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 SYLVAIN TESSON

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Bridget



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MessageSujet: SYLVAIN TESSON   Dim 7 Déc - 20:06

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Sylvain Tesson se confie après avoir survécu à une grave chute

Près de trois mois après être tombé dans le coma, l'écrivain est revenu ce mercredi sur son épreuve dans un entretien accordé au site du "Dauphiné".






Sylvain Tesson se confie après avoir survécu à une grave chute
Près de trois mois après être tombé dans le coma, l'écrivain est revenu ce mercredi sur son épreuve dans un entretien accordé au site du "Dauphiné".


"Ma vingtaine de fractures est une affaire oubliée. La tête va bien, je me souviens de tout, j’ai lu un livre par jour à l’hôpital ce qui est la meilleure rééducation pour un esprit lésé.
Ces trois mois de repos, de sobriété, de silence, d’examen de moi-même ont été bénéfiques. Ma vie était un carnaval endiablé et légèrement suicidaire, il était bon de ralentir un peu les chaudières intérieures, de descendre du train. Je conserve une paralysie de la face qui me donne un air de lieutenant prussien de 1870.




J’ai aussi perdu l’ouïe à l’oreille droite mais, étant partisan du silence, que René Char appelait “l’étui de la vérité”, je ne m’en plains pas.

Notre société est devenue hystérique et bruyante" a-t-il notamment confié dans un entretien accordé au site du Dauphiné.
"J’ai écrit mon livre comme un dératé, pendant tout l’été, à Paris et Arcachon. Je n’ai eu le temps avec Daniel Dulac et mon vieil ami Escande, éditeur de Gallimard, que de grimper les Grands Charmoz.

C’était une journée d’août froide et neigeuse. Inoubliable. Je suis tombé le lendemain soir (...)


Ce livre est encadré par deux stèles de douleur. J’ai commencé à le rédiger le lendemain de la mort de ma mère et j’ai rendu le manuscrit le soir de ma chute.

Entre-temps j’ai écrit comme un forcené, obsédé par cette histoire terrible de la Berezina" explique Sylvain Tesson à propos de la rédaction de son dernier ouvrage.



Interrogé sur ce que pourrait être son premier souhait en sortant de l'hôpital au mois de décembre, (avant de pouvoir reprendre l'alpinisme dans six mois), Sylvain Tesson répond : "Organiser un dîner avec mes amis dans le foyer du théâtre de mon père, le Théâtre de Poche , pour trinquer, à l’eau minérale, aux miracles dont j’ai bénéficié, à la mémoire de ma mère le docteur Marie-Claude Tesson-Millet et à l’excellence de la médecine moderne. J’ai bien conscience que si je m’étais cassé la figure à Calcutta en 1880, je ne serai pas aussi en forme".


"Il s’agit d’un récit de voyage, à bord d’un side-car soviétique des années 1930 sur les traces des soldats de la Grande Armée lancés dans la tragédie de la Retraite de Russie.
J’étais accompagné de quatre amis et nous avons répété l’itinéraire de l’armée napoléonienne en nous appuyant sur les textes des officiers de l’Empire. J’essaie de faire la navette entre les péripéties de la Retraite et nos propres aventures" précise-t-il quant au contenu de "Berezina".


http://www.atlantico.fr/pepites/sylvain-tesson-se-confie-apres-avoir-survecu-grave-chute-1852794.html



















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Bridget



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MessageSujet: SYLVAIN TESSON « Sur les chemins noirs »   Sam 1 Oct - 0:46




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«Ma France à pied» : 1000 kilomètres sur les chemins oubliés


REPORTAGE - Pendant des mois, Sylvain Tesson a arpenté à pied les routes de campagne entre le Mercantour et la Normandie.
Avant la parution du récit de ce périple (Sur les chemins noirs, Gallimard), il déclame sa flamme pour ces hommes, ces villages et ces paysages parfois défigurés qui constituent le patrimoine éternel de la France.








Comme les hommes politiques contemporains manquent d'imagination! Si l'un d'eux chaussait une paire de croquenots (façon Mitterrand à Solutré) et traversait la France à pied, il décollerait dans l'opinion.
Un «effet Lazare» lui garantirait de ressusciter dans les sondages. Les Français préfèrent les édiles s'envoyant un muscadet dans un bistrot plutôt que s'arrogeant des frais de bouche exorbitants. En outre, rien de mieux que le lent défilement des paysages pour savoir de quoi on parle, passer en revue les aspects de la France, croiser des visages.

Parcourir les routes était la technique de Louis XI. Il cheminait incognito, humait l'air du royaume; il ne bricolait pas les horloges, lui. Il n'a pas été imité.

Quand je me suis lancé dans la traversée de la France à pied, du Mercantour au Cotentin, je n'étais soumis à aucun enjeu! Je sortais d'un séjour à l'hôpital. J'avais le corps branlant, le souffle court, la tête enfoncée, il me fallait reconquérir des forces. Les médecins m'avaient sauvé. A présent, ils recommandaient la «rééducation».
Un mot des années soviétiques! Plutôt que de me refaire une santé dans un centre de soins, je pensais que tracer une diagonale à pied, du Mercantour au Cotentin, était une idée acceptable.



Au même moment, un rapport gouvernemental sur l'«hyperruralité» était rendu public. Il avait été commandité par Jean-Marc Ayrault et distinguait une quarantaine de «bassins de vie hyperruraux» dans le pays.

Entendez là des zones mal goudronnées, pas assez connectées à internet et trop éloignées des administrations publiques. Pour moi, la définition du paradis!

Des marges où échapper aux tentacules du poulpe moderne! Mais l'Etat ne l'entendait pas de cette oreille. Les aménageurs publics écrivaient (en d'autres termes, bien entendu): «Courage citoyens, nous arrivons! Nous allons coucher les ronces, arranger le territoire et bientôt vous serez reliés au centre et vous serez prémunis contre tout comportement étrange et de tout vote non conforme car vous rejoindrez le dispositif!» Il fallait donc se dépêcher.





Suivre les pistes rurales, les lisières forestières et les sentiers oubliés




J'avais mon objectif de voyage et l'Etat me fournissait la carte générale. J'allais traverser le pays sur des axes dérobés, à travers des zones dépeuplées, sur ce que j'appelais mes «chemins noirs». Ces axes sont matérialisés sur les feuilles au 1/25.000 de l'IGN, véritables œuvres d'art. Ce ne sont pas les chemins de randonnée balisés ni des petites routes asphaltées, mais des pistes rurales, des lisières forestières, des sentiers oubliés. Un réseau parfait pour se tenir à l'ombre.
Comme le peuple ne va plus à pied, les broussailles ont recouvert ces voies. On y croise des crapauds, une biche, et parfois de drôles de gens qui vous disent des choses très antiques. Ils ne tirent pas leur science de l'ouverture au monde -tarte à la crème- mais de la connaissance d'un arpent du territoire. Ils n'ont pas d'opinion sur Trump mais ils sont incollables sur l'emplacement des arbres et la santé des bêtes. Qui est le vrai savant? Celui qui a ses idées sur la question de l'Orient ou celui qui connaît la carte locale des essaims sauvages?



Je partis en août de la frontière italienne. Au début, je n'allais pas fort et pas très droit non plus. Je traversais le Var, les pays du Verdon, de Valensole, de Lure et du Ventoux, je passais le Rhône à Pont-Saint-Esprit, longeais le Vivarais, montais le mont Lozère, descendais vers la Margeride, traversais l'Aubrac, gagnais la Creuse, franchissais la Loire, parcourais la Gâtine, la Mayenne, l'Avranchais et parvins, après trois mois de claudication, à la pointe du Cotentin.

Là, il fallait s'arrêter ou sauter à l'eau. C'est l'avantage des frontières, naturelles ou pas: elles offrent un cadre. Elles limitent les ardeurs et prémunissent contre les débordements. Certains veulent les abolir, ils ne savent pas les lois de l'hydraulique.











Il me fallut ces semaines passées à cueillir les mûres pour m'apercevoir que les chemins noirs se prolongent hors de la carte. Ils ne se réduisent pas à des sentes entre des murets. Ils se déploient dans notre territoire intérieur. Nos propres existences peuvent suivre des chemins de traverse et s'épanouir hors de toute soumission, derrière l'orée du monde.
Vous voulez vivre libre ? Fermez les écoutilles, trouvez vos chemins noirs et prenez la fuite, c'est-à-dire la première issue de secours qui se présentera à vos pas hésitants. Ensuite, la foulée s'affirmera.
Dans son Traité du rebelle, l'écrivain Ernst Jünger avait nommé cette antique tentation de la dissimulation «le recours aux forêts». Il avait inventé la figure de l'anarque pour désigner celui qui ne voulait rien posséder de commun avec son époque, pas même pour s'y opposer. Un repli égoïste, le recours aux forêts ? Oui, et après ?
Réformer le monde selon son opinion, le dynamiter pour sa foi, est-ce plus noble que lui tourner le dos?


Prendre les chemins noirs ne s'entend pas littéralement. Nul besoin pour cela de postuler à l'Office national des forêts. Certains s'enferment dans leur cabinet de travail, quelques-uns choisissent les monastères où la soupe est servie à heure fixe. Il y en a même, jadis, qui finissaient perchés sur une colonne dans le désert. Peu importe la manière, l'essentiel est de se royaumer soi-même, en son for imprenable.
On refusera ainsi de se conformer à ce que le philosophe Giorgio Agamben nomme «le dispositif», cette toile où nous englue la révolution digitale, le fatras médiatique et l'entreprise de domestication de nous-mêmes par les puissances politiques et les enseignes laides. «Soyez hygiéniques!», clame le dispositif, «Vivez longtemps! Allumez vos écrans! Indignez-vous quand on vous enjoint de le faire! Admirez ! Conspuez ! N'employez pas tel mot ! Levez le pouce ! Baissez-le !» Et c'est ainsi que nous flottons en nous persuadant de vivre. Les chemins noirs -ceux de l'esprit, ou ceux de la campagne, ceux de la solitude, ceux de la pleine nature- offrent l'échappée.









Il n'y avait pas que l'allégorie du repli intérieur dans ma balade. La chute, le coma, l'hôpital m'avaient dévitalisé. La marche me rendait des forces. Elle injectait sa bonne sève dans les veines, les fibres, les cellules. En m'arrachant à tout écran -écrans de contrôle et écrans de la grande hypnotisation collective-, les chemins noirs me perfusaient leurs bonnes substances.
Abattre 30 kilomètres sur des cailloux m'évitait de passer à côté de l'existence. J'échappais à ce «projet moderne» que Cynthia Fleury, dans Les Irremplaçables, désigne par «l'expropriation de l'expérience».



Pendant trois mois alternèrent sous mes yeux les visages artistiques de la campagne française. Celle de Pierre George, géographe duTemps des collines, de Giono, barde de la Provence, de Vialatte, fou des volcans, des poètes de la Loire, des peintres normands et de Barbey d'Aurevilly, prince des bocages.
C'était tour à tour une marqueterie de champs, un versant du soleil, une vallée aux fées. Parfois une source coulait, un clocher sanglotait et un troupeau mouchetait un replat. Une exposition de tableaux, en somme. Ce pays avait une propension à receler la splendeur. Arthur Young, l'agronome anglais qui voyagea en France entre 1787 et 1790 le répétait dans ses célèbres souvenirs. Partout où le menaient ses pas, il s'extasiait de «la beauté de ce pays ».






Des villages devenus fantômes, vidés de leurs habitants




Mais soudain, un chancre venait tacher la toile. La colline inspirée, coiffée de sa petite église époque force tranquille, surplombait une ZAC avec hangars et pavillons, une de ces zones périurbaines qui n'appartiennent ni à la ville ni à la campagne. Bernard Maris, victime du néant islamique, appelait «néant géographique» ces taches qui gagnaient sur la carte.


Comment avait-on réussi à couvrir si promptement de métastases le pays, à le veiner si consciencieusement d'autoroutes ?
Même un être humain ne s'enlaidit pas à ce point en cinquante ans !
La défiguration du territoire avait été orchestrée de main de maître. La Ve République s'y était appliquée. L'industrialisation des campagnes à l'après-guerre, l'urbanisation et le démembrement avaient initié le travail. Le septennat de Giscard avait orchestré l'explosion des zones pavillonnaires. Celui de Mitterrand, avec la décentralisation, l'éclosion des hypermarchés. Rocades et départementales avaient été chargées de relier les pavillons aux centres commerciaux. En France périurbaine, on passait son temps en voiture. Internet avait achevé la mutation et faisait flotter une atmosphère fantomatique dans les collectivités. Les mairies annonçaient fièrement des villages «sous vidéosurveillance» ou des programmes «voisins vigilants». Mais nous ne voulions pas de voisins vigilants! Nous voulions des voisins de tablée au banquet de la campagne pochetronne.  


Elle n'avait jamais existé que dans les tableaux de Bruegel, certes. Mais on a le droit d'être nostalgique de ses fantasmes, non ?



J'allais donc par les allées de ce pays qui avait été insolemment beau au temps où il s'appelait la France et qui s'était mystérieusement enlaidi en devenant l'Hexagone. Il ne faudrait jamais laisser les œuvres d'art à la charge des administrateurs. Dans un musée, ils auraient cassé les porcelaines avec leurs mains pas habituées à caresser les choses.


Au détour d'un lacet, au bas d'une pente, je tombais sur des paysans. Certains me proposaient un coup à boire, d'autres me regardaient en biais. Certains m'entretenaient de leurs malheurs, d'autres répondaient à peine à mes saluts. J'étais parti naïf.
Quatre mois d'hôpital et un bon coup sur le crâne m'avaient prédisposé à la rêverie romantique. Je pensais rencontrer des fils de la terre qui me parleraient de l'agriculture comme le faisait Henri de Pazzis, pionnier de la production biologique et auteur d'un superbe traité: La Part de la terre. Pour lui, le paysan s'apparentait au poète. Tous les deux, artiste et cultivateur, faisaient jaillir leurs fruits respectifs de la nuit: un alexandrin ou un rutabaga. Dans les deux cas, c'étaient des joyaux procédant de l'informe. Bref, les péquenots devaient être des voyants occupés à la prière, à l'épiphanie de l'être. Je ne rencontrai pas beaucoup de ces doubles princes de l'esprit et du labour. Pour l'instant les exploitants conventionnels étaient occupés à autre chose qu'à philosopher. Ils cultivaient avec acharnement pour alimenter le Moloch.
Des années de politique bruxelloise les avaient incités à produire intensivement. Ils n'étaient plus que 500.000. Leurs exploitations, cultivées avec les méthodes de l'impérialisme américain (uniformisation et napalmisation) offraient à l'œil un paysage déprimant. Les haies, les bosquets, les marais et les talus avaient laissé la place aux grandes steppes rentables piquetées de garages et croûtées d'engrais. Aujourd'hui, la prospérité était retombée. La mondialisation avait ouvert son marché frankensteinien. Et tous ces cultivateurs souffraient de regagner leur ferme le soir, à bord de tracteurs acquis au temps où on leur expliquait qu'avant de s'enrichir il fallait d'abord s'endetter.



Alors, pour ne pas trop mélancoliser dans les fossés, je remontais vers les hauteurs afin de retrouver l'écho de la ruralité morte. Sur les plateaux, au creux des vallons, dormaient les ruines. En quelques actes, les paysans avaient déserté les hauts lieux. Les révolutions industrielles, la saignée paysanne de 1914 et le dépeuplement rural des années 1950 avaient fait refluer les paysans et rendu le territoire aux sentinelles immémoriales, loups, salamandres, vipères: personnes très fréquentables.
Là, un promeneur solitaire pouvait croiser des fantômes, et un œil exercé à la cartographie détectait des chemins noirs.











Parfois, je traversais des espaces cultivés «biologiquement». Depuis cinq décennies, certains paysans montaient au secours de la terre maltraitée. Dans les années 1960, des pionniers avaient commencé à refuser de considérer l'agriculture comme une guerre ouverte. Ils étaient aujourd'hui 70.000 à se conformer à l'appellation «bio».
Il était facile de ricaner: certes, ils recouraient à des techniques agricoles vieilles comme l'antique à laquelle ils donnaient le nom d'«innovation». Mais la cause était belle, et ses fruits étaient bons et les efforts gagnaient lentement du terrain: les 30.000 fermes bio en activité couvraient aujourd'hui 5 % de la surface cultivée du pays. Les paysages de cette ruralité-là étaient faciles à distinguer: les champs n'étaient pas des dalles de ciment ni les élevages des unités de bagnards.






Des paysans qui, eux aussi, ont leur idée sur la notion d'identité…



Tous ces cultivateurs n'avaient pas entendu le discours de Wagram de François Hollande pour la bonne raison qu'il n'avait pas encore été prononcé. En cette rentrée 2016, le Président a lancé sa définition de la France dans le but de continuer à la diriger: elle serait une «idée» et ne constituerait pas une «identité».
Je ne crois pas les trahir, ces culs-terreux des chemins noirs, en disant qu'ils auraient été étonnés d'apprendre qu'ils vivaient dans une idée. Dans une idée, la taulière de Saint-Martin, près de Mayet, qui me servit un Viandox sous des trophées de chouettes empaillées en me parlant des esprits qui rôdaient dans le village ?
Dans une idée, cette demi-sorcière de Lure qui déplorait le recul du noyer sur le versant septentrional de sa montagne chérie et redoutée ?
Dans une idée, ce couvreur de Mayenne qui avait glissé de son toit et que la randonnée sur les chemins de France avait remis d'aplomb ?
Dans une idée, ces viticulteurs du Ventoux qui vénéraient leurs ceps sur les pentes bénies des Dentelles de Montmirail?


De qui une idée peut-elle être la patrie ? D'un pur génie, d'un ectoplasme, d'un hologramme ou d'un incube ? Il fallait qu'un type qui prononce pareil aphorisme n'ait jamais grelotté dans un ravin rocheux de la Tinée, essuyé ses lèvres après une lampée de vin jaune du Jura, apprécié l'explosion d'une huître de Cancale, ni pleuré, enfant, à une belle page de François le Champi. Peut-être n'avait-il pas d'appareil sensoriel, ce capitaine idéaliste, pas d'estomac, pas de palais, pas d'organes destinés à la jouissance des choses. Seulement un cerveau puissant, hégélien, capable d'ambition, d'humour et de synthèse.



Une identité est une idée, certes, mais une idée ancrée sur une géologie, fécondée par une lumière, battue par une lente procession d'hommes dont les corps, pas du tout idéaux, se sont décomposés dans les strates. Sinon, c'est que l'on n'est pas dans un pays mais à l'université d'été de La Rochelle.


Sur les chemins noirs, libérés de toute obligation de précaution sémantique, certains des paysans que je rencontrais avaient des opinions sur ce mot hénaurme, ce mot dont j'avais le sentiment qu'il était réservé à tout autre qu'à un citoyen français, ce mot aussi impossible qu'un oursin: «l'identité».
Jusqu'alors, je croyais que l'identité française consistait en la gloire que chacun se faisait de se refuser à en posséder une. On s'ébaubissait de l'identité tamoule, persane et inuite. Il y avait même un podium des identités. La katangaise avait eu sa gloire, la tibétaine recueillait encore des suffrages, la syrienne occupait le haut du pavé en ce moment. La française, niet. J'avais pourtant rencontré des êtres qui me parlaient de leur campagne, de leurs habitudes, de ce dont ils se nourrissaient, des paysages et des vins qu'ils aimaient, des bêtes qu'ils élevaient, des terres qu'ils travaillaient, des lieux qu'ils peuplaient depuis des siècles et qu'ils osaient appeler «chez nous». Ils ne me semblaient pas des gens moins généreux, moins humanistes, moins évangéliques que ceux qui se proclamaient universalistes et ne voulaient pas prononcer le mot identité. Ils n'étaient pas défigurés par la «haine de l'autre». Ils ne bavaient pas. Certains m'invitaient même à entrer dans la cuisine.








Traversant le pays au rythme d'une foulée faible, je compris la définition de l'identité par Fernand Braudel. J'avais relu le premier tome de L'Identité de la France dans les forêts d'Ussel. (A l'époque de la parution du livre, son titre n'avait ému personne.) Braudel définissait l'identité du pays par l'acrobatie insensée qu'un effort plurimillénaire avait nécessité pour assembler, sur un petit territoire, un «émiettement obstiné» de territoires physiques et pour absorber une «invraisemblable accumulation» de passé.
Ce qui aurait dû être un disharmonieux bric-à-brac avait produit un miracle. Une noce de la pierre, du temps, de la lumière et du travail. La France, pour Braudel, était cet «amalgame» (mot superbe! mot conspué!) qui imposait des «responsabilités énormes». Mais il avait fallu du temps pour cela. Du temps et un peuple pas trop étourdi par la valse récente des migrations.





Un pays défiguré où il reste encore des territoires de la liberté




Et cette marqueterie si fragile, cet équilibre des hommes sur le sol faisait qu'on ne pouvait pas user de ce pays comme d'une plate-forme d'idées. On ne pouvait disposer légèrement de cette Histoire engluée dans le sol. On ne pouvait malmener cette géographie diffractée. Ou alors, c'est qu'on prenait le pouvoir uniquement pour se changer les idées.


Un jour de novembre, j'arrivai au nord du Cotentin. Les longues marches ont toujours des vertus médicinales: le sang m'était revenu aux joues et mes idées noires s'étaient dissoutes entre les haies. Règle de rééducation: d'abord marcher, ensuite se mettre debout.

Je regrettais que cinq courtes décennies aient suffi à défigurer le pays. Les chirurgiens esthétiques avaient agi sacrément vite. Mais il y avait de beaux restes, des interstices, des coulées noires, des chemins silencieux, des haies de fougères et des murs derrière lesquels bivouaquer. Tant que demeuraient des territoires de la liberté où jouer ses propres danses, tout n'était pas perdu. Il y avait de quoi pleurer, certes. Mais il n'y avait aucune raison de se plaindre.



Les Chemins noirs, de Sylvain Tesson, à paraître le 13 octobre (Gallimard, 145p., 15€).

A lire aussi: Berezina (illustré, avec les photos de Thomas Goisque, Gallimard, 252p., 29,90€).

Les Rencontres du Figaro avec Sylvain Tesson, le 7 novembre 2016 à 20h00.

Avec lui, nous partirons pour une promenade littéraire, historique et méditative des forêts de Sibérie au sommet du Népal, des chemins de nos provinces aux sables de l'Afrique. Pour réserver rendez-vous sur cette page.


http://premium.lefigaro.fr/actualite-france/2016/09/30/01016-20160930ARTFIG00073-la-france-par-les-chemins-oublies.php




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