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 FABRICE LUCHINI

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Bridget



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MessageSujet: FABRICE LUCHINI   Dim 27 Déc - 15:22

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Fabrice Luchini refait le point sur Robert






Et toujours remettre l'ouvrage sur le métier. Fabrice Luchini fait, encore et encore, le point sur Robert.

Qui s'en plaindra ?
Partout où il passe, les salles sont pleines. Robert ? C'est lui. Le môme de la Goutte d'Or, qui fut garçon coiffeur dans les quartiers chics et animateur de discothèque, où son déhanché inimitable séduisit Philippe Labro.

Luchini peut séduire ou agacer, mais il faut le voir sur scène. Absolument. Au moins une fois.

Dans Le Point sur Robert , il plonge dans Paul Valéry et Chrétien de Troyes, Barthes et Céline.

Passe de Molière à Rimbaud et du coq à l'âne avec virtuosité, évoque Perceval le Gaulois - qu'il campa chez Rohmer - et invoque Johnny, son idole, son ami. Il est ici seul, avec une table, une chaise, des livres. Et une multitude de mots.

Qu'il mâche et étire, déforme et sublime, qu'il transmet avec bonheur. Le spectacle est feutré, intime et grand à la fois. Luchinissime. De retour pour quelques dates seulement, à Paris, puis en tournée.

Du 22 au 31 décembre, Espace Pierre Cardin, Paris 8e, complet. Les 8 et 9 janvier 2010 à l'Opéra de Dijon, le 10 à Sochaux, le 13 à la Comédie de Montpellier, le 14 au Théâtre de Privas, du 19 au 22 au Théâtre national de Nice, le 30 à la Bourse de Lyon.

http://www.lepoint.fr/guide-sorties/2009-12-22/theatre-espace-pierre-cardin-et-en-tournee-fabrice-luchini-refait-le-point-sur-robert/2017/0/407393


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Bridget



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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 27 Déc - 15:48




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PORTRAIT


L'ENIGME LUCHINI








L'histoire de Fabrice Luchini se lit comme un conte dont les fées, un tantinet perverses, joueraient au Yo-Yo avec leur protégé.

Le fil de ce Yo-Yo, c'est le trajet du bus 80, qui, dévalant Montmartre depuis la rue Custine, rejoint l'avenue Matignon, fait coucou aux mânes de Jouvet avenue Montaigne, et s'arrête du côté de Vaugirard.


Chez Bernard Privat, directeur des éditions Grasset, dont il coiffe et amuse la fille Béatrice. A 16 ou 17 ans, il est accueilli «avec amour et respect» par ce foyer d'adoption.

Là, il rencontre le Tout-Paris des lettres et des arts: Florence Malraux, Alain Resnais, René de Obaldia, André Pieyre de Mandiargues...

On l'admire, on le recherche, on lui écrit. De quoi rendre fou. Mais qu'a-t-il, ce jeune chat aux yeux comme des soucoupes, pour fasciner ces gens-là?


Un petit bagage littéraire glané au fil de ses amours, une passion spontanée pour la chanson française et la soul music, une intelligence vorace, l'art de dire La Fontaine comme personne, déjà. Et un don d'observation stupéfiant qui débouche sur des imitations hilarantes. Le Fabrice Luchini d'alors est un phénomène - du grec «qui se montre».

Sonia Debeauvais, l'assistante de Vilar, se souvient du jeune vacancier que lui amena sa fille, devenue depuis sa compagne et la mère de son enfant: «Ce qui était exceptionnel chez lui, c'est cette connaissance intuitive qu'il avait des gens et qui les déséquilibrait complètement. Il ne se trompait pas souvent.»

Ce don, il le tient de sa mère. «Je suis le produit de ma maman, aime-t-il à dire. C'est elle qui m'a mis dans le bus 80. C'est elle qui est responsable de tout. Gloire à ma mère!» Car l'homme est d'abord un fils.

C'est ce qui le fonde, le rassure, lui permet de ne pas se perdre de vue. Auprès de ses parents, auxquels il rend visite chaque jour, il se tait et se laisse enfin aimer. Toute trace d'hystérie a disparu.



Pour le moment, le Yo-Yo reste en haut. En 1969, Philippe Labro, rencontré au hasard d'une discothèque, lui offre de jouer son propre rôle dans un documentaire intitulé Tout peut arriver. Et celui qui arrive, c'est le grand cinéaste Eric Rohmer, l'auteur célébré de Ma nuit chez Maud, qui, dit-il, «m'a nommé, m'a aimé».

«Au départ, je ne l'ai pas utilisé comme comédien, mais comme un être intéressant par sa personnalité, comme un document», raconte le réalisateur. Ce sera Le Genou de Claire, en 1970. Puis les cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet et, enfin, Vincent mit l'âne dans un pré, de Pierre Zucca, et la rencontre avec son «maître» Michel Bouquet, ainsi évoquée: «J'ai entendu une voix, une note autre que celles de mon père et de ma mère, et j'ai répondu à cette note.»

A 25 ans, les rencontres essentielles ont eu lieu. Il n'y a plus qu'à les transformer. Mais, si Perceval le Gallois, de Rohmer, le place en haut de l'affiche en 1978, il en tombera durement: sa composition de jouvenceau asexué parlant en «vieux françois» vaut contre-publicité.







La reconnaissance publique attendra 1984 et Les Nuits de la pleine lune, de Rohmer encore. Luchini a 33 ans. Il découvre cette année-là le bonheur du théâtre, avec Le Veilleur de nuit, de Sacha Guitry.
Pour la première fois en tant que comédien, il a un boulot régulier, payé comme les autres. Les planches le rassurent, le structurent. Un ordre se met en place. Tout est prêt pour la vraie vie, celle qu'on lui connaît maintenant et qui est passée par La Discrète, de Christian Vincent,Le Colonel Chabert, d'Yves Angelo, Beaumarchais, l'insolent, d'Edouard Molinaro, Rien sur Robert, de Pascal Bonitzer, etc. Et par des milliers d'heures en solo.

Personnage phare de la scène française, Luchini dispose d'un public d'adorateurs fidèles. Pourtant, c'est fou le nombre de gens qu'il exaspère au point qu'ils évitent ses spectacles: arrogant, dominateur et sûr de lui, dit-on.

Sans cesse à rabâcher le même discours truffé de citations pédantes. Aimant à se faire remarquer dans les lieux publics. Se mêlant de tout et du reste. Possessif, exclusif, toujours à rechercher les compliments. Et sa façon d'articuler comme si on était des imbéciles ou des sourdingues!


Le tableau n'est pas engageant. Lui-même n'est pas loin d'adhérer à ces reproches: «Moi aussi, je le déteste, parfois, ce type bavard et péremptoire qui bouffe l'espace des autres, chez Pivot et ailleurs. On est en pure représentation forcée. Mais je ne suis pas comme ça. Dans ma vie, les autres ne sont pas niés.»


Vraiment? «Avant de le rencontrer, on imagine que c'est quelqu'un de très compliqué, avec lequel il faut faire attention, dit Nathalie Baye. En réalité, s'il parle beaucoup, il sait écouter les autres. C'est quelqu'un qui vous renseigne sur vous-même.»


L'homme se cache derrière une foule de repoussoirs et de séductions, et s'en amuse. Un peu Jekyll, un peu Hyde. «Je ne vois pas comment il pourrait faire autrement, lance la fine mouche Yasmina Reza. Il faut bien se protéger.»


D'entrée de jeu, Fabrice Luchini annonce sa détestation pour le déballage de soi: «Mon ?moi? m'intéresse par obligation, dit-il. Il ne me procure aucune joie.» Pourtant, c'est fou ce qu'il en a dit, depuis ses débuts. C'est fou ce qu'il s'est analysé, expliqué, raconté.


Mais, aussi bizarre que cela paraisse, on le croit. On en a rassemblé les preuves contradictoires. On peut répondre à tout.




L'histrionisme télévisuel ?



Marc-Olivier Fogiel: «Fabrice m'avait averti qu'il voulait rester dans un registre plus proche de sa vraie personnalité. J'ai été surpris de la rapidité avec laquelle il a fait le spectacle qu'il ne voulait pas faire.

Je ne suis pas sûr qu'il apprécie son show autant que moi, mais, comme il connaît la télévision mieux que personne, il a compris qu'il devait donner ce que l'on attendait de lui.»



Bernard Pivot: «L'essentiel est ailleurs. On atteint grâce à lui des sommets d'intelligence et de drôlerie.
Mais il est vrai qu'il y a un problème de territoire: tout à coup, un comédien dont on apprend qu'il n'a même pas fait d'études se met sur le terrain des universitaires!»






Sa réputation de radinerie: «Ses rapports avec l'argent sont ceux de quelqu'un qui en a beaucoup manqué, analyse Sonia Debeauvais. Il dépense peu et ne donne que de rares invitations. Pour le voir, il faut payer.»



Hélène Icart, chargée de production de Knock: «Fabrice est aussi attentif à la production qu'à l'artistique. Quand il vient contrôler la caisse, c'est pour savoir combien de fois le téléphone a sonné, à quel point on le désire. L'argent qui entre, c'est la preuve de son existence.»


Stéphane Engelberg, directeur de la Gaîté-Montparnasse: «Intéressé? S'il l'était vraiment, il aurait joué dans tous les théâtres de 1 000 places qui se sont offerts à lui. Et il aurait vendu des tee-shirts à l'effigie de Céline.»







Alors, qui est Fabrice Luchini? La réponse est si éclatante, si évidente qu'on n'avait pas voulu la reconnaître d'emblée pour la seule vraie, la seule juste: Fabrice Luchini, c'est l'homme d'une passion à partager avec le plus grand nombre, un homme d'une exigence quasi névrotique, un allumé qui met de l'ordre dans sa vie en parlant à des gens qui l'écoutent.
Physiquement, passionnément, des deux côtés. Mais privez-le de public, il s'éteint aussitôt. Bâillonnez-le, vous n'aurez plus qu'un petit bonhomme triste et anxieux dont le regard se perd dans le vide.


Quel autre acteur a bâti ainsi sa maison sur le verbe? Chez Depardieu, vous avez un corps, une viande à l'étal des sentiments. Chez Auteuil, vous avez un nerf et un œil frôlant l'hypertension. Mais, chez Luchini, l'énergie folle prend sa source dans la beauté de la langue française, qu'il maîtrise merveilleusement et qui vous revient en pleine figure, vous inonde, vous roule dans l'herbe haute des fables de La Fontaine ou dans la boue célinienne. Roulé, boulé.

On ne sort pas indemne d'une soirée avec Luchini. On en sort rincé, ébloui, aimé, malmené, amoureux, heureux. Sacrément vivant.
Dire les beaux textes, donc. La chose est bien partagée. Mais fonder sa vie là-dessus, s'en faire le haut-parleur tous les soirs de sa vie, profiter du moindre auditoire et du moindre coup de fil amical pour les exalter, les répéter, en faire briller les beautés simples - «Pérette s'en allait, légère et court vêtue» (sous-entendu: «et Luchini la suivait, tout gaillard») - cela est bien plus rare.




Comment est-ce arrivé? «J'ai connu Fabrice à l'époque de son premier Céline, en 1986, raconte Yasmina Reza. Il était habité jusqu'à la monomanie par le Voyage au bout de la nuit. Chez lui, le choc fut d'abord plus musical que strictement littéraire. De fil en aiguille, il est passé à la scène. Je pense qu'il avait la conviction, non formulée, qu'il serait plus libre d'exprimer sa voix intime sans metteur en scène ni partenaire, c'est-à-dire ni guidé ni contrarié.»


«A 22 ans, il sentait déjà qu'il serait un acteur solitaire», confirme Jean-Laurent Cochet. Car la seule condition d'exercice du génie luchinien, c'est en effet sa liberté. Une liberté parfois insupportable pour les gens de métier, qui, rapporte Pierre Arditi, «se sentent jugés parce qu'eux ne l'ont pas prise, cette liberté. Fabrice est ?inattelable?, comme disait Barrault».

Pour Sonia Debeauvais, «ce qui le distingue des autres solistes, c'est qu'il rompt avec le consensus de notre époque. Il n'y a que Coluche qui puisse, en cela, lui être comparé». Coluche qui se moque des beaufs devant un public de beaufs. Luchini qui joue au chat et à la souris avec son public et se défend de le blesser parfois: «Si vous avez eu ce sentiment, c'est que la soirée était mauvaise.» Et de se reprendre aussitôt: «Le public, il ne faut pas se mettre à genoux devant lui.»

Donc le comédien, donc l'acteur. Un grand comédien respectueux de son art, auquel il donne sa vie entière dans l'instant où il l'exige, tout en récusant l'idée de sacerdoce à la Michel Bouquet et, plus encore, celle de vocation. Car la vocation, dit-il, «c'est quelque chose qui n'existe pas dans le milieu dont je viens».

Sans vocation, donc, pas de certitude. Juste une inquiétude compensée par un besoin impératif de faire rire les autres. «De tous, c'est le plus inquiet, pointe Benoît Jacquot. C'est un athlète de l'inquiétude. Au lieu de lutter contre elle, il l'entretient. Lit Nietzsche...

S'il dit les textes des grands auteurs, c'est pour ne pas parler d'autre chose. D'où la nécessité absolue de faire l'acteur. C'est sa raison de vivre à un point métaphysique.» Et de poursuivre: «Il donne, je crois à dessein, un sentiment d'exhibition trompeur. En fait, on ne sait pas qui il est. Lui-même le cherche intensément. Les rôles lui servent à cela.» On s'en doutait un peu: Luchini n'est sûr que de sa mère - et de sa femme. De lui, pas tant que cela.

Alors il bosse comme un fou. Sa technique représente des centaines d'heures de travail, pendant lesquelles il est comme séparé du monde par une paroi invisible. En apparence, il est là; en réalité, il est en communion absolue avec l'auteur qui le hante ou le rôle qui l'habite.
Knock, en ce moment. Jusqu'à l'obsession. Catherine Hosmalin, qui joue aussi dans la pièce de Jules Romains, raconte à quel point tout, chez lui, converge vers la pièce, cette pièce qu'il répète à haute voix jusque dans les couloirs du TGV, où il embauche le contrôleur comme répétiteur: «Il ne comprend pas qu'il n'en soit pas ainsi pour tout le monde, dit-elle. Son énergie est hallucinante. On a l'impression qu'il est branché sur un autre secteur que les autres.»

Cette exigence totalisante a porté ses fruits. Elle s'est nourrie d'une grande fidélité dans l'esprit aux origines, c'est-à-dire aux rails sur lesquels l'avait placé Jean-Laurent Cochet. Elle implique une ascèse, une règle de vie, une loyauté absolue. «Je pense qu'il va arriver à une épuration totale, estime Claude Lelouch.

L'intérieur a pris le pas sur l'extérieur. Il a su transformer ses défauts, y compris physiques, et les adapter à son jeu. Il est d'une cohérence totale.» Au cinéma, qui est un peu sa danseuse par rapport au théâtre, Luchini accroche le regard de façon quasi exclusive.

Parisien beau parleur un tantinet maniéré chez Rohmer, il a amplifié, de fil en aiguille, sa veine comique, qui court de la férocité à l'effarement, s'accommode parfois du silence mais repose essentiellement sur la parole.
Alors qu'il s'apprête à tourner avec lui Le Coût de la vie, Philippe Le Guay insiste sur ce qui fait la singularité de Luchini, cette parole faite homme: «C'est une erreur de lui proposer des rôles muets, de lui enlever ce par quoi il est le plus magistral et qui le constitue. C'est par le langage qu'il peut déployer son énergie physique, une énergie égale à celle d'un Depardieu. Luchini, c'est une rock star, pas un acteur précieux.»





Et lui, comment se juge-t-il? «J'ai un art. Qui va avec une tristesse profonde. J'aime mon métier de comédien, mais ce n'est pas gai, comme projet. Un acteur qui attend un coup de fil, c'est quelqu'un de très malheureux. Je me suis structuré sur une exigence névrotique. En ce moment, je joue Knock, alors je ne ferai que du Knock. C'est pas idéal, d'être à ce point obsédé. Comment je me juge? Un peu tristos, un peu philosophe. Spontané. Pas intello. C'est un miracle d'être reconnu. Je ne l'attendais pas.»


«Ascèse», «ordre», «structure»: Luchini tente passionnément de se tenir debout, droit. Il trace son chemin entre Jouvet et Bouquet. Cela lui laisse de la place pour être lui-même. Un génie, à coup sûr. Vous avez dit bizarre? Non. Un génie singulier dont on n'a pas encore vu toute l'étendue.

par Laurence Liban.

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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 27 Déc - 16:50




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Fabrice Luchini: "Un acteur, c'est celui qui déchiffre les cicatrices"

Par François Busnel







Lorsqu'il lit Céline, La Fontaine, Molière, Roland Barthes ou Paul Valéry, on découvre d'une oreille nouvelle ce que l'on croyait pourtant connaître par coeur ! Son spectacle, "Le point sur Robert", commence le 22 décembre à l'Espace Cardin, à Paris.


"Tout esprit profond avance masqué", assurait Nietzsche.



Au royaume des comédiens, Fabrice Luchini occupe une place sans pareille.

Luchini, disons-le tout net, est le meilleur ami des lecteurs que nous sommes. Il suffit de l'écouter, un soir, sur scène, lorsqu'il lit Céline, La Fontaine, Molière, Roland Barthes ou Paul Valéry : on découvre d'une oreille nouvelle ce que l'on croyait pourtant connaître par coeur !


Ses masques, Fabrice Luchini n'a pas l'intention de les tomber. Pas tout de suite.

A partir du 22 décembre prochain, il sera sur scène, à l'Espace Cardin, à Paris, avant de partir en tournée en France, pour une série de nouvelles représentations d'un spectacle qu'il faut absolument aller applaudir : Le point sur Robert est un concentré d'intelligence et de beauté que seul Luchini pouvait servir.


Pourtant, Robert (devenu Fabrice) Luchini n'a pas un rapport heureux à la littérature.
Dans la bibliothèque de son appartement parisien, on trouve ses écrivains cultes mais aussi le théâtre de Guitry et de Cocteau, de très nombreux journaux intimes (Léautaud, Cioran, Cocteau, des dizaines d'autres) mais pas de romans contemporains et assez peu de "classiques".


Il a le courage de dire qu'il n'aime pas Dostoïevski ni Zola, qu'il n'arrive pas à lire Henry James ou Virginia Woolf et, surtout, il explique par quel miracle il parvient à rendre aux textes les plus sublimes de la littérature toute leur saveur.


Quand on vous entend lire des textes que nous croyons connaître (La Fontaine, Molière, Céline et tant d'autres...), on les redécouvre comme s'ils étaient entièrement neufs. En êtes-vous conscient et comment l'expliquez-vous ?


Fabrice Luchini. La réponse est simple : je suis persuadé que ces textes étaient structurés, pensés pour être dits. Et pourtant, je ne suis pas fanatique du danger que représente le "dire" d'un texte écrit qui, obligatoirement, altère les "harmonies premières".



Comment vous est venue l'idée de dire les grands textes seul en scène ?


FL . C'était en 1986. Jean-Louis Barrault m'a proposé de dire des passages de Voyage au bout de la nuit seul sur scène. J'étais complètement terrorisé à l'idée de toucher à Céline.
Et puis j'ai joué. Huit fois. A 18 h 30. A plat. Sans dramaturgie. Parce que j'avais une totale passion pour ce livre.

Et puis un jour, j'aperçois une silhouette dans la salle. On me dit : "C'est Madame Lucette Destouches." Pour un célinien, c'est énorme !.



C'est quoi, être célinien ?

F.L. Etre célinien ? C'est sortir de la chose écrite. C'est sortir du petit pré carré littéraire de la rue des Saints-Pères, Paris VIe. Céline, lui, fout une merde noire partout ! Il invente une langue et il les anéantit tous ! Céline, c'est avant tout un immense poète.

Le voyage au bout de la nuit, il y a des critiques qui essayent de dire que c'est de la trompette, fort, sonore... Non, non ! C'est beaucoup plus pervers.

Oui, il faut un génie pervers pour mettre ensemble le populaire, l'argot et Racine. Céline, c'est le mélange de ces trois choses. En mêlant la phrase extraordinairement bien écrite, par une rupture, avec de l'organique argotique et en la dotant d'une sensibilité unique, il a créé une langue.


Ceci, par exemple : "Moi je m'étais trouvé pour la pratique un petit appartement au bord de la zone d'où j'apercevais bien les glacis et l'ouvrier toujours qui est dessus, à regarder rien, avec son bras dans un gros coton blanc, blessé du travail, qui sait plus quoi faire et quoi penser et qui n'a pas assez pour aller boire et se remplir la conscience.

Molly avait eu bien raison, je commençais à la comprendre. Les études ça vous change, ça fait l'orgueil d'un homme. Il faut bien passer par là pour entrer dans le fond de la vie. Avant on tourne autour seulement. On se prend pour un affranchi mais on bute dans des riens..." Alors, voilà : "Et l'ouvrier toujours qui est dessus, à regarder rien."


C'est génial ! Qui pourrait, en 1928, écrire : "L'ouvrier qui est dessus, à regarder rien " ? Au-delà même de l'invention d'une langue, Céline a fait éclater la confidence personnelle du "moi-je".

Le philosophe Gilles Deleuze dit que Céline et Proust sont les deux plus grands, parce que Céline ne parle jamais de sa misère mais de la misère et Proust ne parle pas de son enfance mais de l'enfance.
Céline a éjecté la littérature du domaine privé, il l'a élevée à l'universel. Ce n'est pas une affaire privée, la littérature.
Et c'est pour cela qu'on aime Flaubert, Proust ou Céline.
La littérature comme affaire privée, c'est ce qui paraît aujourd'hui. Je ne veux pas être méchant mais il y a des pauvres gens qui sont obligés d'en pondre. Alors ils pondent, ils pondent, ils pondent...




Vous ne lisez jamais de romans contemporains ?


F.L. Non. Pas le temps. Flaubert. Céline. Oh, il y a sûrement des choses merveilleuses. On me le dit parfois. Céline est important dans ma vie parce que c'est le premier livre que j'ai lu. J'avais dix-sept ans. Imaginez !

Je vis à Paris, à Montmartre, dans un milieu bizarre composé de voyous et de types qui sortent de prison et je tombe sur Céline...

Cette description de sa mère, lorsqu'elle vient le rejoindre après la guerre... Oui, je tombe en arrêt devant ceci : "Nous parcourûmes ensemble avec ma mère des rues et des rues du dimanche.
Elle me racontait les choses menues de son commerce, ce qu'on disait autour d'elle de la guerre, en ville, que c'était triste la guerre, épouvantable même, mais qu'avec beaucoup de courage nous finirions tous par en sortir, les tués pour elle c'était rien que des accidents, comme aux courses, y n'ont qu'à bien se tenir, on ne tombait pas.

En ce qui la concernait elle n'y découvrait dans la guerre qu'un grand chagrin nouveau qu'elle essayait de ne pas trop remuer ; il lui faisait comme peur ce chagrin ; il était comblé de choses redoutables..."

Il ne lâche jamais l'affaire, Céline. Il parle d'un élément, il dit : "La tante à Bébert rentrait des commissions." C'est le seul écrivain qui est capable d'écrire une phrase aussi banale. "La tante à Bébert rentrait des commissions." Il y a toute la dramaturgie, dans cette phrase !
C'est Shakespeare ! Il est capable, lui, au lieu d'inventer du lyrisme et de la fausse poésie, de rendre un événement dramaturgique en écrivant : "La tante à Bébert rentrait des commissions."


On est déjà étonné, intéressé. Avant, il a décrit Bébert, en disant de lui : "Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d'affection pure que je n'ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l'univers.

Peu d'êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile, celle des bêtes. Le monde n'est pas ce qu'on croyait ! Voilà tout !

Alors, on a changé de gueule ! [...] Tout de la vache qu'on devient en moins de deux !" J'aime pas "Tout de la vache", mais j'aime "Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d'affection pure que je n'ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l'univers. Peu d'êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile..." Il ne lâche jamais...

Je ne veux pas attaquer de petits ennemis, mais que tous ceux qui parlent mal de Céline baissent d'un ton : ils n'atteignent pas son génie poétique.



Le Voyage est génial. Mais les autres livres ?


F.L. On le sait tous, après Mort à crédit, il y a des problèmes. C'est des pamphlets, c'est la folie, c'est la démence. Et après il y a Nord, qui est quand même moins fort... Et alors ? Il reste le Voyage. Moi, je lis ça à 17 ans et je me dis : "C'est prodigieux !" Et je me mets à l'apprendre par coeur.

Dix ans plus tard, on me demande de le dire chez Barrault. Et je l'ai joué pendant quinze ans. Ça a commencé avec la banlieue de La Garenne- Rancy. Et puis, après, l'arrivée à New York :

"Figurez-vous qu'elle était debout leur ville. Absolument droite. New York c'est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même.
Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout. Raide à faire peur."

La partie américaine est beaucoup plus difficile à jouer parce qu'elle est plus descriptive et qu'il y a moins de personnages pittoresques, comme la tante à Bébert.



Lucette Destouches, la veuve de Céline, a dit plusieurs fois à quel point elle aimait votre spectacle sur Céline. Comment avez-vous réagi ?


F.L. C'était énorme ! Pendant une quinzaine d'années, j'ai été invité à Meudon tous les mois, le dimanche. J'y croisais François Gibault, et tout un tas de gens.
Et puis un jour, Lucette me dit que Céline l'appelait la nuit, il lui racontait qu'il avait l'ambition que le Voyage soit dit. Tout est là !
Céline n'a pas écrit de l'oral. Ce serait trop simple. Il écrit, point final.
Et son écriture n'obéit qu'à une seule ambition : restituer l'émotion du langage parlé dans la langue écrite qui, pour lui, n'est qu'une langue morte. Céline fait cela pour atteindre le nerf de l'émotion. Pas l'émotion, non, mais le nerf de l'émotion !

Et, pour lui, le nerf se situe dans l'oralité, dans la langue parlée. Et pourtant, il n'écrit pas une langue parlée. Il écrit une langue écrite mais qui aboutit à une langue que le lecteur a l'impression de parler.




Il y a donc une façon différente de lire Céline selon qu'on est lecteur ou acteur ?


F.L. Oui, c'est exactement cela. Le lecteur lit une écriture écrite et pense qu'il s'agit d'une écriture parlée, mais l'acteur qui travaille l'oralité d'une langue écrite doit faire très attention à ne pas oraliser bêtement.



Comment y parvient-on ?


F.L. D'abord, j'étais terrorisé. A cause de sa vie.
A 18 ans, on veut aimer Rimbaud, Céline et Che Guevara. Et puis quand on apprend qui ils sont... Même Rimbaud n'était pas très sympa, hein ? Alors, voilà, je découvre leur vie et je suis terrorisé. Et puis, on lit. Tout simplement.

Si j'arrive à dire Céline pas trop mal, c'est parce que Céline est mon obsession. Trente ans d'obsession.
C'est le temps qu'il faut pour pouvoir dire les textes de Céline correctement. Trente ans d'obsession du passage de l'écrit à l'oral.
Voilà : si on ne s'est pas demandé comment l'écrit pouvait devenir de l'oral, si on ne s'est pas demandé comment oraliser l'écrit sans le trahir, alors on ne peut pas réussir. C'est quoi, l'écrit ? Ça n'a l'air rien de rien, cette question, mais on doit se la poser de façon quasiment névrotique. L'imprimé, c'est des cicatrices, pas des mots.



C'est-à-dire ?


F.L. Je parle des cicatrices organiques dont les mots sont porteurs. Les mots sont des planches jetées sur un abîme. Et un acteur, c'est celui qui déchiffre non pas les mots mais les cicatrices. Dès l'âge de 26, 27 ans, je ne me suis plus occupé que de ça : les cicatrices. Je suis un obsédé de la note. La note qui se trouve dans la phrase. C'est ça, travailler un texte. Mon obsession, avec Céline, était la suivante : comment restituer la perfection de l'écrit dans une oralité qui ne trahisse pas les intentions premières de l'oeuvre ? Voilà. Cette obsession est devenue une passion. Je travaillais tout le temps : pendant les dîners, la nuit, pendant que je jouais d'autres pièces ou des rôles de cinéma... Aujourd'hui, j'en suis sorti mais cette passion m'a occupé au moins trente-cinq ans de ma vie.



Votre spectacle, Le point sur Robert, se présente comme une anthologie littéraire : vous évoquez Perceval le Gallois, Chrétien de Troyes, La Fontaine, mais aussi Paul Valéry, Roland Barthes...


F.L. Ce spectacle, Le point sur Robert, c'est cinquante pour cent d'écriture quotidienne pondue par moi qui ne suis évidemment pas un écrivain et qui dois avoir une efficacité sur scène. J'ai écrit ce spectacle parce que j'avais envie de m'amuser, de sortir du carcan. Je me suis donc trouvé une voie médiane, entre le respect de Paul Valéry et le plaisir que j'ai à jouer Chrétien de Troyes mais aussi en alternant avec ma rencontre, réelle, avec Roland Barthes.


Comment faire pour toucher le grand public avec les textes de Valéry ou de Barthes, plus exigeants, peut-être, que ceux de Céline ou de La Fontaine ?


F.L. Il n'y a pas de recette. Cela passe, me semble-t-il, par l'abandon obligatoire de la spécificité des choses difficiles et rares. Mais Barthes et Valéry ne sont pas difficiles ! C'est peut-être aussi le résultat d'un malentendu. Quand je vois tous ces gens sortir du théâtre, je ne peux m'empêcher de me demander qui consomme quoi. Pour répondre à votre question, pour toucher le grand public il faut oser s'amuser. Le point sur Robert est un spectacle très agréable à jouer. On ne peut pas dire du Rimbaud pendant une heure et demie ou deux heures. Même chose avec Valéry. En revanche, au milieu d'un spectacle...


Comment avez-vous choisi les textes et les auteurs qui composent ce spectacle ?


F.L. C'est sorti comme ça ! J'étais en train de dire Rimbaud, langue prodigieuse, et j'ai eu envie de comprendre ce qu'était une langue qui ne levait pas. La langue de Paul Valéry, par exemple. Car la langue de Valéry est éblouissante mais elle est sèche. Oui, c'est une langue qui ne lève pas ! Quand Valéry écrit Tel quel, il ne le fait pas pour être Molière mais pour dire : "Ce qui nous force à mentir est fréquemment le sentiment que nous avons de l'impossibilité chez les autres qu'ils comprennent entièrement notre action. Ils n'arriveront jamais à en concevoir la nécessité, qui à nous-mêmes s'impose sans s'éclaircir. Je te dirai ce que tu peux comprendre. Tu ne peux comprendre le vrai, je ne puis même essayer de te l'expliquer. Je te dirai donc le faux.
C'est là le mensonge de celui qui désespère de l'esprit d'autrui, et qui lui ment, parce que le faux est plus simple que le vrai. Même le mensonge le plus compliqué est plus simple que le vrai."



Ça lève, là, quand même, la langue...


F.L. Ah oui ! Mais par le concept, par la pensée. Ça ne lève pas comme : "J'étais sur le théâtre, en humeur d'écouter la pièce qu'à plusieurs j'avais ouï vanter. Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence - je vous file juste ça - lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance, un homme à grands canons est entré brusquement en criant : "Holà-ho ! Un siège, promptement !"
Et de son grand fracas surprenant l'assemblée, dans le plus bel endroit a la pièce troublée. Hé ! mon Dieu ! nos Fran-çais, si souvent redressés, ne prendront-ils jamais un air de gens sensés, ai-je dit, et faut-il sur nos défauts extrêmes qu'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes, et confirmions ainsi par nos éclats de fous ce que chez nos voisins on dit partout de nous ? Tandis que là-dessus je haussais les épaules, les acteurs ont voulu continuer leurs rôles. [Il s'exclame]
Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas, et traversant encore le théâtre à grands pas, bien que dans les côtés il pût être à son aise, au milieu du devant il a planté sa chaise." [Les fâcheux de Molière] Ça, c'est prodigieux, ça, c'est une turbo. Il y a un moteur là-dedans : on ne sait plus comment ça commence ni comment ça s'arrête. Quand on est acteur de ça, c'est une propulsion !



Oui, quand vous dites Molière ou Paul Valéry, on l'entend. Mais le même texte dit par d'autres ne produit pas nécessairement le même effet...


F.L. Vous me mettez dans une position impossible. Je ne peux pas être juge de moi-même, c'est votre boulot, ça. Soit je prends l'air faussement modeste [il prend une voix tourmentée] : "Je ne sais pas d'où ça vient... une énigme", ou alors je fais [il prend une voix très assurée] : "Oui, c'est parce que j'ai pas mal bossé." Donc je suis dans une impasse par rapport à votre question. La seule réponse valable est donc : c'est une passion qui est ma passion. Je voulais que ce que j'aime s'entende. Mais pour cela, il faut au moins trente ou quarante ans de votre vie. Moi, je suis au plus près du texte. Les gens n'osent pas dire que c'est le texte qui est génial, alors ils disent : "Oh, quel interprète !" Mais non... Ce n'est pas de la fausse vanité, mais je vous assure : c'est le texte. Il suffit de le suivre. Prenez La Fontaine : "Une tortue était, à la tête légère, qui, lasse de son trou, voulut voir le pays..." Si ce texte n'éveille pas en vous tout ce qu'il y a de burlesque, d'inquiétant, de prodigieux... Mais c'est le texte de La Fontaine qui fait ça, pas la diction de Luchini ! Moi, je ne fais que le faire résonner.


Vous êtes quand même plus doué pour dire La Fontaine ou Céline que pour être coiffeur...


F.L. C'est vrai, je n'étais pas hyper-doué avec mes doigts et mes ciseaux, même pour faire des coupes au carré. En trente ans, je n'ai fait qu'une seule action : lire les grands textes. Mais il faut avoir une nature suffisamment ébranlée et douloureuse pour être acteur. Cela dit, je n'ai aucune conscience de ma spécificité. Aucune. Moi, je suis un mec normal avec une vie normale, des week-ends normaux.

Revenons à La Fontaine : "Certain ours montagnard, ours à demi léché." Ours à demi léché. Formidable ! On ne sait pas : il n'est pas mal léché, il n'est pas bien léché, il est "à demi" léché. Ça a l'air de rien mais c'est une nuance. "Certain ours montagnard, ours à demi léché, [...] Nouveau Bellérophon vivait seul et caché. Il fût devenu fou, la raison d'ordinaire n'habite pas longtemps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés." Non mais vous entendez comme c'est écrit ! Ce n'est pas écrit, c'est autre chose !... Là où les écrivains écrivent, La Fontaine, lui, est dans le nerf ! C'est du miracle. Il n'y a aucune rhétorique.
En ce moment, je travaille Baudelaire. Je prépare un spectacle sur la musique classique et Baudelaire, qui sera un spectacle hyper-pointu, avec du piano, une chanteuse d'opéra, etc... Je ne suis pas fou de Baudelaire mais je suis fasciné par la belle oeuvre, le bel ouvrage : "Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ; adieu vive clarté de nos étés trop courts ! J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres le bois retentissant sur le pavé des cours. Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère, haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, et, comme le soleil dans son enfer polaire, mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé. J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ; l'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd."

Ça, c'est une forme prodigieuse. Mais La Fontaine est supérieur ! La Fontaine est supérieur à Baudelaire parce que ce n'est pas la forme mais l'éblouissement. Baudelaire, c'est le génie de la forme, une ciselure qu'on peut simplement suivre. Mais je crois qu'il faut se méfier du génie de la forme. La Fontaine, on peut l'aborder sans cette méfiance. Sans aucune méfiance : "Il est bon de parler mais meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais, alors qu'ils sont outrés. Nul animal n'avait affaire dans les lieux que l'ours habitait, si bien que tout ours qu'il était, il vint à s'ennuyer de cette triste vie." Vous rendez-vous compte ? "Si bien que tout ours..." D'ailleurs, on ne doit pas dire le s de "ours" : "Si bien que tout our qu'il était, il vint à s'ennuyer de cette triste vie. Il est bon de parler, meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais, alors qu'ils sont outrés. Nul animal n'avait affaire dans les lieux que l'our habitait." A chaque fois il nous en envoie une ! Il y a tout Raymond Devos, en une phrase. Voilà : d'un côté, on a Baudelaire qui est un génie de la forme, de l'autre, on a La Fontaine qui est un génie tout court.



Au cours de ces trente-cinq dernières années passées à satisfaire votre passion des grands textes, qu'avez-vous sacrifié ?


F. L. L'aspiration à un bonheur conjugal quotidien, organique et ménager. Ce qui est un beau projet. Le drame de l'époque est que tout le monde se prend pour Lautréamont. Mais personne n'est Lautréamont. Nous sommes tous des petits-bourgeois, très médiocres, et on devrait la fermer ! L'autre jour, je me promenais dans une rue de Paris et je regardais un homme marcher, quelques mètres derrière sa femme, puis entrer chez un marchand de pâtés pour acheter quelque chose qui avait l'air d'être très important pour eux. Il y a dix ans, je me serais peut-être dit : "Quelle vie médiocre !" Mais aujourd'hui, au contraire, je trouve cela formidable : tous les êtres sont philosophes sans le faire exprès.


Qui aimez-vous parmi les philosophes ?


F.L. Nietzsche, bien sûr. Nietzsche est l'homme qui a découvert que personne ne supporte la vie. C'est la grande découverte. Personne ne supporte la vie et donc nous nous vengeons. En permanence, nous nous vengeons. "Avant moi, la philosophie n'a fait que se venger", dit Nietzsche. Il n'aimait pas la vie.
Mais quel philosophe aime la vie ? Et puis, la philosophie, ce n'est pas facile. Ce n'est pas "cool". Ce n'est pas "sympa". Il faut faire un effort. Mais c'est ça qui rend la littérature si essentielle : il faut faire des efforts ! Mais attention, en étant nietzschéen, c'est-à-dire en faisant sienne cette phrase fabuleuse : "Tuons l'esprit de pesanteur !"



Mais il y a aussi du plaisir à lire...


F.L. Moi, je n'ai aucun plaisir à lire.


Allons !


F.L. Parole d'honneur ! Pour moi, lire, c'est être actant et non pas être absorbé. Il y a des gens qui aiment l'histoire et qui sont pris dans l'histoire que raconte un roman. Moi, je suis incapable d'être pris dans une histoire. J'ai un immense plaisir de comédien lorsque je lis sur scène, lorsque la lecture devient orale, mais l'attitude de prendre un livre et lire dans ma tête ne m'apporte aucun plaisir. D'ailleurs, il y a plein de livres que je n'ai pas réussi à terminer...


Lesquels ?


F.L. Dois-je l'avouer ? Des livres que l'on dit éternels. L'homme sans qualités, par exemple, de Robert Musil. Proust, aussi. Je n'ai jamais pu dépasser Sodome et Gomorrhe : il y a résistance. Pourtant, Proust, c'est très grand.

Non, je n'ai pas un rapport heureux à la littérature. J'ai un rapport très malheureux à Henry James ou à Virginia Woolf : j'essaie à chaque fois de m'y mettre et je ne sais pas le faire, je n'y arrive pas. Ça ne me parle pas...
Je lis peu, d'ailleurs. Mais pour une excellente raison : je suis au théâtre tous les soirs et pendant deux heures et quart je dis de la littérature. Alors, le soir, quand je rentre, ou bien le week-end, chez moi, j'éprouve un besoin impérieux de me replonger dans les livres que j'aime. Nietzsche. Céline. Flaubert.
Quand je lis, c'est de manière compulsive, répétitive, obsessionnelle. Je lis dix fois, cinquante fois, soixante-douze fois le même livre du même auteur. Nietzsche disait : "Lire lentement, plein d'arrière-pensées et plein de portes ouvertes." "Mais nous lisons très peu", ajoutait-il, lui qui devait lire énormément. "Nous n'avons pas besoin pour vivre de l'impulsion de l'imprimé. Nous lisons très peu mais nous refermons les livres de savants avec un grand soulagement. Nous les refermons parce qu'on y sent partout la bosse du spécialiste. Tout métier voûte." Vous savez, quand vous avez lu ça, vous n'avez pas besoin d'aller plus loin : "Tout métier voûte." Je n'ai pas de plaisir au roman. J'ai du plaisir à Flaubert, en revanche. J'ai relu tout Thomas Bernhard, une fois de plus. C'est vous dire que je m'ennuie !

Il y a quand même quelque chose de très, très, très douloureux dans mon histoire, parce que se retaper Thomas Bernhard pour dire au bout du compte que je l'adore mais que c'est un imposteur... Il y a des choses démentes chez cet écrivain : il interdit l'argent aux artistes, par exemple. Il dit que, pour qu'un artiste s'épanouisse, il faut lui couper toutes les bourses. Marche ou crève ! J'aimerais bien le lire un jour à Avignon, lui qui est contre toute subvention ! Pour lui, l'artiste doit créer ou crever. Il a une position totalement démente mais que je trouve très drôle.



Vous parliez de Flaubert. Qu'aimez-vous chez lui ?



F.L. Tout. Je suis un fou de Flaubert. L'éducation sentimentale : "Il voyagea." Dernier chapitre. "Il connut la mélancolie des paquebots." Indépassable !

J'ai dû lire au moins trente fois Madame Bovary. Un coeur simple a été l'objet d'un spectacle. "Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour. Son père, un maçon, s'était tué en tombant d'un échafaudage. Puis sa mère mourut, ses soeurs se dispersèrent, un fermier la recueillit, et l'employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l'eau des mares, à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol de trente sous, qu'elle n'avait pas commis. Elle entra dans une autre ferme, et devint fille de basse-cour, et comme elle plaisait au patron, ses camarades la jalousaient. Un soir du mois d'août (elle avait alors dix-huit ans), ils l'entraînèrent à l'assemblée de Colleville. Tout de suite, elle fut étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d'or, cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l'écart modestement, quand un jeune homme d'apparence cossue et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d'un banneau, vint l'inviter à la danse. Il lui paya du cidre, du café, de la galette, un foulard, et, s'imaginant qu'elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bord d'un champ d'avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit à crier. Il s'éloigna.

" C'est tout le génie de Flaubert, ces trois phrases : "Elle eut peur et se mit à crier. Il s'éloigna." C'est sublime. Et j'aime beaucoup, évidemment, la correspondance...



Et la littérature contemporaine ?


F. L. Je dois avouer que les romans qui racontent que Jean s'occupe de Jean-Pierre (ou Jeannine), qui rentre du boulot et a un problème d'ascenseur, se met à écrire puis n'écrit plus, prend le métro ou le train... tout cela ne m'intéresse pas. Je suis sûr qu'il y a des choses très bien dans ce qui paraît en ce moment mais... je n'arrive pas à m'y intéresser, désolé.

Dernièrement, j'ai lu Cioran. Son journal. Et le journal de Cocteau, aussi. Mais la littérature contemporaine... Si, j'aime beaucoup Philippe Muray. Il faut lire absolument ses Exorcismes spirituels. Il a inventé l'horreur du festif, l'horreur du débat. C'est un réac, mais un écrivain génial. Sa critique de la société actuelle est fabuleuse. Très violente, aussi... J'adore ce texte sur Ségolène Royal : "Ce sourire-là n'a jamais ri." Je me dis toujours que, quand j'arrêterai de travailler, je deviendrai enfin un lecteur normal, qui lit tout ce qui sort, qui suit la rentrée littéraire... Mais, non, je n'ai pas un rapport serein à la littérature. Je voudrais attaquer Chateaubriand. Ça m'impressionne, mais je sens que je vais bientôt réussir à y aller ! Chateaubriand et Balzac. Je sens que ça peut me plaire.


http://www.lexpress.fr/culture/scene/fabrice-luchini-un-acteur-c-est-celui-qui-dechiffre-les-cicatrices_837805.html?p=3

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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Mar 12 Jan - 13:52

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Fabrice Luchini Le point sur Robert : Perceval le Gallois









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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Lun 22 Mar - 0:56

Luchini, Ségolène, Martine et les bobos à poussettes


Depuis quelques jours, Fabrice Luchini fait salle comble au théâtre de l'Atelier avec une de ces séances de lecture dont il a le secret. Comme l'a écrit Armelle Héliot, cet homme-là "tient son monde". Lirait-il des modes d'emploi sur scène durant quatre heures d'affilée que son public se précipiterait.

Actuellement, il prête sa voix à un auteur peu facile, et surtout très peu festif : Philippe Muray. Sociologue ironique et désespéré de notre modernité, l'auteur du Dix-neuvième siècle à travers les âges a analysé comme personne l'extension de l'empire du bien, l'infantilisation de la société et surtout l'effacement du réel au profit d'une virtualité jargonneuse.

Hier soir, le comédien a transcendé les sinuosités de Muray pour en faire jaillir l'ironie et la féroce justesse. Dans la salle surchauffée, où l'on pouvait apercevoir Christine et Olivier Orban, Dominique Besnehard et Isabelle Giordano, on a assisté à un jeu de massacre. Malin, Luchini avait réservé une place de choix à deux textes politiques d'actualité même s'ils ont été écrits il y a plusieurs années.

Le premier concernait les emplois jeunes de Martine Aubry et leur intitulé dépassant toute imagination (accompagnateurs de randonnées, agents d'ambiance...). Le second évoquait, comme un symbole de l'époque, le sourire de Ségolène Royal ("sourire de salut public"). L'un et l'autre ont été longuement applaudis. A tel point qu'on se demande si Luchini ne devrait pas tenir une revue de presse quotidienne sur scène ou à la radio. Ou animer les meetings d'entre-deux-tours de l'UMP.

Les bourgeois-bohèmes du XVIIIe arrondissement de Paris et leurs poussettes, la "doxa de France Inter", les promeneurs en rollers du vendredi soir, les émissions de débat à la télévision, les animateurs culturels, les lectrices de Christine Angot et les psys médiatiques en ont aussi pris pour leur grade.

Les spectateurs sortaient, hilares, pour certains ravis que Muray-Luchini ait mis des mots sur ce qu'ils pensaient déjà confusément, pour d'autres tout étonnés que l'on puisse encore dire et écrire des choses aussi incorrectes. Le bouche-à-oreille fonctionne à plein. Fabrice Luchini n'arrête pas d'ajouter des dates. Faites passer.


http://blog.lefigaro.fr/le-fol/2010/03/luchini-segolene-martine-et-les-bobo-a-poussettes.html


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Lun 22 Mar - 1:06




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Fabrice Luchini lit avec succès Philippe Muray, anti-moderne "vivifiant"
PARIS, 20 mars 2010 (AFP)

Il a tiré un trait sur son "Point sur Robert", mais n'en a pas fini avec sa passion gourmande de la lecture sur scène: Fabrice Luchini fait salles pleines au Théâtre de l'Atelier à Paris avec le méconnu Philippe Muray, polémiste anti-moderne qu'il juge "vivifiant".






L'acteur est le premier surpris de son succès avec des textes du philosophe, essayiste, poète et romancier décédé en mars 2006 à l'âge de 60 ans, ce pourfendeur brillant et caustique d'une époque dominée par "l'empire du bien", ce moraliste qui honnissait "l'homme festif", les "bobos", le féminisme...

"On n'a fait aucune promo, même pas dans le Pariscope !", s'amuse le comédien dans un entretien à l'AFP. Et pourtant ça tourne: au départ, cette lecture ne devait faire l'objet que de quelques dates en mars, mais d'autres ont été ajoutées.

"C'est plein, il faut 15 jours pour avoir une place", relève Fabrice Luchini. A raison de deux séances par semaine, le dimanche midi (13H00) et le lundi soir (20H30), "j'en fais au moins jusqu'au mois de mai, c'est sûr", prédit l'acteur.

Il faut dire que le lecteur, à 58 ans, a du métier. Un quart de siècle qu'il s'empare de textes littéraires pour leur donner une portée quasi dramatique. "Il y a de l'oralité, de l'éloquence, une oeuvre, donc ça ressemble au théâtre", note ce virtuose du verbe.

Tout a commencé au milieu des années 1980 avec le "Voyage au bout de la nuit" de Céline, au Théâtre Renaud-Barrault. "Je devais le donner huit fois, je l'ai joué 12 ans", relève l'acteur.

Succès encore avec Baudelaire, Hugo, La Fontaine, Nietzsche ou Louis Jouvet. Quant à l'aventure du "Point sur Robert", elle a duré de 2006 à 2009. "On a commencé dans une salle de 50 places pour finir dans des théâtres de 2.000. J'ai joué 650 à 700 représentations, on a fait 300.000 personnes avec du Roland Barthes et du Chrétien de Troyes, c'est un truc énorme !"

Et après ? "Je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose de très pointu, qui ne va pas obligatoirement dans le sens du public. Il s'avère que la pensée de Muray est drôle, c'est un coup de bol", estime Fabrice Luchini.

C'est d'abord l'auteure Yasmina Reza, puis la veuve de l'écrivain Anne Muray qui ont invité le comédien à plonger dans la pensée d'un "mec extrêmement intelligent, vivifiant, évidemment assez haineux : c'est sûr que c'est pas un +bobo+ qui fait du roller".

"Depuis (le situationniste) Guy Debord, personne ne s'était lancé dans une telle lecture de son époque. Ca ne veut pas dire que son analyse est juste, mais elle est stimulante", estime Fabrice Luchini, rappelant le combat de Philippe Muray pour l'art et non pour la culture, qu'il jugeait rabaissée à l'état de "sociologie de divertissement".

Fabrice Luchini aurait-il mis son talent au service d'un néo-réactionnaire douteux ? L'acteur s'en défend, dit qu'il n'est pas toujours d'accord avec l'auteur mais qu'il "traverse sa pensée" avec bonheur, trouvant même certains de ses écrits "merveilleux".

Comme cet extrait du poème en alexandrins "Tombeau pour une touriste innocente", où Muray raille les gens du spectacle : "Elle était depuis peu amie d'un vrai artiste/musicien, citoyen, jongleur, équilibriste".

© 2010 AFP


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Ven 16 Avr - 2:53

LE GENIE DANS LA TRAGEDIE

... "Dans la douleur et dans la tragédie, les hommes ont inventé la beauté ;
il faut les plonger et les retenir dans la douleur et dans la tragédie
pour maintenir en eux le sens de la beauté. ...
Nietzsche


Luchini, Nietzsche & Rimbaud
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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Sam 24 Avr - 13:48

FRANCE CULTURE Répliques par Alain Finkielkraut
le samedi de 9h10 à 10h

émission du samedi 24 avril 2010
Le rire libérateur de Philippe Muray

Avec le comédien Fabrice Luchini.
FABRICE LUCHINI LIT PHILIPPE MURAY au theatre de l'atelier à Paris


Répliques par Alain Finkielkraut
du 24-04-2010 - durée : 49mn
installer dans iTunes copier le lien RSS :
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http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture/podcast/


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 9 Mai - 15:22

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Fabrice Luchini "Je suis un vagabond idéologique"






C'est le spectacle à voir à Paris avant l'été : Fabrice Luchini lit Philippe Muray , moraliste atrabilaire, prophète caustique.

Avant la moindre publicité, la foule se pressait au théâtre de l'Atelier chaque week-end. Fabrice Luchini est-il de droite ? Est-il de gauche ? Est-il ailleurs ? Flaubert en tête et Nietzsche à la bouche, le comédien parle politique comme jamais il ne le fit.


Pourquoi Philippe Muray plaît-il autant ?

Parce qu'en l'entendant on se dit : "Enfin, un autre son de cloche." Avec cette intuition fulgurante : il faut contrecarrer le tout-culturel, le festif, le tourisme, la culture qui perd l'essence de l'art, l'empire du Bien.

Mais on peut écouter du Muray, puis reprendre sa vie festive...

Oui, on peut sortir de ce spectacle contre les bobos et remettre ses rollers. Mais on a ri et constaté qu'il y avait un contre-pouvoir possible. Muray dénonce les inventeurs de rêve, ces artisans de la déréalisation que sont les politiques. Seul Malraux aurait pu lui tenir tête. Peu importe que les thèses de Muray soient vraies ou fausses : on a un contre-pouvoir.

Fondé sur la méchanceté ?

Et sur un léger génie comique. Il y a quelque chose de moliéresque chez Muray : il capte nos ridicules, la vanité de l'époque, la doxa. Ainsi du texte sur le débat : "Celui qui se rend compte qu'il est dans un faux débat a-t-il le droit de sortir en disant : "Je porte plainte pour faux et usage de faux débat" ?" Plus il y a de débat, moins il y a de réel, démontre Muray. Derrière une acuité d'une grande méchanceté, il y a aussi un génie de la formule : le "rebelle à roulettes" opposé à celui de Mai 68, le "sourire qui n'a jamais ri" pour définir, dès 2004, Ségolène Royal, etc. "Muray, c'est Debord en comique", m'a dit mon beau-père, Michel Debeauvais, 85 ans, homme de gauche. Et puis il y a pour moi le plaisir de lire un contemporain.

Qui attaque la gauche...

Oui, mais Muray n'est pas là pour se moquer de Martine Aubry quand il parle, en 1998, des emplois-jeunes. Il déroule la liste des nouveaux métiers aux noms ahurissants pour expliquer que le tout-linguistique va tuer le réel : "Un bataillon d'agents de développement ouvre la marche, suivi presque aussitôt par un peloton d'accompagnateurs de détenus. Non, ce n'est pas une parade, ce n'est pas non plus une job-pride..."

N'y a-t-il pas chez vous, comme chez Muray, un catastrophisme, une jubilation de voir le monde aller à sa perte ?

A la fin d'un portrait de moi dans Libération, que j'avais espéré le moins malveillant possible, il y avait ces mots : "Il s'imagine au milieu d'un océan de mesquinerie, dans un état de souffrance totale." Pas faux. La passion de l'anxiété, de l'angoisse nihiliste, je la partage à travers mes écrivains préférés. C'est ma maladie, oui. J'avoue qu'il y a une doxa du nihilisme comme il y a une doxa socialiste, mais je crois qu'il n'y a pas de grande littérature avec des sentiments positifs, même si j'aime Rimbaud et La Fontaine, pessimiste dépassant le ressentiment. J'ai une passion pour les écrivains de la misanthropie, de la haine du nombre. Cela commence avec Flaubert, mon préféré, puis il y a le roi, l'épouvantable Céline, qui trouve une émotion musicale à partir d'une vision de l'homme immonde. On m'a envoyé une lettre de Flaubert dans laquelle celui-ci se réjouit d'un terrible orage qui s'est abattu sur Rouen : tout est cassé, il jubile. Et Céline : "Ce n'est pas que j'aime les catastrophes, mais elles s'installent chez moi avec des sortes de droits."

Nietzsche est-il le penseur majeur de cette école ?

Non. Nietzsche, c'est le dépassement du ressentiment, du désespoir, c'est l'amor fati. "La presse, c'est la fausse alerte permanente", disait aussi Nietzsche. Pourvu qu'il ait tort !

Quel artiste auriez-vous été en 1963, durant les Trente Glorieuses, sous de Gaulle ?

En 1963 ? Je suis peut-être dans un groupuscule gauchiste, je lis Guy Debord et suis ami de Daniel Bensaïd...

Alors, êtes-vous de gauche ou de droite ?

Je ne suis pas de gauche parce que je pense que l'homme n'est pas ce que les gens de gauche pensent qu'il est. Je n'aime pas dans la gauche l'angélisme, l'enthousiasme. Je ne suis pas de droite parce qu'elle a oublié qu'il y eut une droite qui n'était pas affairiste, parce qu'elle a oublié les hussards : Antoine Blondin, Roger Nimier, Jacques Laurent...

A plusieurs reprises pendant le spectacle, vous dites que vous allez aussi attaquer la droite : on attend, rien ne vient...

Est-ce que Martine Aubry croit sincèrement qu'on est opposé à une société qui redistribuerait des richesses ? Que les Français qui ne votent pas socialiste sont ravis des inégalités épouvantables et de l'actuelle dégradation haineuse ? Qui est hostile au programme du PS : un smic augmenté, des hiérarchies douces, moins d'injustice, plus d'humanité...
Les dirigeants socialistes, de Mélenchon à Hamon, défilent en héros de la lutte contre l'oppression. Je sais bien que Sarkozy est le neveu de Staline et qu'Hitler bouffait avec Hortefeux, mais, tout de même, l'oppression actuelle est relative... Quand Benoît Hamon commente un discours de Sarkozy, on a l'impression qu'il a vu des enfants écrasés par des chars impérialistes.

Et s'ils avaient raison ? Si une caste souhaitait l'injustice pour protéger ses privilèges ? N'êtes-vous pas le saltimbanque du système ?

Il n'y a aucun espoir de non-collaboration pour un artiste. Que le système soit libéral ou marxiste, l'artiste qui travaille et qui distrait, même le plus intelligemment du monde, ne fait que collaborer : le plus grand génie de tous les génies, Molière, faisait le lit du roi.
Le problème, c'est que la révolution, ça ne marche jamais. A la gauche de la gauche, ils sont tous d'accord pour reconnaître que Pol Pot, c'était assez horrible, mais ils ajoutent : "C'était pas le bon leader ! Le vrai va venir..."
Alain Badiou estime que cette pensée a de l'avenir ? Tant mieux pour lui. Comme disait Céline : "Tous à bicyclette, pas de fausse note..."

Si le PS voit juste, ne faut-il pas l'aider ?

Même si les socialistes avaient raison, je n'arrive pas à croire une minute, tant je suis pessimiste sur la nature humaine, que ça les intéresse vraiment de rétablir l'égalité.
Leur constat de l'ignominie de la société est peut-être juste, mais, quand ils disent qu'ils veulent changer les choses, je ne vois pas pourquoi je les croirais plus que leurs adversaires.
La colère et l'indignation n'ont aucune valeur pour la réflexion, elles ne sont pas des preuves d'acuité de jugement.









Les acteurs aiment pourtant s'indigner...

Les acteurs doivent respecter un devoir de réserve, de non-obscénité, parce qu'ils ne vivent pas les problèmes des gens. Ma maman faisait le ménage à 5 h 15 au Figaro dans le bureau de Michel Droit : cela ne me donne aucun privilège, mais j'ai vécu cela.
Ma famille était gaulliste, écrasée de travail, mon grand-père eut la jambe broyée dans une machine et mon père m'a éduqué en répétant : "On n'habitera jamais tous sur la place du village", ou un proverbe italien : "Il y a des gens qui mangent, il y a des gens qui regardent."
Ou encore : "La vie est une tartine de merde et on en mange un petit bout chaque jour." La souffrance n'est pas une abomination, il faut en prendre sa part. Il était finalement pascalien : qu'on aide les gens lui semblait incongru.

Le succès comme revanche sociale, alors ?

Je n'en suis pas revenu de mon succès. Au début, les gens me détestaient, ils trouvaient que j'avais un phrasé de pédé, que je n'étais pas du tout sexy. Je n'ai aucune passion jubilatoire pour l'argent ; à 58 ans, je commence à peine à savoir en profiter.
Je suis insomniaque, je ne jouis de rien, mais je n'ai pas le droit de me plaindre parce qu'il y a des gens dont on va raser la maison. Alors je ferme ma gueule. Soit on assume ses privilèges et on se tait, soit on donne tout à Emmaüs.

Qu'est-ce qui vous gêne le plus avec la gauche ?

Comment s'arrange-t-on quand on est de gauche, qu'on vit rue Guynemer avec vue sur le jardin du Luxembourg, qu'on a un chauffeur, un maître d'hôtel à gants blancs alors que le pays est en crise ? L'intellectuel de gauche répond : "Je lutte..."
J'ai vu la gauche caviar, je l'ai haïe, elle frimait, parlait de culture tout en réglant ses problèmes de salle de bains, comme les gens de droite. Pareil. Kif-kif. Un type de gauche m'a dit : "Je ne comprends pas pourquoi la classe moyenne ne pense qu'à consommer."
Ou encore : "Pourquoi ta femme de ménage a-t-elle un 4 x 4 ?" Pauvre couillon ! De quel droit juges-tu ? "Comment peux-tu dormir alors que l'Afrique crève ?", dit-il. Et toi, tu te réveilles souvent la nuit pour les Africains, espèce de fiente ? Je suis comme Cioran : "Je ne peux pas avoir de pitié, mon moi a tout absorbé." J'exècre la pensée correcte de gauche.

Et celle de droite ?

Tout autant ! Le marché bio, les enfants qui vont continuer la carrière, la certitude. De toute façon, la droite est morte, elle n'a plus que faire des enfants comme objectif. Où est Paul Morand ? Où sont de Gaulle, Raymond Aron ?
On n'a même plus la droite du cigare, du pinard et du cholestérol : "Tu délocalises beaucoup ? Moi, j'ai niqué les Chinois." C'est fini. C'est pour ça que je suis moins agressif avec la droite : elle n'existe plus.

Vous n'êtes pas de droite, mais un peu moins anti-droite qu'anti-gauche ?

La preuve que je ne suis pas de droite, c'est que je ne me battrai jamais pour mes intérêts. Pour une raison simple : je n'ai pas cette santé-là. J'ai passé deux mois à Monaco, j'ai cru crever d'ennui : pour 2 millions par jour, je n'y vivrais pas.
Et, en plus, j'ai passé l'âge de faire du jogging en montée, je préfère l'île de Ré, c'est plat.
Si Martine Aubry est élue et met les impôts à 90 %, si on classe en zone noire ma maison de l'île de Ré, cela ne m'enlèvera pas Bach, le matin, par Pablo Casals. Je ne veux pas faire le dandy baudelairien, mais mon but, c'est l'indifférence...

Comment en sort-on ?

Il faut trouver l'homme providentiel, ni idéologue de gauche, ni cynique de droite, une sorte de De Gaulle de la crise, qui dise : "Ceux qui ont, faut qu'ils donnent..."

La démocratie est-elle l'alternance du cynisme de droite et de l'idéologie de gauche ?

Le nivellement total à la communiste n'est pas très réjouissant. J'ai connu Roland Barthes, j'ai l'impression que c'était autre chose que Badiou...

Et le cynisme de droite ?

Dans ma loge, il y a dix-huit mois, j'ai dit à Nicolas Sarkozy - j'ai des témoins : "Il y a la crise, vous devriez être gaulliste, M. le président, et remonter les impôts en supprimant le bouclier fiscal." Je n'ai pas été écouté...
La droite n'a pas d'ambition pour l'homme, elle est mesquine et comptable. Mais le collectivisme m'effraie plus que tout. J'aime que, chez Marivaux, les valets soient les vrais maîtres, j'aime les servantes chez Guitry. Je tiens au droit de chacun d'avoir une psyché sur laquelle aucun collectif n'agit.

L'individu avant tout, donc ?

Les politiques, surtout à gauche, n'intègrent jamais l'individu. Parce qu'ils ne veulent pas que l'homme soit confronté à la magistralité de son désastre solitaire. L'homme doit être dépassé, dit Nietzsche. Or notre époque tend au béat, des gens déambulent, hagards, dans le culte du bonheur, alors que les catastrophes s'accumulent. C'est le désastre et il y a un îlot de gens hébétés, de déambulants à roulettes qui foncent dans la béatitude.

N'y a-t-il pas un idéal qui demeure ?

"Je ne mourrai pas pour une idée, mais je mourrai pour le droit d'en avoir une différente chaque jour", dit encore Nietzsche. Je peux me lever réactionnaire, avoir un élan de générosité vers 13 heures, aller jusqu'à Besancenot sur le coup de 15 heures, revenir vers un réformisme à la Strauss-Kahn pour le thé, sans cracher sur Hollande, et, le soir, finir par penser que la droite a la vision la moins irréelle du réel. Je suis un vagabond idéologique.

Avec une raison qui penche un peu à droite, non ?

Je ne suis pas de droite, parce que je ne suis pas conservateur. De 1945 à 2000, toute la pensée fut à gauche, sauf le malheureux Raymond Aron. La droite n'a jamais rien à proposer comme penseur vivant, sauf quand elle en pique un à la gauche.
Pour la grand-mère maternelle de ma fille, il y avait le Bien, et le Bien était à Moscou ! Antoine Vitez n'a quitté le Parti communiste qu'après l'invasion de l'Afghanistan : en 1979, vous vous rendez compte ! La droite n'avait rien à mettre en face, à part un Malraux titubant.

Sarkozy vous fascine-t-il ?

Il est venu voir mon Céline quatre fois, Knock deux fois, mon La Fontaine aussi..
.
Curieux : il s'ennuie au théâtre..
.
J'ai eu Chirac aussi. Mais Sarkozy m'a dit avoir découvert Céline dans mes spectacles. Le Nouvel Observateur m'avait mis dans la galaxie sarkozyste, avec ma photo en orbite. Scandale dans ma belle-famille !

Le président ne massacre-t-il pas la langue française ?

Je n'ai jamais été heurté par son français. Et puis le français n'intéresse plus les Français, ils ne savent plus quelle langue ils parlent. C'est au Québec que j'ai pris le plus de plaisir avec Le Point sur Robert, parce que le français signifie encore quelque chose là-bas : la résistance.

En 2012, que va-t-il se passer ?

La gauche va gagner et on va bien rigoler. En face de Muray, Delanoë, Lang ne tiennent pas trois minutes, car ils n'ont pas de pensée magistrale. Les hommes politiques ne sont pas faits pour cela.

Il y a une gauche différente : Valls, Delors...

Valls est moins hargneux, en effet, mais n'a aucune chance, si j'en crois Nietzsche : "Malheur à moi, je suis nuances." A Lille, j'ai croisé Delors, il avait une casquette de marin, cela m'a impressionné. Il m'a dit : "Vous êtes plus humain que ça, vous êtes un provocateur." J'ai pris cela pour une bénédiction à la Cioran.
La fameuse "troisième voie", Jospin la cherche encore ; et c'est Mélenchon qui revient... La gauche n'a aucune vision négative de l'homme, elle croit qu'il est un merveilleux opprimé, elle ne comprend rien à la psyché, au conflit intime, à la grimace proustienne. Je hais Rousseau.

Mettez-vous la psychanalyse au-dessus de la politique ?

Sans conteste. Je suis en analyse depuis trente-cinq ans, avec des pauses. Tous les gens qui vont bien sont insupportables, tous ceux qui ont traversé des épreuves sont meilleurs. On croyait que tous nos actes étaient rationnels, puis les moralistes et ensuite Nietzsche et Freud ont montré que l'homme n'a d'intérêt que pour son ego.
Qu'est-ce qui se cache dans chacun de nos actes, dans la femme que l'on épouse, l'enfant que l'on aime, la révolution que l'on accomplit, le crime que l'on perpètre ? C'est le moi, le pauvre moi minable, encombrant, pitoyable, dramatique, qu'il soit de droite ou de gauche. Et que ce soit Hollande ou Sarkozy, ce qui parle dans leurs discours, c'est la vanité.

Triste vision de l'homme !

Le moi est une pourriture et une impasse. C'est un petit être inconfortable, malheureux, qui s'invente des mythologies pour continuer à vivre l'absurdité. Les gens sont, comme dit Céline, "les bras ballants devant l'événement, les instincts repliés comme un parapluie, brelochants d'incohérence, réduits à eux-mêmes, c'est-à-dire à rien".
La pensée de Chamfort, celle de Pascal, de Cioran, de La Rochefoucauld ou de Nietzsche me renseigne mieux sur l'homme que ne le fait celle de Marx. Mais si la droite veut écraser le peuple, je n'en suis pas.

Sceptique, donc ?

Un jour, à Athènes, un passant lance à Socrate : "Ah ! Le voilà, l'inventeur de la dialectique et de la morale. Comme tu peux être laid !" "Comme il me connaît bien", répond Socrate. J'aime les pensées négatives, le sans-pitié. Je me vante d'avoir lancé le mot "fiente" dans le langage courant. Comme Cioran, j'affirme : "Je suis pour que tout aille mieux, pour toutes les réformes, mais vous ne me ferez jamais dire que l'homme n'est pas une chose qui va finir."
Toutefois, quand on voit de la merde partout, c'est peut-être qu'on en est rempli.

Vos projets ?

Continuer Muray, lire Baudelaire à l'Opéra avec la soprano Sandrine Piau. Je voudrais aussi être pensionnaire de la Comédie-Française un an ou deux, pour jouer Le Misanthrope et un Labiche. Puis je prendrai ma retraite sur l'île de Ré. Et, si on a rasé ma maison, j'irai dans un hospice, comme Thomas Bernhard.

Pour qui vote Fabrice Luchini ?

Comme tout bobo, je vote écolo, et ça n'a aucune importance. Je suis du Muray un peu bas de gamme.


Fabrice Luchini lit Philippe Muray.
Théâtre de l'Atelier, Paris (XVIIIe). Le week-end.

http://www.lexpress.fr/culture/scene/fabrice-luchini-je-suis-un-vagabond-ideologique_890415.html

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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Ven 28 Mai - 0:58

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Luchini fait revivre les critiques assassines de Philippe Muray contre le monde moderne.







Voilà la cavalerie ; il était temps. On commençait à être submergé sous les assauts répétés de la police de la pensée. Elle veille au grain, l’arme au poing.

Philippe Muray a disparu en 2006, emporté par la maladie. Il avait soixante ans. C’était un essayiste, d’une rare lucidité, un visionnaire sarcastique. L’Empire du bien, Après l’histoire, Exorcismes spirituels, Minimum respect, il a décortiqué l’époque à travers les admirations béates, les engouements obligatoires de ses contemporains : « Ce devant quoi une société se prosterne nous dit ce qu’elle est. »

Renversant les idoles, dénonçant la dictature de la fête, programmée comme une exécution (celle du libre arbitre), il fut excommunié de son vivant par le clergé des bien-pensants.

Rangé avec quelques autres figures, dont la compagnie n’est pas la plus déplaisante – Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Michel Houellebecq – parmi les « nouveaux réactionnaires », il fut jugé comme un invité non convenable par la bourgeoisie progressiste.

Il n’en avait cure. Pessimiste actif, passionné de littérature – notamment de Céline sur lequel il écrivit un essai –, il avait, pour avoir fréquenté l’avant-garde, une image claire du monde telle qu’elle le rêvait.
Il n’en voulait pas. « Mutins », voire « matons de panurge », « rebelles de confort », « artistocrates », il n’eut de cesse de remettre à leur place les penseurs à la mode, subventionnés par l’Etat et réclamant à cor et à cri leur statut de maudits.
Leurs ouvrages reliés forment la bible des bobos d’aujourd’hui. Muray les déchiqueta avec un humour dévastateur, une plume puissante, charriant une pensée et des images fortes, une insistance redoutable. Il ne lâcha jamais sa proie pour l’ombre de récompenses illusoires.


Pour quelques veillées, dans le cadre bohème du Théâtre de l’Atelier, à Paris, Fabrice Luchini l’a fait renaître.
Il a allumé la flamme de la résistance : c’est du bon scoutisme.
Cette sorte de miracle pourrait bien se prolonger tant le succès est au rendez-vous.

Le comédien arrive sur scène avec une vague inquiétude : qui sont ces gens venus l’applaudir jusqu’au deuxième balcon ? Des « murayens » convaincus – clubs de personnes éparses, aux profils contradictoires, assoiffées de liberté –, ou des fans de son personnage?

Quelques conversations d’avant-scène le font opter pour la deuxième hypothèse. Pourtant, Luchini n’a pas le trac, il ne l’a jamais eu.

Tant pis si son maître, Louis Jouvet, prétendait qu’un acteur dépourvu de trac n’a pas de talent : « L’existence est tellement angoissante, dit-il, qu’elle m’a pris toutes mes peurs. » Il cite Cioran, son autre compagnon du moment : « Je suis tellement rempli de tourments que tous les problèmes des autres m’indiffèrent totalement. »

Depuis des années, le comédien se replie prudemment derrière des figures d’une insolente hauteur et d’une somptueuse liberté.

D’une pensée trop buissonnière pour un milieu étroitement contrôlé, cet autodidacte récite du Céline, du Flaubert, du Nietzsche, du La Fontaine ; d’une voix tonitruante, devant le Théâtre de l’Atelier, il salue d’un « Bonjour, monsieur l’abbé » ravi un prêtre en soutane venu assister à son spectacle ; cet été, à l’Opéra de Marseille, il déclamera du Baudelaire : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. »



C’est sur les recommandations de Yasmina Reza que Luchini a découvert l’oeuvre de Philippe Muray. Il est tombé à la renverse : « C’est la seule photographie de l’époque. Il provoque quelque chose de l’ordre de la stimulation. »


Sur scène, il ne sait pas où il va. Une chaise, une table, des textes imprimés sont ses seuls artifices ; il s’adresse au public avec un sourire gourmand : « Je pensais qu’aujourd’hui, ce serait anonyme, qu’il n’y aurait que quelques ascètes. »

La salle attentive boit ses paroles. Le tourbillon commence. Muray passe la société française au Kärcher. Avec une féroce jubilation, l’acteur donne vie à son étude des nouveaux métiers inventés, en son temps, par Martine Aubry pour la jeunesse : « coordonnateurs de petite enfance », « accompagnateurs de randonnées », « médiateurs en milieu carcéral », tout y passe.

Qu’y a-t-il derrière ces concepts creux ? s’interroge le polémiste. Une savante « évaporation de la réalité », mise en scène par les vendeurs de rêve moderne. « Que se passe-t-il, s’enflamme Luchini, éperdu d’angoisse, lorsqu’un agent d’ambiance se met en grève ? » Ou « un jongleur de rue ? »

Le public jubile, les menottes se brisent, le vide explose. Muray dénonce, en vrac, la dictature du bien, l’éradication artificielle du mal, l’infantilisation progressive des foules : « Le sort du monde sera réglé par la mise en crèche de tout le monde. » Cauchemar indolore, fascisme mou, mené par des fées enchanteresses : « Notre époque ne produit pas que des terreurs innommables, prises d’otages à la chaîne, réchauffement de la planète, massacres de masse, enlèvements, épidémies inconnues…

Elle a aussi inventé le sourire de Ségolène Royal… Ce sourire, c’est un sourire de nettoyage et d’épuration. Un sourire de lessivage et de rinçage… C’est évidemment le contraire d’un rire. Ce sourire-là n’a jamais ri et ne rira jamais. Ce n’est pas le sourire de la joie, c’est celui qui se lève après la fin du deuil de tout. »


Mort lente, douce, soleil vert terminal imaginé par le réalisateur Richard Fleischer. Avec une hilarante, mais glaçante cruauté, Muray chante le portrait d’une « touriste innocente » que l’on pourrait croiser dans n’importe quel charter :

« Elle était bête et triste et crédule et confiante
Elle n’avait du monde qu’une vision rassurante
Elle se figurait que dans toutes les régions
Règne le sacro-saint principe de précaution

» Ou encore:

« Dans le métro souvent elle lisait Coelho
ou bien encore Pennac et puis Christine Angot
Elle les trouvait violents étranges et dérangeants
Brutalement provoquants simplement émouvants. »

La blonde naïve finira étranglée par un islamiste. Le public sursaute, brutalement réveillé.

Luchini achève sa démonstration avec un émouvant texte sur Malraux qui voyait en l’art la preuve « que la partie n’est pas jouée ».

Aujourd’hui, conclut Muray, les tenants de la culture n’aspirent qu’à « la capitulation des derniers réfractaires ».

Le nœud se resserre.





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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 27 Juin - 21:06

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Exorcismes spiritueux





Par PHILIPPE LANÇON


Etre d’une époque, c’est savoir la détester. Philippe Muray, le joyeux antiprophète d’Après l’Histoire et des Exorcismes spirituels, savait : il écrivait, il lisait, il fumait, le tout exclusivement et sans fin.

Sa femme, Anne Sefrioui, se souvient : «Philippe a longtemps fumé des Gitanes, puis des Boyard maïs, deux paquets par jour, il me semble.

Puis, vers le milieu des années 90, considérant qu’on les avait édulcorées, pour ne pas dire émasculées, et qu’elles n’avaient plus aucun goût, il est passé aux cigares. Il en fumait environ vingt par jour.
Des Panter Mignon, une marque hollandaise. J’entends encore le terrible petit claquement de la boîte métallique le matin, pour le premier cigare fumé à jeun, au lit…» Cet excès de fumée rageuse et solitaire, ce petit claquement sec, c’est son style.


Muray est mort le 3 mars 2006, à 60 ans, d’un cancer du poumon. Un groupe discret de lecteurs et d’amis éprouvèrent cette tristesse que n’éteint aucune cigarette : une voix qui riait de dire non n’était plus là pour leur dire oui.


Plus là pour démonter la bonne conscience de gauche et le capitalisme culturel. Plus là pour s’amuser des nouveautés de «l’aube aux rayonnements orientés». Cette voix aimait les corps de Rubens, les romans de Balzac, les phrases de Céline, les proférations de Léon Bloy, l’esprit déconnant.


La voici : «Ce monde a quelque chose de bon. Il suffit de le considérer pour être aussitôt guéri de l’antique peur de le perdre.» Elle convient à Fabrice Luchini.








Luchini a 58 ans. Il fume une cigarette par jour, lit Muray depuis mars au théâtre de l’Atelier, à Paris, une bonne heure et ça marche.

Le spectacle n’était pas prévu. Il est né d’une lecture pour fidèles de l’écrivain, le 2 décembre 2009, à la Société des gens de lettres. Un an plus tôt, lors d’un dîner, Anne Sefrioui et des amis se disent qu’il faudrait célébrer le cher disparu, un soir. «C’était pour le club des murayens, rien de plus», dit-elle. Quelqu’un évoque Luchini.


Des mois passent. Elle le contacte. Il accepte, un soir. Comme il est encore en tournée avec son précédent numéro, le Point sur Robert, c’est elle qui choisit les textes. La soirée est un succès, le succès crée le désir, le désir devient spectacle.

Luchini : «Quand on joue un spectacle littéraire, le style transcende l’idée.» Le style de Muray trouve sa place entre des phrases de Péguy, Cioran, La Fontaine, Céline, du côté des moralistes pessimistes antiprogressistes.

Qu’est ce qu’un spectacle du lecteur Luchini ? «Un long paquebot qui part», dit-il. Comme un texte de Muray. On ne sait pas jusqu’où il va. Il se crée par l’écume, en se répétant.








Dans le Dix-neuvième Siècle à travers les âges, sa matrice intellectuelle, Muray s’en prenait au «mal français du manque de baroque» : la France échappe «au commentaire et à l’ostentation, à l’interprétation du salut et à celle de la grâce. Pas de parures. Pas d’inconstance ni de choses qui s’envolent et se métamorphosent, en France. Restons entre soi. Pas de déguisements. Rien que du vrai.» Muray, c’est un geste individuel et baroque.


Baroque. «Moi, dit Luchini, je ne le connaissais pas. C’est Yasmina Reza qui n’arrêtait pas de m’en parler. Et je suis tombé sur cette phrase de lui : "Mais tout le temps ça a toujours été irrespirable." Je me suis dit : voilà une accroche, un son qu’on n’entend pas d’habitude.» Il lit un premier livre d’entretiens, «trop compliqué pour moi», puis l’essai sur Céline, «pareil».

Luchini n’est pas «un intello». Il doit sentir les textes pour vouloir les comprendre : «J’en ai une approche organique, musicale, pas du tout universitaire.» Il les dit et les redit, sans cesse, sans fin, aussi baroque que Muray, comme pour en épuiser son et sens - comme il le fait dans le spectacle avec un vers, avec ces phrases sur le sourire de Ségolène Royal : «C’est évidemment le contraire d’un rire. Ce sourire-là n’a jamais ri et ne rira jamais, il n’est pas là pour ça. Ce n’est pas le sourire de la joie, c’est celui qui se lève après la fin du deuil de tout.»


Revers. D’articles en poèmes, d’essais en romans, dans des textes aux chairs pleines, sans régime ni robes noires, Muray exagère. Il lance ses hyperboles et gonfle ses oreillers de verbes, d’adjectifs, pour appliquer la devise de Balzac, son génie premier : «Indiquer les désastres produits par les changements des mœurs est la seule mission des livres.»

Attaché au mât comme Ulysse, il écoute les sirènes du progressisme, du légalisme et du festif pour mieux ridiculiser leur chant. Sa comédie humaine n’a plus besoin de personnages, mais d’archétypes, puisque c’est la comédie des masses : le revers du prêt-à-porter de l’histoire contemporaine.

On ne lit pas forcément Muray pour être d’accord avec lui. On le lit pour rire de soi-même dans l’époque. Libération est l’une de ses cibles ? Tant mieux. Pourquoi ? C’est drôle. Luchini le dit en citant Nietzsche - il cite sans cesse ou plutôt il dit, c’est un Arlequin de phrases habitant un château hanté : «On a enfin l’ennemi qui va nous élever.»







Le spectacle débute par une phrase de Péguy : «Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse. C’est d’avoir une âme habituée.»

Elle est tirée de Note conjointe sur M. Descartes. Péguy célèbre le scandale qui rompt l’habitude et «l’amortissement de la grâce» (la grâce, un mot de Muray). Luchini ne l’a jamais lu. Il lit à merveille le journal de Cioran, mais ses œuvres l’ennuient. Son psychanalyste l’a ouvert à Flaubert.
Un grand camé des rues, vestige des années 70, lui offrit à Montmartre Voyage au bout de la nuit. Il est mort depuis. Luchini, lecteur parfait : allumant ce qu’on lui donne, au gré des rencontres, si ça finit par chanter en lui.


En ce moment, il découvre la musique de Benjamin Constant, ce «chant profond, parfait et implacable du diagnostic». Lira-t-il au théâtre Adolphe, les Journaux ? On verra bien.

De Péguy, il n’a jamais lu que la phrase qu’il dit, mais il la dit bien, comme s’il avait lu tout le reste. Elle traîne sur Wikipedia, il l’a trouvée à Aix-en-Provence : «Un jour, dans la rue, je vois un bonhomme, bizarre, comme un ancien de l’armée du Vietnam. Il m’aborde et me dit : "Je cherche une définition de ce que vous êtes et je l’ai trouvée cette nuit". C’était la phrase de Péguy.»

Pendant le spectacle, il arrive que ça ricane : les idéologues réduisent les textes de l’écrivain à l’état de discours. De gauche ou de droite, ils vivent au pied de la lettre. Ils ne s’amusent pas, n’entendent pas la liberté de Muray. Il a successivement fréquenté Sollers, Jean-Edern Hallier, Kundera, et même, un temps, Bernard-Henri Lévy. Pour ne pas dépendre du milieu, il a écrit à grande vitesse et sous pseudonyme une centaine de polars et servi de rewriter pour des journaux populaires - double vie dont il lui arriva de souffrir.

Il a écrit dans Tel Quel, à l’Idiot international, pour l’Atelier du roman, à l’Imbécile, et, pour finir, comme Vialatte, dans la Montagne. Ses livres ont été édités un peu partout. Céline au Seuil, le Dix-neuvième Siècle à travers les âges chez Denoël, ses romans et la Gloire de Rubens chez Grasset, puis, à partir du moment où il retrouva Michel Desgranges, ami de lycée, aux éditions des Belles Lettres que celui-ci présidait.

Certains titres ont été repris, en collection «Tel», par Gallimard. Muray est un maverick qui n’appartenait, comme tout écrivain, qu’à sa voix.


Louis Jouvet. Quand il entend les rires étroits, Luchini stoppe la diction et dit : «Ils rient… Mais Ségolène Royal, ce n’est pas important. Ce pourrait être une autre, un autre. Ce qui compte, c’est la description du sourire… géniale !»

«Ils», c’est le public. Depuis vingt-quatre ans, quand il a lu pour la première fois en public Voyage au bout de la nuit, le personnage Luchini a su installer, entre lui et eux, une familiarité distante et liquide où flottent les textes, légèrement, intensément, précisément.

Dans ce bocal, il frétille, improvise, brise, relance, une ablette de mots et de mimiques donnant sa voix et des coups de nageoire aux morts, adaptant l’enseignement de Louis Jouvet, dont le portrait figure devant la porte de son appartement : «Alceste n’a pas besoin de toi pour vivre. Il a besoin de ton corps pour redéclencher son étincelle.»

Avec Muray comme avec d’autres, Luchini joue l’étincelle. On l’aime non pas malgré ses défauts et ses excès, mais à cause d’eux, par eux. Il cite encore une phrase de Nietzsche : «La vérité ne nous intéresse pas plus que l’erreur et l’erreur nous intéresse plus si elle sert la vie.» Muray, c’est l’erreur qu’on aime. Elle a raison, puisqu’elle vit.


Au moment où l’écrivain l’a saisi, Luchini pensait faire un «petit spectacle pessimiste pour petite salle : Schopenhauer, Cioran, Thomas Bernhard». Muray a rejoint naturellement la portée, en mode mineur. Sa gloire est confidentielle, délicate. Ses amis ont créé un site. Sa femme reçoit des lettres, «plutôt des jeunes, autour de 30 ans».


Pantone gris. Grâce à Luchini, ses livres se vendent un peu mieux : au théâtre, chaque soir, quelques dizaines. Aux Belles Lettres, ils font partie du fond : 8 000 exemplaires pour les quatre tomes d’Exorcismes spirituels, 10 000 pour l’Empire du Bien.

Pour ses derniers livres, Muray avait choisi la couleur de couverture, pantone gris 5435, un gris perle assez clair, élégant, d’une pâleur de cendre. «Nous ne sommes jamais arrivés à le reproduire exactement à l’impression, dit la présidente, sauf pour le dernier tome des Exorcismes spirituels. Mais il ne l’a pas vu.»

Luchini ignore s’il reprendra le spectacle après l’été (1) : «Mais avec Muray, il serait normal que, pour la première fois, je finisse seul, devant une salle vide.» Et, par association de style et d’idée, il conclut, d’un ton à la fois neutre, expressif et articulé, par une phrase de l’Education sentimentale : «Alors une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru.» Celle-là, Muray l’aurait aimée.

(1) Prochaines représentations à l’Atelier les 29 et 30 juin et le 1er juillet.

http://www.liberation.fr/livres/0101643122-exorcismes-spiritueux


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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 5 Sep - 19:30

Fabrice Luchini n'aime pas la plage. soleil C'est lui qui le dit :


lol!
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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Sam 25 Sep - 12:51

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Fabrice Luchini, l'esprit libre






«Je veux que vous lisiez Muray !»Prévu à l'origine pour trois représentations au printemps dernier, sa lecture des textes de l'écrivain et penseur disparu en 2006 rencontre un triomphe inattendu.

On retrouvera Fabrice Luchini au cinéma dans «Potiche», le 10 novembre: nouveau succès en vue. (Marianne Rosentiehl)


Génial et exaspérant, anticonformiste et adulé par la critique, il triomphe au théâtre en éreintant, sur des textes de Philippe Muray, Ségolène Royal et Martine Aubry. Et les bobos en redemandent! Enquête sur un magicien des paradoxes.

Il entre dans la pièce, va, vient, fait mine de sortir, assoit une fesse sur un bureau, cherche son portable, commente une photo sur un mur, se raconte, raconte sa soirée, son voisin de table, sa gardienne d'immeuble, leur prêtant des aventures supposées (scélérates ou voluptueuses).

Il y a du Mercutio chez Fabrice Luchini. Il rit lui-même des inventions comiques qui se succèdent sur le guignol charmant de son imagination scénique.
Parfois, il s'écarte brusquement de son interlocuteur incapable de réfréner un sourire un peu béat: « Regarde-le en train de se marrer... »

Puis, feignant de s'étonner de son effet comique : « Tu trouves ça drôle, vraiment ? » La conversation, que dis-je? le monologue, reprend.
C'est un tourbillon, une tornade, un ouragan. A chaque instant, il cite un éclair de Cioran, un vers de Baudelaire, une page de Flaubert, une vacherie de Céline, sans aucune affectation, comme un simple prolongement de la causerie.

Ce magicien des mots à la mémoire inouïe parle - vite et fort - par allusions transparentes qui se rejoignent pour dessiner une forme logique.
Il vole, tel un oiseau rare, à la cime des idées et des formules, faisant du verbe un jeu magnifique.

Parfois, il lâche des propos à faire rougir un homard : il fait partie de ces gens qui peuvent dire agréablement des choses inconvenantes.
On est là comme au spectacle. Inutile de chercher à l'interrompre. Il reprend toujours son fil, tel un cordier de village, et tire dessus tant qu'il peut, déroulant frénétiquement un rouleau de langage qui semble sans fin.



Fabrice Luchini aurait rendu chèvre Diderot et son fameux paradoxe sur le comédien.
Car comment affirmer là avec certitude qu'il n'éprouve pas effectivement les sentiments qu'il exprime (sur scène ou dans la vie - cela revient au même chez lui)?

Quand il propose au grand public de (re)découvrir des auteurs classiques, il ne choisit pas Zola, Hugo ou Camus, écrivains idéalistes et consensuels qui ne lui ressemblent guère, mais Cioran, Nietzsche, Céline, des plumes amères, ratiocinantes, grinçantes, déprimées, suspectes et, disons-le, souvent «réactionnaires».

Et sa lecture, en ce moment, du mécontemporain Philippe Muray?







Qui nous fera croire qu'un comédien bien dans son époque, pleinement confiant dans les vertus du progrès, de l'écologie et du socialisme, pourrait prononcer avec autant de jubilation ses Exorcismes spirituels?

Et pourtant. Ceux qui viennent applaudir Tombeau pour une touriste innocente ou Le Triangle des bermudas appartiennent autant à la bourgeoisie libérale, ravie d'assister à un éreintement en règle de Martine Aubry et de Ségolène Royal ( « la dalaï-mama du XXI e siècle » ), qu'à la gauche bon teint (rose ou verte) convertie au boboïsme (style Vélib' et Télérama).

Jean- François Copé et Nicolas Dupont-Aignan ont déjà assisté à sa lecture, mais aussi Jean Daniel, Julien Clerc et d'innombrables personnalités du show-biz (Bulle Ogier, Barbet Schroeder, Anne Consigny, Nathalie Baye, Sandrine Kiberlain, Marie Drucker...).


Miracle, ils en redemandent !
Directeur du Théâtre national de Nice, dont les 900 places ont été vendues en quelques heures pour chacune des quatre représentations qu'y donnera Luchini en novembre, Daniel Benoin a une explication : « A travers la pensée de Muray ou par la sienne propre, les critiques que formule Luchini sur la gauche sont acceptables pour les gens de gauche, car ce sont des vérités qu'on sait justement recevoir quand on est de gauche. Cela s'appelle l'autodérision. »







http://www.lefigaro.fr/theatre/2010/09/25/03003-20100925ARTFIG00009-fabrice-luchini-l-esprit-libre.php






































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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Ven 5 Aoû - 17:16

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Fabrice Luchini récite “Voyage au bout de la nuit” de Céline


Un grand texte, un grand auteur, un grand acteur.





Luchini nous récite Céline 1/3 par Tread01






Luchini nous récite Céline 2/3 par Tread01





Luchini nous récite Céline 3/3 par Tread01




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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 18 Sep - 17:24

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FABRICE LUCHINI SUR FRANCE CULTURE










Nous avons proposé à Fabrice Luchini un rendez vous quotidien de lecture sur l'antenne de France Culture.
Sous la forme d'un feuilleton quotidien, Fabrice Luchini lit une oeuvre de son choix.


Le lundi 29 août, Fabrice Luchini a fait sa rentrée sur France culture.

Entre « Le Rendez-vous » de Laurent Goumarre et « Le Feuilleton » de Blandine Masson à 20h s’insère une pastille de 5 minutes animée par le célèbre comédien, qui lit tous les jours, à 19h50, un extrait de son choix. France culture donne ainsi une place de choix au théâtre, à une heure de grande écoute.



C’est par Un coeur simple, un conte de Gustave Flaubert, que Lucchini a choisit de commencer. Il lira cette oeuvre pendant 20 jours de suite. Comme sur la scène, le comédien fait ainsi partager à son public son goût pour la belle langue en mettant ses talents de comédien au service du texte.



Interrogé samedi dans Le Parisien/Aujourd’hui en France, Olivier Poivre d’Arvor, le directeur de la station, expliquait vouloir « installer des artistes à l’antenne, pas seulement des producteurs ou des journalistes, car une radio, c’est un spectacle ».



L’élocution parfaite de Luchini fait résonner chaque mot de Flaubert, et souligne discrètement l’ironie du conte, tandis que l’on entend le bruit des pages qui se tournent.


Ecouter de grandes oeuvres littéraires en cuisinant, en bricolant ou en faisant du vélo d’appartement est un plaisir possible grâce à France culture mais aussi grâce à l’enregistrement de nombreux livres, disponibles sur le marché, en librairie ou sur Amazon, que l’on peut télécharger facilement et écouter sur son ipod ou son mp3.



La plupart des livres sont payants, car ils sont lus par des comédiens (André Dussolier, par exemple) mais il existe aussi des associations, comme l’association « Des livres à lire et à entendre », qui propose une grande collection de textes lus par des amateurs et téléchargeables gratuitement.
Cette association s’adresse, au départ, aux personnes malvoyantes, et a réussi à rassembler 2154 livres.


Le livre audio, aisément transportable avec un simple lecteur mp3, pourrait-il être un concurrent sérieux pour les livres numériques de l’ipad ?



http://toutelaculture.com/2011/09/fabrice-luchini-lit-les-oeuvres-quil-aime-sur-france-culture/



Ecoutez ici : http://www.franceculture.com/podcast/4294863





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liliane
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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Sam 30 Juin - 19:21

Luchini-Muray : il remet ça

à partir du 14 octobre,

au Théâtre Antoine à Paris

Spectacle consacré à l’auteur des Exorcismes spirituels, qui avait triomphé en 2010 et 2011 au Théâtre de l’Atelier …

Pouvait-on rêver meilleur moment que les premiers mois glorieux du hollandisme© triomphant, alors que le français nouveau est ivre de “changement” (dans la continuité) et de “normalité” (dans l’ostentation), pour rire – avec Muray et Luchini – de la bouffonnerie toujours recommencée de cet incorrigible homo festivus, puis de méditer un moment sur ce rire ?

Vingt représentations sont prévues à partir du 14 octobre, les dimanches à 17 heures et les lundis à 20 heures. (Places de 18 à 43 €. Tél. 01.42.08.77.71.)

http://www.causeur.fr/luchini-muray-remettez-nous-ca-patron,18209
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http://www.artmony.biz
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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 7 Oct - 16:16

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Fabrice Luchini, un nouvel homme ?





INTERVIEW - Deux films et un spectacle : le comédien fait l'événement cet automne. S'il se révèle de moins en moins misanthrope, il garde intacte sa passion pour le verbe, le théâtre, la littérature, mais aussi la politique, l'économie et les travers de la société française.









A 61 ans, Fabrice Luchini dit avoir atteint une maturité qui le met presque à l'abri de ses vieilles angoisses. Il travaille bien mais peu. Pour ne pas lasser le public ou pour éviter le matraquage fiscal ? Un peu des deux, laisse-t-il entendre.


L'année prochaine, il sera le héros d'une pièce de Florian Zeller qu'il n'hésite pas à comparer à un Feydeau contemporain. On l'admirera aussi au cinéma en Alceste à bicyclette, devant la caméra inspirée de Philippe Le Guay, en compagnie duquel il a fréquenté Les Femmes du sixième étage avec le succès que l'on sait. D'ici là, on le verra sur les écrans en prof désabusé dans l'excellent film de François Ozon récompensé au Festival de Toronto et de San Sebastian, Dans la maison (en salles le 10 octobre), et en César déprimé («Je ne sais pas ce que j'ai, j'ai un coup de mou») dans Astérix et Obélix, au service secret de Sa Majesté (en salles le 17 octobre) ; mais aussi sur la scène du Théâtre Antoine pour lire et faire lire Philippe Muray (vingt représentations exceptionnelles à partir du 14 octobre) ; mais encore sur les petits écrans de télévision ou d'ordinateur grâce à une magnifique captation de ses incroyables spectacles sur La Fontaine (Luchini: Variations La Fontaine, DVD Coffret Luxe, Because Music, sortie le 22 octobre).
N'en jetez plus et en attendant de le voir, écoutez-le...



Le Figaro Magazine - Presque deux ans que vous n'êtes pas apparu à l'affiche d'un film. Etiez-vous en réserve du cinéma français ?


Fabrice Luchini - Début 2011, l'année de mes 60 ans, je me suis dit que si François Hollande devenait président et suivait le programme d'imposition qu'il promettait, j'aurais intérêt à calmer le jeu en 2012... J'avais donc plutôt prévu de passer quelques mois à l'île de Ré, puis de préparer un spectacle autour de Cioran, dont je relis d'ailleurs en ce moment le magnifique De la France, publié en 1942, dans lequel il explique que le grand siècle de la France est le XVIIIe, parce que c'est le siècle du cafard, le siècle de madame Du Deffand, le siècle où «ils se sont ennuyés à mourir»...




Bon: vous avez finalement mis de côté Cioran pour tourner deux films...


Le rôle dans Astérix consistait à incarner un César dépressif durant neuf jours à une période de l'année - le printemps - où il fait un temps moyen à l'île de Ré. Jouable.
J'ai accepté, et j'en suis d'autant plus heureux que le film de Laurent Tirard est absolument remarquable.
Quand François Ozon m'a proposé de tourner à nouveau avec lui à la fin de l'été, j'étais déjà moins motivé. D'autant que j'avais en mémoire le rôle ingrat qu'il m'avait donné dans Potiche, où je jouais un type abject donnant la réplique à deux monstres sacrés du cinéma, Depardieu et Deneuve, qui fêtaient à cette occasion leurs retrouvailles au cinéma.









Pourquoi avoir accepté de tourner à nouveau pour François Ozon, dès lors?



Parce que refuser était impossible. Ce rôle de prof frustré et cynique accompagnant un élève, dont il devine le génie naissant qu'il va chercher à développer à travers ses rédactions de français, était un cadeau j'allais dire levinassien. Levinas, je le maîtrise moins que Schopenhauer, mais je le travaille un peu, par le biais de Finkielkraut.


Que nous dit-il ? Que ce qui nous débarrasse de l'écrasement de notre identité, de notre ego, c'est le visage, le sourire, le regard de l'autre. Or, à 61 ans passés, après des décennies de psychanalyse, je me trouve dans cette envie de découverte de l'autre (relative, hein: il ne faut pas exagérer).

Jusqu'à 50 ans, seule comptait ma pomme: c'est le propre des acteurs, des artistes, des créateurs. Après 50 ans, si vous êtes en analyse, une petite fenêtre s'ouvre dans votre bloc d'égocentrisme, et par cette fenêtre, vous apercevez l'autre et prenez conscience qu'il existe.

Et après 60 ans, vous avancez vers lui et lui faites un peu de place en vous débarrassant de quelques-uns de vos mécanismes obsessionnels. Dans le film d'Ozon, ce personnage qui va faire un peu de place à un gamin de 17 ans résonnait donc assez agréablement en moi, car les autres commencent à m'intéresser... un peu.











Pour interpréter ce rôle de prof de français, vous êtes-vous inspiré de votre expérience d'élève ou de votre talent de pédagogue naturel que tout le monde vous prête, à commencer par Bernard Pivot: « Si j'avais eu Luchini pour prof, a-t-il dit un jour, j'aurais été agrégé à 13 ans.»




Les profs, je les ai peu connus puisque j'ai quitté l'école à 14 ans. J'ai un souvenir de deux d'entre eux qui m'ont aidé à avoir mon certificat d'études, et c'est tout. Après, je suis devenu apprenti coiffeur, puis comédien.

Dans le film, on aborde un peu en surface les problèmes qui sont liés à leur profession, mais je ne prétends pas les connaître. Instinctivement, je suis Finkielkraut quand il leur lance: «Vous êtes obsédés par le fait de donner la parole aux élèves ; donnez-leur d'abord la technique de l'expression.» En fait, quand on incarne un personnage, 80 % de la réussite passe par le costume.
our être un prof, une paire de lunettes remarquablement choisie, un solide pantalon en velours côtelé, une sacoche marron d'un cuir modeste, et c'est gagné.


C'est la grande leçon que j'ai apprise de Michel Bouquet il y a quarante ans quand nous tournions Vincent mit l'âne dans un pré. Il a enfilé un blue-jean et a énoncé: «Y a plus rien à jouer, tout est dit: ça joue pour nous.»
Voilà: être acteur, c'est ne pas embarrasser le blue-jean ou les lunettes sérieuses, le pantalon ringard et la sacoche hasardeuse du prof. Contrairement au théâtre, qui exige une présence, jouer au cinéma, c'est être absent. C'est là un peu l'immoralité du cinéma, d'ailleurs: être payé pour être absent.




L'argent, justement. En trouver pour éponger la dette, c'est l'obsession du nouveau gouvernement: comment jugez-vous celui-ci? Pourquoi ne vous a-t-on pas plus entendu au moment de la campagne ?



Je ne voulais pas donner l'impression de donner des leçons à qui que ce soit. Avec quelle légitimité, avec quelle connaissance réelle de la crise, de l'économie, du libéralisme, du marxisme, de l'entreprise aurais-je eu le droit de m'exprimer ?

Je passe des heures à écouter, notamment dans les émissions d'Yves Calvi, dont j'adore de plus en plus les chemises, des pointures comme Philippe Dessertine, Elie Cohen, Christian Saint-Etienne ou Marc Fiorentino, et je ne comprends toujours rien aux mécanismes de la dette. De même que je suis bien incapable de savoir si les «emplois d'avenir» sont des emplois maquillés ou s'il faut se dire que c'est toujours mieux que rien...




Vous reprenez sur la scène du Théâtre Antoine la lecture de textes de Philippe Muray. Avec une gauche austère au pouvoir, ses textes sur l'hyper-festif, par exemple, n'ont-ils pas perdu de leur acuité ou de leur pertinence?



C'est vrai que cette gauche-là n'est pas une gauche d'espoir comme celle des années 1990-2000. Même si elle y prétend avec son slogan «Réenchanter le rêve».
Au passage, quoique ayant peu été à l'école, je voudrais aimablement rappeler au conseiller de François Hollande qui a trouvé cette formule qu'un rêve ne peut pas se réenchanter, puisqu'un rêve, par définition, n'est pas une réalité mais un projet: réenchanter quelque chose qui n'existe pas encore, je ne vois pas bien comment cela est possible...


Mais revenons à Muray. On se tromperait en le réduisant à sa critique jubilatoire et pamphlétaire du festif.
Muray est plutôt l'homme qui voit dans la célébration apparemment sympathique et chaleureuse de la fête le symptôme d'un régime d'ordre, totalitaire, qui ne dit pas son nom. Un système déréalisant où il n'y a prétendument plus de problème.

Sa manifestation la plus éclatante est l'usage intempestif de l'expression «Pas de souci». «Bonjour, est-ce que je peux avoir la clé de ma chambre ? - Pas de souci.» «Bonsoir, donnez-moi un diabolo-grenadine, s'il vous plaît. - Pas de souci.» C'est en fait une autre façon de dire: «Ferme ta gueule, on va faire ce que tu demandes, mais ne t'avise pas de croire que cet échange va déboucher sur un vrai dialogue ou une quelconque relation.» Au fond, telle est l'ambition finale du bobo confortable: pas de souci.

Pas de souci d'embouteillages, pas de souci de logement, pas de souci d'enfermement dans une classe ou un quartier, comme les affreux bourgeois du Figaro Magazine supposément confinés dans les beaux quartiers, pas de souci à prendre une immigrée sans papiers comme nounou des enfants, etc.





Nier les difficultés ou les problèmes, est-ce votre définition de la gauche ?




Disons que les gens de gauche ont pour certitude que «nous avons à faire ensemble».

Moi, j'ai un peu de mal avec cette idée, car je pense que c'est à moi et à moi seul de décider si j'ai à faire avec quelqu'un et sous quelle forme et à quelle occasion. Je n'aime pas qu'on m'oblige à la convivialité comme le prétend, par exemple, la Fête des voisins...

Ce que je rejette à gauche, c'est cette méfiance ou cette haine de l'individu au nom d'une vision de l'homme forcément intégré à un projet collectif. La gauche pense que seul, l'homme se résume aujourd'hui, dans nos sociétés libérales, à être juste un consommateur incapable de penser. Il faudrait donc l'aider à le faire.

Or, comme le dit Philippe Tesson, il me semble que si les turpitudes et les scandales intrinsèques aux sociétés démocratiques libérales sont effectivement abjects, ceux qui veulent laver plus blanc que blanc créent des tyrannies encore plus grandes.




Impossible de vous dire de gauche, donc?




Je travaille dans un milieu où presque tout le monde vote Hollande ou Mélenchon, et où dire qu'on trouve Fillon pas inintéressant vous fait passer pour un type qui a de l'indulgence pour les fachos.
Pour autant, je trouve que ce qu'il manque à la gauche, c'est la méchanceté.
Avec Jean-Marc Ayrault, qui me fait irrésistiblement penser au mélancolique Pessoa, on est à l'opposé de Nietzsche et de son «Je suis un belliqueux».

Ce qui intéresse avant tout la gauche, c'est d'être gentille, essayer de faire le bien, aider les autres, forcer les gens à s'aimer à tout prix. Pour être de gauche, il faut une santé et une générosité que je ne possède peut-être pas.




Un mot sur Jean-Luc Mélenchon, qui vous piquerait à coup sûr votre maison de l'île de Ré s'il était élu président de la République?




Je l'avais invité à mon spectacle sur La Fontaine auquel il n'a pas pu venir, mais il m'a envoyé un SMS intrigant pour me dire qu'il admirait Baudelaire (moi aussi!), et que c'est Baudelaire qui lui avait donné l'accès à Robespierre... J'avoue que je n'ai pas bien compris et j'ai hâte qu'il m'explique ce miracle.





http://www.lefigaro.fr/cinema/2012/10/05/03002-20121005ARTFIG00582-fabrice-luchini-un-nouvel-homme.php





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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Jeu 11 Oct - 1:56


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Fabrice Luchini : “Je ne vois pas comment les acteurs peuvent vivre sans théâtre”




D'Astérix au dernier François Ozon, il n'a jamais eu autant de succès au cinéma. Pourtant, ce fils d'immigré italien garde la scène comme moteur...Rencontre.

Le 22/09/2012 à 00h00
Propos recueillis par Louis Guichard - Télérama n° 3271





Fabrice Luchini. © Jean-François Robert pour Télérama





Il a « l'âge de la retraite selon François Hollande », dit-il. 61 ans. Il a même « réuni les papiers » pour savoir ce qu'on lui donnerait. Seulement voilà, Fabrice Luchini est au sommet de sa popularité, de son art, de son charisme et de sa bizarrerie.

Lui qui a ramé pendant vingt ans, de 1970 à 1990, pour devenir une vedette, enchaîne les films millionnaires en entrées (Potiche, Les Femmes du sixième étage), remplit toujours les théâtres rien qu'en disant des textes seul en scène. Et il ne se sent pas encore « apte à la canne à pêche ».



Ivre de citations (Céline et Jouvet d'abord), porté par ses propres fulgurances, prompt à imiter debout confrères, consœurs ou metteurs en scène célèbres, il fait son grand show dans la cuisine de son appartement, commente à sa manière l'actualité : « "Le drame, c'est qu'aujourd'hui la bêtise pense", Jean Cocteau. »


Cet automne, il sera un Jules César dépressif et en 3D dans Astérix et Obélix, Au service de Sa Majesté et, sur les planches, (à nouveau) la voix du pamphlétaire Philippe Muray.

Mais on le verra surtout, au cinéma, se surpasser dans son emploi d'intello perdant peu à peu le contrôle - Dans la maison, de François Ozon. La conversation a lieu un jour où la demande de nationalité belge de Bernard Arnault est dans tous les esprits...



Deux millions de spectateurs pour vos deux derniers films sortis en salles : vous êtes un roi du box-office. Prêt pour les 75 % d'imposition ?


Une chose est sûre, je ne vais pas m'exiler fiscalement. Je citerai Céline : « Loin du français, je meurs. » Mais ça serait mieux si, parallèlement aux 75 %, on sentait un grand souffle mobilisateur venu d'en haut, un souffle à la Chateaubriand !

Ça donnerait plus envie de participer. Je trouve logique que les artistes et les footballeurs soient logés à la même enseigne que les chefs d'entreprise. Cela dit, comparé à monsieur Arnault, je suis un clandestin afghan ou un Albanais en fin de piste. Par rapport à la majorité des comédiens, oui, je suis riche.


« Je suis un fils d'immigré qui a réussi
dans son boulot. Je veux être fraternel
avec les prolos, mais je ne suis pas ouvriériste. »



Et pauvre, vous l'avez été ?



Mon père, oui. Immigré italien, il a d'abord été, comme mon grand-père, ouvrier, à Villerupt. Moi, je n'ai pas connu sa pauvreté. Quand je suis né, il avait déjà un commerce de fruits et légumes à Château-Rouge, dans le 18e arrondissement.


Il travaillait tout le temps. Les Halles de Paris, c'était une vie nocturne, à l'époque. Il était très conservateur, dur, comme tous ceux qui servent les gens aisés. Il répétait des proverbes italiens du genre : « Il y a ceux qui mangent la soupe et ceux qui la regardent

»... Ma mère, qui venait de l'Assistance publique, a travaillé, elle aussi, chez les bourgeois dès l'âge de 11-12 ans. Dans ce milieu, on n'a pas la haine des riches. L'argent est la référence absolue, on ne rigole pas avec ça. Quand j'étais enfant, tous les soirs papa comptait. Non pas les billets, mais les pièces.




Quand on a changé de classe sociale aussi radicalement, à laquelle appartient-on ? Aux deux ? A aucune ?


D'un côté, je ne trouve pas ça normal d'avoir changé de classe : je ne me sens pas légitime dans tant de confort. En tout cas, beaucoup moins que mon père ne l'aurait été.


De l'autre, je ne vais pas jouer les prolétaires : si je n'ai aucune affinité avec les bourgeois accros au Figaro Magazine, j'appartiens désormais à la catégorie qui a une maison sur l'île de Ré, comme Lionel Jospin !

J'assume, justement parce que mon père en aurait été ravi. Je suis un fils d'immigré qui a réussi dans son boulot. Je veux être fraternel avec les prolos, mais je ne suis pas ouvriériste. J'ai même de l'animosité pour le cinéma ouvriériste.

Dans l'immondice haineuse de Céline, le prolo est mieux défendu que par la compassion de certains cinéastes engagés. Mais je ne nommerai pas.




Et le changement de classe culturelle ?



Il a été total... Mon père, quand il lisait, c'était plutôt Henri Troyat. J'étais nul à l'école. Je suis devenu apprenti coiffeur à 14 ans, mais sans avoir le talent des gens qui me formaient.

C'est le monde de la nuit qui m'a permis d'approcher les gens de cinéma et de décrocher de petits rôles. Et c'est après ma première participation à un film d'Eric Rohmer, Le Genou de Claire, que mon agent m'a envoyé dans un cours de théâtre, celui de Jean-Laurent Cochet. Cet enseignement a été la révélation absolue, complète, éblouissante. Rien de ce que disait Cochet sur Feydeau ou Racine ne m'était étranger. Enfin, je n'étais plus exclu.




« Je suis redevenu coiffeur à 25 ans,
faute de rôles. Ça fait bizarre de refaire des brushings
quand on a été acteur principal d'un film. »




Luchini coiffeur pendant de longues années, c'est un mythe ?


Non ! Je suis redevenu coiffeur à 25 ans, faute de rôles. Ça fait bizarre de refaire des brushings quand on a été acteur principal d'un film avec Michel Bouquet, Vincent mit l'âne dans un pré.


Puis il y a eu Perceval le Gallois, de Rohmer, en 1978. Mon père est allé le voir sur les Champs-Elysées et, pour la première fois, il m'a encouragé : ne lâche plus l'affaire ! Je suis pourtant resté au moins deux ans au chômage ; je songeais à arrêter, personne ne voulait ne serait-ce que me recevoir. « L'acteur de Perceval ? Non, non, merci, on connaît... »













Comment êtes-vous devenu ce personnage de beau parleur un peu fat qu'on retrouve d'un film à l'autre depuis plus de vingt ans ?



C'est vraiment Eric Rohmer qui l'a inventé dans Les Nuits de la pleine lune, en 1984. Il m'a voulu comme un être de discours, le confident intellectuel de l'héroïne, Pascale Ogier, avec laquelle il s'abstient de coucher : une place dont je ne saurais me contenter dans la vie !


Bref, ce n'est pas moi, c'est une création de Rohmer. Or, ce rôle m'a façonné une image, presque une fois pour toutes, alors même qu'il ne m'a pas renforcé sur le marché des acteurs à l'époque : Rohmer était prestigieux, mais trop confidentiel, trop déconnecté de la médiocrité naturaliste dominante.


Le vrai succès est venu en 1990, avec La Discrète, de Christian Vincent, qui n'était qu'une conséquence commerciale du style élaboré pour moi par Rohmer, mon deuxième père.












Mais le goût du texte, vous l'aviez avant Rohmer ?


Oui, il a tout de même utilisé quelques composantes de moi ! Et je suis bien tombé avec lui, si pointilleux sur les dialogues. Car ma seule obsession d'acteur depuis toujours, l'obsession de ma vie, depuis ma sortie de la coiffure, est le problème de l'écrit.


Comment faire s'envoler une langue écrite sans la dénaturer ? Comment retrouver l'impulsion originelle de l'auteur – ce que Nietzsche appelle « l'impulsion de l'imprimé » ? Comment éviter que l'oralité ne détruise « les harmonies premières » d'un texte – ça, c'est une formule de Paul Valéry ? L'acteur ne doit pas lire l'imprimé, il doit retrouver la force de celui qui l'a écrit.




« Au cinéma, si vous êtes somnolent,
la caméra fait de vous ce qu'elle veut.
Si vous la ramenez trop, vous encombrez. »




Au cinéma, le texte n'est pas toujours central, loin de là. Comment vous en débrouillez-vous ?



D'abord, c'est le théâtre qui est mon moteur, c'est là où je me sens le mieux, le plus proche de mon père : l'argent est justifié, ne serait-ce que par le travail colossal de mémorisation.


Je ne vois pas comment les acteurs peuvent vivre sans théâtre. J'ai besoin de ses règles, de sa discipline. Au théâtre, on n'a pas honte. Au cinéma, si, même si ça peut être délicieux...


Quand on est une tête d'affiche, c'est déréalisant, le cinéma. Et déresponsabilisant. Cela paraît surpayé : parfois une fortune pour dire un mot.
Depuis quelques années, j'ai découvert que la somnolence y est essentielle. Si vous êtes somnolent, la caméra fait de vous ce qu'elle veut. Si vous la ramenez trop, vous encombrez. Il faut atteindre cet état que Louis Jouvet qualifiait de vacant.




Mais les réalisateurs vous considèrent plutôt comme un acteur technique, comparé à un Depardieu ou une Deneuve, vus comme d'éternels débutants. Ça vous gêne ?



Dans le film où je joue avec ces deux-là, Potiche, de François Ozon, je fais l'affreux mari : pour ce genre de rôle, il faut être hypertechnique, sinon ça ne marche pas. Il faut payer comptant, connaître son Feydeau par cœur.


C'est d'abord un rythme. En règle générale, je ne travaille pas mes rôles psychologiquement. Les acteurs ont tendance à penser qu'il faut mettre de la vie dans un texte. Erreur !


La vie, c'est le texte. Celle de l'acteur ne doit pas lui faire obstacle. Je suis anti-Actors Studio. Nourrir d'états d'âme chaque geste ne résout pas l'essentiel, qui est la diction. Le but n'est pas de bien dire, comme les gens de la Comédie-­Française d'il y a cinquante ans. Le but est de trouver le bon état.

C'est par la pratique sonore de la phrase qu'on l'atteint. Par la fréquentation du texte, la connaissance de toutes ses variations possibles. Comme le professe Jouvet, un acteur, c'est une voix.












Ce Jouvet que vous vénérez, vous avez refusé de le jouer dans un biopic, un projet récent d'André Téchiné. Pourquoi ?



C'est un crève-cœur de dire non à l'un des meilleurs cinéastes français. Mais je ne me suis pas senti capable de jouer Jouvet. J'aime l'homme de lettres, le prodigieux guide théorique sur l'art de l'acteur, l'auteur du Comédien désincarné et de Témoignages sur le théâtre.


Mais, dans un biopic, il serait présent au mauvais sens du terme, c'est-à-dire physiquement. Je ne suis pas Jouvet, je ne sais comment l'incarner. Faut-il l'imiter ou non ?

Je ne veux pas composer, me maquiller, me déguiser. Je peux me déplacer d'un univers à un autre, mais je ne sais pas tout jouer. Il faut choisir ses rôles, accepter d'être seulement le comédien de l'homme qu'on est. Trop d'acteurs pensent qu'ils peuvent tout faire.



« Les réalisateurs me mettent toujours
dans des situations où je finis par
ne plus parler et ne plus bander. »



Vous avez peur des mauvaises critiques ?


Comme tout le monde, y compris ceux qui prétendent le contraire ! Je pense que Claude Berri, avec qui j'ai fait Uranus, aurait adoré avoir les critiques pour lui. Il était riche, infiniment puissant, il avait tout, mais pas les critiques...


Je pense que Cédric Klapisch, avec qui j'ai tourné deux fois, aimerait lui aussi les avoir. Il faut les deux, le public et la critique. Les critiques sont méchants, il y a des règlements de comptes subjectifs, des animosités, des détestations organiques, mais ça nous renseigne...



Dans le nouveau film d'Ozon, vous êtes un prof assuré et péremptoire qui, soudain, perd toute maîtrise... Vous êtes abonné à ce genre de chute ?



C'est le pur souhait des réalisateurs ! Ils me mettent toujours dans des situations où je finis par ne plus parler et ne plus bander. Ils jouissent de ­détraquer cette marionnette trop bien structurée !

Si je n'avais pas le théâtre, ce serait peut-être l'hôpital psychiatrique. Mais comme je reprends la parole sur scène, j'y renonce volontiers pendant les tournages, et je me laisse malmener pour le plus grand plaisir des cinéastes.












Ce film oppose ceux qui créent (un lycéen romancier) à ceux qui commentent (le prof). Vous, le passeur de textes, où vous situez-vous ?


Ni dans un camp, ni dans l'autre. Jouer, ce n'est pas créer, mais ce n'est pas comme donner un cours. La pensée la plus élaborée ne peut venir en aide à l'acteur. Pour jouer, il faut abdiquer l'intelligence intellectuelle, encore un conseil de Jouvet.



« Je cite toujours la question géniale d'Oscar Wilde :
‘Etre un couple, c'est ne faire qu'un. Oui, mais lequel ?’ »



Ozon joue avec une ambiguïté sexuelle qui vous a accompagné discrètement pendant longtemps...



A mes débuts, j'ai été reçu par un agent très connu, qui m'a dit : « Je ne te prends pas, et, à mon avis, tu ne réussiras pas, parce que tu n'es pas sexué. Quand tu joues, on ne sait pas si tu es homo ou hétéro. »


Je suis reparti extrêmement accablé. En fait, pendant vingt ans, tout le monde a cru que j'étais homo : un acteur si maniéré !
Mais j'étais obsédé par les femmes, client des prostituées dès l'âge de 15 ans. J'étais ce que Céline aurait appelé un « tracassé du périnée », un « chercheur ». J'ai beaucoup cherché de ce côté-là...


Parallèlement, mes amitiés étaient masculines, et souvent homosexuelles. Déjà, à 14 ans, dans la coiffure, j'étais entouré d'homos. Je suis comme un poisson dans l'eau avec l'homosexualité. Le nouveau roman de Claude Arnaud, Brèves Saisons au paradis, évoque un trio - l'auteur plus les scénaristes Bernard Minoret et Jacques Fieschi - avec lequel j'ai partagé dix ans d'amitié fusionnelle quand j'étais vingtenaire.



Pour ou contre le mariage homo ?


Je trouve le mariage en général très zarbi. Ne suis moi-même pas marié... Je cite toujours la question géniale d'Oscar Wilde : « Etre un couple, c'est ne faire qu'un. Oui, mais lequel ? »




Vous allez reprendre sur scène votre spectacle autour des textes du pamphlétaire Philippe Muray. Que diriez-vous à ceux qui n'accrochent pas ?


Muray a la dimension d'un Guy Debord comique. Prenez son texte sur le débat, un chef-d'œuvre, selon moi. Il dit que plus la pensée s'effondre, et plus il y a de débats : « Un magma d'entre-gloses qui permet de se consoler sans cesse de ne jamais atteindre seul à rien de magistral. »

Il dit que le réel s'efface au rythme même où il est débattu : « On convoque de grands problèmes, et on les dissout au fur et à mesure qu'on les mouline dans le débat. » Plus il y a de débats, moins il y a de réel. C'est à la fois du Desproges et du Devos.



Dans Les Nuits de la pleine lune, en 1984, vous déclarez : « On est vieux quand on n'éprouve plus le besoin de séduire. » Qu'en pensez-vous aujourd'hui ?



A l'époque, j'avais un côté hystérique qui résonnait bien avec cette réplique. Mais aujourd'hui... Après trente-cinq ans d'analyse, si on ne vit que pour séduire, donc manipuler et mentir sur la marchandise, c'est qu'on est un peu pitoyable...

C'est presque le contraire qui m'intrigue, désormais : qu'est-ce qui passe quand ça ne séduit plus, quand les gens n'applaudissent pas ? Est-ce qu'on s'effondre ou est-ce qu'on tient le coup ?



Fabrice Luchini en six dates
1965 Apprenti coiffeur à 14 ans.
1969 Première apparition au cinéma : Tout peut arriver, de Philippe Labro.
1970 Premier film avec Eric Rohmer : Le Genou de Claire.
1984 Avec Les Nuits de la pleine lune, Eric Rohmer impose le style Luchini.
1986 Commence à lire sur scène Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline. Enorme succès : reprises et suites jusqu'en 2005.
1990 Premier triomphe personnel au cinéma : La Discrète, de Christian Vincent.



http://www.telerama.fr/cinema/fabrice-luchini-je-ne-vois-pas-comment-les-acteurs-peuvent-vivre-sans-theatre,86808.php






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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Jeu 17 Jan - 1:17

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LA MINUTE NÉCESSAIRE DE M. LUCHINI (1/8)


Chaque jour, le comédien livre pour le Figaroscope ses réflexions sur la culture et l'actualité. Dans le premier volet de cette série, il revient sur la polémique qui agite le cinéma français.









Exceptionnel aux côtés de Lambert Wilson dans le nouveau film de Philippe Le Guay, Alceste à bicyclette (le 16 janvier sur les écrans), et bientôt au Théâtre Antoine dans Une heure de tranquillité, la nouvelle pièce de Florian Zeller (le 22 février), Fabrice Luchini a accepté de bonne grâce un nouveau rôle, celui de rédacteur en chef du Figaroscope .



Pour l'édition du mercredi 16 janvier 2013, l'acteur en a profité, le temps d'une conférence de rédaction mémorable, pour faire le tour des sujets culturels et polémiques du moment.


Il déborde, c'est dans sa nature, sur la crise du cinéma français, livre de précieux conseils à la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, dévoile ses meilleures adresses de restaurant (Gagnaire, Savoy, etc.), son goût pour Mozart, Michel Bouquet ou Edward Hopper.


Marcheur invétéré, il évoque également son amour de Paris en général et de la ligne 12 du métro en particulier. Autant de commentaires émaillés de citations de Céline, Cocteau, Proust, Flaubert, mais aussi d'aphorismes spontanés.






Luchini : mes conseils à Aurélie Filippetti 2/8




Chaque jour, le comédien livre, pour le Figaroscope, ses réflexions sur la culture et l'actualité. Dans le deuxième épisode de cette série, il livre ses précieux conseils à la ministre de la Culture.









Et si Fabrice Luchini devenait ministre de la Culture? L'hypothèse a un temps été évoquée, durant la conférence du Figaroscope, dont le comédien a accepté d'être le rédacteur en chef exceptionnel.

Ainsi s'est-il permis de glisser quelques conseils à Aurélie Filippetti. Dix livres, cinq disques, à prescrire d'urgence aux citoyens français. Rien de plus. Mieux qu'un viatique vers la quête du savoir, il en fait une nécessité vitale. Surtout si les auteurs choisis sont ses préférés. «Flaubert, Dostoïevski, Céline - cela va sans dire-, mais aussi Balzac, tout Balzac, et Proust», insiste-t-il. L'acteur ne cite ni Hugo, ni Molière qu'il dit pourtant si bien dans le film de Philippe Le Guay, Alceste à bicyclette (le 16 janvier sur les écrans).





Fabrice Luchini est-il de gauche ?




LA MINUTE NÉCESSAIRE DE M. LUCHINI (3/8) - Chaque jour, le comédien livre, pour le Figaroscope, ses réflexions sur la culture et l'actualité. Dans le troisième épisode de cette série, il cherche les idées de gauche qui colleraient à sa conception de la vie.




Ses amis du cinéma et du théâtre, dans leur «fascisme intellectuel», «refusent d'accepter qu'il ne soit pas de gauche». Car selon eux, trente années de spectacle littéraire, notamment ses jouissives lectures commentées de Baudelaire, Céline ou Murray, l'auraient entraîné, malgré lui, dans le camp des «progressistes».

Mais Fabrice Luchini reste sceptique. Alors, mi-sérieux, mi-rieur, il égrène les valeurs attribuées habituellement à la gauche. Le partage? «Ce n'est pas très naturel de partager», constate-t-il. La construction de l'identité dans le collectif? «Non», répond-il tout de go, «parce que j'ai des valeurs d'individualisme extrêmement violentes». Alors que reste-il de «gauche» en lui? Une forme de mépris du matérialisme puisque, il l'avoue, écouter Glenn Gould jouer Bach, lire Proust et faire vibrer un théâtre suffisent amplement à son bonheur.









Fabrice Luchini et la bourgeoisie de droite





LA MINUTE NÉCESSAIRE DE M.LUCHINI (4/8) - Chaque jour le comédien livre, pour le Figaroscope, ses réflexions sur la culture et l'actualité. Dans le quatrième épisode de cette série, il dénonce, à la manière du Misanthrope, «l'arrogance de classe».









Après avoir épinglé Aurélie Filippetti et quelques travers de la gauche dans sa minute nécessaire précédente,notre Alceste à bicyclette profite de son rôle de rédacteur en chef exceptionnel du Figaroscope pour épingler les défauts de la droite. «Le pire, c'est la certitude de sa classe», énonce-t-il en préambule. Fabrice Luchini dénonce «la bourgeoisie de droite», à l'image de «cette arrogance des gens de l'Île de Ré ou des quartiers chics». Il n'aime pas les chapelles, pourfend les dogmatismes, les replis sur soi. Est-il de droite, est-il de gauche? L'acteur «plus Philinte qu'Alceste», sait, comme Molière, que «la parfaite raison fuit tout extrémité».






Fabrice Luchini, fin gourmet




LA MINUTE NÉCESSAIRE DE M. LUCHINI (5/8) - Chaque jour, le comédien livre, pour le Figaroscope, ses réflexions sur la culture et l'actualité. Dans le cinquième épisode de cette série, il se confie sur ses habitudes alimentaires d'excellence.








Si Depardieu est Gargantua, alors Luchini est Brillat-Savarin. Pour lui, les recettes de nos plus grands chefs étoilés sont autant de mots d'auteurs. Il déguste ainsi, au gré de ses chères déambulations parisiennes, les inventions sucrées-salées des Lucullus de la capitale. Le lundi, il s'arrête chez Fréchon, le patron des cuisines du Bristol. Le mardi, il rend visite à son ami Pierre Gagnaire. Il paraît même qu'ils envisagent d'ouvrir un restaurant. Le mercredi, il fait une halte chez Guy Savoy. Et le reste de la semaine, cet inépuisable chercheur de saveurs suit le chemin inverse. Jamais seul, il déjeune soit avec ses amis, soit avec sa fille. Car il veut «l'initier à l'excellence».





Fabrice Luchini et la musique des sphères




LA MINUTE NÉCESSAIRE DE M. LUCHINI (6/8) - Chaque jour le comédien livre, pour le Figaroscope, ses réflexions sur la culture et l'actualité. Dans le sixième épisode de cette série, il revient sur son apprentissage de la musique classique.







Point de prétention chez Fabrice Luchini quand il doit parler de son apprentissage de la musique classique. Dans ce domaine, il est un autodidacte révélé. C'est l'un de ses maîtres de théâtre, Michel Bouquet, qui l'a initié à Mozart. Luchini se souvient de son admiration pour le génie du maître de Salzbourg. Imitant le phrasé de l'inoubliable interprète du Neveu de Rameau: «Mozart, mais Mozart, c'est la musique des sphères.» Puis humblement, il avoue «il a appris Mozart» avec les concertos 20, 21, 22, 23, 24. Ses premiers pas vers le ciel d'Amadeus.









Luchini et la peinture d'Hopper





LA MINUTE NÉCESSAIRE DE M.LUCHINI (7/8) - Chaque jour le comédien livre, pour le Figaroscope, ses réflexions sur la culture et l'actualité. Dans le septième épisode de cette série, il analyse l'oeuvre du maître américain exposé au Grand Palais.








Aux yeux de Fabrice Luchini, rédacteur en chef exceptionnel du Figaroscope, «l'incroyable intuition» d'Edward Hopper le mène à peindre la vie avant «qu'elle ne donne des réponses». L'œuvre du maître new-yorkais, celle du «moment où rien n'arrive», est d'actualité. L'acteur pense même qu'elle possède des vertus qui aident à lutter contre les mauvaises tendances de notre époque. Ces mauvais penchants, il les dénonce ainsi: «Tout le monde attend du produit, tout le monde attend de l'enchantement, tout le monde attend de la tyrannie du bonheur». Bonne nouvelle l'exposition - salvatrice? - d'Hopper est prolongée jusqu'au 3 février, au Grand Palais.





Fabrice Luchini, Misanthrope malgré lui





LA MINUTE NÉCESSAIRE DE M. LUCHINI (8/8) - Chaque jour, le comédien livre, pour le Figaroscope, ses réflexions sur la culture et l'actualité. Dans le huitième épisode de cette série, il dépeint les traits de caractère des deux personnages de la célèbre comédie de Molière.









Misanthrope Luchini? Que nenni. En Alceste, l'acteur ne voit qu'un raseur. Lui, son héros, c'est Philinte, «l'intelligent». L'ami, le confident, le connaisseur des tréfonds de l'âme humaine, qui conseille au Misanthrope de s'accommoder des travers de l'homme.


Luchini cite cette réplique avec délectation en détachant chacune des syllabes: «J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font.» Dans la vie, l'acteur a choisi son camp, il sera Philinte. Dans son prochain film, Alceste à bicyclette , il devra batailler face à Lambert Wilson pour savoir qui sera le yin ou le yang.





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Dernière édition par Bridget le Sam 19 Jan - 19:18, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Sam 19 Jan - 18:55



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Fabrice Luchini chez F. Taddeï - partie 1 (CSOJ du 15-01-13)







Fabrice Luchini chez F. Taddeï - partie 2 (CSOJ du 15-01-2013)







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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Dim 22 Mar - 19:36

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A voix nue sur France Culture du 02/03 au 06/03/2015



C’est  un acteur rare, libre, iconoclaste, qui depuis son premier rôle dans Le Genou de Claire de Rohmer il y a quarante-cinq ans, trouve aujourd’hui encore le moyen de nous emmener là où il en a envie, c’est-à-dire du côté de la langue.

Elle est là sa passion :  distiller des mots, jouer avec eux, extraire des textes le génie de l’auteur pour nous rappeler que Molière, La Fontaine, Céline, Rimbaud, Flaubert ou Murray, n’existe au fond que pour nous enflammer.

Jouir oui, mais avec la langue et en la sublimant. Fabrice Lucchini n’est pas seulement un artiste mystérieux mais le chantre d’un monde désenchanté qui ne peut pas s’empêcher  de provoquer.


Ecoutez-le…







http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5006963


http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5007583


http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5007673


http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5007675


http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5007679




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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Ven 26 Fév - 18:46





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Comment on devient Fabrice Luchini






Pour la première fois, le comédien se fait auteur en se racontant dans un livre, dont nous publions des extraits exclusifs. Il y rappelle son attachement à la langue française, pour le plus grand bonheur de Jean d’Ormesson, qui lui dit toute son admiration dans un dialogue inédit.


Est-ce une autobiographie ? Un récit personnel ? Un témoignage ? Après des années d’hésitation, Fabrice Luchini a décidé de se raconter un peu par écrit. Mais pas trop. Et à sa manière.

Impressionniste, épurée, modeste, dans l’ombre des grandes lumières qui ont éclairé son parcours depuis l’enfance dans le XVIIIe arrondissement de Paris jusqu’à notre bel aujourd’hui - les spectateurs français ont de la chance, qui pourront le voir dans la reprise de son spectacle Poésie ? au Théâtre Montparnasse dans quelques jours, sur la scène de la Salle Gaveau pour une grande rencontre avec les lecteurs du Figaro le 3 mars, et bientôt sur grand écran, dans le nouveau film très attendu de Bruno Dumont, qui devrait créer l’événement au prochain Festival de Cannes.



Entre-temps, il y aura eu ses années d’apprenti coiffeur dans un salon chic des Champs-Elysées peuplé de clientes baroques, sa découverte de la langue française en fréquentant les bandes des Abbesses, ses rencontres décisives avec Philippe Labro, Eric Rohmer, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, Jean-Laurent Cochet, Roland Barthes (dont il a hérité du talent pour écrire et décrire certaines « mythologies » comme le bus 80 ou la Mobylette).



C’est tout cela et plus encore que le comédien raconte dans un livre sincère, touchant, piqueté de fulgurances (souvent, et c’est merveilleux, on l’entend autant qu’on le lit), riche en anecdotes. Et généreux. Très généreux. Guère de pages où il ne paie son tribut aux écrivains à qui il doit tant : La Fontaine et son style limpide, toujours en mouvement, Molière et sa mécanique diabolique, Céline et sa rage musicale, Muray et son mauvais esprit réjouissant… Sans oublier ce chapitre splendide où il fixe son rapport obsessionnel à Nietzsche, dont il dit joliment que « la lucidité l’empoisonne ».



Ce livre est aussi l’occasion pour Luchini de se décrire dans son époque - qu’il n’aime guère. Ses flash-back sont entrecoupés de saynètes sèches où surgissent sans crier gare Jean-Pierre Marielle, François Hollande, Olivier Besancenot, Eric Dupont-Moretti, un couple de carrossiers du Midi, Yasmina Reza : c’est que le comédien ne se nourrit pas seulement de grands textes, mais aussi des mots, des gestes, des travers et des vertus de ses contemporains. Il ne les oublie ni ne les épargne…Comédie française a pour sous-titre célinien Ça a débuté comme ça… Une promesse de voyage tenue de bout en bout au fil de 230 pages signées d’un homme d’esprit qui ne revendique rien d’autre que son droit de penser, de croire, de mécroire, de dire, de détester, d’aimer et de critiquer ce qu’il veut, qui il veut, quand il veut. Toutes qualités et exigences qui appartiennent aussi aux hommes libres. Ils ne sont pas si nombreux.


J.-CH. B.



AR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON (TEXTES) ET ÉLODIE GRÉGOIRE (PHOTOS)


http://kiosque.lefigaro.fr/ouvrir-liseuse-milibris/figaro-magazine/af67a5a3-e710-4a5b-acf2-2c50a4a34e27



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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Ven 26 Fév - 18:52

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Extraits :


Fabrice Luchini  Comédie Française , ça a débuté comme ça









La langue vivante, je ne l’ai pas apprise à l’école. Elle courait, quand j’étais enfant, dans le quartier des Abbesses. Avec la bande.

« Je reviens à la langue parlée, écrit Paul Valéry. Croyez-vous que notre littérature, et singulièrement notre poésie, ne pâtisse pas de notre négligence dans l’éducation de la parole ? […] Cependant qu’on exige le respect de la partie absurde de notre langage, qui est sa partie orthographique, on tolère la falsification la plus barbare de la partie phonétique, c’est-à-dire la langue vivante. »


La bande, c’était des gens violents qui avaient une langue. Une chose qui me fascinait dans ce regroupement d’individus, c’est qu’ils formaient une masse. La police avait des hésitations à aller se promener dans ce coin-là. Ils se donnaient rendez-vous au coin de la rue Houdon et de la rue des Abbesses ou alors sur la place du métro. Une trentaine ou une quarantaine de garçons, de mecs. Ça ne rigolait pas : la bagarre était leur seule expression. Il y avait du bruit, de la violence, du mouvement, de la fumée : une sorte de place Jemaa el-Fna. J’avais accès à eux grâce à des filiations de concierge de la rue Ramey. Ce n’était pas évident de les atteindre. C’est par eux que la puissance de l’oralité m’a été révélée. « On s’arrache », entendait-on sous le métro. Ils n’avaient jamais lu Valéry mais quand ils disaient « on s’arrache », j’avais l’image des pieds qui se décollent du goudron.



Le verlan, le louchébem vingt ans avant Renaud composaient un cocktail inimitable, un alcool violent. Je ratais tout dans la langue officielle, je réussissais tout dans la langue parallèle. L’agencement des mots et des sons formait ma première partition. Je n’allais pas entendre la Berma dire Racine (je ne connaissais ni l’un, ni l’autre, ni Proust) mais quand pour la première fois j’ai entendu « Mais dis donc, tu te dérobes ? », ce fut comme une révélation. « Tu te dérobes ? » lançaient les mecs à celui qui refusait soit une virée, au bordel ou aux Champs-Elysées, soit de les accompagner acheter une chemise chez Tati. « J’ai besoin d’un tee-shirt », « J’ai pas envie de t’accompagner, répondait l’autre, arrête de me faire iech. » « Tu te dérobes ? » Tout est là, dans ce « tu te dérobes ? » à cause d’un tee-shirt. Dramatiser ce qui n’a aucun sens. « Tu te dérobes ? » Tout un code social qui accompagnait ces quelques lettres : appartenance, force du groupe, crainte de la disgrâce. « Tu te dérobes ? » Pas du Bruant, ni du Poulbot, mais la langue des aristos de la rue. Mes Guermantes.



Un autre monde. Il faut dire que ce n’est pas rue du Bac que ça a commencé. Mais très loin de chez Gallimard, là-bas, au-delà de Saint-Lazare. Par la faute d’une ligne d’autobus. La ligne 80. Ce n’est pas rien, la ligne 80. Les gens appellent ça un « moyen de transport ». Ils y montent et y descendent sans voir que d’une station à l’autre la machine à plate-forme est devenue une ignominie mécanique et technicienne et que le parcours est souvent celui de toute une existence. Au début, on a 14 ans, on est sur la plateforme, on en a plein les yeux, les rues défilent.



Le parcours du 80, c’est l’acte fondateur de ma Maman.

« Avec ma mère, écrit Céline dans Voyage au bout de la nuit, nous fîmes un grand tour dans les rues proches de l’hôpital, une après-midi, à marcher en traînant dans les ébauches des rues qu’il y a par là. »


Ma mère dort avec mon père au cimetière de Montmartre. Pas loin de Guitry. Pas loin de Truffaut. En dessous du pont Caulaincourt, sur le parcours du 80.

Avec ma mère, nous en fîmes des grands tours. Elle était fille de l’Assistance publique à Nevers. Elle n’avait pas de parents. Elle s’était mariée avec un homme qui au retour de la guerre était devenu fou : il ne la reconnaissait pas. Ces deux misères s’étaient retrouvées, il en est sorti trois enfants. J’ai deux frères, mais j’ai eu la folie de penser que j’étais le seul. De là vient mon dévorant désir d’être le préféré.



Le soir, j’aidais mes parents pour les livraisons. Je montais les marches du passage Cottin en portant les cageots de fruits et de légumes. Plus on grimpait, plus l’horizon s’élargissait, plus l’air se purifiait. L’escalier social possède celui qui le monte. Ma mère avait une belle clientèle, tout le haut Montmartre. J’allais livrer les dames dans le haut Lamarck. Le haut Lamarck. On avait l’impression d’être dans les hauteurs de Nice. Je montais, je montais, j’accédais. Là-haut. Les appartements étaient vastes, tout était aéré. Je ne connaissais pas encore la phrase de Michel Audiard - « Moi, le pognon, ça m’émeut » -, mais j’éprouvais une émotion indescriptible.



Le 80, au départ, ce n’était qu’une station sous la mairie du XVIIIe. C’est aussi le dépôt. Les bus y soufflent comme des chevaux qui attendent de sortir. Des bêtes au repos. Une étable. Gamins, on restait à quai sans monter dedans : la colline suffisait. Rue du Chevalier-de-La-Barre, il y avait un ruisseau. « Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache (c’est-à-dire la flaque), écrit Rimbaud dans “Le Bateau ivre”, Noire et froide où vers le crépuscule embaumé/Un enfant accroupi plein de tristesse… » L’enfant accroupi, c’était vraiment Robert, c’était moi. Il n’était pas plein de tristesse, sûrement plein d’angoisse. « Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche/Un bateau frêle comme un papillon de mai. » Mon bateau de papier partait sur la mer immense. On grimpait et on dévalait la butte. Les troupes à casquette du fascisme touristique ne l’avaient pas encore envahie.



Le collège alors n’était pas automatique. Le parcours naturel ce n’était pas CM1, CM2, 6e. Il y avait l’élite qui allait au collège et le reste allait en troupeau à l’école des pauvres : les ratés. […]

A 13 ans, j’ai eu mon certificat d’études. Puis j’ai fait de la comptabilité. Je n’y comprenais pas grand-chose. Ça ne servait à rien d’insister. Ma mère avait un instinct absolu. Un matin, elle avait ouvert France-Soir. Il y avait de la demande.

C’était les années 60. Il y avait du boulot dans les années 60.



Maman avait obtenu un rendez-vous avenue Matignon. Un salon de coiffure. Les références étaient excellentes et puis c’était commode, on allait pouvoir s’y rendre par le bus 80.

[…]

Il aurait pu tourner à gauche. Il serait allé vers la Goutte-d’Or. On ne la méprise pas la Goutte d’Or, mais on n’a pas envie d’y aller tout de suite. Pas tout de suite. Il a tourné à droite. C’était la fin d’après-midi. Je venais de monter avec ma mère dans l’autobus. Un bel autobus à plate-forme, très Boris Vian, avec les attaches en cuir orange où les mains s’agrippent quand les pavés font trembler la machine. On était assis, je crois. Il fallait bien ça, pour un voyage dans la richesse et les beaux quartiers. Il est évident qu’il y a une perspective ascendante dans ce parcours du 80. Il part de la mairie du XVIIIe. Ce n’est pas la misère encore, mais s’il avait tourné à gauche on y arrive quand même très vite à la misère et sans s’en rendre compte.



C’est à droite qu’il a tourné. Et ça a commencé la féerie. Rue Custine d’abord. Elle cache son jeu la Custine, la rue Custine. Elle est un peu rétrécie, elle est sombre, mais elle ouvre des perspectives, elle reste à son rang mais elle sait qu’elle va devenir la rue Caulaincout. La rue Caulaincourt, elle est un peu complexée, c’est un peu l’avenue Victor-Hugo du pauvre, mais disons qu’elle prétend à quelque chose.

« Quand on arrive vers ces heures-là en haut du pont Caulaincourt on aperçoit au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière les premières lumières de Rancy, écrit Céline. C’est sur l’autre bord Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors, on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher […]. »



Ce n’est pas gratos, cette description de Céline. Il nous emmène sur le pont comme au bord de l’océan. « On aperçoit […] les premières lumières de Rancy. » On est comme sur un bateau avec le port au loin. « C’est sur l’autre bord Rancy. » Rancy, c’est Clichy. Le 80 donc passe là, le long du cimetière de Montmartre où les miens dorment.


L’autobus débouche sur la place Clichy. On croise le grand cinéma avec ses trois mille places. Elle est idiote la place ­Clichy. Elle est démoralisante. Elle est très bête. Mais c’est quand même là que tout a débuté. Au café Wepler. Bardamu, premières pages du Voyage. Arthur Ganate. « Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. » Pour faire le malin, il rejoint un défilé de soldats qui passe par là :



« Alors on a marché longtemps. […] Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… La pluie est tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d’encouragements, plus un seul, sur la route. […] J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats. »



Il est fin le 80. S’il était le 30, il pourrait aller directement à l’Etoile par le boulevard des Batignolles. C’est pas le cas, il tourne à gauche, rue de Saint-Pétersbourg. Il descend doucement vers l’apaisement de la bourgeoisie. Place de l’Europe, on sent que ça y est. Fini la cacatouille, Haussmann a bossé. Du très bon Haussmann. Du Haussmann triste, sans hystérie, dépressif. Du Haussmann protestant, quoi, mais du baron quand même. Autour de la place de l’Europe, il suffit d’énumérer le nom des rues pour comprendre que le monde s’élargit : rue de Madrid, rue de Saint-Pétersbourg, rue de Rome, rue de Budapest, rue de Moscou ! Il n’y a pas un bistrot, pas un troquet, mais du mystère dans tous les apparts. Ça change du reste de Paris et des restaurants qui, aujourd’hui, poussent comme des champignons. Tout le monde a l’air de s’en foutre,mais devant l’industrialisation du restaurant à Paris on devrait quand même s’interroger ! Tous les mois il y a un nouvel endroit et on dirait que ce nouvel endroit produit une nouvelle clientèle ! On dirait que le bobo se reproduit en fonction du nouveau restaurant ! C’est fascinant. Place de l’Europe, pas de resto, ni de bobo.



C’est froid, triste mais il y a du lingot. C’est secret. On ne jouit pas, place de l’Europe. Ici, on ne rigole pas. Ici, on cache. On ne joue pas le XVIe arrondissement. Quand on arrive là, avec Maman, on est comme Frédéric Lopez dans l’émission « Rendez-vous en terre inconnue ». Vous savez, cette émission fascinante où l’on voit les actrices se lier d’amitié avec certains Papous. Il paraît qu’à chaque fois c’est un triomphe. Très grosse audience. Enorme audience. Enorme audience Frédéric Lopez ! Ça peut monter à huit millions de gens. Huit millions de gens qui voient les riches qui voient des pauvres : c’est magnifique !


Place de l’Europe, donc, je ne sais plus comment je m’appelle. La rue de Miromesnil me semble bouleversante. Quartiers chics. Ça dégage, c’est large, c’est plein de perspectives. La bourgeoisie a l’immense arrogance d’être dans les lieux où tout est aéré. Il y a de l’arbre dans la bourgeoisie. Des feuilles et des branches. On est dans les cimes. « Là-haut, dit Nietzsche, il faut être apte au climat très puissant. » Ce qui est pathétique dans la bourgeoisie, c’est que ces sommets l’angoissent et comme ça la gêne terriblement, elle recrée du lien parce qu’il n’y a pas de bourgeois sans dîners et qu’il n’y a rien de plus accablant que des dîners où l’on vous demande si vous avez lu le dernier Houellebecq. J’arrive à Saint-Philippe-du-Roule, je ne comprends plus rien : c’est de l’hébreu ! Enfin, on s’arrête au rond-point des Champs-Elysées. Du monde fermé, celui de l’enfance et des angoisses, j’entre dans un autre.





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MessageSujet: Re: FABRICE LUCHINI   Ven 26 Fév - 19:06

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Jean d’Ormesson : “Fabrice Luchini a sa place à l’Académie française”












« Là, c’est le moment où la droite devient excellente parce que généreuse, accueillante, universelle.
En fait, Jean d’Ormesson, comme Philippe Tesson, incarne ce que la droite peut avoir de meilleur, la preuve qu’elle peut avoir de la gueule, ce qui était déjà le cas avec Malraux ou de Gaulle, qui cite Nietzsche dans ses mémoires.
Ou Pompidou, auteur d’une remarquable Anthologie de la poésie française, chose dont je sens moins capable François Hollande - d’ailleurs, quand je lui suggère de le faire, je ne le sens pas très motivé…»





Habités d’une mutuelle admiration, le comédien et l’académicien se connaissaient à peine. « Le Figaro Magazine » les a réunis pour une rencontre inédite à la bibliothèque de l’Institut. Là où Jean d’Ormesson rêve de faire venir un jour Fabrice Luchini…



La semaine précédente, Jean d’Ormesson était allé applaudir Fabrice Luchini aux Mathurins pour une des dernières représentations de Poésie ? dans le théâtre proche de la Madeleine, avant d’emmener son spectacle, triomphe oblige, dans une salle plus grande, dès le 7 mars (Théâtre Montparnasse). Au cours de la soirée, le comédien avait déclenché une standing ovation pour l’académicien, « immense écrivain du bonheur ». Le plaisir de spectateur sincèrement ébloui par la performance de Luchini s’était alors doublé, chez le roi Jean, d’une fierté sincère. Après le spectacle, ils s’étaient retrouvés quelques minutes au foyer du théâtre. Une jeune femme avait amené Ilya, la chienne shiba de l’acteur. « Elle est belle, n’est-ce pas ? » avait lancé Luchini à son invité. « La chienne n’est pas mal, mais la dame qui l’accompagne est encore plus intéressante », avait répondu celui-ci... Les deux hommes avaient décidé de se revoir. Rendez-vous avait été fixé à l’Institut, quai de Conti.



En s’installant dans un des petits salons attenants à la somptueuse bibliothèque des académies, Fabrice Luchini ne feint pas sa joie. Il a en main un des premiers exemplaires de son livre, Comédie française. Ça a débuté comme ça…, tout frais sorti de l’imprimerie. On lui suggère d’en lire un passage : il choisit celui où il narre le parcours du bus 80 depuis le XVIIIe arrondissement jusqu’aux beaux quartiers. L’académicien l’écoute. Comme si un nouveau spectacle naissait devant lui. C’en est un. A deux voix, bientôt…



Fabrice Luchini, terminant l’extrait de son livre cité plus haut, page 59 - «… Il est fin, le 80. S’il était le 30, il pourrait aller directement à l’Etoile par le boulevard des Batignolles… » C’est beau, hein ? Attends, tu vas voir, tu vas rire, là !


Jean d’Ormesson - Il ne faut pas l’interrompre !

F. L. - […] place de l’Europe, on sent que ça y est. Fini la cacatouille. Haussmann a bossé. Du très bon Haussmann. Du Haussmann triste, sans hystérie, dépressif. Du Haussmann protestant, quoi, mais du baron quand même… »


J. O. - C’est épatant ! Il est bien dommage que Fabrice Luchini, qui aime tant la littérature, ne fasse pas du théâtre ! Quel acteur !


Vous ne vous connaissiez pas tous les deux ?

J. O. - J’ai l’impression de connaître Fabrice depuis très longtemps, mais nous ne nous sommes rencontrés qu’une seule fois, chez Pivot, il y a une quinzaine d’années. Il a récité ce soir-là une fable de La Fontaine, dans lequel il glissait quelques commentaires de son cru. C’était brillant. J’étais enchanté et en même temps un peu inquiet : quand vous êtes à la télévision avec Luchini, c’est difficile de placer un mot.

F. L. - C’est Jean d’Ormesson qui dit ça…



Vous, Fabrice, vous avez aussi l’impression de connaître depuis longtemps Jean d’Ormesson…


F. L. - Bien sûr. Pour moi, il a toujours été l’incarnation de la bourgeoisie heureuse, d’un Figaro lumineux. Par sa gaieté, son enthousiasme, il a révélé que la littérature pouvait ne pas être forcément sécrétée par une tragédie intérieure ou une souffrance monstrueuse. Il incarnait, et incarne toujours, une triple institution - la littérature française, l’Académie française, le Figaro - de manière non pas solennelle mais ludique, légère. Son dernier livre, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, en est l’illustration parfaite.



Jean d’Ormesson, vous ne vous demandez pas comment vous pouvez apprécier un homme qui aime autant les écrivains dépressifs ou sombres comme Cioran, Schopenhauer, Céline ?


J. O. - Pour moi, la littérature c’est du chagrin voire du malheur, mais qui est transformé en bonheur par la syntaxe et l’orthographe.


F. L. - Nietzsche disait : « transformer nos épreuves en lumière ». Et Céline ne faisait rien d’autre que de la dentelle à partir du caca et du microbe.


J. O. - Fabrice est un de ces hommes à qui la littérature doit le plus. Comme Pivot, il est un passeur, comme en témoigne son spectacle Poésie ?, qui est une surprise permanente. Il commence par Valéry, continue par Céline, puis apparaît La Fontaine, avant ce coup de génie : l’irruption de Labiche. Personne n’y a songé avant lui, mais c’est une évidence : Valéry et Labiche, malgré les apparences, sont frères ! Et cette arrivée de Labiche dans le spectacle nous rappelle aussi qu’il existe une magnifique littérature comique française dont l’auteur des Deux timides est un des meilleurs représentants avec Feydeau, Courteline…


F. L. - Et Jules Renard !


J. O. - Jules Renard, bien sûr, auteur de ce merveilleux : « Une fois que ma décision est prise, je balance longuement. »


F. L. - Et de « Je ne sais pas si j’ai du goût mais j’ai le dégoût très sûr »…



Fabrice Luchini, comment devinez-vous que de la juxtaposition d’auteurs aussi divers va se dégager une certaine cohérence ?


F. L. - C’est un agencement qui m’échappe un peu mais, ce qui est sûr, c’est que je suis très couturier dans la préparation de mes spectacles. Je cherche longtemps les articulations entre les textes que j’ai choisis. Trouver pourquoi et comment Valéry emmène à Rimbaud, c’est extraordinaire. Comme d’essayer de montrer la poésie de Labiche. Ou celle de Céline, qui restitue génialement à l’écrit la langue parlée. Car enfin, il n’y a pas de raison que la poésie se résume au fameux « Poète, prends ton luth, et me donne un baiser ». Mais là, c’est moi qui parle trop. Si on faisait tous les deux à nouveau une émission télé, je prendrais garde à redonner la parole à Jean. J’ai changé en quinze ans, vous savez…


J. O. - Fabrice a raison de vanter la beauté de la langue orale. La grande littérature, c’est la littérature orale. C’est Homère, c’est Platon. J’avoue que j’étais un peu surpris de voir Luchini se lancer dans sa lecture de Rimbaud, mais il faut reconnaître qu’il en parle admirablement. Quant au lien entre des auteurs si différents qui appartiennent à des mondes si différents, il ne faut pas aller le chercher ailleurs que chez Luchini lui-même. C’est lui qui fait le lien : il présente des auteurs à qui il se mêle et ce n’est pas rien.


F. L. - En t’écoutant, je songe soudain que, lorsque j’étais petit coiffeur à 15 ans, j’ai travaillé et même habité chez quelqu’un que tu connaissais : l’éditeur Bernard Privat.


J. O. - C’était un homme merveilleux : il a refusé un de mes livres !


F. L. - Il a beaucoup compté pour moi. Je me souviens même de son numéro de téléphone : Vaugirard 33-28.



Avant que Fabrice Luchini ne se transforme définitivement en Patrick Modiano, pouvez-vous tous les deux éclaircir ce mystère qui est de vous voir si complémentaires alors que vos parcours sont si opposés : d’un côté, le fils d’un petit commerçant italien de la Goutte d’Or ayant à peine lu à 15 ans, sorti du système scolaire, poulbot ne voyageant presque pas ; de l’autre, l’héritier d’une famille aristocratique française vieille de plusieurs siècles, normalien ayant déjà parcouru le monde à 18 ans…


J. O. - Je défends l’idée que nous sommes non seulement liés… Tiens, d’ailleurs, je vais tutoyer Fabrice s’il le permet.


F. L. - Oh ben oui, moi, je me le suis déjà permis…


J. O. - Je disais donc que, non seulement nous sommes liés par la littérature, mais nous appartenons exactement au même milieu. Mieux : nous habitons le même monde. Car, mon vrai milieu, c’est le livre. Je vis dans un monde que Fabrice représente parfaitement.


F. L. - Ce que j’apprécie chez Jean d’Ormesson, c’est qu’il ne triche pas. Il est né avec une cuillère d’argent dans la bouche et ne s’en excuse pas, ne s’en cache pas et ne le revendique pas. Il est le contraire de cet homme se disant fils de cheminot alors qu’il était le fils du patron des Wagons-Lits ! Mais je voudrais revenir sur cette phrase de Jean : « Fabrice habite le même monde que moi. » Vous vous rendez compte de ce que cela signifie ? Là, c’est le moment où la droite devient excellente parce que généreuse, accueillante, universelle. En fait, Jean d’Ormesson, comme Philippe Tesson, incarne ce que la droite peut avoir de meilleur, la preuve qu’elle peut avoir de la gueule, ce qui était déjà le cas avec Malraux ou de Gaulle, qui cite Nietzsche dans ses mémoires. Ou Pompidou, auteur d’une remarquable Anthologie de la poésie française, chose dont je sens moins capable François Hollande - d’ailleurs, quand je lui suggère de le faire, je ne le sens pas très motivé… Pour revenir à Jean, je remarque qu’il est bien entendu aimé par la bourgeoise installée mais qu’il n’est pas détesté par les jeunes puisque certains se tatouent même son nom sur le bras. Les femmes l’aiment aussi…


J. O. - Pas assez, pas assez…


F. L. - En fait, Jean d’Ormesson arrive à ce miracle : il donne envie d’être de droite.


J. O. - Je crois que c’est un compliment…


F. L. - D’ailleurs, la gauche n’a aucune animosité contre toi, Jean ?


J. O. - Non, la preuve : L’Humanité vient de publier deux pages merveilleuses sur mon dernier livre. Mais, Fabrice, il faut que nous fassions très attention à ne pas dire trop de bien l’un de l’autre. Sans cela c’est la rhubarbe et le séné, c’est catastrophique.


F. L. - Oui, suivons Nietzsche : « Je n’accorde le droit à personne de me restituer ses louanges. Il rentre plus d’indiscrétion dans l’admiration que dans le mépris. »


J. O. - J’aimais bien aussi cette phrase de Charlie Hebdo : « Nous vomissons les gens qui nous soutiennent. »


F. L. - Jean, tu préfères quand même une louange à une critique ?


J. O. - Honnêtement ? Entre une critique très intelligente et une louange stupide, je préfère la première.


Et vous, Fabrice ?

F. L. - Je ne suis pas aussi fort que Jean. J’ai du mal avec les mauvaises critiques…


J. O. - Mais, Fabrice, tu n’as jamais eu de critiques très négatives !


F. L. - Oh si ! Par exemple pour la sortie de Perceval le Gallois, de Rohmer, Jean-Louis Bory, animateur du « Masque et la Plume », s’est quand même écrié : « Quel dommage que Perceval soit joué par ce niguedouille sans charme. » Et François Chalais a écrit à cette occasion : « Quant à Fabrice Luchini, il ressemble à Serge Lama dans La Dame aux camélias. » Tu vois que je n’ai pas toujours été épargné.



Et si on reprenait cette idée de Jean d’Ormesson de vous critiquer mutuellement ?


F. L. - Bon, je me lance, sinon il va s’y mettre. Alors disons que je suis sidéré du plaisir que Jean a à être si peu détaché du monde médiatique. Son livre est très bon, il marche très bien, on se demande s’il a vraiment besoin d’aller le vendre sur les plateaux de télévision ou dans les studios de radio au lieu d’adopter la position distante d’un Kundera, par exemple.


Jean d’Ormesson, il semble que Fabrice tente de vous dire qu’il trouve que vous en faites peut-être un peu trop médiatiquement…


J. O. - Ah bon ? Moi, je trouve que Fabrice est très mesuré à mon égard, et il a bien raison. Cette lucidité l’honore…



Fabrice Luchini, vous n’évoquez jamais Dieu, contrairement à Jean d’Ormesson qui, pour autant, n’a pas réglé le problème, même s’il en parle souvent…


J. O. - Vous avez raison, je n’ai toujours pas réglé le problème !


F.  L. - Comme dirait Cocteau, « il ne faut pas poétiser plus haut que son luth ». Dieu, c’est au-dessus de mes moyens. J’essaye un peu d’approcher le sujet par la lecture de Maître Eckart. Mais c’est comme être de gauche : ça demande trop d’efforts, à commencer par abandonner toute vanité. Tiens, c’est un défaut qu’on peut s’envoyer mutuellement au visage, Jean et moi : la vanité. Cela dit, toi, tu arrives à supporter des mauvaises critiques, donc tu es moins vaniteux. Mais n’est-ce pas ton origine sociale qui te donne une certitude supplémentaire ? La certitude de ta filiation ? Les d’Ormesson sont sur terre depuis des siècles, ce ne sont pas les dernières lignes sévères à la fin d’un article dans L’Obs qui vont te faire douter. Comme disait Flaubert : « Dis du mal de moi par-derrière, tu peux : mon cul te contemple. »


J. O. - Parce qu’il défendait Fouquet, mon ancêtre Olivier d’Ormesson a été banni par Louis XIV, qui lui a retiré tous ses titres : ça, c’était autrement plus grave qu’un mauvais article dans un journal.



Dans votre livre, on découvre qu’avant d’y entrer, vous n’aviez pas un respect immense pour l’Académie française, Jean d’Ormesson…


J. O. - Je crois que je partage avec Fabrice une certaine liberté d’esprit. Quand j’étais candidat pour entrer à l’Académie française, je racontais cette plaisanterie mettant en scène deux académiciens. L’un demande à l’autre comment va un de leurs confrères. « Oh, il est à moitié gâteux. - Ah, il va mieux, alors »…


F. L. - Jean d’Ormesson a réussi à traverser toutes les époques sans être affecté. Il a traversé sans dommage la période Barthes, la période Deleuze, la période Foucault. Et la période Bourdieu ! Je suis sûr que Bourdieu aurait aimé lui dire : « Mais qu’est-ce que tu es, d’Ormesson, sinon une justification de ton héritage de classe ? Tu sais bien que tu es une saloperie, d’Ormesson. » Foutaise ! La preuve : en 2016, le d’Ormesson, il est avec Fabrice, fils d’immigré, à qui il dit : « On est du même pays. » On le nique, Bourdieu !


J. O. - Fabrice est un immigré qui s’est littéralement nourri de la littérature française, on dirait qu’il a avalé La Fontaine, Labiche et Céline avant de nous les présenter sur scène.


F. L. - C’est un compliment qui me va droit au cœur, moi qui essaie toujours d’obéir à Louis Jouvet pour qui « restituer, c’est l’art du comédien ».



Jean, Fabrice ferait-il un bon candidat à l’Académie française ?

J. O. - Pendant longtemps, il y avait deux catégories de personnes qui ne pouvaient pas postuler à l’Académie : les femmes et les comédiens. J’ai fait entrer la première femme, Marguerite Yourcenar, il y a trente-cinq ans. Je rêverais de faire entrer le premier comédien : toi, Fabrice. La maison a raté Louis Jouvet et Michel Bouquet, elle ne doit pas rater Fabrice Luchini.



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■ Propos recueillis par Jean Christophe Buisson


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