Dans la peau de Cate Blanchett
Photo Karl Lagerfeld
Elle s'était promis de ne plus revivre ce moment humiliant, enduré durant l'adolescence, lorsque, de son propre aveu, elle pensait savoir exactement quelle direction emprunter dans la vie.
Après des années passées à travailler son piano, toute la journée, la nuit parfois, elle s'était vu opposer une fin de non-recevoir de la part de son professeur et mentor, qui lui signifia que seule la perfection est acceptable pour une future musicienne. "Vous valez mieux que cela, mademoiselle. La perfection fait peut-être partie de votre panoplie, mais pas sur le clavier d'un piano. Alors, laissez tomber !"
A 40 ans, à ce moment précis de sa carrière où elle est parvenue à trouver un équilibre stable entre son statut de star de cinéma, son métier de codirectrice de la Sydney Theatre Company (responsabilité partagée avec son mari, le dramaturge et metteur en scène Andrew Upton), et sa vie de mère de famille, avec ses trois garçons, Dashiell (pour Hammett, l'auteur du Faucon maltais), Roman (en hommage à Polanski) et Ignatius, Cate Blanchett en est toujours au même point.
A l'affût de la moindre erreur de parcours. Se demandant, encore et toujours, où et quand elle aurait pu commettre un faux pas, afin de ne plus jamais devoir entendre de nouveau cet insupportable : "Mademoiselle, laissez tomber !".
Cate Blanchett ne revoit jamais ses films. Par crainte justement d'arriver à ce constat humiliant où on lui signifierait de prendre la porte de sortie. Si c'était possible, elle éviterait même de les regarder, ne serait-ce qu'une fois.
L'angoisse de découvrir un travail approximatif ou, pire, des moments où son travail aurait dû se révéler tellement meilleur, la terrifie. La scène, au moins, n'offre pas cet inconvénient à ses yeux. Une représentation demeure le travail d'un instant, accompli devant un public restreint, dans un effort susceptible d'être amélioré le lendemain.
Les paroles résonnent aujourd'hui encore dans la tête de Cate Blanchett. Elle les rapporte avec mélancolie, en colère contre elle-même, confessant un acte inavouable – tricher avec soi et avec les autres – pour mieux afficher sa détermination, se jurant de ne plus jamais aborder la moindre tâche sans un investissement absolu.
Expérimenter sans tricher Cate Blanchett gravira les marches du Festival de Cannes lors de l'ouverture de la manifestation, le 12 mai, avec la présentation du Robin des bois de Ridley Scott, dans lequel elle incarne Lady Marianne.
Elle ressentira la même boule au ventre qui précède les premières de ses films. "La montée des marches à Cannes ressemble à l'ouverture de la mer Rouge. C'est assez magique. Pour le reste, je serai livrée à moi-même, à me demander, en découvrant mon travail, s'il ne faudrait pas laisser tomber."
L'importance relative de son rôle – Robin des bois appartient davantage à l'interprète du rôle-titre, Russell Crowe – serait de nature à la rassurer. "Tant que je continuerai d'endosser ces seconds rôles, que ce soit dans la trilogie du Seigneur des anneaux ou dans Coffee and Cigarettes, de Jim Jarmusch, je pourrai continuer d'expérimenter. Si l'expérience échoue, la faute ne retombera pas sur mes seules épaules."

Dans "Robin des Bois", de Ridley Scott, Cate Blanchett est Lady Marianne, fiancée au "prince des voleurs"
Il y a des moments, dans sa carrière d'actrice, où Cate Blanchett s'est dit que, à défaut d'avoir été bonne – appréciation laissée au regard des autres –, elle n'avait au moins pas triché avec elle-même.
Elle le dit sans arrogance, avec le souci de comprendre ce qui s'est passé à l'écran, pour retrouver, une fois encore, cette sensation de parvenir quelque part à force de travail et d'intelligence. Il y aurait ce moment précis de The Good German, de Steven Soderbergh. Lena, une Allemande compromise avec les nazis dans le Berlin occupé de l'après-guerre, tente d'obtenir des papiers auprès d'un avocat américain.
Cate Blanchett s'était fixé pour objectif de rester impassible, se contentant de croiser les jambes, s'imposant une règle où elle ne divulguerait presque rien, ni à son interlocuteur à l'écran, ni à son réalisateur. La scène fut tournée sans répétition, et sans nécessiter de nouvelle prise.

Cate Blanchett et George Clooney dans le film américain de Steven Soderbergh, "The Good German"
Cate Blanchett retient encore son apparition en clone de Bob Dylan dans I'm Not There, de Todd Haynes : cheveux hirsutes, lunettes fumées et rouflaquettes collant à la période électrique du musicien.
"Je voulais devenir Dylan. Je n'ai jamais éprouvé un tel sentiment, et j'étais prête à tout pour y parvenir. Au fond, je sais bien que Dylan se moque de pareille incarnation, il est ailleurs. Mais moi, à l'écran, j'étais bien là, et mon Dylan existait."
En Bob Dylan dans I'm Not There de Todd Haynes
Deuil fondateurLe seul événement que Cate Blanchett est disposée à évoquer est la mort de son père.
Moment-clé de son existence, dont elle se refuse à voir l'influence sur son travail. Robert Blanchett est arrivé inopinément en Australie dans les années 1960. Le navire de ce Texan de souche en service dans la marine avait dû marquer un arrêt prolongé à Melbourne pour qu'une coque défectueuse soit réparée.
Il a rencontré une femme et s'est marié avec elle dans ce qui est devenu sa ville d'adoption.
Lorsqu'il est mort, Cate Blanchett avait 10 ans. Elle jouait tranquillement du piano ce jour-là et s'était contentée d'adresser un geste de la main à un père parti au travail. Ce dernier est tombé en chemin, victime d'une crise cardiaque.
Depuis, l'actrice ne quitte plus jamais un lieu de tournage ou de répétition sans saluer consciencieusement chaque personne autour d'elle.
Au-delà de cette superstition, elle a bien tenté de faire un lien entre ce deuil fondateur et son travail de comédienne, au moins dans une pièce, l'Electre de Sophocle, qui marque le moment précis de sa reconnaissance artistique dans les années 1980.

Electre de Sophocle the National Institute of Dramatic Arts in Melbourne, 1992.
"Je savais parfaitement quels fils tirer pour m'identifier à un personnage dont le père, Agamemnon, roi de Mycènes, a été assassiné par son épouse et l'amant de celle-ci. Ma performance tenait la route, mais faire coïncider ma biographie avec mes rôles ne correspondait pas à la voie que je voulais emprunter."
L'actrice de Babel ne vit, professionnellement s'entend, que pour les cinq secondes précédant son arrivée sur scène ou devant les caméras, cet instant évanescent où elle pénètre une zone inconnue qui n'est plus la vraie vie.
Autrefois, tout juste débutante, il s'agissait pour elle d'une sensation bizarre, difficile à décrire. C'est aujourd'hui une drogue, un état mystérieux et galvanisant dont il faut, coûte que coûte, goûter une fois encore.
Elle a pour la première fois pris conscience de son talent à l'adolescence. Cate Blanchett tenait un petit rôle dans une mise en scène à Melbourne. Sa sœur aînée était venue lui rendre visite. Or, dans la fratrie Blanchett, celle-ci se révélait toujours la plus sévère. "Elle m'a lancé : "C'est la première fois que je ne te vois pas." Je voyais tout à fait ce qu'elle voulait dire. J'étais invisible. Et j'ai tout fait depuis pour le rester."