églises de Coly et de Saint-Amand-de-Coly, par exemple, je suis absolument subjugué par leur beauté. Elles ne disent rien de moi mais je suis heureux et reconnaissant d'habiter dans un pays où le christianisme a laissé des marques aussi belles. Et je me dis qu'il m'appartient, non certes de restaurer l'identité chrétienne de la France, mais de veiller à ce que ces marques demeurent.

En aucun cas, il ne me viendrait l'idée de chercher à les effacer ou à les annexer. La France n'est plus un pays catholique mais il l'a été, et ce passé nous oblige, tous autant que nous sommes. Nous n'avons pas le droit de tirer un trait sur l'histoire. Une civilisation qui se respecte ne vit pas seulement au présent.





Michel Houellebecq - Peut-on faire une parenthèse économique qui va nous divertir dans un débat qui devient très idéologique ?
Les touristes chinois ne veulent pas de mosquées, ils ne viennent pas pour ça.
Donc, si l'on considère que le tourisme est un de nos principaux atouts économiques et qu'il importe de le préserver à tout prix, les touristes chinois pourraient nous sauver ?





Michel Houellebecq -Pourquoi pas ? J'ai déjà développé cette thèse dans La Carte et le Territoire, elle a été accueillie par un ricanement général, pourtant elle n'est pas fausse. La mondialisation est irréversible, et la France a des atouts, si elle s'engage dans la bonne direction: artisanat du luxe, agriculture bio, transformation en produits gastronomiques, tourisme.
Les autres pays européens ne peuvent pas en dire autant, et ils ont les mêmes problèmes que nous (atonie morale, effondrement démographique, montée de l'islam), souvent en pire.




Alain Finkielkraut - En même temps, il est intéressant de constater que, dans tous ces pays, en France comme ailleurs, nous sommes renvoyés à notre identité alors que ce n'était pas prévu au programme.

Prenons l'exemple de Charlie Hebdo. Voilà une école de pensée qui était pour le cosmopolitisme, souverainement indifférente à la question nationale et même hostile à toute forme de patriotisme.
La bande de Charlie était constituée de post- soixante-huitards qui batifolaient dans la post-histoire et l'histoire leur est tombée dessus brutalement sous la forme d'un ennemi dont ils avaient longtemps refusé de concevoir la simple hypothèse.
L'ennemi les a changés: contre ce qui lui est apparu comme la lâcheté du multiculturalisme, Charb a défendu une conception intransigeante de la laïcité, et le livre hélas testamentaire de Bernard Maris est un hymne à la France. Par-delà la mort, ils nous posent cette question: qui sommes-nous et à quoi tenons-nous ?


La France, qui s'enchante de ses valeurs, prend conscience que les valeurs ne sont pas tout. Elle redécouvre qu'elle a des mœurs parce que ces mœurs sont aujourd'hui rejetées par une partie de la population. Et cela doit se distinguer, je crois, de la question religieuse.





«L'islam parle peu de métaphysique, mais beaucoup plus de mœurs» Michel Houellebecq





Michel Houellebecq - Je ne crois pas qu'on puisse dissocier la question des mœurs de la question religieuse. J'ai lu l'ayatollah Khomeyni, c'est intéressant. On aimerait avoir en France des gens d'une aussi grande rigueur, qui souligneraient que l'islam parle peu des questions métaphysiques, beaucoup plus des mœurs et de l'organisation sociale. C'est cette modestie métaphysique qui lui a permis de traverser sans problème les révolutions scientifiques successives, alors que le catholicisme se fracassait sur Galilée, puis sur Darwin.





Alain Finkielkraut s'est beaucoup engagé dans le débat sur les programmes scolaires, au cours duquel Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem s'en sont vivement pris aux intellectuels. Pourquoi pas vous, Michel Houellebecq ?






Michel Houellebecq - Je n'ai pas eu une scolarité très épanouissante, pas rencontré d'enseignants exceptionnels. Dans mon cas, la transmission s'est faite par les bibliothèques.








Michel Houellebecq et Alain Finkielkraut, entourés par Sylvie Topaloff et Jean-René Van der Plaetsen - © Philippe MATSAS







Alain Finkielkraut - J'ai une dette envers l'école républicaine même si, comme tout le monde, il m'est arrivé de m'ennuyer en classe. On a changé de monde: l'actuelle politique de l'éducation est un naufrage. Autrefois, on avait au pire de mauvais professeurs qui enseignaient quelque chose ; aujourd'hui, que les professeurs soient bons ou mauvais, on abandonne l'exigence, et le temps consacré aux disciplines fondamentales se réduit comme une peau de chagrin.

Tous les enseignants du supérieur le disent: l'orthographe n'est pas maîtrisée, la syntaxe s'effondre, le vocabulaire se rabougrit. On rend les Français étrangers à leur propre langue.





Michel Houellebecq - Ce qui est encourageant, c'est que le niveau d'anglais baisse ! (Rires)



Michel Houellebecq pense que vous souffrez beaucoup trop, Alain Finkielkraut, pour ce pays...




Alain Finkielkraut - C'est à mon corps défendant. Je n'étais en aucun cas destiné à défendre la laïcité ou l'identité française. Face au désastre en cours, j'ai été saisi, malgré moi, par ce que Simone Weil, dans L'Enracinement, appelait le patriotisme de compassion: « La tendresse pour une chose belle, précieuse et périssable .»




Michel Houellebecq - On peut écrire des essais, étudier l'histoire, mais je crois que les bifurcations essentielles demeurent mystérieuses, on les ressent sans les comprendre. Nous venons de traverser une de ces bifurcations. Depuis les attentats de Charlie Hebdo, plus personne ne croit que les choses puissent s'arranger ; et, pire, plus personne ne le souhaite.




Alain Finkielkraut - Tout le monde n'est pas désenchanté, mais on a le sentiment qu'un processus est engagé et qu'il est immaîtrisable.





http://www.lefigaro.fr/culture/2015/08/13/03004-20150813ARTFIG00186-houellebecq-a-finkielkraut-alain-je-suis-en-net-desaccord-avec-vous.php








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MessageSujet: Re: MICHEL HOUELLEBECQ   Mar 1 Sep - 13:22

Un texte en chanson


Où est-ce que je suis?
Qui êtes-vous?
Qu'est-ce que je fais ici?
Emmenez-moi partout

Partout mais pas ici
Faites-moi oublier
Tout ce que j'ai été
Inventez mon passé
Donnez sens à la nuit

Inventez le soleil
Et l'aurore apaisée
Non je n'ai pas sommeil
Je vais vous embrasser
Où êtes-vous mon amie?
Répondez, répondez

Où est-ce que je suis?
Il y a du feu partout
Je n'entends plus de bruit
Je suis peut-être fou

Il faut que je m'étende
Et que je dorme un peu,
Il faudrait que je tente
De nettoyer mes yeux

Dites-moi qui je suis
Regardez-les mes yeux
Êtes-vous mon amie?
Me rendrez-vous heureux?

La nuit n'est pas finie
Et la nuit est en feu
Où est le paradis?
Où sont passés les Dieux?

Ho ho ho...

Êtes-vous mon amie?

Ho ho ho...

Êtes-vous mon amie?
Extrait du recueil de poèmes de Michel Houellecq 'Configuration du dernier rivage' (2013) mis en musique par Jean-Louis Aubert
 


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MessageSujet: Re: MICHEL HOUELLEBECQ   Mer 2 Sep - 9:55

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Michel Houellebecq : « Je pense avoir une sorte de don »













UN ÉTÉ AVEC HOUELLEBECQ (4/5) - À force de polémiques, l'auteur de Soumission est devenu, à son corps défendant, un personnage public. Mais il ne faut pas oublier qu'il est d'abord un grand écrivain, encore possédé par le désir d'écrire le roman définitif.

Il y a, aux confins du XIIIe arrondissement, un square minuscule, à l'existence confidentielle, dont, pour des raisons évidentes, nous tairons le nom, qui plaît particulièrement à Michel Houellebecq. Pour les possibilités romanesques qu'il offre, Louis Aragon ou Léon-Paul Fargue auraient certainement aimé cet îlot de verdure, véritable petit miracle de grâce et de silence dans l'agitation parisienne.


« C'est l'un de mes buts de promenade. Je trouve cet endroit très reposant », nous confiait ce jour-là Michel Houellebecq, avant d'ajouter: «Mais j'aime aussi beaucoup déambuler dans le centre commercial Italie Deux.»
Il y aurait, soit dit au passage, une thèse à écrire sur les centres commerciaux et les grandes surfaces dans l'œuvre de Michel Houellebecq, l'un des moyens qu'il a utilisés pour faire entrer les classes moyennes urbaines dans la littérature, et sur lesquels il est intarissable - il suffit de l'écouter disserter sur les mérites comparés de Monoprix et de Leader Price, par exemple, et sur la signification profonde des subtiles différences d'achalandage de ces deux enseignes, pour comprendre combien ces lieux appartiennent à son imaginaire de romancier...



Bref, nous étions partis, ce jour-là, nous promener, comme d'habitude depuis le mois de janvier, sous la surveillance de ses officiers de sécurité. Michel Houellebecq est un être très déconcertant, infiniment plus littéraire et romanesque que les personnages qui traversent son œuvre. Marcher à ses côtés est une forme d'aventure. Il ne faut surtout pas croire à son apparente fragilité: Houellebecq est un dur qui n'a pas peur de grand-chose.
Avec lui, tout peut arriver - et, d'ailleurs, le plus invraisemblable surgit souvent sans crier gare, en général sous la forme d'une star du rock déchue ou d'une groupie à la beauté fracassante...



Ce ne fut, Dieu merci, pas le cas ce jour-là. Nous eûmes un long moment pour discuter sans être dérangés dans ce square désert. Face à l'auteur du Sens du combat et de Rester vivant, qui ne supporte pas l'hypocrisie, qui cherche à détruire la part de comédie existant encore en lui, et qui a une conscience aiguë que le temps lui est désormais compté, de quoi parler d'autre que de littérature et de poésie, qui sont, au fond, ses principales raisons de vivre ?




Le Figaro Magazine - Un Cahier de l'Herne est en préparation sur vous et Flammarion va publier à l'automne le premier tome (1991-2000) d'une édition de vos œuvres complètes dans la collection «Mille et une pages». Qu'est-ce que cela représente pour vous? C'est un passeport pour la postérité ?



Michel Houellebecq - C'est très bien. Cela permettra probablement d'apercevoir une forme de cohérence dans mon œuvre - même s'il faut prendre garde au désir de cohérence à tout prix. Il y a un côté «monument funéraire», mais j'assume. J'ai toujours détesté cette idée d'origine américaine, qui a peu à peu infesté l'Europe, selon laquelle, à chaque âge de la vie, on recommence une nouvelle existence, qui se doit d'être formidable, d'être une deuxième jeunesse: à 40, 50, 60 ans... pourquoi pas 70 ou 80 ? C'est l'aspect le plus tragique de la névrose occidentale.



Que voulez-vous dire ?



En poussant les choses à l'extrême, on devrait aujourd'hui mourir à 90 ans, fauché injustement en plein milieu d'un projet de vie formidable, alors qu'on se sentait jeune comme jamais !
Tout cela est quand même trop absurde. On rompt le contact avec une sagesse ancienne - qui n'est pas seulement occidentale, qui est universelle. Tout le monde sait bien qu'une vie a une durée limitée. Il en va de même d'une œuvre littéraire: aussi importante soit-elle, elle a également une étendue limitée.


«Je pense être assez bon sur les questions de grammaire ou de syntaxe... Je suis assez fier quand je réussis à produire des néologismes qui ne sont pas repérés par les correcteurs...»



Hélène Carrère d'Encausse vous verrait bien à l'Académie française. Il se dit qu'elle aurait commencé à mener campagne pour vous...


C'est bien possible...


Cela vous plairait d'entrer à l'Académie ?



Je pense être assez bon sur les questions de langue, de grammaire, de syntaxe... Je suis assez fier quand je réussis à produire des néologismes qui ne sont pas repérés par les correcteurs... Sur ce rôle fondamental de l'Académie française, qui est de ressentir l'esprit de la langue, je pense être au niveau. Pour le reste, je ne suis pas apte à juger.




L'idée d'appartenir à une telle institution ne vous pose pas de problème, vous qui avez toujours été, comment dire, plutôt rock and roll ?



Non, cela ne me pose aucun problème sur le principe. La France est le seul pays à avoir créé une telle compagnie d'écrivains pour prendre soin de sa langue. C'est une idée belle, originale et juste. Vous savez, dans mes lectures favorites, il y a aussi le Grevisse !



Il est vrai que la ponctuation est une question cruciale... Cioran a écrit: «Je rêve d'un monde où l'on mourrait pour une virgule. »
Est-ce aussi votre cas ?



Cioran est toujours délicieux. A un autre moment, il cite un agenda français où l'on résume en une phrase, pendant plus d'un siècle, l'année écoulée.
Pour l'année 1911, le résumé est: « Faguet admet le “malgré que ”...» Un tel intérêt pour la langue est quand même touchant...



Mais n'est-ce pas contradictoire avec cette phrase de Schopenhauer que vous aimez citer: « La première et la seule condition pour avoir un bon style, c'est d'avoir quelque chose à dire » ?



Il est vrai qu'un livre me tombe des mains dès que je sens que le style devient un but en soi...



Certains de vos détracteurs vous décrivent en homme de pouvoir, sorte d'éminence grise des lettres françaises. Vous n'êtes pourtant membre d'aucun jury ?



Si, je suis membre du jury du prix Trente millions d'amis !








Michel Houellebecq à Jean-René Van der Plaetsen: « Je peux encore produire, à mon âge, un grand roman, et mourir. Cela m'irait bien.
Cela me paraît être un bon projet. - @ Philippe Matsas.






Vous avez parlé tout à l'heure de cohérence de votre œuvre. C'est une notion nouvelle dans votre discours...



Oui. Disons que la théorie de la mort de l'auteur me paraissait au départ comme une faribole des années 1970. Plus le temps passe, plus je m'aperçois que Barthes avait raison. Plus l'œuvre avance, plus elle finit par former une sorte de système clos, où la vie de l'auteur n'arrive plus à pénétrer, même lorsqu'elle est jalonnée d'événements dramatiques.
C'est la grande misère de la biographie dans son principe même...


Ce sont les livres d'un auteur, avant tout, qui engendrent ses livres suivants. Mon premier roman, Extension... était le plus autobiographique de tous. En d'autres termes, je crois vraiment que lorsqu'on lit un auteur, on entre en contact avec son esprit, avec sa manière de voir le monde, mais certainement pas avec sa vie.



Vous dites souvent qu'il faut lire vos livres dans l'ordre de leur rédaction...



Ah oui! C'est très important. C'est même le seul conseil universel que je donnerais: lire les livres dans l'ordre de leur écriture.



Avez-vous des regrets d'écrivain ?



Oui. La tentative d'intégration de la poésie dans le roman, dans Les Particules élémentaires, me paraît assez ratée, par contre j'ai réussi dans La Possibilité d'une île. Par ailleurs, j'ai vite vite pris conscience que je n'aurais jamais dû faire mourir Tisserand (l'un des personnages d'Extension du domaine de la lutte, ndlr). Il meurt trop tôt, il n'a pas le temps de se développer, il méritait tout un livre...


Parmi les reproches justifiés qui m'ont été adressés, je mentionnerai une lettre d'Emmanuel Carrère, il ne m'en voudra pas de le citer, dans laquelle il m'écrit que je mets trop d'humour dans mes romans, et que je devrais me limiter à décrire les aspects bouleversants de la vie des gens. C'était une suggestion originale et puissante.
D'autres m'ont reproché de mettre trop de sexe dans mes livres, de « semer l'ordure dans mes écrits ». C'est vrai que le sexe se mélange très difficilement avec le reste ; c'est presque aussi difficile que la poésie. Mais évidemment ce sont les regrets et les ratages qui alimentent les livres suivants, pas les réussites.



Vous croyez avoir du génie ?


Oui, il y a une sorte de don.


Vous pensez donc avoir un don ?


Oui.



«Pourquoi avoir peur de la mort ? Elle doit être intégrée dans nos projets »



Aviez-vous le sentiment, en écrivant Les Particules élémentaires ou d'autres titres qui ont suivi d'écrire de grands livres ?



Non. Si ce n'est tout à fait sur la fin. En réalité il y a une étape où l'on prend conscience de ce que l'on a fait, c'est la correction d'épreuves. Ca dure à peu près un mois. C'est un moment rare, intense, secret, dont on ne parle jamais. On relit tout, avec attention, et l'on se rend compte de ce que l'on a fait. C'est le seul moment aussi où l'on serait vraiment capable de répondre aux interviews. Quand on est dans l'écriture, c'est impensable, et après publication, on oublie assez vite, finalement.










Houellebecq: «Ce sont les regrets et les ratages qui alimentent les livres suivants, pas les réussites.»
@ Philippe Matsas









Quels écrivains restent importants pour vous ?



Schopenhauer, sur le plan de la pensée, reste l'auteur qui m'a le plus marqué... Balzac, Dostoïevski, Baudelaire, je les ai souvent cités. Mais aussi Novalis et Kleist. Et Thomas Mann. J'aime bien les très gros livres, moi qui n'en ai jamais écrit. Au fond, j'aimerais en écrire un. Un très gros livre qui ne s'interdirait pas d'avoir des passages ennuyeux, dans le genre de La Montagne magique. Mais il y a quelque chose dans l'époque moderne qui rend ce genre de projet presque inaccessible.




Quel est ce quelque chose ?



La pression médiatique, une ambiance générale, le fait qu'il faille publier régulièrement parce qu'on n'existe plus quand on ne publie rien pendant quelque temps. Thomas Mann a mis plus de dix ans à écrire La Montagne magique, en ne faisant que cela. Quand on voit le résultat, c'était justifié. C'est l'un des gros défauts de notre époque: les projets de très grande ampleur sont plus difficiles à accomplir. Je ne sais pas s'il y aura d'autres livres tels que La Montagne magique...



Cela vous tente, le grand roman dans lequel on se mesure avec l'idéal ? Ce que Malraux appelait « la lutte avec l'ange » ?



Evidemment! Mais je sais que c'est très difficile à faire.




«Il est vrai que je peux produire, à mon âge, un grand roman, et mourir. Cela m'irait bien. Cela me paraît être un bon projet »




Pourquoi ?



Parce que la difficulté croît très vite (à peu près comme le carré du nombre de pages, je dirais). Plus on avance, plus on multiplie les risques de redite. Proust se répète étonnamment peu dans La Recherche, c'était vraiment un cerveau exceptionnel, mais Tolstoï, dans Guerre et Paix, il n'y arrive pas... J'ajoute que, plus on vieillit, plus on a peur de radoter.



Mais vous n'êtes pas vieux...



Disons que je peux encore le faire. L'énorme roman définitif, oui, c'est tentant. Parfois, c'est pleinement réussi. Lorsqu'il écrit Les Frères Karamazov, Dostoîevski sait très bien que c'est le dernier et il veut tout mettre. Et la réussite est totale. C'est un chef-d'œuvre. Donc ça peut marcher...



Mais les défis qui paraissent insurmontables pour un écrivain de trente-cinq ans ne sont-ils pas maîtrisables passé cinquante ans, lorsque l'on domine toutes les subtilités de la création et de la technique littéraires ?



Il y aussi l'après-chef-d'œuvre, qui peut effrayer. Dostoïevski s'est trouvé dans le cas de figure idéal: il a fini Les Frères Karamazov, il est mort un an après. Même si je ne partage pas tout à fait ce point de vue, je comprends ceux qui considèrent que Conrad a fléchi après Nostromo ; et dans le cas de Thomas Mann c'est net, Le Docteur Faustus ne retrouve pas le niveau de La Montagne magique. Il est vrai que je peux produire, à mon âge, un grand roman, et mourir. Cela m'irait bien. Cela me paraît être un bon projet.


C'est une boutade ?



Non. Pourquoi faudrait-il avoir peur de la mort, alors que tout le monde y arrive très bien du premier coup ? La mort doit être intégrée dans nos projets.!




http://www.lefigaro.fr/culture/2015/08/20/03004-20150820ARTFIG00198-michel-houellebecq-je-pense-avoir-une-sorte-de-don.php

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MessageSujet: Re: MICHEL HOUELLEBECQ   Mer 2 Sep - 10:55




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Michel Houellebecq : «Tourner avec Iggy Pop, ce n'est pas banal»











UN ÉTÉ AVEC HOUELLEBECQ (5/5)
- Iggy Pop, figure légendaire du rock, a toujours lu et apprécié l'œuvre de Michel Houellebecq.
Au point de s'inspirer des textes de l'écrivain dans un de ses albums. Et d'accepter de jouer avec lui dans un film qui a été tourné cet été.
C'était le week-end de l'Assomption. Paris était totalement désert.

Pour Michel Houellebecq, ce samedi 15 Août était un jour important.
« Ce sera l'un des temps forts de mon été, nous avait-il dit: le tournage d'un film avec Iggy Pop d'après un de mes livres. »



Pour qui connaît bien l'œuvre de ces deux hommes, il n'y a, au fond, rien de si extravagant dans cette déclaration: Iggy Pop est la plus littéraire des rock stars et Michel Houellebecq le plus rock and roll des écrivains. Une réelle et sincère connivence existe entre eux et, d'ailleurs, Iggy Pop s'est directement inspiré des thèmes et de l'imaginaire de Michel Houellebecq pour l'un de ses albums.
Reste qu'une rencontre entre «l'Iguane» (surnom d'Iggy Pop) et Michel H. n'est jamais un moment anodin.




Le rendez-vous était à Bois-Colombes, dans une maison typique de cette banlieue pavillonnaire. Moquette bariolée, papier à fleurs défraîchi aux murs et au plafond, plantes vertes en plastique ou en papier crépon, meubles du Faubourg-Saint-Antoine.
Dans la bibliothèque, l'intégrale de Johnny, de Michel Sardou et de Richard Clayderman... C'est dans ce parfait décor houellebécquien que le réalisateur Erik Lieshout avait décidé de situer quelques scènes entre Iggy Pop et Michel Houellebecq - le premier jouant le rôle d'un professeur d'art qui découvre avec stupéfaction l'œuvre d'un peintre misanthrope et génial (interprété par le second) mais totalement ignoré de son époque. Une rencontre à fronts renversés, en quelque sorte.



Comme dans tous les tournages, les comédiens ne se contentèrent pas de dire leur texte. L'un et l'autre improvisèrent à plusieurs reprises. Iggy Pop se lança dans une diatribe contre le mouvement punk, expliquant qu'il en avait été- ce qui est incontestable - plus que l'inspirateur: le précurseur. Quant à Houellebecq, il s'énerva contre une cruche en terre cuite des années 50 - «Elle me rappelle celles de mon enfance!» - et exigea de l'accessoiriste qu'elle la fasse disparaître de la scène.
A l'heure du déjeuner, Iggy Pop étonna tout le monde en commentant avec brio De la démocratie en Amérique, vieux best-seller de l'amitié franco-américaine signé Alexis de Tocqueville...
Bref, une journée très rock and roll, à l'image de ces deux monstres sacrés que sont Iggy Pop et Michel Houellebecq.







Michel Houellebecq et Iggy Pop lors du tournage de « Rester vivant »
@ Philippe Matsas






Le Figaro Magazine.- Une fois de plus, une de vos œuvres est portée au cinéma mais il s'agit cette fois d'un de vos recueils de poèmes, Rester vivant .Comment adapte-t-on des poèmes en prose au cinéma ?



Michel Houellebecq.- Je reconnais que ce n'est pas banal. C'est même le projet le plus étrange auquel j'ai participé. Cela repousse les limites de l'adaptation cinématographique, si l'on peut dire.





Ce qui n'est pas banal non plus, c'est qu'une légende du rock, Iggy Pop, ait accepté de collaborer à ce film d'Erik Lieshout. Comment cela s'est-il passé ?



Iggy aime bien Rester vivant, et surtout il le lit magnifiquement, bien mieux que je ne pourrais le faire. Déjà, dans son disque Préliminaires, largement inspiré de La Possibilité d'une île, j'avais été frappé de constater que le texte de A Machine for Loving passait très bien en anglais.
Pour l'essentiel ce film est donc un documentaire, avec Iggy en voix off, et une scène de fiction - celle que nous tournons aujourd'hui.



Vous voyez souvent Iggy Pop ?



Non, rarement. Il vit quand même aux Etats-Unis.



Rester vivant est un recueil de poèmes très étonnant...



Ce n'est même pas un recueil de poèmes, c'est sous titré Méthode, et ça ne ressemble à rien. Je reste surpris que ça ait été publié - et éternellement reconnaissant à Joaquim Vital.



Cela fait penser aux poèmes de Lautréamont...



Oui, c'est probablement une influence. Lautréamont est un amour très ancien. Une autre influence serait les Epîtres de saint Paul. Rester vivant, c'était vindicatif, autoritaire, comme saint Paul et Lautréamont. A l'époque, deux de mes lectures préférées.



C'est encore le cas ?



Oui. De temps en temps, un petit coup de saint Paul, ça fait du bien.




« Quand on réécoute les Doors, la musique n'est pas si géniale. L'orgue de Manzarek fait un peu pizzeria.» Michel Houellebecq




Au fond, si l'on revient à Iggy Pop, une rock star, c'est un poète qui a réussi ?



Oui. C'est assez juste.



Encore plus quand c'est un poète maudit ?



Jim Morrison est un exemple parfait. Toute l'œuvre des Doors repose sur ses textes et sur sa voix. Il est au plus près de la poésie. Car quand on réécoute les Doors, la musique n'est pas si géniale. L'orgue de Manzarek fait un peu pizzeria.



Quelle sévérité !



Si on compare Ray Manzarek à Rick Wright des Pink Floyd, c'est un peu cruel pour les Doors...



Les Rimbaud d'aujourd'hui s'appelleraient donc Jim Morrison, Patti Smith, Bob Dylan ou Ian Curtis ?



Oui, certainement.



Cela traduit-il un besoin de poésie de notre époque ?



D'une époque un peu antérieure, je dirais. Il est certain que le rock est un moment historique très surprenant, limité dans le temps, une espèce d'élan de créativité qui a duré une vingtaine d'années. Mais ce rock-là n'existe plus. Jean-Louis Aubert, de Téléphone, qui a presque le même âge que moi, me disait récemment: « On n'y faisait pas attention à l'époque, mais tous les mois sortaient des disques géniaux. »


C'est vrai que l'on croyait que cela durerait éternellement. Cela n'a pas été le cas, bien sûr, mais ce fut un incroyable moment d'explosion de génie musical. D'autant plus surprenant que les Anglais n'avaient, dans ce domaine, à peu près jamais rien fait.



Vous étiez Stones ou Beatles ?



J'ai toujours été Beatles. Beatles et Pink Floyd. Je le suis resté, d'ailleurs, et je n'en ai pas honte.


Et plutôt Led Zeppelin ou plutôt Status Quo ?


Led Zep.


Plutôt Yes ou plutôt Genesis ?



Genesis, sans hésiter. D'ailleurs, j'avais eu un énorme succès social en ramenant le deuxième album de Genesis en France, ils étaient à l'époque inconnus chez nous. J'avais passé un mois, très pénible d'ailleurs, en tant que serveur sur l'île de Wight, et j'avais ramené Trespass en France.



Etiez-vous plutôt rock anglais ou rock US ?



J'ai énormément aimé le Velvet Underground et surtout Jimi Hendrix, mais quand même, au fond, ma préférence va au son anglais: sans même parler d'Abbey Road, peut-être le meilleur disque jamais produit, il y a eu Pink Floyd, les Moody Blues, Procol Harum...



Et un peu plus tard Iggy Pop?



Ah non, Iggy Pop, je l'ai découvert très jeune. J'ai dû acheter 1969, le premier disque des Stooges, vers 1973. En tout cas, c'est le deuxième disque que j'ai acheté de ma vie. Le premier étant, bizarrement, Shaft.



La bande originale du film ?



Exactement. Je sais, c'est étrange. Shaft reste une exception dans ma discothèque.





« À part quelques épisodes bizarres, du style période gothique, j'ai toujours adopté un look modeste et vaguement grunge »
Michel Houellebecq




Dans la culture rock, le look est fondamental. Beaucoup de gens s'interrogent sur votre look...


Du point de vue de la culture rock, le look un peu grunge, chemise à carreaux, cheveux vaguement longs et vaguement sales, existe depuis toujours. Ce style baba n'a jamais été vraiment démodé, et il avait connu un revival avec Nirvana, par exemple. Finalement, à part quelques épisodes bizarres, du style période gothique, j'ai toujours adopté un look modeste et vaguement grunge.



N'êtes-vous pas prisonnier de ce look ? Est-on prisonnier de son image quand on est aussi connu que vous ?



Oui, on est prisonnier de son look, donc autant choisir une prison confortable. Dans mon cas, parka-sac à dos, c'est facile à vivre.





Est-ce un look ou une indifférence complète à votre tenue vestimentaire ?
Est-ce que vous réfléchissez le matin à la manière de vous vêtir ?



Non. J'y ai réfléchi une fois pour toutes. Dans mon adolescence, c'était le look majoritaire. Il est certain que je ne suis plus majoritaire aujourd'hui. En fait, le look punk ne me plaisait pas - pas davantage que leur musique d'ailleurs, tout cela était quand même très laid. Mais le look gothique avait un vrai charme. A l'époque, je visitais les châteaux de Louis II de Bavière, je lisais les auteurs décadents du XIXe...

Heureusement il n'y a pas de témoignages photographiques, enfin je ne crois pas. Je me souviens d'être allé sur la tombe de Wagner à Venise, il y avait un vrai festival de jeunes gens sombres en redingote et lavallière, de jeunes filles blafardes essayant de paraître phtisiques... Je ne pouvais pas rivaliser, j'ai préféré redevenir grunge, ça me convenait mieux.



Si l'on reste encore un instant dans le domaine du rock, vous avez récité vos poèmes sur scène accompagné par un orchestre de rock, avec Jean-Louis Aubert ou Bertrand Burgalat, par exemple...



C'était une sorte de prolongation de la diction de poèmes en public, par d'autres moyens, j'ai adoré la tournée. Mais je n'ai rien fait musicalement. Littérairement non plus d'ailleurs, les textes étaient déjà écrits. Cette expérience reste bizarre dans mon esprit car je me croyais plus inhibé. J'aime bien ce milieu de musiciens, en fait. Je m'y sens bien.








Iggy Pop entouré par Michel Houellebecq et jean René Van der Plaetsen
Le rock a toujours fait bon ménage avec la poésie.
@Philippe Matsas




L'autre domaine dans lequel vous évoluez avec plaisir est celui du cinéma...



Un peu moins, ça coûte trop d'argent, c'est davantage stressant. Mais j'aime bien la variété des techniciens, le cinéma satisfait parfaitement mon côté sociable.
Ecrire des livres est une activité terriblement solitaire, et de temps en temps on a quand même envie de voir des gens. Evidemment, je ne garantis pas la cohérence du résultat de toutes ces activités.



Pourquoi le cinéma fascine-t-il tant les écrivains français contemporains selon vous ?



Je dirais que beaucoup d'écrivains sont quand même un peu mégalomanes et que la réalisation d'un film est le meilleur moyen de donner libre cours à sa mégalomanie.



Seriez-vous tenté par l'idée d'écrire pour le cinéma ?



Non. Pour un écrivain français, le scénario est un genre décevant. Aux Etats-Unis, les réalisateurs tournent leurs films en respectant le scénario. Ce n'est pas vraiment le cas en France. Je parle en connaissance de cause. J'ai cru un moment que je pourrais gagner ma vie en écrivant des scénarios, ça me paraissait plus facile à écrire que des romans, mais j'ai vite compris que je faisais fausse route. Au cinéma, l'équivalent du romancier, c'est plutôt le réalisateur.



Vous faites partie des écrivains qui ont vu certains de leurs romans adaptés au cinéma, mais vous êtes l'un des très rares à être passé des deux côtés de la caméra. Vous avez en effet adapté vous-même l'un de vos romans, La Possibilité d'une île, et vous avez joué en tant que comédien dans des films tels que L'Enlèvement de Michel Houellebecq où, de l'avis général, vous avez montré un réel talent de comédien...



Quand on me dit que je suis bon acteur, je continue à trouver ça bizarre, je me demande s'il n'y a pas un malentendu, mais après tout ce n'est pas à moi de décider... Il y a très longtemps, j'ai aussi eu une offre pour avoir un rôle dans une pub. Mais j'ai décliné. Sinon, je pourrais être une égérie de la marque Monoprix (rires).



Ou Leader Price ?



Ah non! Je suis classe moyenne. Pas lumpen !



Vous avez pourtant pris une photo d'un Leader Price qui a été présentée dans votre exposition de photos au printemps...



Il y a beaucoup de choses que je peux décrire sans les pratiquer. La présence des Leader Price dans le paysage me frappe, mais je ne suis pas client. Au fond, le hard discount ne permet pas de réelles économies, c'est bidon ; par contre, il tue à coup sûr les petits producteurs.



Michel Houellebecq, un dernier mot, avant que cet été 2015 ne s'achève ?



J'aime bien les séries d'été, en général ; la lecture détendue, sans actualité immédiate. Je recommande de ne pas accélérer trop rapidement à la rentrée, et de garder un temps pour lire.!




http://www.lefigaro.fr/culture/2015/08/27/03004-20150827ARTFIG00265-michel-houellebecq-tourner-avec-iggy-pop-cen-est-pas-banal.php?redirect_premium




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