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 PEGGY GUGGENHEIM , LA COLLECTIONNEUSE

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Bridget

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MessageSujet: PEGGY GUGGENHEIM , LA COLLECTIONNEUSE    Dim 29 Juin - 19:32

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Riche et jeune héritière américaine , Peggy Guggenheim (1898-1979) collectionnait les maris, les amants, les chiens et les tableaux.











Tout commence par un naufrage




On ignore encore à ce moment comment se terminera l'histoire, mais on sait qu'elle commence par un naufrage, et pas n'importe lequel : le 14 avril 1912, à 23 h 40, le RMS Titanic, fleuron tout neuf de la White Star Line, heurte un iceberg au large de Terre-Neuve.

Parmi les passagers qui ne trouveront pas place dans les canots de sauvetage, Benjamin Guggenheim.

Héritier d'une fortune colossale, encore augmentée par un riche mariage, il s'est appliqué à dilapider l'une et à écorner largement le contrat de l'autre.






Benjamin Guggenheim @Getty Images /Topical Press Agency




En disparaissant sous les eaux, il laisse des dettes vertigineuses, une veuve qu'on imagine peu éplorée, mais que ses contemporains décrivent comme assez originale, sinon doucement cinglée, et trois filles, dont Peggy, alors âgée de 14 ans.


Commence pour la jewish princess une période de gêne, marquée par le déménagement de la famille, contrainte de quitter l'hôtel particulier de la 72e Rue Est qu'elle occupait à Manhattan, et de se réfugier dans un simple appartement.





À LA TÊTE D'UN RICHE PATRIMOINE


Il faut attendre 1919 et le redressement des comptes familiaux grâce à l'entremise de ses oncles, ainsi que le décès fort opportun d'un grand-père à héritage, pour que Peggy, alors dans sa 21e année, se voie à la tête d'un riche patrimoine.

Elle voyage du nord au sud des Etats-Unis, se fait – mal – refaire le nez à Cincinnati (« si le nez de Peggy avait été moins gros, la face du monde de l'art en aurait été changée », estiment la plupart de ses biographes), s'occupe enfin dans une librairie new-yorkaise grâce à laquelle elle découvre les écrits du grand historien d'art Bernard Berenson et rencontre Alfred Stieglitz.




Le photographe est déjà une légende. Il a publié la revue Camera Work, a ouvert la galerie Photo-Secession au 291, sur la Cinquième Avenue, où il a accroché successivement, outre des photographies, des oeuvres de Cézanne, Matisse, Braque ou Picasso.


Il a publié un article remarqué sur l'Armory Show, qui en 1913 a révélé à l'Amérique l'art contemporain européen, il a montré Picabia dès cette époque avant de réaliser la première exposition personnelle de Brancusi.


Peggy voit chez lui un tableau de sa femme Georgia O'Keefe, elle ne sait pas dans quel sens le regarder : raté.
Mais la leçon portera plus tard : la jeune Américaine va révéler un talent extraordinaire pour dénicher les meilleurs conseillers artistiques de son temps.











Mais elle commence par le pire : Laurence Vail, « king of Montparnasse » pour les Français, « roi de la bohème » selon les auteurs anglo-saxons.

Lui-même est cosmopolite : des ascendances bretonnes et nord-américaines, des études de lettres à Oxford, une carrière littéraire sans grand éclat (son livre le plus connu, Murder ! Murder ! relate, avec de méchants relents antisémites, quelques moments de leur vie commune), et d'artiste dont l'œuvre est essentiellement présente aujourd'hui dans les collections de Peggy à Venise.





UN PREMIER MARIAGE AVEC LE KING OF MONTPARNASSE




Elle le rencontre à New York, il lui prend sa virginité à Paris (avec son consentement, mais déjà dans une perspective culturelle, puisqu'elle explique dans son autobiographie avoir tenté avec lui de reproduire les curieuses positions découvertes dans un livre sur les fresques coquines de Pompéi), puis l'épouse, en 1922.










Naîtront un fils, Sindbad, puis une fille, Pegeen. La famille transhume, de Paris à la Suisse, et prend le plus souvent ses quartiers dans le sud de la France, à Pramousquier.
Une photographie prise par Man Ray en 1923 la montre là-bas avec son fils Sindbad dans les bras.



Elle a l'air heureuse. Elle ne l'est pas. Son mari boit trop, la brutalise, mais cependant lui présente tout le petit monde des nuits parisiennes.

Petit ? Pas certain que l'on puisse qualifier ainsi Djuna Barnes (qui lui fait découvrir que les femmes sont aussi aimables, au sens pompéien du terme), Isadora Duncan, James Joyce, Ezra Pound, André Masson ou Marcel Duchamp.



Elle délaisse Laurence Vail pour un autre écrivain, lui aussi peu prolifique mais tout aussi grand buveur, John C. Holmes, avec lequel elle voyage beaucoup, mais qui ne la traite pas mieux.

Puis un troisième, Douglas Garman, qui tient bizarrement à la faire adhérer au Parti communiste et, devant ses hésitations, la traite de trotskiste...



On ne développera pas la litanie de ses amants (Samuel Beckett et Yves Tanguy tout de même), la place manquerait : à une journaliste mal avisée qui lui demandait combien elle avait eu de maris, elle aurait répondu : « Précisez votre question. Les miens ou ceux des autres ? »







“NYMPHOMANE ET CINGLÉE”




On ne sait s'il est vrai qu'une langue étrangère ne s'apprend jamais aussi bien que sur l'oreiller, mais le cas de Peggy semble prouver que la méthode est bonne en ce qui concerne l'art.



Ce serait Samuel Beckett qu'il l'aurait encouragée à s'intéresser à celui de son temps.
Et si son autobiographie, Out of This Century, publiée en 1946, avait été qualifiée par la presse américaine de « révélations de nymphomane et pratiques de cinglée », en matière d'art, Peggy Guggenheim était loin d'être une ingénue.



Elle ouvrit successivement deux galeries. La première, le 24 janvier 1938, dans le quartier de Mayfair à Londres, fut baptisée « Guggenheim Jeune », ce qui lui valut les foudres d'Hilla de Rebay, la directrice du musée créé par son oncle Solomon à New York, indignée, lui écrivit-elle, que le nom de Guggenheim puisse être associé à des pratiques commerciales...







Peggy et son Calder




Elle y exposa Jean Cocteau, mais aussi Arp, Brancusi, Calder, Kandinsky, Laurens, Tanguy ou Geer Van Velde (ce dernier par l'entremise de Samuel Beckett).


Elle bénéficiait aussi des conseils de Marcel Duchamp et de ceux d'Herbert Read, l'un des plus importants critiques et historiens d'art britanniques – un de ses nombreux chiens, enterré auprès d'elle à Venise porte le nom de sir Herbert (1952-1965).






10 PICASSO, 40 ERNST, 3 MAN RAY…




La mère de Peggy vient en effet de mourir, et son héritage porte ses revenus annuels à 50 000 dollars, somme considérable à l'époque.
Elle décide d'en consacrer les quatre cinquièmes à la création d'un musée, que dirigerait sir Herbert (l'historien). Le projet avorte à la déclaration de guerre. Elle vient alors à Paris et consacre cette somme à l'achat d'œuvres d'art.


« Une par jour ! », écrit-elle dans son autobiographie. En réalité, certainement plus. On a pu recenser dix Picasso, quarante Ernst, huit Miró, trois Man Ray, trois Dalí, un Klee, un Léger et un Chagall...
En ces temps troublés, la plupart de ses achats n'excèdent pas 1 000 dollars par tableau.



Avec le reliquat de son argent, elle aide l'Américain Varian Fry, qui a organisé à Marseille une filière d'évasion, à évacuer de France les artistes menacés par le régime nazi.








"Artists in Exile", Peggy Guggenheim's apartment, New York, 1942. Front row: Stanley William Hayter, Leonara Carrington, Frederick Kiesler, Kurt Seligmann. Second Row: Max Ernst, Amedee Ozenfant, Andre Breton, Fernand Leger, Berenice Abbott. Third Row: Jimmy Ernst, Peggy Guggenheim, John Ferren, Marcel Duchamp, Piet Mondrian. Photograph: The Philadelphia Museum of Art, Philadelphia, Pennsylvania.  





Car si la déclaration de guerre a sonné la fin de l'expérience londonienne et si elle avait tout loisir de se réfugier immédiatement dans son pays d'origine, elle préféra mettre sa fortune au service de ses amis, André Breton, Victor Brauner ou Max Ernst, pour leur permettre de quitter le pays face à l'avancée allemande.



Elle gagna New York en 1941 avec son nouvel époux Max Ernst (qui la quittera pour convoler en 1946 avec l'artiste Dorothea Tanning), et ouvrit en octobre 1942 une nouvelle galerie.









Peggy et Max Ernst .



La première exposition fut préfacée par André Breton. Elle y montra ensuite Jackson Pollock, Robert Motherwell, Mark Rothko, Willem de Kooning et fut le premier soutien de cette école de New York alors inconnue, mais qui allait dominer le monde artistique.







UN BOUILLON DE CULTURE DE L'ART AMÉRICAIN CONTEMPORAIN





Art Of The Century 1942




L'ouverture de la galerie, baptisée modestement Art of this Century, fut un événement.
On se presse au vernissage donné au profit de la Croix-Rouge, on s'étonne de la décoration confiée à l'architecte Frederick Kiesler qui multiplie les murs courbes et suspend les toiles au plafond par des cordes.




Dans un article publié dans les années 1950, le critique américain Kenneth B. Sawyer se rappelle encore avec émotion ce « premier centre de la peinture et de la sculpture d'avant-garde au début des années 1940 », qui « rassembla un groupe de jeunes New-Yorkais », et « fut le bouillon de culture le plus important de l'art américain contemporain ».




Et encore, il avait manqué le meilleur : Peggy avait demandé à un tout jeune percussionniste venu de Chicago de donner un concert pour l'inauguration.
Elle renonça au projet, à la suite semble-t-il d'une orgie qui avait mal tourné (la jeune femme du musicien aurait tenté non sans succès de séduire Max Ernst, avant de fondre en larmes lorsqu'elle découvrit, devant son état ithyphallique, « que Max n'était pas le pur esprit qu'elle avait imaginé »), et parce que l'instrumentiste avait en outre manoeuvré pour jouer également au MoMA.


Dommage, il s'agissait de John Cage. Lequel se souvient que, dans la maison du couple sur l'East River,  « quelqu'un de célèbre arrivait toutes les deux minutes ».






UNE COLLECTION CONSTITUÉE EN MOINS DE DIX ANS




Car, avant de montrer les jeunes Américains, elle s'était d'abord intéressée à ses amis les surréalistes en exil, lesquels ne furent pas sans influence sur les mômes de l'école de New York.


Non sans s'autoriser, on ne se refait pas (et pendant un voyage de Max Ernst à la Nouvelle-Orléans), une passade avec Marcel Duchamp : « Pendant son absence, je le trompai pour la première fois avec Marcel. Après vingt ans d'amitié, cela tenait presque de l'inceste. »




Ses biographes, américains notamment, se sont jetés sur cette phrase comme la vérole sur le bas clergé, expliquant à grand renfort de psychanalyse de boudoir que la quête effrénée des hommes menée par Peggy était une façon de retrouver son père aimant, tragiquement disparu.


On leur en laissera la responsabilité, non sans toutefois leur concéder un point : dans les Mémoires de Peggy – environ 200 pages dans la version originale –, l'art n'intervient qu'à la 110e.



Car le plus étonnant pour celui qui découvrira aujourd'hui la collection de Peggy Guggenheim à Venise, si tant est qu'elle y soit correctement présentée, c'est qu'elle a été constituée pour l'essentiel en moins de dix ans. Et qu'elle a été amputée, du vivant même de la collectionneuse, de quelques fleurons.








En 1949 , Peggy Guggenheim acquiert le Palazzo Venier dei Leoni à Venise , dont elle fera un musée.






Jackson Pollock, par exemple, dont elle a donné un important tableau à l'université d'Iowa, sous-estimant dans un premier temps le talent de l'artiste : d'abord dubitative, elle avait été impressionnée par la réaction de Mondrian, qui avait passé de longs moments devant un de ses tableaux, expliquant, en substance, qu'il n'y comprenait rien, mais qu'il y avait là quelque chose de radicalement nouveau !



Elle avait immédiatement signé un contrat avec Pollock, pratique inhabituelle à l'époque. Le peintre était régisseur au musée créé par son oncle, et se retrouvait soudain avec une rente mensuelle de 150 dollars, et touchait 60 % sur les ventes au-dessus de 2 700 dollars : du jamais-vu aux Etats-Unis.


Elle conserva la galerie jusqu'en mai 1947, date de son retour en Europe.








EN 1949, ELLE S'INSTALLE À VENISE AVEC SES CHIENS, SES AMANTS ET SES COLLECTIONS





En 1948, lors de la Biennale, Venise lui prêta le pavillon de la Grèce, alors encore en pleine guerre civile, pour montrer sa collection.
L'année suivante, elle fit l'acquisition du palais Venier dei Leoni. Le bâtiment, construit au XVIIIe siècle, est atypique à Venise : il ne comporte qu'un rez-de-chaussée et semble inachevé.










Elle s'y installa avec ses chiens, ses amants et ses collections : des cubistes, des futuristes italiens, des abstraits (dont l'ami Mondrian), des surréalistes et des expressionnistes abstraits américains, bref, des pans entiers de l'histoire de l'art du XXe siècle qui font du lieu l'une des plus importantes collections italiennes en la matière.



Les œuvres voisinaient, selon un principe à l'époque peu commun, avec des pièces d'art africain et océanien, et une salle était réservée à sa fille Pegeen, qui peignait non sans talent, avant sa mort brutale en 1967.






DES DÉCENNIES DE BROUILLE





En 1976, Peggy avait mis fin à des décennies de brouille avec la fondation new-yorkaise de son oncle Solomon et lui avait donné, avec réserve d'usufruit, le palais et son contenu.


Mais le transfert de propriété était assorti – selon les avocats des descendants de Pegeen, ce que ceux de la Fondation Solomon R. Guggenheim contestent – de conditions très précises, la principale étant que la collection était considérée comme un ensemble et devait rester sur place (il était même stipulé que sa chambre « avec le mobile de Calder et ma collection de boucles d'oreilles » devait rester intacte...).





La seule exception tolérée de son vivant était toute partielle et concernait le cavalier de bronze, L'Angelo della città, oeuvre de Marino Marini, érigé devant la façade du palais, et doté d'un phallus de dimension respectable, mais amovible toutefois : cela permettait de faire dévisser l'engin à chaque fois qu'une procession religieuse empruntait le Grand Canal...



Elle le précise encore dans ses Mémoires : « Nous parvînmes à un accord. Ma collection resterait intacte à Venise et à mon nom, mais serait administrée par la Fondation Guggenheim. Rien ne devait être touché. »




Elle est morte le 23 décembre 1979. Son urne funéraire fut placée dans le jardin du palais, à côté des tombes de ses 14 chiens. Aujourd'hui, on y organise de très jolis et très courus vernissages.





   Harry Bellet
   Journaliste au Monde








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