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 ROLAND BARTHES

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Bridget

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MessageSujet: ROLAND BARTHES    Mer 13 Mai - 23:50

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La «deadline» franchie par Roland Barthes un 25 février…


Stewart LINDH Ecrivain, professeur de littérature, dernier étudiant en thèse de Roland Barthes










TRIBUNE



Pour moi, c’est le souvenir qui resurgit lorsque j’essaie d’appréhender l’ironie du sort ou que je tente de convaincre mes étudiants de la nécessité d’aller jusqu’au bout.

Cela concerne Roland Barthes (1), le grand critique littéraire auprès duquel j’étais allé étudier à Paris en 1974. Quinze étudiants seulement étaient admis à son séminaire hebdomadaire qui se tenait dans un immeuble du XVIIe siècle de la rue de Tournon, qui descend depuis le jardin du Luxembourg.

J’étais le seul Américain dans un groupe essentiellement composé de Français. Il y avait aussi une Italienne, une Québécoise et un jeune diplômé venu de Mexico. Nous étions tous là pour profiter de l’enseignement d’un génie. Et ce fut le cas.



Ce que la présence de Barthes avait de plus remarquable, c’était sa voix. Son timbre doux et profond semblait frotter les mots qu’il prononçait, les rendant presque palpables. Il enchantait notre esprit avec ses mots, tant lorsqu’il décrivait la différence entre les corrections horizontales et verticales dans l’écriture que lorsqu’il expliquait, à notre plus grand étonnement, que quel que soit le point depuis lequel on regarde un jardin zen, une pierre échappe toujours à la vue.
Ses mots tournoyaient dans notre esprit, où ils ouvraient des espaces imaginaires qui seraient pour toujours dédiés à sa pensée.


Chacun de nous était inscrit en doctorat du 3e cycle. Je décidais d’écrire ma thèse sur le langage et la mort, sur le discours sur la mort dans les médias américains. J’ignore ce qui m’a poussé à choisir un sujet aussi macabre. La mort, je l’avais rencontrée lors de mon passage chez les Marines, mais c’était une autre forme de mort que je voulais comprendre, la mort présente dans la vie, dans tous les moments qu’on ne vit pas, la mort qui mine la vie.



J’ai commencé à faire des recherches à la Bibliothèque nationale, et à compiler du matériel de référence sur des fiches de 5×8. Je ne parvenais pas à me mettre à écrire, mais je supposais que j’étais simplement frappé par l’angoisse de la page blanche, qui se dissiperait certainement si je persistais.

J’avais beau faire, je n’arrivais pas à dépasser la première phrase.

Je ne savais pas vraiment qu’en penser. Peut-être que ce blocage avait quelque chose à voir avec la crainte d’écrire dans une langue étrangère. Je finis même par parler le français couramment, mais pas moyen de le coucher sur la page blanche.

Cinq années passèrent. Tout ce que j’avais à présenter pour ma thèse, c’était une boîte en carton remplie de fiches de 5×8, du matériel secondaire glané dans les ouvrages de référence que j’avais lus. Mais de ma thèse sur la mort et le langage, pas l’ombre d’un début.

Ma vie se partageait entre la salle de lecture de la Bibliothèque nationale, plongée dans le silence, et le night-club bruyant de Montparnasse où je travaillais jusqu’à l’aube.

Chaque matin, en traversant le Pont-Neuf pour rentrer chez moi, je jetais un coup d’œil à la Seine, et je me rendais compte qu’une journée de plus venait de s’écouler. Je n’avais pas commencé à écrire ma thèse sur la mort et le langage. Qu’est-ce que je faisais de ma vie ?

Je me sentais pris au piège d’une parenthèse prolongée.

Comprenant que je me dupais moi-même, que je n’écrirais jamais cette thèse, je suis allé consulter un psychanalyste. Celui-ci a émis l’hypothèse que Barthes était le père que je n’avais jamais connu, et qu’en n’écrivant pas ma thèse, je restais symboliquement attaché à lui, comme si j’étais son fils.

Cette théorie m’a paru trop facile, me dégageant de toute responsabilité. Peut-être, pensais-je, n’étais-je tout simplement pas assez intelligent pour faire ce travail.

En juin 1979, je quittais Paris et je rentrais chez moi, à San Francisco, sans faire mes adieux à Barthes. Pourquoi clamer mon échec ? Je quittais Paris sans avoir accompli ce pour quoi j’étais venu. Sa lettre est arrivée en octobre.

Barthes expliquait qu’il quittait l’Ecole des hautes études à la fin de l’année. Si je souhaitais terminer ma thèse sous sa direction, il fallait que je l’aie écrite et qu’il l’ait entre les mains au plus tard le 15 décembre. Aucun prolongement de délai n’était possible. La date était une date butoir, une deadline.

«A vous de jouer», m’écrivait-il.

J’ai descendu les stores de mon appartement, je me suis assis à mon bureau, et j’ai décidé qu’il était temps de me confronter à ma thèse. J’ai saisi mon carton de fiches.

La sueur coulait le long de mon dos, comme à la Bibliothèque, à Paris, lorsque je me jurais, chaque jour, d’écrire. L’angoisse me tenaillait, mais je savais que, cette fois-ci, je devais affronter ma thèse.

C’était ma dernière chance. Pendant huit semaines, j’ai écrit du matin jusqu’à la nuit. La première page a donné naissance à la suivante, et ainsi de suite.

Bientôt, un chapitre est apparu. Puis est venu le grand moment où ma thèse a commencé à s’écrire toute seule.

A 4 heures du matin le 13 décembre, j’ai mis un point final à «la Représentation de la mort anonyme dans les journaux américains».

Ma thèse était prête.

Comme j’avais démissionné de mon emploi pour l’écrire, je n’avais pour ainsi dire pas d’argent, en tout cas pas assez pour prendre l’avion jusqu’à Paris. Et un courrier express n’aurait pas pu livrer mon colis à Barthes dans les délais.

C’était déjà le 14 décembre en France lorsque j’ai appelé les compagnies aériennes pour voir s’il y avait un vol de prévu pour Paris. Aucun vol régulier n’était programmé, mais une dame de la TWA m’a indiqué qu’un vol charter décollait de l’aéroport d’Oakland pour Paris dans la soirée.

J’ai traversé le Bay Bridge en voiture, sans lâcher ma thèse sur mes genoux.

Lorsque je suis entré dans l’aéroport, j’ai vu une longue file d’attente devant le comptoir d’enregistrement. J’ai scruté les visages et repéré une femme dont les traits aquilins correspondaient à ce que je cherchais : une personne à l’air songeur, chaleureuse et réceptive.

Je me suis présenté, lui expliquant qu’il fallait que ma thèse soit à Paris le lendemain et que je n’avais que 50 dollars. Pouvait-elle la livrer pour moi ?

Elle a jeté un coup d’œil sur le nom et l’adresse inscrits sur le paquet, puis elle m’a souri. «Je connais Roland Barthes. Je serais heureuse de lui apporter votre thèse.»

J’ai attendu que l’avion décolle, et je suis revenu vers ma voiture. C’était un grand moment : j’avais achevé ma thèse. Il ne me restait plus qu’à me rendre à Paris pour passer les oraux, la soutenance de thèse.

Barthes m’a écrit dans la semaine. Il m’a félicité pour avoir terminé ma thèse, et a ajouté que le jury se réunirait le 27 février à 14 heures, à la Sorbonne, rue des Ecoles.«Bravo, Stewart. Félicitations», ajoutait-il à la fin de sa lettre.

Paris était encore en plein cœur de l’hiver à mon arrivée.

Le 25, j’ai tenté de joindre Barthes à son appartement, aucune réponse. Plus tard, j’ai téléphoné à l’Ecole des hautes études, qui m’a passé son assistant. Celui-ci m’a répondu que Barthes était à une réunion mais qu’il avait laissé un mot disant combien il appréciait ma thèse, et qu’il se réjouissait de me voir le surlendemain.

Le secrétaire m’a expliqué que le jury se composerait de trois enseignants. Chacun me poserait des questions sur mon travail. Je devais ensuite attendre à l’extérieur de la salle d’examen que le jury rende sa décision : très bien, bien, passable ou refusé.

L’assistant de Barthes m’a demandé de téléphoner le lendemain matin pour m’assurer qu’il n’y aurait pas de modification du planning. En effet, il était fréquent que les autorités universitaires changent les salles d’examen à la dernière minute.

A 11 heures, j’étais dans une cabine téléphonique de l’Atrium café, boulevard Saint-Germain. Je regardais fixement une reproduction des Tournesols de Van Gogh en attendant qu’une secrétaire trouve l’assistant de Barthes.

L’assistant a pris la communication. «Stewart, j’ai une très mauvaise nouvelle. Roland a été renversé par un camion, il est dans le coma.» J’ignore combien de temps je suis resté dans la cabine téléphonique, mais je n’étais plus le même quand j’en suis sorti.

Le lendemain matin, j’étais content de reprendre l’avion jusqu’à San Francisco, laissant Paris derrière moi.

Rester à Paris était trop douloureux.

Un mois plus tard, le téléphone a sonné dans mon appartement. C’était Paris. «Roland est mort», m’a annoncé son secrétaire.

J’ai raccroché. L’univers s’écroulait.

Trois mois après, j’ai reçu une lettre laconique dans laquelle l’assistant m’informait que je devais passer ma soutenance de thèse au mois de février suivant.

Je devais revenir. Il fallait que ma thèse ait une fin, et je refusais que ce soit la mort de Roland. Oui, il était devenu Roland depuis son décès ; jamais de son vivant à Paris, car, pour ses amis, je n’avais toujours été qu’une étoile lointaine gravitant dans la galaxie de son soleil.

Lorsque je suis arrivé à l’université de Nanterre, en banlieue, on m’a fait entrer dans un amphithéâtre qui comportait des centaines de sièges, dont aucun n’était occupé. Trois enseignants, tous des amis et collègues de longue date de Roland Barthes, attendaient derrière une longue table. Une chaise vide se trouvait sur le côté.

Le premier a commencé à donner son avis sur ma thèse, tout en regardant cette chaise. Le deuxième a formulé quelques remarques critiques, puis s’est arrêté pour observer la chaise vide avant de m’interroger.

Le dernier a commenté mon travail en portant son regard alternativement sur moi, et sur la présence silencieuse parmi nous. Et c’est à la chaise que j’ai adressé mes réponses à leurs questions : comme les autres, je savais quel absent la remplissait de sa présence.

J’ai attendu moins de cinq minutes à l’extérieur de l’auditorium avant d’être rappelé. «Docteur Lindh, a déclaré le président du jury, vous êtes reçu avec la mention très bien.»

Ça y est, ai-je pensé, ma petite thèse sur la mort et les pronoms personnels va rejoindre les ouvrages universitaires. Elle prendra la poussière des années durant, et sera, de temps en temps, consultée par un étudiant en thanatologie désireux de rédiger sa propre thèse.

De retour à San Francisco, j’ai gardé Barthes avec moi : ses ouvrages sur une étagère, sa photographie au mur, où, revêtu d’un imperméable, sous la pluie, il baisse la tête pour allumer une cigarette, et sa lettre de félicitations. Des reliques de l’homme le plus remarquable qu’il m’ait été donné de connaître. Il est devenu le musée de ma mémoire.

Récemment, j’ai eu la surprise de recevoir d’un ami parisien un article commençant ainsi : «Quinze années se sont écoulées depuis ce jour fatal où Roland Barthes, qui s’apprêtait à traverser la rue des Ecoles, a été renversé par la camionnette d’une blanchisserie.»

Mais, c’est en lisant l’intégralité de cet article que j’ai appris que, ce jour-là, Barthes serrait sous son bras une thèse sur le langage et la mort.

Voilà pourquoi je conseille à mes étudiants de ne pas écouter quelqu’un qui leur dit qu’il n’est jamais trop tard. Il est toujours trop tard, mais il faut essayer quand même.



Fin.

Traduit de l’anglais par Architexte, Paris (Marielle Santoni, Marie-Paule Bonnafous et Martine Delibie).

(1) Alors qu’il se rendait au Collège de France, le sémiologue est renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980 à 15 h 45 à la hauteur du 44, rue des Ecoles. Il meurt des suites de l’accident, le 26 mars, à l’hôpital de la Salpêtrière.
Stewart LINDH Ecrivain, professeur de littérature, dernier étudiant en thèse de Roland Barthes






http://www.liberation.fr/culture/2015/04/29/la-deadline-franchie-par-roland-barthes-un-25-fevrier_1277000




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MessageSujet: Re: ROLAND BARTHES    Sam 16 Mai - 14:33

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ROLAND BARTHES       1915 - 1980










Le sémiologue de la société






Grande figure de la sémiologie et du structuralisme français des années 1950 à 1970, attaché aux avant-gardes littéraires de son temps comme aux classiques, Roland Barthes concilia l'approche savante et le plaisir esthétique. Son rayonnement reste considérable sur la critique et les pratiques littéraires contemporaines.



Né à Cherbourg dans une famille bourgeoise et protestante, orphelin de père à un an, Roland Barthes passe son enfance à Bayonne puis à Paris. Après une licence de lettres classiques en Sorbonne, il renonce à l'agrégation pour cause de tuberculose. Ses longs séjours en sanatorium (1941-1946) seront pour lui l'occasion d'une vie intellectuelle intense : il lit et annote tout Michelet, découvre Sartre, Marx, Lénine et Trotski ; il y donne ses premières conférences (sur Baudelaire, Whitman, Michaux, Valéry).


C'est aussi dans la revue du sanatorium, Existences, qu'il publiera ses premiers textes (sur Gide, en 1942, et sur l'Étranger, de Camus, en 1944).
Sociologue au C.N.R.S. à partir de 1955, Barthes s'impose auprès d'un large public avec les Mythologies (1957). Chroniqueur rigoureux à l'acuité subtile, il y analyse quelques-uns des symboles de la société de l'époque (de la DS Citroën à Greta Garbo, du péplum à Paris-Match, des Guides bleus aux produits détergents), révélant derrière des évidences trop lisses un système de valeurs petit-bourgeois analysable scientifiquement.













Tel est l'objet de la méthode qu'il théorise dans les Éléments de sémiologie (1965) : science générale des signes, la sémiologie élargit le modèle linguistique de Ferdinand de Saussure et le structuralisme de l'anthropologue Claude Lévi-Strauss à toutes les pratiques symboliques d'une société.

Le sémiologue, affirmant que le sens d'un signe quel qu'il soit tient toujours au rapport qu'il entretient avec les autres signes, s'attache aux réseaux de relations entre les signes pour dégager leur signification. Barthes, nommé entre-temps directeur d'études à l'École pratique des hautes études (1962), appliquera la sémiologie au vêtement (Système de la mode, 1967) et poursuivra l'aventure dans l'Empire des signes (1970), à propos du Japon.






Le théoricien de l'écriture




Mais c'est au texte littéraire, lieu par excellence des significations plurielles, que Barthes consacrera la plus grande partie de ses analyses. Dès 1953, le Degré zéro de l'écriture pose les principes d'une nouvelle critique attachée à l'organisation immanente du texte, par opposition à une critique plus académique qui prétend expliquer l'œuvre par ses sources, la biographie de l'auteur et le contexte historique.











Après les Essais critiques (1964), l'application proposée sur un classique de la littérature française (Sur Racine, 1963) vaut à Barthes les attaques virulentes de l'universitaire Raymond Picard (Nouvelle Critique et Nouvelle Imposture, 1965), auxquelles il répond par Critique et Vérité (1966).
Suivent, outre les articles rassemblés dans les Nouveaux Essais critiques (1972), S/Z (1970) et Sade, Fourier, Loyola (1971).


Collaborateur des grandes revues de sciences humaines et de littérature de l'époque (Communications, Tel Quel, Critique), ami d'Algirdas Julien Greimas, de Philippe Sollers et de Julia Kristeva, Barthes se situe au carrefour du marxisme, de la psychanalyse et de la linguistique, mais sa démarche ne dissocie jamais la pensée rigoureuse de l'imagination et de l'affect, et d'un Plaisir du texte (1973) hautement revendiqué comme rapport charnel au langage (Fragments d'un discours amoureux, 1977).


Le même souci d'ouvrir l'œuvre à la pluralité inattendue de ses sens marque son travail sur la peinture (l'Obvie et l'Obtus, recueil d'articles posthume, 1982).






L'écrivain par lui même





Quel que soit son objet, la pensée de Barthes ne fait qu'une avec son écriture : élégante, inventive, toujours à rebours des automatismes de langage (« j'écris parce que je ne veux pas des mots qui me viennent ») ; elle s'attache au corps du signifiant et au Grain de la voix (recueil d'entretiens posthume, 1981).



Si bien que l'œuvre de Barthes peut se lire comme un acheminement progressif, trop tôt interrompu, vers l'écriture littéraire.
Une écriture qui s'assume comme telle dès 1975, dans Roland Barthes par Roland Barthes, une autobiographie où il déconstruit les présupposés du genre. Procédant par juxtaposition de fragments où alternent le je et le il, Barthes n'offre « ni un texte de vanité, ni un texte de lucidité, mais un texte aux guillemets incertains, aux parenthèses flottantes ».


Cinq ans après, la Chambre claire, plus qu'un essai sur la trace photographique comme lieu paradoxal de la présence et de la perte (le fameux « ça a été »), se révèle une méditation sur la mort d'Henriette Barthes, la mère qu'il a tant chérie.


Enfin, dans son dernier cours au Collège de France (où il occupe la chaire de sémiologie depuis 1977), Barthes évoque son projet d'un roman, Vita nova, qu'il laisse à l'état d'ébauche au moment de sa disparition brutale : renversé par une camionnette devant le Collège de France le 25 février 1980, il décède peu après.





http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Roland_Barthes/107706
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MessageSujet: Re: ROLAND BARTHES    Sam 16 Mai - 15:09

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Lectures pour tous   29 mai 1957



Roland BARTHES présente son livre "Mythologies" dans lequel il évoque des mythes de la vie quotidienne tels que : la justice du catch,
le steack-frites, l'iconographie de l'Abbé Pierre, Einstein, le plastique ou la nouvelle Citroën.








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MessageSujet: Re: ROLAND BARTHES    Dim 17 Mai - 18:43

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1977    FRAGMENTS D'UN DISCOURS AMOUREUX



Les Fragments d’un discours amoureux est un essai paru en 1977 de l’écrivain et sémiologue français Roland Barthes.











La structure formelle très particulière et la typographie spécifique à la collection Tel quel épousent le propos qui se veut foisonnant et inter-relié, comme en étoile d'araignée.


Roland Barthes s’appuie ainsi sur ses lectures d’œuvres littéraires, qu’il s’agisse de romans comme Les Souffrances du jeune Werther de Goethe qui tient notamment un rôle important, d’œuvres poétiques ou théâtrales, mais aussi sur toute autre forme d’art et de création (musique, peinture, etc.), qu’il combine à sa propre réflexion, à ses propres expériences et parfois à des discussions privées pour former un discours sur la sphère amoureuse.


Cet essai ne se veut donc pas une étude positive, mais la proposition de cheminements et d’explorations qui peuvent expliquer ou du moins éclairer toute expérience de l’amour en relation avec le langage.



Les différentes notices (« Jalousie », « Bien-être », ou encore « S’abîmer ») ,qui forment la structure du livre, présentent chacune en marge les références que Barthes appelle pour relayer son propos.

Cette œuvre reste une sorte d’ovni dans le champ littéraire consacré à l’amour qui demeure assez restreint.


L’œuvre est constituée de chapitres courts indiquant une optique particulière reliant les différents fragments qui y sont regroupés.
Pour autant ces notices ne sont pas réductibles à ces optiques comme en témoigne certains échos entre différents moments du livre.




Les noms de ces « regroupements » sont mis sous une forme particulière sur la quatrième de couverture du livre publié "Tel Quel".

S’abîmer, Absence,  Adorable , Affirmation, Altération , Angoisse,
Annulation , Ascèse , Atopos ,  Attente , Cacher , Casés , Catastrophe
Circonscrire , Cœur, Comblement, Compassion , Comprendre , Conduite
Connivence, Contacts, Contingences, Corps , Déclaration , Dédicace,
Démons, Dépendance, Dépense, Déréalité , Drame Écorché , Écrire,
Errance , Étreinte , Exil, Fâcheux , Fading , Fautes ,  Fête , Fou , Gêne,
Gradiva, Habit, Identification, Image , introduction,Informateur,
Insupportable , Issues ,  Jalousie, Je-t-aime , Langueur , Lettre ,
Loquèle , Magie , Monstrueux, Mutisme ,  Nuages , Nuit , Objets ,
Obscène , Pleurer , Potin, Pourquoi , Ravissement , Regretté, Rencontre
Retentissement, Réveil, Scène, Seul, Signes , Souvenir, Suicide, Tel ,
Tendresse , Union , Vérité, Vouloir-saisir.










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MessageSujet: Re: ROLAND BARTHES    Mer 20 Mai - 13:07

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Centenaire Barthes  1915 - 2015










Né le 12 novembre 1915, Roland Barthes aurait eu cent ans en 2015. Depuis sa mort en mars 1980, il demeure une référence majeure, et certains de ses livres continuent d’être des succès de librairie, en particulier les Fragments d’un discours amoureux.
La publication de son Journal de deuil en 2009 a connu un retentissement international.
Son œuvre est présente et vivante dans de nombreux pays, du Japon aux États-Unis en passant par l’Allemagne ou ’Italie.

L’événement du centenaire est inscrit au calendrier national.





JANVIER 2015

ROLAND BARTHES
par Tiphaine Samoyault,  Collection Fiction & Cie , 720 pages.







La première véritable biographie de Roland Barthes, par une universitaire
réputée qui est aussi un auteur remarqué et qui a eu accès à toutes les archives, y compris les agendas, pour écrire le livre de référence à l’occasion du centenaire.

Le parcours d’une vie qui croise les grands enjeux théoriques,
idéologiques, politiques et littéraires, des années 1920 et 1930 à ’assomption du «je» dans les années 1970 en passant par la période
de guerre, l’expérience du sanatorium, la Libération, quelques séjours à l’étranger (Roumanie, Maroc, Japon, Tunisie), l’accompagnement du Nouveau Roman puis de Tel Quel, l’incroyable polémique autour de Racine, l’épopée structuraliste, l’exploration des mécanismes intimes de la lecture et, bientôt, les Fragments d’un discours amoureux et, enfin, le deuil de la mère qui débouche sur La Chambre claire.







AVRIL 2015


ROLAND BARTHES
Album
Inédits, correspondances et varia
416 pages , édition établie par Éric Marty








L’Album Roland Barthes offre une sélection de correspondances, un certain nombre d'inédits, la retranscription de notes de séminaires consacrés à Bouvard et Pécuchet de Flaubert  ou à « Paul Valéry et la rhétorique », ainsique quelques dédicaces.

Une plongée dans un Barthes plus intime, mais aussi e déploiement d’un tissu de solidarités et d’amitiés épistolaires (Philippe Rebeyrol, Georges Canetti, Raymond Queneau, Jean Cayrol, Maurice Blanchot, Michel Leiris, Michel Vinaver, Michel Foucault, Jean Genet, Michel Butor, Julia Kristeva, Jean Starobinski, Hervé Guibert) qui éclaire un demi-siècle d’histoire intellectuelle.

Un certain nombre de documents et de lettres ou cartes postales sont reproduits en fac-similés. Le tout est classé d’abord par ordre chronologique, puis rattaché à la publication des livres de Roland Barthes.
Ce mélange sélectif d’inédits et de lettres offre un écho et un prolonge
ment aux Œuvres complètes toujours disponibles en 5 volumes, et consti
tue un catalogue décalé pour l’exposition de la Bibliothèque nationale
de France.






À paraître en automne


PHILIPPE SOLLERS
L’Amitié de Roland Barthes









Au début des années 1960, le fondateur de la revue Tel Quel rencontre l’auteur des Mythologies, dont il va bientôt accueillir les Essais critiques dans sa collection au Seuil.
C’est l'entame d’un long compagnonnage, et d’une forte amitié, fondée sur une passion partagée, celle de la littérature et du langage.

En écho au livre Sollers écrivain paru en 1978 (et republié en poche pour la circonstance), Philippe Sollers dit cette durable amitié, cette fidélité à toute épreuve, et le chagrin non moins durable suscité par la mort prématurée de l’auteur du Plaisir du texte.
Ce témoignage intellectuel et historique est complété par un choix de lettres, et par le texte «R.B.» autrefois publié dans le n° 47 de Tel Quel.




http://www.bnf.fr/documents/cp_centenaire_barthes.pdf



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MessageSujet: Re: ROLAND BARTHES    Mer 27 Mai - 17:04

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Roland Barthes, un mythe malgré lui




par Gilles Macassar / Télérama



Roland Barthes en 1977 Photo : Fernando Scianna / Magnum





Le critique abattait les cloisons du langage. Traquant ici les mythes et leur hypocrisie, décryptant là les codes romanesques...
Un intellectuel adulé qui sut, jusqu'au bout, garder sa liberté. Une exposition lui est consacrée à la BNF, à Paris.








Un après-midi d'octobre 1978, Roland Barthes prononce au Collège de France une conférence dont le titre alléchant reproduit la première phrase d'A la recherche du temps perdu : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Comme à ses cours du samedi matin dans la célèbre institution parisienne, il y a foule, et il a fallu ouvrir une salle supplémentaire, où la voix du conférencier est relayée par haut-parleurs.
Le sujet ? Barthes ironise suavement : « Ce sera, si vous voulez bien, Proust et moi. Quelle prétention ! » Et d'en rabattre aussitôt : « Mais je ne me compare pas à l'auteur prestigieux d'une œuvre monumentale ; je m'identifie à l'ouvrier modeste d'une tâche au caractère absolu. » Pas d'arrogance. Juste un fantasme. Celui de tourner la page et d'entamer une vie nouvelle — une « vita nova ».
Tel Marcel Proust, passant d'une vie mondaine à une existence recluse, dès que le projet romanesque de La Recherche lui est apparu clairement, et qu'il s'est résolu à lui consacrer tout son temps et toute son énergie.


Après une première année d'enseignement au Collège de France, citadelle du savoir la plus huppée, un an, aussi, après la disparition de sa mère, au côté de qui ce célibataire homosexuel a toujours vécu, Roland Barthes ressent en effet le besoin de faire le point, de résister à « l'ensablement progressif du travail ». Comment ? En décidant de changer de cap littéraire, de pratique d'écriture.
Délaisser l'essai critique, tenter l'invention romanesque : « Est-ce que je vais écrire un roman ?, fait-il mine de s'interroger. Je n'en sais rien, mais il m'importe de faire comme si. »







Barthes, le gourou d'une génération d'adeptes




Le chercheur-écrivain ne sépare pas décisions intellectuelles et pulsions affectives, initiatives théoriques et motivations privées. Mieux, il revendique désormais ce glissement des registres : « C'est l'intime qui veut parler en moi, faire entendre son cri, face à la généralité et à la science. »
Cet art de laisser filtrer des indices personnels dans une analyse objective, d'entrouvrir son laboratoire secret à la faveur d'une énonciation publique a exercé sur ses auditoires un charme, suscité un attachement qu'on imagine mal aujourd'hui.
Le Pour Roland Barthes de Chantal Thomas, qui suivit les séminaires à l'Ecole pratique des hautes études de 1972 à 1976, témoigne, quarante ans plus tard, de cette ferveur intacte. En 1977, le succès grand public des Fragments d'un discours amoureux, et de son fameux exergue (« C'est donc un amoureux qui parle et qui dit... »), a promu Roland Barthes au rang de figure médiatique proche, accessible.



Le réalisateur André Téchiné l'embrigade dans son film sur les sœurs Brontë (où, un rien coincé, il incarne un écrivain, William Thackeray) ; le magazine Playboy l'interroge sur les régimes alimentaires.
On guette ses chroniques hebdomadaires dans Le Nouvel Observateur (« La semaine de Roland Barthes »), la sortie de La Chambre claire, livre sur la photographie commandé par Les Cahiers du cinéma, et « tombeau » élevé à la mémoire de sa mère. On sollicite ses réflexions sur les beaux-arts — Schumann et la musique, Cy Twombly et la peinture, Antonioni et le cinéma.


Roland Barthes risque-t-il de devenir le gourou d'une nouvelle génération d'adeptes, alors que les grandes figures tutélaires s'estompent (Jean-Paul Sartre, affaibli par l'âge) ou s'expatrient (René Girard, auteur de La Violence et le sacré, enseigne aux Etats-Unis) ?
Sa défiance instinctive des postures, derrière lesquelles il soupçonne une imposture, l'en préserve. D'ailleurs, le destin prépare un mauvais coup. Le 26 mars 1980, c'est la mort, accidentelle et absurde. Un mois plus tôt, l'écrivain a été renversé par une camionnette devant le Collège de France, avant de sombrer rapidement dans le coma et de s'éteindre, sans avoir repris connaissance, à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière où il avait été transporté aussitôt. Il avait 64 ans. Son œuvre n'a connu depuis ni repli ni purgatoire.


Accompagnée d'une exposition à la BNF François-Mitterrand, la commémoration du centenaire de sa naissance (le 12 novembre 1915, à Cherbourg) s'inscrit aujourd'hui dans la continuité de célébrations antérieures — notamment la riche rétrospective du Centre Pompidou, en 2002. Les douze mille fiches de travail que l'auteur du Plaisir du texte avait méthodiquement accumulées, triées, classées tapissaient un mur entier — falaise cachée du massif de l'œuvre.
Dans l'une de ses dernières interviews, Roland Barthes saluait la grandeur d'un « Chateaubriand de papier », anobli par ses Mémoires d'outre-tombe ; un « Barthes de papier » n'inspi­re pas moins de respect, par la droiture de son intelligence, la probité et la cohérence de sa trajectoire.




    “En France, il n'y a pas de crise de la langue ; mais il y a une crise de l'amour de la langue”



« Au fond, je me vois tout au long de ma vie comme n'ayant eu qu'un seul investissement, et c'est le langage. » Investissement des plus rémunérateurs pour celui qui fut à la fois démystificateur des conditionnements de notre époque (Mythologies), déchiffreur des codes romanesques (S/Z) comme des modes vestimentaires (Le Système de la mode), déconstructeur de haïkus japonais (L'Empire des signes) et bâtisseur de schémas narratifs (« Introduction à l'analyse structurale des récits » (1) ).

(1) Dans L'Analyse structurale du récit, revue Communications no 8, 1966 ; rééd. Seuil, coll. Points, 1981.



Un touche-à-tout qui refuse l'étroitesse d'une discipline unique, s'impatiente de transgresser les frontières d'un seul savoir, d'échapper à l'autorité des discours dominants — ce qu'il appelle « la doxa », la raison du plus fort, le gros bon sens majoritaire. Le même élan libérateur entraîne son écriture à lutter en permanence contre l'oppression des idiomes, à déjouer les chicanes de la grammaire, desserrer l'étau de la syntaxe.

D'où cette affirmation provocante et incongrue, que le nouvel arrivant au Collège de France lance dans sa leçon inaugurale, le 7 janvier 1977 : « La langue est fasciste. » Elle est surtout fascinante pour cet amoureux fou de ses ressources et de ses finesses (« la subtilité, le ressort le plus secret du plaisir »), pour ce fétichiste du style (« J'idolâtre la phrase »). « En France, il n'y a pas de crise de la langue ; mais il y a une crise de l'amour de la langue », diagnostiquait l'auteur du Degré zéro de l'écriture.


Cette crise l'a non seulement épargné, mais il l'a combattue par son exemple et sa pratique — désirs conjoints et insatiables de lecture et d'écriture, euphories jumelles à lire et à écrire. D'Alain Robbe-Grillet à Philippe Sollers, de Maurice Blanchot à Julia Kristeva, Roland Barthes est solidaire de ses contemporains les plus novateurs, les lit, applaudit à leurs avancées, parallèles aux siennes.



Définissant l'intelligence comme une machine désirante, et l'appliquant à « une démolition incessante de notre confort intellectuel » (ainsi qu'il résume le travail du philosophe Jacques Derrida), Roland Barthes dénonce la violence latente des consensus grégaires. Il retient cette leçon du théâtre de Bertolt Brecht, telle que le Berliner Ensemble la lui a révélée, en 1954, dans Mère Courage : « Sous la règle, toujours dénoncer l'abus. »





Un universitaire en marge




Cette vigilance décapante se manifeste dans Mythologies, publié en 1957, chapelet de courts chapitres qui épinglent la France petite-bourgeoise de la IVe République finissante, celle qui se reconnaît dans le programme électoral de Pierre Poujade, se tord de rire aux matchs de catch, se dévergonde aux spectacles de strip-tease.
Du bifteck-frites au Tour de France, du visage de Greta Garbo à la margarine Astra, le mythe selon Barthes tient un discours faussement rassurant, adresse un message au code hypocritement innocent et dépolitisé.


Lors de l'affaire criminelle Gaston Dominici, jamais élucidée, Barthes prononce un réquisitoire sans appel contre la façon dont la justice et la presse ont dessaisi de sa parole un présumé coupable peu loqua­ce : « Voler son langage à un homme au nom-même du langage, tous les crimes légaux commencent par là. »









Roland Barthes après son baccalauréat en 1935 / Bibliothèque nationale de France .






Avant d'être un intellectuel engagé à gauche, mais toujours circonspect (« autant j'ai un attachement profond au politique, autant j'ai une intolérance au discours militant »), Roland Barthes a été un universitaire en marge. Ni normalien ni agrégé, simple licencié de lettres classiques.

La tuberculose et ses nombreuses récidives expliquent ce parcours contrarié. Les séjours invalidants en sanatorium (en Savoie puis en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale) se sont accompagnés néanmoins de bénéfices secondaires.


Pour ce lecteur assidu de Fourier, le sanatorium figure un modèle de phalanstère amical, un idéal de sociabilité harmonieuse, qu'il reproduira dans son enseignement. Eloigné des grandes bibliothèques universitaires, le sanatorium, s'il prive l'étudiant de documentations annexes, de savoirs subsidiaires, l'oblige à ne tirer ses découvertes que de lui-même, que du texte qui lui est soumis, et qu'il segmente, indexe, redistribue en fiches thématiques. Paru en 1963, l'essai Sur Racine illustre avec brio cette démarche strictement cadastrale.






Querelles des Anciens et Modernes





Conçu à partir de préfaces aux onze pièces du dramaturge, il dessine la topographie des emprisonnements amoureux, dresse l'inventaire des figures du désir et des pulsions destructrices, déduit toute une anthropologie du héros tragique, à partir des seuls alexandrins qu'il profère. « L'inceste, la rivalité des frères, le meurtre du père et la subversion des fils, voilà les actions fondamentales du théâtre racinien. »

Rompant avec le Racine anecdotique des cours de français — le poète pur, celui qui peint les hommes tels qu'ils sont —, ce Racine à la fois sauvage et systématique inaugure une nouvelle approche de la littérature, de son enseignement et de sa critique : le structuralisme. Invoquant les grandes figures de la linguistique contemporaine — Ferdinand de Saussure et Emile Benveniste —, s'inspirant de la sociologie (Lucien Goldmann) comme de la psychanalyse (Charles Mauron), le structuralisme se débarrasse du flou impressionniste des affabulations subjectives, des déductions hasardeuses de la biographie. A leur place, des opérations cadrées de démembrement et remembrement textuels, de mise en regard de signes et de signaux, de combinatoire de symboles.



C'en est trop pour les tenants de l'explication de texte traditionnelle, telle que l'enseignent les manuels de littérature Lagarde et Michard, qui ont cours dans les lycées depuis le début des années 1950. Leur recette ? Un juste milieu empirique entre histoire et psychologie, une approche aseptisée et impersonnelle de la littérature.
A la tête de la vieille garde sorbonnarde, Raymond Picard, préfacier du théâtre de Racine dans la Bibliothèque de la Pléiade, riposte au Sur Racine de Roland Barthes par un pamphlet vengeur, Nouvelle Critique, nouvelle imposture. Il stigmatise la prétention scientifique de son adversaire, son abus des néologismes, le snobisme des références contemporaines (marxisme, freudisme) — bref, tout ce qui est renouvellement intellectuel.

Mai 68 balaiera cette querelle des Anciens et des Modernes, au profit définitif des seconds. Sous la bannière de Tel quel, la revue d'avant-garde fondée par Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier, de nouveaux venus poursuivent ce salutaire rajeunissement conceptuel — de Gérard Genette à Tzvetan Todorov.






Avec S/Z, Barthes est canonisé par ses pairs



Deux ans plus tard, S/Z, l'un des livres les plus euphoriques et les plus fertiles de Roland Barthes, plonge en rase-mots dans le texte intégral d'une nouvelle fantastique de Balzac, Sarrasine. « La lecture est en général un phénomène très rapide, j'ai voulu la filmer au ralenti », s'enorgueillit le critique. La nouvelle de Balzac se déroule au XVIIIe siècle à Rome, où un jeune sculpteur français, Sarrasine, s'éprend d'une cantatrice, la Zambinella, sans se rendre compte qu'il s'agit d'un castrat travesti, lequel, bon gré mal gré, se prête au jeu.


Phrase à phrase, code à code, Barthes démêle l'écheveau des artifices de Balzac pour maintenir son héros, et le lecteur, dans l'illusion et l'ambiguïté. La langue française ne connaissant que deux genres, le masculin et le féminin, le romancier multiplie les ruses grammaticales pour en simuler un troisième, le neutre, qui, sans exister en français (où il endosse les mêmes marques que le masculin), lui permette néanmoins d'évoquer un personnage, Zambinella, sans préciser son sexe réel !


Pour le romancier, ces stratégies aussi retorses que captivantes entretiennent le suspense, dans l'aveuglement du désir, suggèrent la phobie inconsciente de la castration, l'idéalisation asexuée du regard artistique. Pour Barthes, en revanche, dénoncer et déjouer l'alternative obligée d'une règle (masculin ou féminin, la langue ne laisse pas d'autre choix) est le même exercice de salubrité intellectuelle que débusquer les manipulations idéologiques des slogans publicitaires, dans Mythologies.


S/Z consacre la prépondérance du critique dans le monde littéraire. « Ne vous étonnez pas de mon retard à vous accuser réception de votre S/Z, lui écrit Michel Leiris ; j'y apprends à lire, et cet apprentissage passionnant est évidemment assez long. » Michel Foucault n'est pas moins enthousiaste : « Je viens de lire votre S/Z d'un trait : c'est magnifique, la première vraie analyse de texte que j'ai jamais lue ! »



Cinq ans plus tard, l'auteur des Mots et les choses, en poste au Collège de France depuis 1970, mène campagne pour la candidature de Roland Barthes, afin de le faire entrer à son tour dans l'institution fondée à la Renaissance. Les appuis ne manquent pas, de l'historien Jacques Le Goff à l'anthropologue Claude Lévi-Strauss.

L'élection (à la chaire de sémiologie littéraire) est remportée au printemps 1976, la réception fixée au début de l'année suivante. Dans un article polémique, Roland Barthes avait proclamé « la mort de l'auteur », le texte se détachant de celui qui l'a écrit (c'est en ce sens que l'auteur meurt) pour mener sa vie propre, dans l'acte et dans le temps de ceux qui le lisent. L'auteur est mort, vive le critique, canonisé par ses pairs.








Roland Barthes en 1978 Photo Sophie Bassouls / Sigma / Corbis





Un dernier texte pour la faim. Il date de 1975 : « Lecture de Brillat-Savarin », une préface à la réédition de La Physiologie du goût, cet essai sur le bien-manger qui, au début du XIXe siècle, fit la fortune d'un magistrat d'Empire bon vivant.
Mis en appétit d'écriture, Barthes discerne dans l'énoncé d'une recette (cailles truffées à la moelle, omelette au thon, matelote) le récit d'un fantasme gustatif, et dans l'agencement d'un menu l'amorce d'un rituel romanesque. Cette apologie narrative de la gastronomie — le mets, préparé comme on épluche un texte — réconcilie en lui l'épicurien des plaisirs de la table et l'hédoniste des jouissances du langage.
Elle réhabilite aussi la saveur, cette « valeur » sensuelle et désuète, dont avec un sacré aplomb il fit, deux ans plus tard au Collège de France, devant la crème des savants, le fin mot de sa leçon inaugurale et la devise de son enseignement : « Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible. »




À lire :

Album, inédits, correspondances, images, d'Eric Marty, éd. du Seuil, 400 p., 29 € .

Pour Roland Barthes, de Chantal Thomas, éd. du Seuil, 64 p., 12 € (à paraître le 21 mai).

Roland Barthes, de Tiphaine Samoyault, éd. du Seuil, 714 p., 28 €.

Œuvres complètes, de Roland Barthes, éd. du Seuil, 5 tomes, 23,30 € chacun.

A voir :

« Les écritures de Roland Barthes, panorama », jusqu'au 26 juillet, BNF, Paris 13e, tél. : 01 53 79 59 59.







Il veillait au grain



Est-ce parce qu'à 20 ans, avant ses ennuis pulmonaires, Roland Barthes avait pris des cours de chant avec Charles Panzéra, un baryton français réputé, à qui Gabriel Fauré avait dédié ses mélodies de L'Horizon chimérique ?
Sa voix exerçait un charme envoûtant, inséparable de celui de sa parole. Question de « grain », là où son et sens font corps. Barthes jouait en musicien de son timbre, tantôt chaud et moelleux, tantôt mat et enchifrené - abus de cigares ?
Sa prononciation sonnait clair mais patiné, sans l'effort ostentatoire d'articuler (ce qu'il dénonçait férocement dans le style appuyé de chanteurs tels Gérard Souzay ou Dietrich Fischer Dieskau).
Roland Barthes modulait suavement le rythme de sa voix, son débit - jamais presto ni même allegro, le plus souvent moderato, ma cantabile. Cette pondération mélodieuse était une bienveillance à l'égard de son interlocuteur, autant qu'un plaisir du texte mieux savouré.





http://www.telerama.fr/scenes/roland-barthes-un-mythe-malgre-lui,126802.php






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MessageSujet: Re: ROLAND BARTHES    Ven 19 Juin - 0:31




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A l’école de Roland Barthes  Tribune

Chantal THOMAS écrivaine , 17 juin 2015


 


Roland Barthes à Paris, le 25 avril 1979. (Photo François Lagarde. Opale/Leemage)



A la fois enseignant et écrivain, le chercheur à l’extraordinaire longévité marque encore et toujours les esprits. Par son talent pédagogique, son calme olympien et la singularité de son style.




Roland Barthes fut un chercheur à l’esprit extraordinairement inventif, un intellectuel toujours soucieux de mettre l’héritage culturel à l’épreuve du contemporain et de ses ressources d’imprévu.
Mais cela ne suffirait pas à expliquer sa durable modernité, le caractère comme contagieux de son intelligence - un phénomène qui, parfois, n’excède pas le temps d’une lecture ; c’est toujours ça de pris à la paresse mentale et au triomphe des idées reçues !

Si l’on continue de lire Roland Barthes et de trouver en lui une dynamique et une source d’élan, c’est parce qu’il réussit à tenir ensemble l’exigence d’une quête intellectuelle et la singularité d’un style. Il existe une langue barthésienne : mélange de tonalité classique et de néologismes discordants, d’adjectifs savoureux et de termes empruntés aux sciences humaines (linguistique et psychanalyse).


De livre en livre, elle s’affirme, pour culminer dans la Chambre claire, dédié à la mémoire de sa mère, et à cette utopie : «La science impossible de l’être unique.» Roland Barthes éprouve du plaisir à créer des mots nouveaux. Accusé de jargon, il rétorque : «Je le dis nettement, entre le jargon et la platitude, je préfère le jargon.»




Ce goût affiché, revendiqué et amplement pratiqué, d’une langue française sous le signe du changement et de la métamorphose - le contraire d’une langue morte - va de pair avec une qualité de clarté, avec le souci d’être facilement compris et de proposer au lecteur des textes qui, tout en dérangeant ses habitudes et en cassant les stéréotypes, ne versent pas dans l’incommunicable.


A la différence de l’avant-garde, déclare-t-il lors d’une interview, je me pose «le problème des effets. La pensée des effets implique à la fois l’idée de travail mais aussi le désir de séduire, de communiquer, d’être aimé». Il s’agit d’un entretien sur «littérature et enseignement».

Il est interrogé en tant qu’écrivain et en tant qu’enseignant. Les deux, pour lui, sont liés. Il doit à son talent pédagogique un art de la séduction, de l’analyse, un sens de la progression, qu’il perfectionne au fil de sa carrière d’enseignant, d’abord comme directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, puis comme professeur au Collège de France à la chaire de sémiologie (de 1976 à sa mort). Un métier auquel il tient. Une activité à laquelle il se consacre avec passion et, comme tout ce à quoi il s’intéresse, dans un esprit de mise en question.





Mon expérience personnelle concerne le séminaire restreint de la rue de Tournon (1972-1976). Des réunions hebdomadaires de groupes d’une quinzaine d’étudiants, de formation et de pays divers. Et quant aux sujets traités, une pleine fantaisie.

Ce sont là des conditions exceptionnelles. Après son entrée au Collège de France, Roland Barthes reviendra au monologue devant une nombreuse assistance, mais le séminaire, où il peut mettre en pratique ses convictions en matière d’enseignement, est le révélateur par excellence des traits les plus marquants de sa parole.




Il y a d’abord la voix, sensuelle, charnelle, sous-tendue par une diction lente, précisément articulée, dont le rythme semble suivre celui d’une réflexion intime et de son cheminement hasardeux.
Cette lenteur tranche avec la scansion précipitée de qui veut à tout prix répondre à une pression extérieure, ou, - phénomène si courant dans les débats - occuper le terrain (Roland Barthes, d’ailleurs, se définit lui-même comme un «mauvais débatteur»).

Sa manière de s’exprimer marque une distance qui n’est pas celle du mépris, ni de l’intimidation, mais d’intériorité : trace du mystère de ce monde que chacun porte en soi. La voix de Roland Barthes invite au calme. Elle dit une douceur, mais aussi la proximité d’une fermeture et d’un retrait, la présence latente d’une dureté.



Dans le séminaire de la rue de Tournon, flotte quelque chose d’une attitude zen. Roland Barthes emploie l’image d’un «jardin suspendu». Cela, à un moment où la contestation va bon train, où la prise de parole publique est le plus souvent militante. Ce «jardin», qui est aussi laboratoire d’écriture, est un espace singulier :

- par l’effort de substituer au conflit, à la crispation sur son identité, la reconnaissance d’une différence,

- par la place qu’y occupe le silence, la pause rêveuse, et le rôle actif que Roland Barthes attribue à l’écoute,

- par la volonté de saper le rôle traditionnel de l’enseignant en mettant au premier plan, à la place de la relation enseignant-enseigné, la relation entre étudiants, et faisant de la circulation du désir un enjeu décisif - et à haut risque. En critiquant la fonction instituée du professeur en tant que parleur professionnel, ou encore l’autorité du Père : «Celui qui tient des discours hors du faire, coupés de toute production ; le Père, c’est l’Homme aux énoncés.» Le Père, le Prêtre, l’Homme de la Loi : des personnages qui pontifient et font de l’ennui l’air qu’on respire.




Comment échapper à une position aussi inscrite dans l’institution ? Roland Barthes dévie de la subversion frontale, préfère le déplacement à la destruction. Il n’encourage pas le copinage, les airs d’égalité. Plus subtilement, il tend à mettre en scène un professeur qui, plutôt que de parler de ce qu’il sait, de commenter le livre qu’il a déjà lu ou écrit, se montre en train d’écrire ce livre ou de songer à l’écrire (par exemple, le texte à-venir fantasmé dans le cours au Collège de France «La préparation du roman»). Il ne dissimule pas ses blocages ni ses angoisses. Il s’expose hors maîtrise.



Roland Barthes citait volontiers la belle formule de Michelet : «Enseigner ce qui n’a lieu qu’une fois», et ajoutait : «Quelle contradiction dans les termes ! Enseigner, n’est-ce pas toujours répéter ?» Il voulut assumer cette contradiction, reprendre ce défi : enseigner sans se répéter, enseigner comme on vit, au jour le jour, dans l’incertitude, la peur ou l’émerveillement de la découverte - et transmettre, en sa fragilité, cette force de liberté.



Dernier ouvrage paru : «Pour Roland Barthes», Seuil, 2015.

Chantal Thomas donnera une conférence sur «Barthes enseignant» ce jeudi à l’EHESS, boulevard Raspail à Paris, de 9 heures à midi.


http://www.liberation.fr/culture/2015/06/17/a-l-ecole-de-roland-barthes_1331788


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MessageSujet: Re: ROLAND BARTHES    Mer 23 Sep - 21:16

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Roland Barthes

Le théâtre du langage





ARTE Mercredi 23 septembre à 22h45










"J’écris pour être aimé au fond, peut-être même parfois de tel ou tel, et en même temps, je sais que cela ne se produit jamais..."


Explorateur des signes, visiteur curieux – et lumineux – des mythologies contemporaines, Roland Barthes (1915-1980) a marqué la scène intellectuelle des années 1960 et 1970, tout en se tenant en marge de ses mouvances politiques et de ses institutions.

Il n’a aujourd’hui rien perdu de sa vive acuité. Ce pourfendeur amusé des "fausses évidences", volontiers "infidèle en matière d’idées", a sondé, à travers le théâtre du langage, "c’est-à-dire nous-mêmes", un imaginaire collectif de la modernité, de la DS 19 à l’iconographie de l’abbé Pierre en passant par la mode. L’empire des signes, Fragments d’un discours amoureux, La chambre claire... : chacun de ses livres faisait événement, invitant, avec une exigence toute d’élégance, à déchiffrer le monde pour mieux s’ouvrir à l’avenir.



Intelligence contagieuse



Au fil de cet autoportrait tissé à partir d’archives, Thierry Thomas et sa sœur Chantal Thomas, élève de Roland Barthes, qui a fréquenté ses fameux séminaires à l’École pratique des hautes études, plongent dans son œuvre pour restituer sa présence singulière. Et le charme opère, d’un bout à l’autre, à travers son intelligence précise et contagieuse, son érudition vivante, la fluidité de son langage, justement, son regard et son timbre de voix, d’une envoûtante mélancolie. Au détour de la douce intensité du propos émergent de précieux éclats de vie miroitant sous le voile de la pudeur. Comme cet inventaire savoureux de son "j’aime, je n’aime pas" ou cette séquence finale où, en quête d’une photo "juste" de sa mère disparue, l’une d’elles, la montrant petite fille, le bouleverse.





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