H A R M O N Y


 
AccueilFAQS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 CLAUDE LEVI-SRAUSS

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Mar 3 Nov - 20:01

.

Claude Lévi-Strauss, le goût de l'Autre








Il aura passé sa vie à comprendre comment fonctionne l'esprit des hommes.

Le célèbre anthropologue et ethnologue français Claude Lévi-Strauss est mort .

Il avait 100 ans
.




Il existe peu d'ouvrages de sciences humaines dont les premiers mots se sont imprimés dans la mémoire collective, à l'égal du « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » de Proust.

Mais on en compte au moins un : Tristes Tropiques, et son fameux incipit, « Je hais les voyages et les explorateurs. »

Claude Lévi-Strauss a 47 ans quand paraît, en 1955, dans la collection Terre humaine que l'ethnographe et écrivain Jean Malaurie vient de créer chez Plon, ce livre qui, au sein de son ample bibliographie, demeure le plus célèbre et le plus accessible.


Le plus personnel aussi, le plus subjectif qu'ait donné le grand anthropologue.


Un ouvrage tout ensemble scientifique et profondément méditatif, écrit quelque vingt ans après les expéditions qui l'ont nourri : le Brésil, São Paulo, l'Amazonie, les Indiens Caduveo et Bororo auprès de qui Lévi-Strauss, alors jeune ethnographe, a vécu à plusieurs reprises au cours des années 1935-1938.



Enthousiastes, les jurés du Goncourt songèrent à donner leur prix à Tristes Tropiques.


Ils y renoncèrent finalement, mais la postérité et la notoriété du livre n'en ont pas pâti : c'est Tristes Tropiques qui a révélé Claude Lévi-Strauss au grand public, qui a posé les premiers jalons de la reconnaissance unanime de l'anthropo logue comme une des figures majeures de la pensée au XXe siècle : un scientifique doublé d'un moraliste, doté d'un talent d'écrivain - on a beaucoup évoqué Chateaubriand et Bossuet à son sujet.



Celui qu'on a longtemps regardé, à son corps défendant souvent, comme le « pape du structuralisme », celui dont les travaux et les méthodes ont influencé, en France et ailleurs, toute une génération d'intellectuels ressortissant à des disciplines aussi diverses que la philosophie ou la critique littéraire, la sociologie ou l'histoire - « son œuvre fait penser, et penser indéfiniment », écrivait Roland Barthes -, fêtera cet automne ses 100 ans.


Et connaît dès aujour d'hui la consécration éditoriale que constitue la publication dans la Biblio thèque de la Pléiade : un volume d'Œuvres, par lui choisies parmi ses travaux multiples et savants. Lesquels, résuma-t-il un jour, n'ont eu sa vie durant qu'un seul et unique objectif : « comprendre comment fonctionne l'esprit des hommes » .






« Je me suis laissé tenter car j'avais envie de voir le monde et j'aimais faire du camping, de la marche à pied, de l'alpinisme. »




Tout a donc commencé il y a cent ans, le 28 novembre 1908, lorsque naît Claude Lévi-Strauss, à Bruxelles, dans un milieu bourgeois, esthète et plutôt conservateur.


Son père est artiste peintre, l'un de ses grands-pères est grand rabbin de Versailles, la famille compte en outre un aïeul musicien, violoniste renommé au temps de Napoléon III. Claude Lévi-Strauss, lui, se tourne vers les lettres, puis le droit et la philosophie - préparant l'agrégation, il côtoie Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty -, entre dans l'enseignement tout en militant à la SFIO.



Il a raconté souvent le coup de téléphone reçu, à 9 heures, un dimanche matin de l'automne 1934, lui proposant de postuler pour une chaire de sociologie à l'université de São Paulo.
Il se trouve que la philosophie à laquelle il s'est voué intellectuellement ne le satisfait pas complètement - elle lui semble se réduire à « une sorte de contemplation esthétique de la conscience par elle-même », écrit-il dans Tristes Tropiques - et qu'il a commencé à s'intéresser à l'ethnologie, sur les conseils de Paul Nizan.



Il part donc pour le Brésil, en février 1935. De son départ de France, il a donné plus tard cette explication bien trop prosaïque pour être honnête : « Je me suis laissé tenter car j'avais envie de voir le monde et j'aimais faire du camping, de la marche à pied, de l'alpinisme »...



C'est, dans la vie de Lévi-Strauss, le moment de l'expérience du terrain. De l'immersion dans la différence, de la confrontation directe et saisissante à l'Autre - ses conditions de vie, sa façon de voir le monde, de le penser. Ce temps est, pour le chercheur, plutôt bref : une première expédition auprès des Indiens a lieu au cours de l'hiver 1935, une seconde en 1938, durant neuf mois.











Mais les observations réalisées alors nourriront toute l'oeuvre intellectuelle à venir - jalonnée par les ouvrages Les Structures élémentaires de la parenté d'abord (1949), puis bien sûr Tristes Tropiques (1955), aussi plus tard Anthropologie structurale (1958 et 1973), La Pensée sauvage (1962), les quatre ­volumes des Mythologiques (1964-1971), La Voie des masques (1975), Histoire de Lynx (1991)...







Le « passage de la nature à la culture est le problème fondamental de l'ethnologie. »




En 1939, Claude Lévi-Strauss rentre en France, avant de s'exiler l'année suivante à New York, face à la menace nazie. Il y demeure jusqu'en 1944, y fréquente les nombreux artistes et intellectuels européens exilés comme lui, y croise notamment les surréalistes André Breton et Max Ernst.


Surtout, il y fait la connaissance du linguiste d'origine russe Roman Jakobson, dont les travaux vont avoir sur lui une influence décisive. Jakobson l'initie en effet à la linguistique structurale, et c'est de cette approche que va s'inspirer Lévi-Strauss pour fonder l'anthropologie structurale.



Lors d'un entretien pour la télévision réalisé dans les années 1970, Lévi-Strauss évoquait en ces termes ce que fut, pour lui, l'intuition de la méthode structurale : « Un jour, allongé dans l'herbe, je regardais une boule de pissenlit. J'ai alors pensé aux lois d'organisation qui devaient nécessairement présider à un agencement aussi complexe, harmonieux et subtil. Tout cela ne pouvait pas être une suite de hasards accumulés.



» Ces « lois d'organisation », ces structures souterraines et fondamentales, il va donc chercher ce qu'elles sont dans les sociétés humaines indiennes au sein desquelles il a vécu.


S'attachant dans un premier temps à saisir et comprendre les systèmes de parenté. Elargissant plus tard son objet d'étude, en se penchant sur la littérature orale des sociétés amérindiennes - essentiellement les mythes, leurs permanences et leurs infinies variantes, et ce qu'on peut en apprendre du « passage de la nature à la culture, qui est le problème fondamental de l'ethnologie, et même celui de toute philosophie de l'homme ».


« On a cru trop souvent que l'homme se laissait aller dans la mythologie à sa fantaisie créatrice et qu'elle relevait ainsi de l'arbitraire, ajoute-t-il. Or si on réussit à montrer qu'en ce domaine même, qui offre un caractère de limite, il existe quelque chose qui ressemble à des lois, on pourra en conclure qu'il en existe aussi ailleurs et peut-être partout. »





Le mot « structuralisme » a été « mis à tant de sauces que je n'ose plus l'employer »




Le structuralisme est ainsi, pour Lévi-Strauss, non pas une philosophie, non pas une conception du monde, mais une méthode, une discipline, presque un outil.


Le moyen de mettre de l'ordre et de la rigueur dans les sciences humaines « qui essaient de devenir positives ».

Quant au structuralisme en tant qu'école, mouvement intellectuel étendant ses ramifications dans toutes les disciplines intellectuelles, il s'en méfie, y voit souvent « un dévergondage sentimental nourri de connaissances sommaires et mal digérées » : le mot « structuralisme » a été « mis à tant de sauces que je n'ose plus l'employer », confiait-il au début des années 1980, s'agaçant du « tic journalistique qui consiste à associer le nom de Lacan » et le sien.



Les seuls dont Lévi-Strauss se sent proche, ce sont les linguistes. Avec les historiens, les relations sont plus contrariées. A la discipline historique, il reproche son « anthropocentrisme » : « A propos de l'histoire, il faut toujours se demander s'il en existe une seule capable de totaliser l'intégralité du devenir humain, ou une multitude d'évolutions locales qui ne sont pas justiciables d'un même destin. [...]



Vouloir exiger que ce qui peut être vrai pour nous le soit pour tous et de toute éternité me semble injustifiable et relever d'une certaine forme d'obscurantisme. » De l'histoire, il ne nie pas pourtant l'intérêt, la validité, l'utilité, expliquant qu'« une recherche qui se veut positive ne lance pas d'exclusive ; elle fait plutôt flèche de tout bois. [...]


En matière d'analyse mythique, chaque fois que je peux éclairer mon objet par des renseignements historiques, psychologiques, biographiques même sur la personne du conteur, je n'en suis pas gêné mais puissamment aidé ».


Incarnation d'une modernité extrême de la pensée au XXe siècle, nourri de Proust, de Montaigne, de Rousseau, Claude Lévi-Strauss se définit paradoxalement comme « un homme du XVIIIe siècle, ou peut-être du XIXe ».


Un classique et un moderne tout ensemble, à qui ses prises de position ont parfois valu d'être accusé de « réactionnaire » hostile au progrès, de « relativiste », d'« anti-humaniste ».



« Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. Les institutions, les mœurs et les coutumes, que j'aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d'une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être de permettre à l'humanité d'y jouer son rôle », écrivait-il déjà dans Tristes Tropiques, avec sous la p
lume des accents de moraliste, intensément mélancolique.





« Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. »



Les accusations dont il a fait l'objet n'ont pas ébranlé pourtant la figure de sage qu'incarne Claude Lévi-Strauss, défenseur ardent et inlassable des peuples dits « premiers », pleurant face à leur lente agonie, inconsolable d'appartenir au camp des destructeurs.


Vieil homme en colère contre l'homme occidental et sa conduite à l'égard des autres hommes, à l'égard aussi de la nature : « La seule chance offerte [à l'humanité] serait de reconnaître que, devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d'égalité avec toutes les autres formes de vie qu'elle s'est employée et continue de s'employer à détruire.



Mais si l'homme possède d'abord des droits au titre d'être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l'humanité en tant qu'espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces », déclarait-il il y a trois ans.

Léguant, au terme d'une vie passée à tenter de comprendre comment vivent et pensent les hommes, un testament controversé : la certitude que l'homme est « une partie prenante et non un maître de la création ».




Nathalie Crom
Télérama n° 3044
(1) Propos tenus en 1967 lors d'un entretien avec Raymond Bellour, paru dans la revue Les Lettres françaises et reproduit dans le volume Œuvres de la Pléiade.





.


Dernière édition par Bridget le Ven 13 Avr - 1:09, édité 9 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Mar 3 Nov - 21:52


.

TRISTES TROPIQUES






Claude Lévi-Strauss reste, aux côtés de Deleuze, Sartre ou Malraux, l'un des plus grands penseurs français du XXe siècle. Auteurs de livres fondateurs tels que Tristes tropiques ou Race et Histoire, il développe au cours de ces entretiens sa pensée subtile et avant-gardiste qui n'a de cesse d'interroger notre société et notre civilisation.



1955 Claude lévi-strauss




Tristes tropiques fut publié en 1955 dans la collection « Terre humaine », créée par l'ethnologue Jean Malaurie dans le but de diffuser un nouveau genre de livre, à mi-chemin entre l'essai littéraire et l'ouvrage savant : il s'agissait par là de sensibiliser un large public à la démarche anthropologique, en permettant à l'ethnologue de sortir du registre scientifique habituel pour endosser la peau d'un écrivain et livrer impressions, souvenirs et états d'âme. Tristes tropiques, qui s'inscrivait pleinement dans cette ligne éditoriale, fut aussitôt un gros succès de librairie.

Une autobiographie intellectuelle.

L'auteur, Claude Lévi-Strauss, a alors 47 ans et il est devenu l'un des ethnologues les plus reconnus de la profession, spécialiste des sociétés traditionnelles américaines, inventeur d'un courant de pensée dont la notoriété dépassera largement les frontières de la discipline : le structuralisme anthropologique. Et voilà qu'il publie un livre inattendu, tranchant résolument avec la froide objectivité universitaire...

Tristes tropiques est avant tout un récit de voyages et une réflexion sur le sens de ceux-ci, mais c'est aussi une autobiographie intellectuelle, l'histoire de l'apprentissage du métier d'ethnologue.


Comment résumer une oeuvre aussi inclassable ?

Bien sûr, l'auteur décrit avec force détails les particularités culturelles des Indiens Bororos, Nambikwaras, Tupis vivant sur le plateau du Mato Grosso (Brésil), qu'il a côtoyés pendant des années, et dont l'étude avait débouché sur la rédaction de sa thèse complémentaire La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwaras (1948).

Mais, au fil des paragraphes, il passe inopinément d'un continent à l'autre, de l'Ancien au Nouveau Monde ; il se rappelle son exode vers New York au moment de l'occupation allemande en France, son passage par les Antilles...


En réalité, en même temps qu'il dépeint ses pérégrinations passées, il propose sa vision du voyage.

On ne peut, selon lui, percevoir l'autre tel qu'il est que par une opération de « triple décentrement » : le voyageur doit garder à l'esprit le fait qu'il a certes changé de lieu, mais aussi de temporalité, puisque le « progrès » ne touche pas toutes les parties du monde à la même vitesse, et enfin de classe sociale, car l'argent dont on dispose n'a plus la même valeur en un autre point du globe.


Toutefois, ce regard particulier est rarement de mise. Ainsi, la célèbre phrase d'introduction du livre - « Je hais les voyages et les explorateurs » - doit se comprendre comme une critique de l'exotisme et du sensationnel présents dans tant de récits d'aventures et qui débouchent sur la fabrication de stéréotypes, dont se repaissent les touristes.
Le versant triste des tropiques.


Au-delà de cette simple critique, le propos est de toute manière quelque peu désabusé : c'est que l'arrogante civilisation occidentale ne semble amener partout que guerre et désolation, provoquant l'extinction de nombreuses peuplades « primitives » et dévastant l'écosystème.


De ce point de vue, les tropiques paraissent bien « tristes », car les voyages nous montrent finalement « notre ordure lancée au visage de l'humanité »... Ouvrage poignant, Tristes tropiques porte en soi le remords de l'Occident et la difficile posture de l'ethnologue, écartelé entre des mondes inconciliables.


Claude Levi Strauss à propos de son livre "Tristes tropiques"
Apostrophes - 04/05/1984 - 05min40s
2515 vues

Interviewé par Bernard PIVOT dans son bureau à Paris, Claude LEVI STRAUSS parle de son livre "Tristes tropiques" paru en 1955. Couverture du livre avec une photo d'indien. Il avait pensé faire de son expérience au Brésil un roman, mais au bout de cinquante pages il a renoncé n'étant pas un romancier.

Jean MALAURIE lui a demandé d'écrire un livre pour la collection "Terre humaine". Il a conservé quelques pages du roman, celles relatives au coucher de soleil. Il ajoute qu'il ne sait pas créer des personnages et qu'il n'a pas assez d'imagination.

Il a écrit ce livre en quatre mois et se rend compte avec le recul que ce livre est une relation de l'ethnologue en train de vivre une expérience ethnologique, ce qu'il n'aurait pas pu écrire dans un livre scientifique.






Claude Levi Strauss à propos de son livre "Tristes tropiques"
Apostrophes - 04/05/1984 - 05min40s


Interviewé par Bernard PIVOT dans son bureau à Paris, Claude LEVI STRAUSS parle de son livre "Tristes tropiques" paru en 1955. Couverture du livre avec une photo d'indien. Il avait pensé faire de son expérience au Brésil un roman, mais au bout de cinquante pages il a renoncé n'étant pas un romancier.

Jean MALAURIE lui a demandé d'écrire un livre pour la collection "Terre humaine". Il a conservé quelques pages du roman, celles relatives au coucher de soleil.

Il ajoute qu'il ne sait pas créer des personnages et qu'il n'a pas assez d'imagination.
ll a écrit ce livre en quatre mois et se rend compte avec le recul que ce livre est une relation de l'ethnologue en train de vivre une expérience ethnologique, ce qu'il n'aurait pas pu écrire dans un livre scientifique.


http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I06292951/claude-levi-strauss-a-propos-de-son-livre-tristes-tropiques.fr.




.


Dernière édition par Bridget le Sam 7 Avr - 16:22, édité 10 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Mer 4 Nov - 1:17




.
Le CRU ET LE CUIT





Mythologiques

T.1 Le cru et le cuit


Claude LEVI-STRAUSS de l'académie française

Collection : Levi Strauss
Genre : Essais et Documents
Thèmes : Art et Culture — Ethnologie, Anthropologie — Religion, spiritualité — Voyage

Date de parution : 01 Janvier 1950
Prix : 22,87 €




La science des mythes: tel eût pu être le titre de ce livre, si l'auteur n'avait été ramené à des intentions plus modestes par le sentiment que, sur la voie qu'il a essayé d'ouvrir, tout ou presque tout reste à faire avant qu'on ait le droit de parler de science véritable.

Car si, comme on l'espère, la connaissance de l'homme marque ici quelques progrès, ceux-ci ne tiennent à rien d'autre qu'une attitude résolue d'humilité devant l'objet, qui, pour la première fois peut-être, a permis de prendre complètement les mythes "au sérieux".

Par son titre d'inspiration culinaire, ce livre se réfère aux exigences du corps, et aux rapports élémentaires que l'homme entretient avec le monde. Par sa construction musicale, qui lui donne l'allure d'un vaste oratorio dont les parties évoquent tour à tour le thème et les variations, la sonate, la fugue, la cantate et la symphonie, il rapproche les démarches de la pensée mythique de celles de la musique qui, de tous les beaux-arts, est celui qui ressemble le plus à une science, tout en étant la source d'émotions incomparables.

Il ne s'agit donc pas d'appauvrir, d'exclure ou de morceler, mais, au contraire, d'intégrer tous les aspects de la connaissance de l'homme dans un effort d'élucidation qui serait condamné d'avance s'il ne procédait du respect. En sorte qu'à partir de l'opposition, triviale en apparence, du cru et du cuit, on verra d'abord se déployer la puissance logique d'une mythologie de la cuisine, conçue par des tribus sud-américaines où l'auteur a pris ses exemples parce qu'il a vécu dans leur intimité; puis émerger certaines propriétés générales de la pensée mythique, où se trouve en germe une philosophie de la société et de l'esprit.


Dernière édition par Bridget le Sam 14 Nov - 22:07, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Jeu 5 Nov - 0:53





.

Claude Lévi-Strauss, un départ discret sans fleur, ni couronne








LIGNEROLLES — Seule une demi-douzaine de personnes ont assisté mardi matin aux obsèques du célèbre anthropologue Claude Lévi-Strauss dans le petit village de Lignerolles, en Côte d'Or, dont les habitants eux-mêmes n'avaient pas été informés.


Claude Lévi-Strauss a été inhumé dans la plus grande discrétion en présence de son épouse, de ses fils, Roland et Mathieu, de deux petits-enfants et du maire de Lignerolles, bourg de 50 habitants aux lisières de la Haute-Marne, Denis Cornibert.

"C'étaient ses dernières volontés: qu'il n'y ait personne à son enterrement et que l'on garde un silence absolu au moment de son décès. Ce ne fut pas facile", raconte Denis Cornibert à l'AFP, au lendemain des obsèques.

L'élu affirme avoir dû se cacher de ses administrés "trois jours durant", de la mort de M. Lévi-Strauss à son domicile parisien, le 30 octobre "à 18h15", aux obsèques "mardi à 11h30".

"Je me suis enfermé chez moi, je ne répondais plus au téléphone, j'avais promis à son épouse de ne rien dire, mais j'ai dû prévenir les fossoyeurs et je pensais que cela alerterait les gens du village", poursuit-il.

La discrétion a toujours été le maître-mot du grand scientifique lors de ses séjours, depuis 1964, dans cet endroit niché au milieu d'une verdoyante région, dont il était tombé amoureux au retour d'une de ses lointaines expéditions.

"Il n'aurait jamais voulu que sa présence dans le village change les habitudes de ses habitants", explique M. Cornibert qui se remémore l'emménagement du savant à "La Charmette", une grosse maison bourgeoise entourée d'un parc boisé de 9 hectares.

"J'avais juste 15 ans et je l'ai aidé à transporter une gazinière. Il m'avait alors remercié, avec une forte poignée de main dans laquelle se cachait un généreux pourboire. C'était la première fois de ma vie que j'en touchais un", se rappelle-t-il.

M. Cornibert se souvient aussi des "longues promenades solitaires" en forêt de Claude Lévi-Strauss, de ses "cueillettes de champignons" dont "il connaissait chaque nom" et qu'il n'hésitait pas "à croquer tout cru" pour prouver qu'ils étaient comestibles.

"On avait le même amour de la nature et la même horreur des nouvelles technologies", conclut le maire.

Son prédécesseur Jean Leblond, ne se remet pas lui, de ce "départ en catimini" du centenaire du village.

A 82 ans, celui qui occupa la mairie jusqu'en 2001 l'a appris "par une incrustation sur des images d'Itélé mardi soir, comme les autres habitants" souligne-t-il.

"Il aimait tant notre village, il venait même au vin d'honneur du 14 juillet", se souvient l'ancien maire.

"Pour nous c'est la gloire du village qui s'en va", regrette-t-il.

Seule une modeste plaque dorée au nom de "Claude Lévi-Strauss - 1908-2009 - a été posée sur le monticule de terre, sous lequel repose l'anthropologue au petit cimetière de Lignerolles.






.


Dernière édition par Bridget le Jeu 31 Mar - 1:15, édité 5 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Sam 14 Nov - 22:18



.
.
CLAUDE LÉVI -STRAUSS (1908-2009)









LE MYTHE DE L'ENTENTE UNIVERSELLE



La contribution que l'ethnologue peut apporter à la solution du problème racial se révélerait dérisoire et il n'est pas certain que celle qu'on irait demander aux psychologues et aux éducateurs se montrerait plus féconde, tant il est vrai que, comme nous l'enseigne l'exemple des peuples dits primitifs, la tolérance réciproque suppose réalisées deux conditions que les sociétés contemporaines sont plus éloignées que jamais de connaître : d'une part, une égalité relative, de l'autre, une distance physique suffisante. (...)

Sans doute nous berçons-nous du rêve que l'égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité.

Mais si l'humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu'elle a su créer dans le passé (...), elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus, sinon même leur négation.

Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l'autre, s'identifier à lui, et se maintenir différent.

Pleinement réussie, la communication intégrale avec l'autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l'originalité de sa et de ma création.

Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s'amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.



CLAUDE LÉVI-STRAUSS

* Extraits de Race et culture, race et histoire.

(Albin Michel/Editions Unesco).


Dernière édition par Bridget le Sam 7 Avr - 15:56, édité 3 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Jeu 31 Mar - 0:56

.







Lévi-Strauss au Japon





Figure majeure de l’anthropologie française, Claude Lévi-Strauss (1908-2009) est notamment l’auteur
des « Structures élémentaires de la parenté » (1949) et de « la Pensée sauvage » (1962). (© OZKOK/SIPA )




Un an et demi après la mort de Claude Lévi-Strauss paraissent deux volumes d’inédits: l’un rassemble trois conférences données à Tokyo par l’auteur de «Tristes Tropiques» et l’autre, des textes sur la civilisation japonaise. Bonnes feuilles exclusives.



« La civilisation de type occidental a perdu le modèle qu’elle s’était donné à elle-même »
, déclare Claude Lévi-Strauss à Tokyo en 1986. Cette année-là, l’auteur de « Tristes Tropiques » y donne trois conférences où il confronte les grands acquis de son œuvre aux enjeux les plus contemporains.



Usure du modèle productiviste, doute croissant sur l’idée de progrès, atomisation sociale intenable, difficultés à accepter les nouvelles figures de la parenté, notamment celles issues de la procréation artificielle: vingt-cinq ans plus tard, nous avons plus que jamais à affronter un même malaise.










Jusqu’ici non diffusés, ces textes se voient aujourd’hui publiés au Seuil dans la prestigieuse collection dirigée par Maurice Olender (voir encadré), sous un titre choisi par Lévi-Strauss: «l’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne».


Limpides, extrêmement concrets, ils offrent une voie d’accès sans précédent aux lecteurs qui entendraient découvrir une œuvre exigeante. Les initiés se réjouiront, eux, d’un autre événement raffiné: la parution de «l’Autre Face de la lune», recueil des écrits inédits ou confidentiels consacrés au Japon par Lévi-Strauss.



Ce dernier n’a pas 6 ans quand naît sa passion pour l’Empire du Soleil-Levant, à travers la collection d’estampes de son père artiste peintre.

Une civilisation réussissant à concilier avant-garde technique et pensée animiste avait tout pour conserver l’intérêt du grand anthropologue.

Fasciné par ses mythes archaïques et par ses livres à la mélancolie poignante, comme le «Genji Monogatari» annonçant selon lui avec sept siècles d’avance «la Nouvelle Héloïse» ou Chateaubriand, c’est un Lévi-Strauss éperdu d’admiration et quasi enfantin que l’on découvre ici.



En filigrane de ce regard ébloui sur le Japon, un lourd contentieux avec nos sociétés moralement épuisées.

A n’en pas douter c’est un exotisme moins spatial que temporel que Lévi-Strauss alla un temps chercher à l’extrémité de l’Asie, auprès d’une civilisation en paix avec ses racines, économe de ses moyens, et autorisant encore selon lui un passage «vers le plus mystérieux du passé de l’humanité».


Aude Lancelin

http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110329.OBS0480/descartes-et-l-ame-japonaise-par-claude-levi-strauss.html



.


Dernière édition par Bridget le Ven 1 Avr - 13:34, édité 5 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Ven 1 Avr - 12:37


.
1er extrait


Descartes et l’âme japonaise








Il n’est certes pas besoin d’être anthropologue pour remarquer que le menuisier japonais se sert de la scie et du rabot à l’envers de ses collègues occidentaux: il scie et rabote vers soi, non en poussant l’outil vers l’extérieur.


Le fait avait déjà frappé Basil Hall Chamberlain à la fin du XIXe siècle. Ce professeur à l’université de Tokyo, observateur sagace de la vie et de la culture japonaises, était un éminent philologue.


Dans son célèbre livre «Things Japanese», il enregistre le fait, en même temps que plusieurs autres, sous la rubrique Topsy-turvidom, que je traduis approximativement par «où tout est sens dessus dessous», comme une bizarrerie à laquelle il n’attache pas de signification particulière.


En somme, il ne va pas plus loin qu’Hérodote remarquant, il y a plus de vingt-quatre siècles, que par rapport à ses compatriotes grecs les anciens Egyptiens faisaient tout à l’envers.

De leur côté, des spécialistes de la langue japonaise ont noté comme une curiosité qu’un Japonais qui s’absente pour un court moment (mettre une lettre à la poste, acheter le journal ou un paquet de cigarettes) dira volontiers quelque chose comme «Itte mairimásu»; à quoi on lui répond «Itte irasshai».


L’accent n’est donc pas mis, comme dans les langues occidentales en pareille circonstance, sur la décision de sortir, mais sur l’intention d’un prochain retour.

De même, un spécialiste de l’ancienne littérature japonaise soulignera que le voyage y est ressenti comme une douloureuse expérience d’arrachement, et reste hanté par l’obsession du retour au pays.

De même enfin, à un niveau plus prosaïque, la cuisinière japonaise, paraît-il, ne dit pas comme en Europe «plonger dans la friture» mais «soulever» ou «élever» (ageru) hors de la friture…



L’anthropologue se refusera à considérer ces menus faits comme des variables indépendantes, des particularités isolées. Il sera au contraire frappé par ce qu’ils ont de commun.

Dans des domaines différents et sous des modalités différentes, il s’agit toujours de ramener vers soi, ou de se ramener soi-même vers l’intérieur.

Au lieu de poser au départ le « moi » comme une entité autonome et déjà constituée, tout se passe comme si le Japonais construisait son «moi» en partant du dehors.
Le «moi» japonais apparaît ainsi, non comme une donnée primitive, mais comme un résultat vers lequel on tend sans certitude de l’atteindre.


Rien d’étonnant si, comme on me l’affirme, la fameuse proposition de Descartes: «Je pense, donc je suis» est rigoureusement intraduisible en japonais !


Dans des domaines aussi variés que la langue parlée, les techniques artisanales, les préparations culinaires, l’histoire des idées […], une différence, ou, plus exactement, un système de différences invariantes se manifeste à un niveau profond entre ce que, pour simplifier, j’appellerai l’âme occidentale et l’âme japonaise, qu’on peut résumer par l’opposition entre un mouvement centripète et un mouvement centrifuge.


Ce schéma servira à l’anthropologue d’hypothèse de travail pour essayer de mieux comprendre le rapport entre les deux civilisations.



©«La Librairie du XXIe siècle», Seuil


Source: «le Nouvel Observateur» du 24 mars 2011
.



.


Dernière édition par Bridget le Ven 1 Avr - 13:18, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Ven 1 Avr - 13:18


.

2 ème extrait



Bioéthique et peuples primitifs








Ce sont donc les nouvelles techniques de procréation assistée, rendues possibles par le progrès de la biologie, qui ont mis en désarroi la pensée contemporaine.
Dans un domaine essentiel au maintien de l’ordre social, nos idées juridiques, nos croyances morales et philosophiques se révèlent incapables de trouver des réponses à des situations neuves.



Comment définir le rapport entre la parenté biologique et la filiation sociale devenues désormais distinctes? Quelles seront les conséquences morales et sociales de la dissociation de la sexualité et de la procréation ?

Faut-il reconnaître ou non le droit de l’individu à procréer, si l’on peut dire, «seul»?
Un enfant a-t-il le droit d’accéder aux informations essentielles concernant l’origine ethnique et la santé génétique de son procréateur ?
Jusqu’à quel point et dans quelles limites peut-on transgresser les règles biologiques que les fidèles de la plupart des religions continuent de tenir pour d’institution divine ?



Sur toutes ces questions, les anthropologues ont beaucoup à dire, parce que les sociétés qu’ils étudient se sont posé ces problèmes et qu’elles en offrent des solutions. Bien sûr, ces sociétés ignorent les techniques modernes de fécondation in vitro, de prélèvement d’ovule ou d’embryon, de transfert, d’implantation et de congélation.
Mais elles ont imaginé et mis en pratique des formules équivalentes, au moins sous les angles juridique et psychologique.

Permettez-moi de donner quelques exemples. […]

Chez les Indiens Tupi-Kawahib du Brésil que j’ai visités en 1938, un homme peut épouser simultanément ou en succession plusieurs sœurs, ou une mère et sa fille d’une précédente union. Ces femmes élèvent en commun leurs enfants sans guère se soucier, m’a-t-il semblé, si l’enfant dont telle ou telle femme s’occupe est le sien ou celui d’une autre épouse de son mari.
La situation symétrique prévaut au Tibet où plusieurs frères ont en commun une seule épouse. Tous les enfants sont attribués à l’aîné, qu’ils appellent père. Ils appellent oncle les autres maris.
Dans de tels cas, la paternité ou la maternité individuelle sont ignorées, ou l’on n’en tient pas compte.



Retournons en Afrique, où les Nuer du Soudan assimilent la femme stérile à un homme. En qualité d’«oncle paternel», elle reçoit donc le bétail représentant le «prix de la fiancée» (en anglais bride price) payé pour le mariage de ses nièces, et elle s’en sert pour acheter une épouse qui lui donnera des enfants grâce aux services rémunérés d’un homme, souvent un étranger.

Chez les Yoruba du Nigeria, des femmes riches peuvent, elles aussi, acquérir des épouses qu’elles poussent à se mettre en ménage avec un homme. Quand des enfants naissent, la femme, « poux» légal, les revendique, et les procréateurs réels, s’ils veulent les garder, doivent la payer grassement.



Dans tous ces cas, des couples formés de deux femmes et que, littéralement parlant, nous appellerions homosexuels pratiquent la procréation assistée pour avoir des enfants dont une des femmes sera le père légal, l’autre la mère biologique.


Les sociétés sans écriture connaissent aussi des équivalents de l’insémination post mortem que les tribunaux français interdisent, tandis qu’en Angleterre le comité Warnock propose qu’une loi exclue de la succession et de l’héritage du père tout enfant qui ne se trouverait pas à l’état de fœtus dans l’utérus de la mère lors du décès de son mari.

Et pourtant, une institution attestée depuis des millénaires (car elle existait déjà chez les anciens Hébreux), le lévirat, permettait et même parfois imposait que le frère cadet engendre au nom de son frère mort.

Chez les Nuer soudanais dont j’ai parlé, si un homme mourait célibataire ou sans descendance, un parent proche pouvait prélever sur le bétail du défunt de quoi acheter une épouse. Ce «mariage fantôme», comme disent les Nuer, l’autorisait à engendrer au nom du défunt, puisque ce dernier avait fourni la compensation matrimoniale créatrice de la filiation.



Bien que, dans tous les exemples que j’ai donnés, le statut familial et social de l’enfant se détermine en fonction du père légal (même si celui-ci est une femme), cet enfant n’en connaît pas moins l’identité de son géniteur, et des liens d’affection les unissent.

A l’inverse de ce que nous craignons, la transparence ne suscite pas, chez l’enfant, un conflit résultant du fait que son procréateur biologique et son père social sont des individus différents.



©«La Librairie du XXIe siècle», Seuil


Source : « Le Nouvel Observateur » du 24 mars 2011.



.


Dernière édition par Bridget le Ven 8 Mar - 12:26, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Dim 3 Avr - 13:33



.


3 ème extrait




L’«art de l’imparfait»







L’art de Sengaï (1), reconnaissait André Malraux, laisse le spectateur occidental perplexe.

«Aucun art extrême-oriental, poursuivait-il, n’est aussi éloigné du nôtre, et de nous.»


Chaque fois que le sens des légendes inscrites par Sengaï en marge de ses peintures nous est dévoilé, nous comprenons un peu mieux les raisons de ce malentendu.
Car, par leur signification et leur graphisme, les mots ont autant d’importance que le sujet.

Du fait que ces courts textes souvent en forme de poèmes, avec leurs citations implicites, leurs allusions facétieuses, leurs sous-entendus, nous échappent, nous n’obtenons des œuvres qu’une perception mutilée. […]



Par son appartenance au zen, Sengaï se situe dans la filiation spirituelle des maîtres de la cérémonie du thé qui, dès le XVIe siècle, recherchaient en Corée et en Chine les ustensiles les plus grossiers et les plus humbles: bols à riz de paysans pauvres, fabriqués sur place par des artisans de village.

D’avoir été produits sans habileté manuelle et sans prétentions esthétiques aux yeux des maîtres de thé leur conférait plus de prix que si c’eussent été de véritables œuvres d’art.


Ainsi naquit le goût pour les matières rugueuses, les formes irrégulières, ce qu’un maître de thé appela d’un mot qui fit école: l’«art de l’imparfait».


En cela, les Japonais sont les vrais inventeurs de ce «primitivisme» que l’Occident redécouvrira plusieurs siècles plus tard – mais, fait significatif, après être passé par le stade du japonisme – à travers les arts africains et océaniens, les objets populaires, l’art brut et, sous un autre aspect, les ready-made…




Pour les maîtres de thé cependant, il ne s’agissait pas, comme pour l’esthète occidental, de retrouver la liberté du geste créateur en deçà des règles conventionnelles, ni d’inventer un mode d’expression situé au-delà d’un savoir-faire tombé dans la banalité (comme le voudra la céramique raku, où, par des déformations intentionnelles, la recherche trop consciente de l’imparfait devient un style; dans le domaine des arts graphiques, l’Occident offre une sorte d’équivalent avec le monotype), mais de s’affranchir de tout dualisme pour atteindre un état où l’opposition du beau et du laid n’a plus de sens: état que le bouddhisme appelle «Ainsité», antérieur à toutes les distinctions, impossible à définir sinon par le fait d’être ainsi.



(1) Peintre et moine japonais (1750-1837).


© « La Librairie du XXIe siècle », Seuil

Source : « Le Nouvel Observateur » du 24 mars 2011.


.




Dernière édition par Bridget le Jeu 10 Nov - 2:47, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Jeu 10 Nov - 2:46

.


ENTRETIENS 1972




















.
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Sam 7 Avr - 16:21



.


Lévi-Strauss à la découverte de l'homme




Par Rémi Soulié



Claude Lévi-Strauss en Amazonie en 1936.





Il est mort centenaire, il y a trois ans.
Un ouvrage collectif reconstitue l'itinéraire de l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, dont le parcours intellectuel a épousé le XXe siècle.





Les propos du ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, selon lesquels «toutes les civilisations ne se valent pas» ont suscité le courroux de tout ce que Paris compte de belles âmes citoyennes.

Voilà qui atteste une fois de plus combien la «défaite de la pensée», diagnostiquée par Alain Finkielkraut en 1987, a cédé la place à une véritable haine, la pensée étant désormais sommée de s'effacer devant un médiocre moralisme égalitariste.



Un penseur aussi profond que l'anthropologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009) ne sentirait-il pas aujourd'hui le fagot pour avoir simplement osé écrire, dans Le Regard éloigné: «Il n'est nullement coupable de placer une manière de vivre et de penser au-dessus de toutes les autres, et d'éprouver peu d'attirance envers tel ou tel genre de vie, respectable en lui-même, mais qui s'éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché» ?


L'auteur de Tristes tropiques avouait haïr les voyages, mais celui que nous propose dans son oeuvre un recueil d'études rassemblées en son honneur revient à s'offrir une petite cure d'altitude mentale, qu'il serait malsain, par les temps qui courent, de différer (1)


.Lévi-Strauss était né dans une famille juive modeste, mais la judéité ne suscita jamais chez lui un questionnement particulier: au culte religieux, les siens avaient en effet substitué «la religion de la culture», seule expression du «sacré» à laquelle il se montrera fidèle (2).
Le dessin, l'écriture et, par-dessus tout, la musique l'enchantent, de même que les «trois maîtresses» auxquelles il se voue: la psychanalyse, le marxisme et... la géologie.












Un philosophe converti à l'ethnologie



Agrégé de philosophie en 1931, il découvre avec enthousiasme cette jeune discipline qu'est l'ethnologie.
Nommé professeur de sociologie à l'université de São Paulo, il part à la rencontre des Indiens bororos et nambikwara afin d'étudier leur mode de vie.

Rentré en France en 1939, mobilisé puis démobilisé, il en repart pour fuir les persécutions et se rend en Amérique du Nord où il rencontre le poète André Breton, ainsi que le linguiste russe Roman Jakobson, dont la théorie du langage influencera sa propre pensée.

A la Libération, il prend la direction des services culturels de l'ambassade de France à New York puis, après avoir divorcé de sa première femme, Dina Dreyfus, épouse Rose-Marie Ullmo qui, en 1947, lui donnera un fils (il divorcera de nouveau puis se mariera en 1954 avec Monique Roman dont il aura également un fils).

En 1948, il soutient sa thèse sur Les Structures élémentaires de la parenté, dans laquelle il s'interroge sur la prohibition de l'inceste, dont Françoise Héritier rappelle, dans sa contribution intitulée «Si on en revenait à la parenté et à l'alliance ?», que Lévi-Strauss l'a présentée comme «la seule loi universelle» contraignant les hommes «à accepter la nécessité de l'échange».


Directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, secrétaire général du Conseil international des sciences sociales de l'Unesco puis professeur au Collège de France, Lévi-Strauss se consacre ensuite notamment à l'étude du totémisme et des mythes qui, affirme-t-il, «se pensent dans les hommes et à leur insu» (3).

Il publie dans les années 1950 plusieurs ouvrages majeurs, dont Race et histoire, Tristes tropiques (qui lui assurera une renommée mondiale) et Anthropologie structurale, manifeste qui associe son nom au structuralisme, discipline appliquée à l'ensemble des sciences humaines visant à dégager les relations formelles inconscientes, ou «structures», qui permettent de définir une langue, une institution, etc.

Sur un plan politique, Lévi-Strauss avait bien commencé - à gauche, donc - mais plus il avance en âge et en sagesse, plus il se droitise jusqu'à faire figure, horresco referens, de conservateur: à Mai 68, il préfère la rédaction de ses Mythologiques, la compagnie de Raymond Aron et l'ineffable présence de la musique, «suprême mystère des sciences humaines».




Elu à l'Académie au fauteuil de Montherlant


Pire, s'il se peut: il est élu à l'Académie française, en 1973, au fauteuil de Montherlant... Le «regard éloigné» est décidément toujours le plus aigu comme celui qu'il porte sur notre monde, en ses dernières années, depuis le bouddhisme japonais, qui le fascine, ou le scepticisme de Montaigne.

Nos procureurs, quant à eux, devraient répondre favorablement à l'invitation du titre du dernier ouvrage qu'il publia, Regarder, écouter, lire.

On leur conseillera, en particulier, ces lignes publiées en 1971 dans Race et culture: «La lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce même mouvement qui entraîne l'humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l'honneur d'avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie (...)
Sans doute nous berçons-nous du rêve que l'égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l'humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu'elle a su créer dans le passé (...), elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l'autre, s'identifier à lui, et se maintenir différent.»


Lévi-Strauss ?


Le meilleur antidote à un certain nombre d'âneries contemporaines.

1) Claude Lévi-Strauss, un parcours dans le siècle, sous la direction de Philippe Descola, Editions Odile Jacob, 304 p., 24,90 €.
2) Voir à ce sujet, dans ce livre collectif, l'étude de Daniel Fabre: «D'Isaac Strauss à Claude Lévi-Strauss, le judaïsme comme culture».
3) Cf. la contribution de Pierre Maranda: «Morphodynamique des mythes - et des Mythologiques?».







Nicolas Sarkozy a rendu hommage à Claude Levi-Strauss "qui a porté au plus haut la réputation des sciences humaines et sociales françaises".
Ici, le président en compagnie de l'ethnologue le 28 novembre 2008 à l'occasion du centenaire de Lévi-Strauss .




.
Revenir en haut Aller en bas
Bridget

avatar

Féminin Nombre de messages : 2434
Age : 66
Localisation : Paris
Date d'inscription : 13/05/2008

MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   Ven 8 Mar - 12:25


.



Trois ans après sa mort, la parole de Claude Lévi-Strauss résonne toujours








Trois ans après sa disparition, seize textes inédits de Claude Lévi-Strauss rappellent que l’auteur de Tristes tropiques s’intéressait aussi à l’actualité de son pays.
Un regard décentré et éclairant sur les enjeux de la vie moderne occidentale.



De la mort de Lady Di à la crise de la vache folle, qu’y avait-il de saisissant dans ces faits d’actualité des années 90 pour que Claude Lévi-Strauss, mort en 2009, s’y penche avec intérêt ?
En quoi sa connaissance des sociétés dites “primitives” offrait-elle un cadre de pensée pertinent pour saisir l’ambiance fin de siècle de nos contrées occidentales ? De 1989 à 2000, l’auteur de La Pensée sauvage se “risqua” ainsi à un exercice dont il se méfiait par principe, commenter l’actualité générale, à la demande du journal italien La Repubblica.



Une compréhension quasi cosmogonique du présent




Lévi-Strauss s’était jusque-là plutôt tenu à un certain retrait méthodologique, refusant la posture de l’intellectuel “engagé” dans son époque, contre laquelle il défendit un “regard éloigné”, parfois plus subversif que les regards trop frontaux de ses pairs.
De fait, Lévi-Strauss n’était ni un journaliste, ni même un analyste politique prétendant, en surplomb, décrypter un fait d’actualité. Les aléas de la vie moderne l’intéressèrent seulement parce qu’il perçevait en eux les échos de secrètes logiques anthropologiques, à travers lesquelles s’opérait une compréhension élargie, quasi cosmogonique, du présent.


Par cet écart, par ce détour vers d’autres territoires, par cette manière d’inscrire l’actualité de l’Occident dans le cadre d’un passé historique et d’un exotisme troublant, Lévi-Strauss rappelle que l’anthropologie éclaire en miroir, par contraste, nos vies actuelles.



“ Entre les sociétés dites complexes ou évoluées, et celles appelées à tort primitives ou archaïques, la distance est moins grande qu’on ne pouvait le croire. Le lointain éclaire le proche, mais le proche peut aussi éclairer le lointain ”, souligne-t-il dans l’un des textes de ce recueil qui en compte seize, édité par Maurice Olender, dont le titre – Nous sommes tous des cannibales – reprend celui d’un article écrit en octobre 1993 à propos de la crise de la vache folle.






Lévi-Strauss “ l’anthropo-sage ”




Se pencher alors sur ce scandale sanitaire, c’est pour Lévi-Strauss l’occasion de reformuler la question du cannibalisme. Il déconstruit cette catégorie ethnocentrique qui “ n’existe qu’aux yeux des sociétés qui le proscrivent ”.
Il note que la maladie de Creutzfeld-Jacob est survenue chez nous à la suite de greffes de membranes provenant de cerveaux humains. De quoi élargir et relativiser en même temps la notion de cannibalisme.
Entre les sociétés primitives et les sociétés complexes, il n’existe pas de si grand écart que cela, suggère Lévi-Strauss, véritable “ anthropo-sage ” confronté à l’anthropophagie, prodiguant des conseils de prudence à ceux qui attribuent aux autres des coutumes révoltantes afin de confirmer la croyance de leur supériorité.


Lévi-Strauss rappelle que Montaigne, avec son célèbre texte sur les cannibales, a ouvert à la pensée philosophique deux perspectives “ entre lesquelles il ne semble pas qu’aujourd’hui encore elle ait arrêté son choix ”:




“ D’un côté, la philosophie des Lumières qui soumet toutes les sociétés historiques à sa critique et caresse l’utopie d’une société rationnelle ; de l’autre, le relativisme qui rejette tout critère absolu dont une culture pourrait s’autoriser pour juger des cultures différentes. ”





Nous n’avons jamais cessé de chercher une issue à cette contradiction. L’excision, à laquelle il s’intéresse en novembre 1989, illustre ce tiraillement. “ Rien ne peut autoriser à punir au nom d’une morale particulière des gens qui se bornent à suivre des usages dictés par une morale différente ”, écrit-il.
Mais d’ajouter aussitôt : “ Est-ce à dire que nous devons nous en accommoder ? La conclusion n’est pas évidente .”
De même, la procréation assistée, qui en est alors à ses débuts, le passionne. Don d’ovule, prêt ou location d’utérus, fécondation in vitro… faut-il tout autoriser, se demande-t-il, vingt-cinq ans avant les débats à l’Assemblée nationale.



Si le juge, le législateur et même le moraliste se trouvent désarmés devant cette nouvelle réalité, Lévi-Strauss estime que les ethnologues sont “ les seuls à n’être pas dépourvus par ce genre de problèmes ”, comme le confirment aujourd’hui ses héritiers Françoise Héritier ou Maurice Godelier.
Si les sociétés primitives ignorent les techniques modernes de procréation médicale assistée, elles en ont “ imaginé des équivalents métaphoriques ” et contournent le conflit entre parenté biologique et parenté sociale.



Attentif à ce que, prisonniers d’un regard autocentré, nous ne perçevons pas nous-mêmes, Claude Lévi-Strauss nous apprend que ” des formes de vie sociale et des types d’organisation bien attestés dans notre histoire peuvent, en certaines circonstances, redevenir actuels et jeter un jour rétrospectif sur des sociétés très éloignées de nous dans le temps et l’espace ”.



Telle la place centrale de l’oncle maternel dans la structure familiale que le frère de la princesse Diana réactive le jour de ses obsèques…
Ce geste reliant, dans une amplitude impressionnante de précision, l’ancien et le moderne, l’exotique et l’occidental, le lointain et le proche, le sacré et le profane, sème le trouble dans les catégories confuses de barbarie et de civilisation dont Lévi-Strauss n’aura cessé d’entrevoir l’obscur entrelacement.












Nous sommes tous des cannibales , Claude Lévi-Strauss (Seuil/La Librairie du XXIe siècle), 268 pages, 21 €,
en librairie le 7 mars



Jean-Marie Durand / Les Inrocks






.
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: CLAUDE LEVI-SRAUSS   

Revenir en haut Aller en bas
 
CLAUDE LEVI-SRAUSS
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» CLAUDE LEVI-SRAUSS
» Claude Lévi-Strauss, un homme contre le désordre de la pensé
» Claude Levi Strauss
» Famille de Clercy évoquée par Claude LESUEUR maire du Tilleul
» émission des maternelles sur les punitions avec Claude Halmos

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
H A R M O N Y :: LA PLUME EST LA LANGUE DE L'AME :: ECRIVAINS ET POETES-
Sauter vers: