Valse avec Bashung
Le chanteur a réinterprété L'Homme à la tête de chou de Gainsbourg,
chorégraphié par Gallota.
On s’en souvient comme si c’était hier, Alain Bashung nous a quittés la tête haute,
juste après son triomphe aux Victoires de la musique avec son ensorceleur Bleu pétrole.
On le sait moins mais, juste avant de tomber malade,
le dandy rocker avait planché sur un autre projet:
sa réinterprétation d’une œuvre majeure de son ami et maître à penser Serge Gainsbourg,
visible depuis vendredi sous forme de ballet contemporain au Théâtre du Rond-Point.
Et donc audible avec le timbre "minéral et païen" de Bashung.
Il s’agit de L’Homme à tête de chou qui, à sa sortie en 1976,
avait été boudé par la critique et le public. Mais devint par la suite culte.
La faute à la grâce foudroyante d’un texte hautement littéraire et osé.
Le récit d’un plumitif devenu meurtrier, interné en neuropsychiatrie,
coupable d’avoir éteint "le feu au cul de Marilou" avec un extincteur…
On imagine aisément à quel point Bashung savait apprécier ce livret habité
aux résonances reggae, où il est beaucoup question
d' "ouvrir braguette et prodiguer", "caresses endiguées", "spermatozoïdes aux aguets".
Gainsbourg y décrit notamment son héroïne en narcisse onaniste plongeant
"dans la nuit bleu pétrole de sa paire de Levi’s".
Jean-Claude Gallotta, le chorégraphe, résident de la MC2 de Grenoble, raconte:
"En 2004, venu pour finir sa tournée à Grenoble,
il avait vu et bien aimé ma création My rock.
Il m’avait alors parlé de créer un spectacle avec son répertoire."
L’année suivante, Jean-Marc Ghanassia, producteur de théâtre privé,
propose à Bashung de faire revivre les jeux érotiques de Marilou sur scène.
Séduit, Bashung veut d’abord tester sa voix sur l’album concept de Gainsbourg.
Et se lance…
Une chaise vide, symbole de l’absent
"Il m’a livré sa maquette très vite, poursuit Gallotta, dès lors je pouvais rêver.
Habituellement, je préfère inventer dans le silence."
Et là, que voit-il? "Bashung sur scène, en narrateur ou en homme à tête de chou.
Il était d’accord mais il voulait faire place à la danse et rester en fond de scène
avec ses musiciens."
Gallotta lui suggère alors de chanter sur une chaise à roulettes,
laquelle permettrait aux danseurs de le déplacer dans leur ballet…
Hélas, peu de temps après, au beau milieu de l’enregistrement de Bleu pétrole,
le chanteur annonce à Gallotta qu’il est trop malade pour être du ballet.
"J’ai voulu renoncer mais il m’a exhorté. Il me disait que j’étais fou,
que la bande était super. Cela m’a donné le courage d’aller au bout de mes angoisses."
Dont acte, aujourd’hui l’inattendu Bashung à tête de chou vit sur scène
avec quatorze danseurs. C’est un ballet noir et tragique mais dynamique, rythmé.
Vivant envers et contre tout. Comme une conversation qui se poursuit.
Inextinguible pulsion de vie quand bien même, sur scène,
ladite chaise à roulettes paraît bien seule. Rageusement ballottée. Vide.
L’Homme à tête de chou. Jusqu’au 19 décembre au Théâtre du Rond-Point.
Tél.: 01 44 95 98 21. Tarifs: 20 euros, 35 euros.
article : JDD