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Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Lun 19 Avr 2010 - 0:52
Une saison en enfer (extrait)
Arthur Rimbaud
Adieu
L'automne, déjà ! - Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les saisons.
L'automne.
Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi des inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.
Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du comfort !
- Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !
Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !
Suis-je trompé ? la charité serait-elle soeur de la mort, pour moi ?
Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.
Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ? Oui l'heure nouvelle est au moins très-sévère.
Car je puis dire que la victoire m'est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent, - des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. - Damnés, si je me vengeais !
Il faut être absolument moderne.
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes. Que parlais-je de main amie ! Un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, - j'ai vu l'enfer des femmes là-bas ; - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.
Avril-août, 1873
Et je m'en vais - Au vent mauvais - Qui m'emporte - Deçà, delà, - Pareil à la - Feuille morte. Poèmes saturniens, Chanson d'automne Paul Verlaine
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Nine Admin
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Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Lun 19 Avr 2010 - 1:01
RIMBAUD ET VERLAINE
C’est en 1871 qu’Arthur Rimbaud débarque à Paris. Il y rencontre Paul Verlaine. Commence alors entre ces deux hommes une belle histoire, une histoire tragique qui les lie à tout jamais au-delà des temps.
Deux poètes, deux génies en quête d’amour et d’inspiration. Pendant deux longues et merveilleuses années, les deux hommes composent des vers magnifiques, des poèmes aujourd’hui encore adulés et aimés que chacun fredonne et se dit et se lit…
De cette intimité innocente naît un amour interdit ou coupable ? Mais cette expérience entre beauté, bonheur et aussi douleur… s’achève un beau jour de juillet 1873 à Bruxelles. En proie à l’alcool, tiraillé par ses sentiments profonds, Paul Verlaine tire une balle sur Arthur Rimbaud. Il sera simplement blessé, blessé physiquement, mais aussi blessé dans l’âme. Arthur Rimbaud s’en va et quitte Paul Verlaine.
Verlaine Le poète s’use… Il s’éteint à Paris le 8 janvier 1896…
On raconte qu’au lendemain de son enterrement, plusieurs quotidiens évoquent un événement curieux et pour le moins étrange : ce serait dans la nuit suivant les obsèques que la statue de la Poésie sur l’Opéra, aurait perdu un bras. Son bras se serait cassé, écrasé littéralement, avec la lyre qu'il soutenait, à l'endroit même où le corbillard de Verlaine venait de passer quelques heures auparavant...
***************
"Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des aimés que la Vie exila. Son regard est pareil au regard des statues, Et, pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues".
Poèmes saturniens - Mon rêve familier Paul Verlaine
nounouka
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Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Lun 19 Avr 2010 - 1:26
Publié dans La Revue pour tous du 2 janvier 1870. Pas de manuscrit connu.
Vu sa date de publication, ce poème a évidemment été rédigé en 1869.
Les Étrennes des orphelins I La chambre est pleine d'ombre ; on entend vaguement De deux enfants le triste et doux chuchotement. Leur front se penche, encore alourdi par le rêve, Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève... — Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ; Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux ; Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse, Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse, Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant... II
Or les petits enfants, sous le rideau flottant, Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure. Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure... Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor Son refrain métallique et son globe de verre... — Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre, Épars autour des lits, des vêtements de deuil : L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil Souffle dans le logis son haleine morose ! On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose... — Il n'est donc point de mère à ces petits enfants, De mère au frais sourire, aux regards triomphants ? Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée, D'exciter une flamme à la cendre arrachée, D'amonceler sur eux la laine de l'édredon Avant de les quitter en leur criant : pardon. Elle n'a point prévu la froideur matinale, Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?... — Le rêve maternel, c'est le tiède tapis, C'est le nid cotonneux où les enfants tapis, Comme de beaux oiseaux que balancent les branches, Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches !... — Et là, — c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur, Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ; Un nid que doit avoir glacé la bise amère... III
Votre cœur l'a compris : — ces enfants sont sans mère. Plus de mère au logis ! — et le père est bien loin !... — Une vieille servante, alors, en a pris soin. Les petits sont tout seuls en la maison glacée ; Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée S'éveille, par degrés, un souvenir riant... C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant : — Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes ! Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux, Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux, Tourbillonner, danser une danse sonore, Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore ! On s'éveillait matin, on se levait joyeux, La lèvre affriandée, en se frottant les yeux... On allait, les cheveux emmêlés sur la tête, Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête, Et les petits pieds nus effleurant le plancher, Aux portes des parents tout doucement toucher... On entrait !... Puis alors les souhaits... en chemise, Les baisers répétés, et la gaîté permise ! IV
Ah ! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois ! — Mais comme il est changé, le logis d'autrefois : Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée, Toute la vieille chambre était illuminée ; Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer, Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer... — L'armoire était sans clefs !... sans clefs, la grande armoire ! On regardait souvent sa porte brune et noire... Sans clefs !... c'était étrange !... on rêvait bien des fois Aux mystères dormant entre ses flancs de bois, Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure... — La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui : Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui ; Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises : Partant, point de baisers, point de douces surprises ! Oh ! que le jour de l'an sera triste pour eux ! — Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus, Silencieusement tombe une larme amère, Ils murmurent : "Quand donc reviendra notre mère ?" ........................................................................... V
Maintenant, les petits sommeillent tristement : Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant, Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible ! Les tout petits enfants ont le cœur si sensible ! — Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux, Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux, Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close, Souriante, semblait murmurer quelque chose... — Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond, Doux geste du réveil, ils avancent le front, Et leur vague regard tout autour d'eux se pose... Ils se croient endormis dans un paradis rose... Au foyer plein d'éclairs chante gaiement le feu... Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ; La nature s'éveille et de rayons s'enivre... La terre, demi-nue, heureuse de revivre, A des frissons de joie aux baisers du soleil... Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil : Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre, La bise sous le seuil a fini par se taire... On dirait qu'une fée a passé dans cela !... — Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là, Près du lit maternel, sous un beau rayon rose, Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose... Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs, De la nacre et du jais aux reflets scintillants ; Des petits cadres noirs, des couronnes de verre, Ayant trois mots gravés en or : "À NOTRE MÈRE !"
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Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Lun 19 Avr 2010 - 21:08
Le dormeur du val
C'est un trou de verdure où chante une rivière, Accrochant follement aux herbes des haillons D'argent ; où le soleil, de la montagne fière, Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme : Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit
Arthur RIMBAUD (1854-1891)
Nine Admin
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Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Mer 21 Avr 2010 - 0:34
Nine Admin
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Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Mer 21 Avr 2010 - 0:47
Guillaume, Arthur, étoiles filantes
Guillaume Depardieu disparaît à 37 ans. Troublante similitude de destin avec Arthur Rimbaud. Décédé au même âge, dans une chambre d'hôpital, amputé d'une jambe, lui aussi, et de tant d'espérances, il y a un peu plus d'un siècle.
Troublante similitude encore, avec ce père encombrant qui sembla parfois étouffer Guillaume, avec ce père désespérément absent qu'Arthur sembla parfois rechercher sa vie durant. Hier, tandis qu'était inaugurée à Charleville la médiathèque « Voyelles » en hommage au poète, l'acteur embarquait pour toujours à bord du Bateau ivre des âmes révoltées.
On regrettera donc à jamais que le projet du cinéaste François Dupeyron n'ait pas abouti. Une adaptation du roman de Philippe Besson, « Les jours fragiles », évoquant les derniers jours du poète de Charlestown. Guillaume devait y camper Arthur (son frère jumeau en soif d'absolu), sa sœur Julie y jouer le rôle d'Isabelle, la sœur du poète. Rendez-vous manqué.
Quand on est une étoile filante, quand on cherche des Ailleurs impossibles, on se brûle, on s'égare parfois, on va à cent à l'heure, on tutoie le génie. « Vivons dangereusement » revendiquait hier le poète André Velter, l'un des parrains de la médiathèque de Charleville.
Arthur et Guillaume ont appliqué le mot d'ordre à la lettre. Ils en auront payé le prix fort. Le prix à payer quand on refuse toutes les concessions. Quand on vit en voyants.
Philippe Mellet
Et lui aussi est parti sur une jambe. Comme Guillaume, Arthur avait exactement 37 ans. Adieu à vous chers révoltés.
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Nine Admin
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Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Jeu 13 Mai 2010 - 1:14
RIMBAUD A LA FOLIE
Rimbaud un mythe moderne ? Le point de vue de Claude Jeancolas en vidéo
Le poète est devenu une icône :
l'exposition que lui consacre la Galerie des bibliothèques est à la mesure du phénomène, foisonnante et moderne. Des artistes de rue ont lancé les trois mois de Rimbaudmania en créant des fresques. Jusqu'au 1er août
Il s'est tu à 20 ans, mais ses vers résonnent encore dans le monde entier. Plus d'un siècle après sa disparition, Arthur Rimbaud (1854-1891) continue d'influencer la vie artistique contemporaine, bien au delà du champ littéraire. C'est l'influence d'une icône que retrace la très riche exposition organisée à la Galerie des bibliothèques (4e) de la Ville de Paris.
Illustration de ce phénomène qui dépasse largement la littérature :
des artistes de rue ont réalisé des fresques du poète à l'entrée de l'expo. Tous, chacun à leur manière, s'inspirent de l'oeuvre d'Ernest Pignon-Ernest , qui a collé le visage de l'enfant de Charleville-Mézières dans les rues de Paris dès les années 70.
"Rimbaud a ouvert des portes à beaucoup d'autres créateurs, estime Pedro, en pleine finition d'un pochoir "Anarchie en Rimbaldie". Son esprit est libertaire, et il prône la différence et le droit à la différence". A ses côtés, Ariane et Dominique, du collectif Nice Art, ont repris la figure du Rimbaud enfant, avec son visage "poché" sur une carte de la région parisienne. "C'est un hommage à un poète ambulant, qui adorait marcher, et une référence à ses dessins d'écolier, qu'il faisait au dos de cartes de géographie", témoigne Ariane.
"L'influence d'un phénomène"
Interview de Claude Jeancolas, commissaire de l'exposition, sur un phénomène littéraire devenu objet de culte.
Opéras, chansons pop-rock, films, BD, romans, objets quotidiens... Arthur Rimbaud a été utilisé sur une quantité infinie de supports artistiques ou non. Pourquoi ?
Il a nourri la société moderne. C'est un engrais universel pour la langue et la créativité. Et ce n'est pas un phénomène franco-français. La sortie du film "Rimbaud-Verlaine" avec Leonardo DiCaprio a fait ainsi renaître des traductions de Rimbaud dans le monde entier, notamment dans des langues pour lesquelles il n'avait jamais été traduit. Les deux-tiers des objets de l'exposition viennent des Etats-Unis, car la beat generation s'est beaucoup intéréssé à Rimbaud, mais il est aussi populaire dans de nombreux pays comme l'Italie, la Corée, le Japon...
Que pensez-vous de la photo présumée d'Arthur Rimbaud à l'âge adulte, découverte très récemment ?
Je doute que cette photo soit authentique, et les arguments évoqués pour attester que c'est bien Rimbaud me semblent peu convaincants. On ne perd pas son regard en quelques années, et ce regard vide n'a plus rien à voir avec celui du Rimbaud enfant. Cela ne ressemble pas à l'aventurier qu'il était alors. Les personnes photographiées pourraient très bien être des touristes : des milliers de voyageurs sont passés par cet hôtel d'Aden [ndlr : l'hôtel où a été prise la photographie].
Que révèle la passion déclenchée par cette photo ?
L'emballement médiatique autour de cette photo montre que Rimbaud est un phénomène mondial. Son mythe est très vivant, et il y a finalement peu de reliques, peu de traces de lui. Dès qu'il y a une nouveauté, authentique ou non, cela devient un événement ! Je peux ainsi vous annoncer la sortie très prochaine d'un manuscrit inédit. Rendez-vous le 10 juin prochain...
Exposition Rimbaudmania. L’éternité d’une icône
Du 7 mai au 1er août 2010 Ouverture du mardi au dimanche de 13h à 19h, nocturne jeudi jusqu’à 21h. Fermeture les 8, 13 mai et 14 juillet Galerie des bibliothèques / Ville de Paris 22, rue Malher, Paris 4e- Métro : Saint-Paul Entrée 4 €. Tarif réduit : 2 €
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Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Mer 9 Juin 2010 - 8:53
La photographie de Rimbaud authentifiée
Par Jean-Jacques Lefrère un article détaillé réalisé par l'Express
Rimbaud sur le perron de l'hôtel de l'Univers, à Aden. Libraires associés/ADOC-Photos
Il y a deux mois, L'Express révélait une photo absolument inédite d'Arthur Rimbaud. Elle est aujourd'hui authentifiée et datée. Le photographe et la plupart des figurants ont même été identifiés.
On se souvient qu'il y a deux mois, une photographie inconnue de Rimbaud, la première montrant avec netteté ses traits d'adulte, a été rendue publique. Elle montre l'ancien poète à Aden, assis au sein d'un groupe, sur la véranda de l'Hôtel de l'Univers. Le document, qui figurait parmi une trentaine de clichés d'Aden à la fin du XIXe siècle, provenait des archives de Jules Suel, propriétaire de cet hôtel où Rimbaud résida à diverses reprises et où il se fit parfois adresser son courrier.
Le poète reconverti dans le négoce fut en outre en relations d'affaires, notamment au moment de son expédition d'armes à travers le désert dankali, avec ce Suel qui était une personnalité importante de la communauté française locale - une communauté au demeurant fort réduite, dont les membres sont connus, et nous serions bien en peine, après une trentaine d'années de travaux sur le sujet, de citer un bien grand nombre de noms de ressortissants français dans l'Aden de cette époque.
En publiant cette photographie de Rimbaud, nous escomptions que des lecteurs pourraient nous aider à identifier les autres figurants de ce "coin de table" d'Aden, à mieux en cerner le contexte, voire de situer la photographie dans le temps. Cet espoir n'était pas vain, et les choses n'ont pas traîné, puisque nous sommes aujourd'hui en mesure de dater le document de manière très précise et d'indiquer l'identité probable de la majorité des personnages.
Il n'était certes pas aisé, cent trente ans plus tard, de placer des noms sur des visages. Et pourtant, on pouvait se demander qui sont les deux personnages debout, celui de gauche fixant l'objectif avec une expression farouche et décidée, celui de droite photographié comme dans le mouvement, souriant et portant son regard vers la dame assise au premier plan, en paraissant la contempler avec une sorte de bienveillance réjouie?
De même, qui peuvent bien être les deux barbus assis à gauche, l'un déjà quelque peu déplumé et à la physionomie soucieuse ou dédaigneuse, l'autre au visage plus impassible et semblant chaussé de souliers à talons?
Une identification qui permet de dater la photo
Qui est l'individu assis au centre, à la droite de Rimbaud? Il est apparemment le plus âgé du groupe, et son étrange costume à carreaux l'a déjà fait entrer dans la geste rimbaldienne sous le surnom de Pyjama. L'auteur de cette enquête, Jean-Jacques Lefrère, a pour habitude de chasser les pièces inédites dans la littérature. En décembre 2008, L'Express lui avait consacré un portrait.
Surtout, qui est la dame à droite, accoudée à son fauteuil, porteuse d'une alliance et arborant un ventre à la courbe généreuse? Sa présence détonne quelque peu, car les Européennes étaient alors plutôt rares à Aden. Une autre question, non moins essentielle, était: de quel séjour de Rimbaud dans la ville date la photographie? La présence de tel ou tel figurant allait-elle permettre de l'établir?
Peu de temps après la publication de la photographie, Jacqueline Sibertin-Blanc (née Lucereau), descendante collatérale de l'explorateur Édouard-Henri Lucereau, nous contacta pour nous signaler qu'elle avait formellement reconnu ce dernier, par la comparaison avec une photographie, dans le personnage debout à gauche. La consultation d'autres portraits photographiques de Lucereau nous permit peu après de confirmer tout à fait l'identification.
Né en 1850, cet explorateur avait obtenu du Gouvernement français la mission de rechercher les sources de la Sobat, affluent du Nil bleu. Il résida à Aden à partir d'octobre 1879, logeant précisément à l'Hôtel de l'Univers, en faisant deux séjours prolongés à Zeilah, de l'autre côté de la Mer Rouge. En août 1880, ayant reçu de Delagenière, le gérant du vice-consulat de France à Aden, l'assurance que sa caravane allait enfin pouvoir partir à la conquête des régions inconnues qu'il comptait parcourir en Abyssinie, Lucereau reprit la mer et, après trois semaines de marche dans le désert, arriva à Harar, où il bénéficia un temps de l'hospitalité d'Alfred Bardey, le futur patron de Rimbaud à Aden. Mais son aventure tourna tragiquement: en octobre, il fut tué à Ouarabelly, dans le territoire des Itous-Gallas, à une journée de marche à l'ouest de Harar.
Une enquête minutieuse
L'identification de Lucereau sur la photographie est une grande chance, car elle permet de dater la photographie, de manière absolue, de 1880, qui est l'année où Rimbaud est venu à Aden pour la première fois.
Mieux: leur rencontre en cette ville n'a pu avoir lieu qu'en août. En effet, Rimbaud avait débarqué depuis peu de temps dans la colonie anglaise. Dans sa première lettre adressée d'Aden à sa famille, datée du 17 août, il confie qu'il a quitté Chypre "depuis près de deux mois" et a cherché depuis "du travail dans tous les ports de la Mer Rouge, à Djeddah, Souakim, Massaouah, Hodeidah, etc."
Il ajoute qu'il a été "malade en arrivant" à Aden. La manière dont il rapporte ceci indique que cet ennui de santé ne date pas de la veille, ni de l'avant-veille. Fait piquant, cet épisode fut mentionné en France du vivant de Rimbaud, qui entrait déjà dans sa légende, dans Le Symboliste du 22 octobre 1886: "Revenant d'Asie (via Suez), Rimbaud arriva malade à Aden."
L'arrivée de Rimbaud doit donc se situer début août, voire quelques jours plus tôt, car rien ne permet d'exclure que, parti de Chypre en juin, il ait bourlingué quelques semaines d'un port de la Mer Rouge à l'autre et soit arrivé à Aden au cours de la seconde quinzaine de juillet. S'il n'a rédigé sa première lettre aux siens que le 17 août, c'est qu'il n'a su que la veille qu'il avait désormais un emploi fixe dans cette ville: son engagement dans la factorerie Bardey date de la mi-août (ne sachant s'il allait rester sur place, il n'avait pas écrit à sa famille lors de ses séjours à Djeddah, Souakim, Massaouah et Hodeidah).
Au demeurant, Rimbaud ne fut jamais un épistolier empressé de donner à sa mère des nouvelles de ses changements de résidence: les années suivantes, lors de la plupart de ses installations ou réinstallations à Aden ou à Harar, il laissera parfois passer plusieurs semaines après son arrivée avant de lui envoyer un courrier (déjà, à Chypre, il ne lui avait écrit qu'au bout d'un mois de séjour).
Un fait est donc établi: Rimbaud et Lucereau sont simultanément à Aden en ce mois d'août 1880 et, comme tous les Français de l'endroit, fréquentent l'Hôtel de l'Univers, principal lieu de rencontre de la minuscule communauté française.
La technique de prise de vue révelée
Cette date se trouve d'ailleurs corroborée par la technique photographique qui fut employée pour réaliser le cliché. Il nous faut, sur ce point, dire notre dette aux spécialistes de l'art photographique au XIXe siècle qui nous ont fourni ces précisions.
À l'encontre de ce que nous supposions, il n'est pas du tout certain que le flou cernant le visage de Rimbaud soit dû au fait que le modèle ait bougé pendant la pose: le cliché serait plutôt affecté par un léger "bougé de plaque", qui est, de même que d'autres caractéristiques techniques, typique d'une technique alors toute nouvelle: l'instantané au gélatino-bromure d'argent.
Si l'on examine bien la photographie, les autres personnages, ainsi que les objets, ne sont pas tout à fait nets: leurs bords sont masqués par un léger tremblement, plus ou moins apparent selon le contraste des zones, et ceci constitue, d'après M. André Gunthert, une caractéristique des premiers essais d'instantanés au gelatino-bromure d'argent. Avec de telles plaques, le temps de pose était très bref, mais le plus infime choc transparaissait sur le cliché.
Par ailleurs, le cliché apparaît trop clair par excès de pose, avec une surexposition manifeste, le négatif verre au gelatino-bromure d'argent étant beaucoup plus sensible que le collodion, et le tirage ayant été réalisé sur un papier albuminé pas encore adapté à ces nouveaux négatifs. C'est en tout cas cette surexposition qui a donné à Rimbaud, plus que sa maladie récente, cette pâleur de visage: venant de passer quelques mois comme contremaître de chantier sous le soleil de Chypre, son teint devait être plutôt hâlé lorsqu'il arriva à Aden.
Ce sont là des renseignements précieux, mais ils soulèvent un problème: a priori, personne, à Aden, en 1880, ne pouvait disposer d'une technologie aussi moderne, le gelatino-bromure d'argent ou "plaque sèche" s'étant surtout répandu quelques années plus tard, rares furent, de par le monde, les photographes qui l'utilisèrent à cette date, surtout outre-mer.
Or, le 25 juillet 1880, l'explorateur-photographe Georges Révoil s'embarquait à Marseille, sur le navire Peï-Ho des Messageries maritimes, à destination d'Aden, où il prit pied le 7 août. Chargé, par le ministère de l'Instruction publique, d'une mission scientifique et géographique dans ce pays somali qu'il allait parcourir pour la seconde fois, il avait emporté un matériel photographique flambant neuf, qu'il comptait tester en réalisant de nombreux clichés à Aden. Il fut accueilli dans la ville par Jules Suel, qui lui fit naturellement visiter son hôtel, et écrivit par la suite à la Société de géographie de Marseille, laquelle publia son récit dans son bulletin trimestriel: "Je séjourne un mois dans cette ville, où je reçois le meilleur accueil de notre agent consulaire, M. Delagenières [sic], et des résidents et sous-résidents anglais, MM. Godfelow [sic] et Hunter, ainsi que de l'honorable M. César Tian [le futur associé de Rimbaud] et de tous nos compatriotes. J'utilise mon séjour à Aden à faire de nombreux essais photographiques".
Sur place, Révoil fera aussi la connaissance de Lucereau avant le départ d'Aden de ce dernier, ce dont il fera part aux Sociétés savantes dont il était membre correspondant. Lui-même n'allait pas s'éterniser à Aden, embarquant le 12 septembre à bord de l'Émile-Héloïse, petit vapeur d'une maison marseillaise.
Si nous avons évoqué la présence de ce Révoil à Aden, en ce mois d'août 1880, c'est parce que, le 28 du même mois, il écrivait de là à Henri Duveyrier, secrétaire de la Société de géographie de Paris, qu'il "se félicit[ait] beaucoup de l'emploi du gélatino-bromure de M. Rigault [sic], de Marseille". Révoil s'était donc embarqué pour Aden avec les plaques photographiques dernier modèle qu'il s'était procurées auprès de la Maison Jules Rigaut, sise au 37, rue Vacon, à Marseille, et dont des réclames de l'époque vantent les « plaques au gélatino-bromure » (ce Rigaut est l'auteur d'une monographie intitulée La Photographie pratique à l'usage des débutants traitant le procédé au gélatino-Bromure d'argent). Quoique la photographie du coin de table d'Aden ne porte aucun nom de photographe, il faut ainsi reconnaître que Révoil n'est pas le plus mauvais candidat pour en être l'auteur.
Les autres personnes identifiées
Revenons aux personnages figurant sur la photographie. En août 1880, Alfred Bardey, futur employeur de Rimbaud, vient de partir pour son voyage d'exploration commerciale en Abyssinie. Son absence sur ce portrait de groupe ne saurait donc surprendre. Avant de connaître la date du cliché, nous nous étions posé la question de son identification au personnage assis à l'extrême-gauche, mais ne regrettons pas aujourd'hui d'avoir formulé cette hypothèse au conditionnel.
Le seul portrait connu de Bardey est une photographie communiquée en novembre 1883 à la Société de géographie: son examen établit que Bardey, personnage à la physionomie pleine d'énergie, aux cheveux denses et coupés court, âgé de 26 ans en 1880 (il avait exactement le même âge que Rimbaud) n'est pas le barbu notablement plus âgé et déjà dégarni, même sur les tempes, qui apparaît sur la photographie d'Aden.
En revanche, d'autres personnages ont été reconnus par un de leurs descendants directs, à l'aide de photographies d'époque: l'un, le second barbu, pourrait être Maurice Riès, et une confirmation familiale est en cours, en provenance... d'Aden. Deux autres, Édouard-Joseph Bidault de Glatigné et son épouse. Lui serait le second homme debout, un peu penché et dirigeant son regard vers son épouse Augustine-Émilie, laquelle a toutes les raisons d'être assise: c'est une dame et elle est enceinte de six mois (elle donnera naissance à une petite Cécile, qui verra le jour à Aden le 11 novembre 1880).
Bidault, qui a trente ans sur la photographie et a épousé à Aden, le 19 mai 1878, Augustine-Émilie Porte, est bien connu des biographes de Rimbaud: photographe et voyageur --plus photographe que voyageur--, il sera hébergé quelques mois par Rimbaud dans sa maison de Harar. L'italien Robecchi-Bricchetti, qui les reçut l'un et l'autre chez lui le soir de Noël 1888, mentionnera, dans son livre Nell'Harrar, paru en 1896, "Bidault et son ami Rimbaud".
Bidault, qui s'était lancé dans la photographie dès son arrivée à Aden, aura par la suite le projet --comme Rimbaud-- de constituer un album sur le Harar et sa région, et prendra des photographies du pays et de ses habitants. Mais ni Bidault ni Rimbaud ne parviendront à réaliser leur album.
Si le nom de Bidault revient à plusieurs reprises dans la correspondance africaine de Rimbaud, parfois avec quelque ironie ("il vit toujours dans la contemplation"), il n'y est jamais question d'une Mme Bidault: c'est que celle-ci n'avait pas suivi son époux en Abyssinie, s'étant séparée de lui pour refaire sa vie avec un ancien officier italien reconverti dans le commerce colonial par penchant pour les voyages, qu'elle suivit dans son pays natal avant de revenir du côté de la Mer Rouge.
Ceci explique pourquoi, en avril 1888, Alfred Ilg, correspondant de Rimbaud dans le Choa, écrivait au pauvre Bidault: "De votre dame je n'ai pu avoir autre nouvelle que celle qu'elle était parti[e] en Italie, mais personne ne savait me dire où. J'en suis très fâché parce que j'aurais bien voulu vous donner de bonnes nouvelles surtout de votre chère petite."
Deux personnes pas encore renconnues
L'homme qui avait pris son épouse à Bidault n'est pas non plus un inconnu des biographes du Rimbaud africain: il s'agit de Pietro Felter, qui écrira à Rimbaud, en juillet 1891, de Harar : "Maintenant il me faudrait savoir l'époque précise a laquelle vous descendrez à Aden, et si de la côte (Djibutil ou Zeylah) vous seriez assez gentil de permettre à la caravane de ma femme de s'ajouter à la votre. » À cette date, Felter ignorait manifestement que Rimbaud, revenu en France, n'était plus en état de regagner Aden. Peu après, l'Italien prendra à son service l'ancien domestique de Rimbaud, ce Djami auquel son premier maître avait légué une somme qu'Isabelle Rimbaud eut à cœur de faire parvenir à destination.
En définitive, seuls deux personnages de la photographie s'obstinent encore à garder pleinement le mystère de leur identité : le barbu de gauche et Pyjama. Nous entrons ici dans le domaine des hypothèses, mais, concernant le premier, dont le maintien ne manque pas de solennité, il serait intéressant de retrouver un portrait d'Albert Delagenière, le gérant de l'agence consulaire française à Aden qui fut en relations avec Lucereau avant son départ pour sa dernière aventure.
Quant au second, ce Pyjama portant alliance et babouches, et qui fume le cigare, nous ne tomberions pas des nues si quelque descendant de Dubar, l'homme qui engagea Rimbaud à son arrivée à Aden, nous apprenait, photographies en main, qu'il s'agit de son aïeul. Son âge et son attitude pourraient correspondre à ceux du vieux colonial qu'était Dubar. Sa position sur la photographie s'expliquerait dès lors: il est le doyen du groupe, le vieux baroudeur, ses voisins n'étant que de jeunes expatriés. Dans ce qui n'est encore qu'une hypothèse, le cliché pourrait être, à l'origine, un portrait de Dubar, qui apparaîtrait en personnage central, entouré de quelques compatriotes, sur la véranda de l'Hôtel de l'Univers.
Nous avons trouvé récemment quelques précisions biographiques sur ce Dubar, dont on ignorait jusqu'au prénom. Né à Lyon le 31 janvier 1829, François-Aimable Dubar avait été adjudant d'administration à l'intendance militaire de la VIIIe Division à Privas, avait participé à la guerre de Crimée et commandé, avec le grade de colonel -- titre qu'il continua à porter une fois revenu à la vie civile -- la Cinquième Légion du Rhône pendant la campagne de 1870. Il vint à Aden avec Bardey, en 1880, et en repartit en début d'année 1882. Il s'installa alors dans sa ville natale, où il mourut le 10 janvier 1888. Dubar était le beau-frère de Suel -- au moins devait-il se sentir en famille à l'Hôtel de l'Univers --, ayant épousé en 1864, à Lyon, sa sœur Zoe, née en 1833 à Aubenas. Si quelque descendant de Dubar retrouve un album de famille contenant une photographie du "colonel", il peut nous contacter sans hésiter, nous lui offrirons volontiers un verre.
Quant à Jules Suel, qui était né le 17 mars 1831 à Aubenas et s'était marié le 19 avril 1882 à Aden devant le vice-consul de France, il est mort sans postérité à Ussy-sur-Marne, le 29 novembre 1898. L'état de sa succession montre qu'il n'avait pas réellement fait fortune à Aden. Il est sûr qu'il ne s'est jamais douté qu'un personnage d'une des photographies de son album allait rendre cette image célèbre dans le monde entier, plus d'un siècle plus tard.
En attendant de nouvelles identifications --espérons qu'elles ne tarderont pas et pourront prendre place, avec l'ensemble des documents autour de cette photographie, dans l'article général que préparent activement Jacques Desse et Alban Caussé, les deux découvreurs du document--, il est désormais établi que cette photographie montre des membres de cette petite communauté française d'Aden qui constitua l'entourage de Rimbaud au cours des séjours qu'il passa dans la ville.
Il s'agit bien d'habitués de l'Hôtel de l'Univers (pourquoi Suel, propriétaire de l'établissement où a été prise la photographie, aurait-il gardé dans son album les portraits d'inconnus de passage ?) et en aucun cas de simples touristes, comme le prétendaient récemment deux ou trois commentateurs qui parlaient sans savoir et s'exposaient hardiment au soupçon de vouloir faire parler d'eux en prenant des positions antagonistes. L'un de ces exégètes n'était pas loin de penser que c'étaient des estivants en transit (drôles d'estivants, revenant sans doute d'une après-midi de plongée en Mer Rouge !), un autre attestait qu'il ne s'agissait pas de Rimbaud avec autant d'assurance que s'il l'avait connu personnellement. On serait prêt à vouer à l'oubli de telles considérations si elles ne constituaient un matériau utile pour les futurs exégètes de l'acrimonie et de la balourdise au XXIe siècle.
Un Rimbaud malade après un long périple
Sans reprendre tous les éléments donnés dans l'article du n° 41 d'Histoires littéraires, la similitude, trait pour trait, du Rimbaud de ce coin de table adéni avec celui de la photographie attestée par un contemporain comme étant la plus ressemblante du poète, nous remarquons que le portrait retrouvé présente bien plus de similitude avec les portraits de jeunesse qu'avec les autres photographies connues de l'adulte. Certes, ces dernières sont souvent floues et ne montrent guère que l'allure générale d'un visage, mais si leur authenticité ne se trouvait pas attestée par la correspondance de Rimbaud, plus d'un exégète aurait à coup sûr mis en cause cette authenticité dans le cas où le destin n'aurait fait découvrir qu'aujourd'hui ces autoportraits photographiques pris à Harar en 1883.
Au moins la nouvelle photographie aura-t-elle fait rouvrir le dossier de Rimbaud africain: des données ont été vérifiées, d'autres complétées, et il a fallu admettre que des ouvrages de spécialistes reconnus colportaient des erreurs ou des approximations assez grossières.
En réalité, jamais un document iconographique concernant Rimbaud n'a été étudié avec autant d'attention, et ceci suggère qu'il serait utile de se pencher sur les autres, y compris -- et surtout ? --les plus célèbres: qui a étudié attentivement, et sur un tirage original, la célèbre photographie prise par Étienne Carjat ?
Avant de connaître la date exacte de la photographie du coin de table d'Aden, nous avions mentionné, dans l'article d'Histoires littéraires, que l'allure de Rimbaud y était "celle d'un homme fatigué et un peu égaré", affichant une "expression de lassitude".
Nous savons maintenant que ce cliché a été pris alors que Rimbaud était malade ou se remettait tout juste d'une maladie, après un périple sans doute épuisant le long des ports de la Mer Rouge. Par ailleurs, une des réactions les plus communes, lorsque ce portrait a été rendu public, a été de prétendre que Rimbaud n'y avait pas une tête de poète, que l'on ne retrouvait plus du tout cette expression perdue dans le rêve qu'exprime la célèbre photographie prise par Carjat.
C'est, de fait, peu contestable. Mais peut-on en vouloir à Rimbaud, arrivé depuis peu à Aden après des moments difficiles, et se remettant à peine d'une maladie, de n'avoir pas posé devant le photographe comme un poète, ni même comme un ancien poète ? Il faut souvent toucher à l'imaginaire pour revenir à la réalité, et pourtant cette réalité a ici, qu'on le veuille ou non, une certaine puissance d'évocation, qui n'est pas pour rien dans le retentissement impressionnant qu'a eu la photographie depuis sa publication.
Nombre de messages: 8853 Age: 61 Localisation: dans la galaxie Date d'inscription: 02/05/2008
Sujet: Re: ARTHUR RIMBAUD Jeu 10 Nov 2011 - 17:58
"
De Rimbaud, les auteurs actuels ne retiennent que l'attitude"
Il y a 120 ans jour pour jour, Arthur Rimbaud mourrait. Il a inspiré bon nombre d'artistes... mais ceux-ci passent aujourd'hui plus de temps à travailler leur posture de poète maudit que leur œuvre, selon l'écrivain Antoine Bueno.
Au premier plan, de gauche à droite : Paul Verlaine et Arthur Rimbaud.
Atlantico : Nous célébrons ce jeudi les 120 ans de la mort d'Arthur Rimbaud. Ce dernier correspond à la figure de l'artiste marginal, du poète maudit. Cet archétype perdure-t-il aujourd'hui ?
Antoine Buéno : Oui. En réalité c’est la figure de l’artiste romantique qui est reprise jusqu’à écœurement par les auteurs actuels, qui écrivent plus pour en avoir le statut et la posture que par réel goût de la littérature. Tout cela est un ensemble qui compose des personnages savamment stéréotypés et sérigraphiés. Cet ensemble emprunte plusieurs aspects : le look branché mais négligé, l’alcool et la drogue comme entrant dans le cadre d’un conventionnel de l’opposition… Quant au fond, à l’écriture, ces auteurs vont souvent nous raconter leur petite vie un peu merdique, leurs masturbations, le tout sous le terme plus que galvaudé d’autofiction. Ces derniers temps, nous assistons également à une prolifération d’auteurs qui, faute d’avoir de l’imagination, reçoivent l’AFP et nous font des livres sur des starlettes ou des faits divers.
Rien n’a changé dans notre époque, si ce n’est que les artistes maudits de la fin du XIXème siècle agissaient conformément à une forme d’urgence et de nécessité, au mépris de très mauvaises conditions matérielles. Aujourd’hui, ceux dont il est question sont surprotégés, ils disposent de filets de sécurité personnels ou sociaux, donc il ne reste aucun des désagréments imposés par l’exercice.
Le côté mal-aimé un peu surjoué s’est donc doublé d’un conformisme bobo aujourd’hui ?
Bobo je ne sais pas, mais en tout cas clairement bourgeois privilégié, favorisé, et cultivant une révolte hyper stéréotypée et totalement artificielle.
Faut-il être bizarre, déjanté, drogué, pour être un artiste ?
Il faut se saouler, oui. Je me rappelle d'un dossier du magazine Technikart sur la question. Ils avaient interrogé un grand nombre d’auteurs, et j’étais le seul contrexemple, le seul qui déclarait ne pas boire. Idem pour toute cette atmosphère un peu sulfureuse qui doit tourner autour de l’auteur comme garantie de sa créativité, qui est par ailleurs nulle puisque l’autofiction et les faits divers sont la négation de l’imagination ! Être artiste passe aussi par des drogues diverses et variées, potentiellement une sexualité débridée… On peut penser par exemple à Frédéric Beigbeder, qui a énormément joué là-dessus par le passé, mais ils sont très nombreux.
Ce côté surjoué dont vous parlez caractérisait-il déjà les artistes du temps de Rimbaud ?
Je pense qu’il y avait aussi une posture, celle du marginal. Ils se mettaient en position d’être hors la société. Quand on l’est vraiment, ce n’est pas facile à vivre. Ils ne fabriquaient pas les conditions de leur épanouissement, et peut-être qu’ils en ressentaient la nécessité pour alimenter leur œuvre. La grande différence est qu’ici on est dans un retournement complet, puisque cette posture de l’artiste marginal propulse au contraire au centre des réseaux et de la bonne société germanopratine.
L'artiste d'aujourd'hui prendra les habits, les atours, d’une marginalité complètement has-been, obsolète, qui en réalité correspond aux codes et attributs d’une classe dominante qui s’arroge des privilèges culturels, sans non plus endosser le fardeau des devoirs de la création.
Un artiste ne peut donc pas être en costume-cravate, non-fumeur, buvant de l’eau gazeuse et non-consommateur de drogue ?
Si, par bonheur c’est possible. Prenez par exemple Jean-Marie Gustave Le Clézio : il n’est pas du tout là-dedans. Certes, il a un certain âge, il s’est fait connaître dans d’autres circonstances, mais tout de même. C’est possible.
En revanche pour avoir un succès rapide, médiatique, efficace, il faut être dans les bons réseaux, et donc avoir un certain nombre de pratiques permettant de se rapprocher des sphères d’influence. Il va falloir fréquenter des lieux parisiens à la mode comme le Montana ou le Mathis (à des heures très tardives). Là-bas on ne boit pas du jus de fraise… De même, dans les salons littéraires, ça picole ! L’alcool est le dénominateur commun minimum.
Ce phénomène a-t-il donné une mauvaise image, depuis le XIXème siècle, des artistes en général, et généré un processus qui continue aujourd’hui ?
En effet, des codes ont ainsi été déterminés. Mais ce n’est pas vraiment le public qui entretient cela. Parce qu’on ne parle ici que d’une petite pique de jeunes à la mode. Mais parmi les auteurs à succès actuels, beaucoup ne sont pas passés par ces codes-là. Je pense par exemple à Anna Gavalda ou Maurice Dantec (lui souscrit à d’autres codes, ceux de l’étrange et de la provocation). Il en va de même pour Michel Houellebecq, qui a la cigarette mais pas grand-chose d’autre.
Le public n’est pas responsable, ne sont à blâmer que les auteurs qui se croient obligés d’acheter toute la panoplie, ou plutôt qui pensent qu’en l’achetant ils acquièrent dans le même temps la capacité de production. C’est une confusion totale entre le fond et la forme de ce qui fait un artiste.
La démarche est souvent d’un cynisme indécent : ils pensent presque que cela va suffire. Et la société le valide !