Gaston Bachelard : "je rêve donc je suis ! "
Femme endormie - Man Ray - 1929« Dans les quarante ans de ma vie de philosophe,
j'ai entendu dire que la philosophie reprenait un nouveau départ
avec le Cogito ergo sum* de Descartes.
J'ai dû aussi énoncer moi-même cette leçon initiale.
Dans l'ordre des pensées, c'est une devise si claire!
Mais n'en dérangerait-on pas le dogmatisme si l'on demandait au rêveur
s'il est bien sûr d'être l'être qui rêve son rêve ?
Une telle question ne troublait guère un Descartes.
Pour lui penser, vouloir, aimer, rêver, c'est toujours une activité de son esprit.
Il était sûr, l'heureux homme, que c'était lui, bien lui,
lui seul qui avait passions et sagesse.
Mais un rêveur, un vrai rêveur qui traverse les folies de la nuit,
est-il si sûr d'être lui-même?
Quant à nous, nous en doutons.
Nous avons toujours reculé devant l'analyse des rêves de la nuit.
Et c'est ainsi que nous sommes arrivé à cette distinction un peu sommaire
qui cependant devait éclairer nos enquêtes.
Le rêveur de la nuit ne peut énoncer un cogito.
Le rêve de la nuit est un rêve sans rêveur.
Au contraire, le rêveur de rêverie garde assez de conscience pour dire :
c'est moi qui rêve la rêverie, c'est moi qui suis heureux de rêver ma rêverie,
c'est moi qui suis heureux du loisir où je n'ai plus la tâche de penser. »
G. BACHELARD.
*Cogito ergo sum Cogito, ergo sum est une expression latine du philosophe René Descartes
qui signifie :
« je pense, donc je suis ». D'abord employée par Descartes en français dans le Discours de la méthode (1637),
qui sera traduit par la suite en latin,
puis développée plus largement sous une forme différente
(ego sum, ego existo : « je suis, j'existe »)
dans les Méditations métaphysiques (1641).
L'expression est fréquemment employée sous une forme raccourcie :
cogito (ce qui omet l'expression « je suis »).
Le verbe conjugué à la première personne du singulier est même devenu,
dans le jargon philosophique,
un substantif masculin couramment employé :
on dit « le cogito (de Descartes) »
pour désigner cette intuition,
acquise par le sujet humain grâce à sa conscience de lui-même.
Il s'agit en effet d'un principe qui jouera un rôle fondamental
dans la philosophie de Descartes.