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 POURQUOI ECRIRE ?

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Nine
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MessageSujet: POURQUOI ECRIRE ?   Ven 8 Mai - 16:29

"POURQUOI ECRIRE ?...CITATIONS..."



Citations d'écrivains sur le pourquoi de l'écriture ; réponses pour essayer d'expliquer ce qui n'est pas si inexplicable que çà au bout du compte ; vérités qui deviennent si évidentes lorsqu'on les lit.

« J’écris pour la même raison que je respire, parce que si je ne le faisais pas, je mourrais. »
Isaac ASIMOV

« Ce qui m'oblige d'écrire, j'imagine, est la crainte de devenir fou. »
Georges BATAILLE

« Bon qu’à ça. »
Samuel BECKETT

« On écrit pour changer son existence. Et on ne peut changer son existence qu’en essayant de changer celle des autres. Reste à savoir si le roman est un bon instrument pour y parvenir. »
Michel BUTOR

« Ecrire, ce n'est pas vivre. C'est peut-être survivre. »
Blaise CENDRARS

« Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne. »
Colette

« Ecrire, c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit. »
Marguerite DURAS


«Pour moi, être écrivain, c’est découvrir patiemment, au fil des années, la seconde personne qui vit en nous, et un monde qui secrète notre seconde vie (…)».
Julien GRACQ

« Pourquoi écrivez-vous ? Demande-t-on souvent à l'écrivain.

Vous devriez le savoir, pourrait répondre l'écrivain à ceux qui posent la question. Vous devriez le savoir puisque vous nous lisez, car si vous nous lisez et si vous continuez de nous lire, c'est que vous avez trouvé de qui lire, quelque chose comme une nourriture, quelque chose qui répond à votre besoin... Si je suis écrivain, pourquoi êtes-vous mon lecteur ? C'est en vous-même que vous trouvez la réponse à la question que vous me posez ».
Eugène IONESCO

« Ne serait-ce qu'une ridicule illusion, on est persuadé d’écrire parce qu’on a à dire ce que personne n’a dit. »
Milan KUNDERA

« Je crois qu'on écrit parce qu’on ne sait rien faire d’autre. »
Patrick MODIANO

« Ecrire, c'est une façon de parler sans être interrompu. »
Jules RENARD

« Ecrire : la seule façon d'émouvoir autrui sans être gêné par un visage. »
Jean ROSTAND

« Ecrire, c'est lire en soi pour écrire en l'autre. »
Robert SABATIER

« Pour mieux vivre ».
SAINT- JOHN PERSE

« J'écris pour pouvoir lire ce que je ne savais pas que j'allais écrire. »
Claude ROY

"J’écris parce que j’ ai dès mon enfance éprouvé le besoin de m’exprimer et que je ressens un malaise quand je ne le fais pas. »
Georges SIMENON

« Composer des phrases qui suggèrent beaucoup plus qu'elles ne disent, qui soient évocatrices, qui ne décrivent pas simplement une impression connue, mais en produisent une nouvelle, des phrases aussi suggestives et durables qu'un aqueduc romain : ciseler de telles phrases, voilà l'art d'écrire. »
Henry David THOREAU
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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Ven 8 Mai - 16:54

ECRIRE L'AMOUR C'EST COMPLIQUE




Dernière édition par Nine le Ven 8 Mai - 20:46, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Ven 8 Mai - 20:24

Pourquoi on écrit

Hacia un saber sobre el alma © Alianza Editorial 2000
Maria Zambrano


(traduction Jean-Marc Sourdillon, revue par Jean-Maurice Teurlay)



Ecrire, c’est défendre la solitude dans laquelle on se trouve ; c’est une action qui ne surgit que d’un isolement effectif, mais d’un isolement communicable, dans la mesure où, précisément, à cause de l’éloignement de toutes les choses concrètes le dévoilement de leurs relations est rendu possible.

Mais c’est une solitude qui nécessite d’être défendue, ce qui veut dire qu’elle nécessite une justification. L’écrivain défend sa solitude en montrant ce qu’il trouve en elle et uniquement en elle.

Mais pourquoi écrire si la parole existe ? C’est que l’immédiat, ce qui jaillit de notre spontanéité, fait partie de ces choses dont nous n’assumons pas intégralement la responsabilité parce que cela ne jaillit pas de la totalité de nous-même ; c’est une réaction toujours urgente, pressante. Nous parlons parce que quelque chose nous presse et que la pression vient du dehors, d’un piège où les circonstances prétendent nous pousser ; et la parole nous en libère. Par la parole nous nous rendons libres, libres à l’égard du moment, de la circonstance assiégeante et immédiate. Mais la parole ne nous recueille pas, pas plus qu’elle ne nous crée ; au contraire, un usage excessif de la parole produit toujours une désagrégation ; grâce à la parole nous remportons une victoire sur le moment mais bientôt nous sommes à notre tour vaincus par lui, par la succession de ceux qui vont soutenir notre attaque sans nous laisser la possibilité de répondre. C’est une victoire continuelle qui, à la fin, se transforme pour nous en déroute.

Et c’est de cette déroute, déroute intime, humaine - non pas d’un homme en particulier mais de l’être humain, que naît l’exigence d’écrire. On écrit pour regagner du terrain sur la déroute continuelle d’avoir longuement parlé.

La victoire ne peut se remporter que sur le lieu de la déroute, dans les mots eux-mêmes. Ces mêmes mots auront, dans l’écriture, une fonction différente; ils ne seront pas au service du moment oppresseur ; ils ne serviront pas à nous justifier devant l’attaque du momentané, mais, partant du centre de notre être, en reconnaissance, ils iront nous défendre devant la totalité des instants, devant la totalité des circonstances, devant la vie entière.

Il y a dans l’écriture le fait de retenir les mots, comme dans la parole il y a celui de les lâcher, de se détacher d’eux, qui peut être le fait de les laisser se détacher de nous. Au moment de l’écriture, les mots sont retenus, appropriés, assujettis au rythme, marqués au sceau de la domination humaine de celui qui ainsi les manie. Et cela, indépendamment du fait que celui qui écrit se préoccupe des mots, qu’il les choisit et les place consciemment dans un ordre rationnel connu. En dehors de ces préoccupations, il suffit d’être celui qui écrit, d’écrire à cause de cette intime nécessité de se délivrer des mots, de l’emporter totalement sur la déroute subie, pour que cette rétention des mots ait lieu. Cette volonté de rétention se rencontre dès le début, à la racine même de l’acte d’écrire et constamment elle l’accompagne. Les mots alors entrent, précis, dans le processus d’une réconciliation de l’homme qui les lâche en les retenant, de celui qui les prononce avec une générosité pleine de mesure.


LA LISEUSE F.Valloton


Toute victoire humaine doit être une réconciliation, les retrouvailles d’une amitié perdue, une réaffirmation après un désastre où l’homme a été la victime ; victoire dans laquelle il ne pourrait y avoir humiliation de l’adversaire, parce qu’elle ne serait alors pas une victoire ; c’est-à-dire une manifestation de la gloire pour l’homme.

Et c’est ainsi que l’écrivain cherche la gloire, la gloire d’une réconciliation avec les mots, anciens tyrans de sa faculté de communiquer. C’est la victoire d’un pouvoir de communiquer. Parce que l’écrivain exerce non seulement un droit requis par une tenaillante nécessité, mais également un pouvoir, une puissance de communication qui accroît son humanité, qui porte l’humanité de l’homme jusqu’aux frontières récemment découvertes, aux frontières de l’humain, de l’être de l’homme et de l’inhumain - celles où l’écrivain arrive lorsqu’il est victorieux dans sa glorieuse entreprise de réconciliation avec les mots si souvent trompeurs. Sauver les mots de leur vanité, de leur vacuité, en les durcissant, en les forgeant durablement, c’est ce but que poursuit, même sans le savoir, celui qui véritablement écrit.

Parce qu’il y a une manière d’écrire en parlant - lorsqu’on écrit “ comme si on parlait ” ; on doit se défier de ce “ comme si ” puisque la raison d’être de quelque chose doit être la raison d’être de cette chose et seulement de celle-là. Et faire une chose “ comme si ” elle était une autre lui enlève et lui sape tout son sens, et jette alors l’interdit sur sa nécessité.

Ecrire ce n’est ni plus ni moins que le contraire de parler ; on parle dans l’urgence d’une nécessité momentanée, et en parlant nous nous constituons prisonniers de ce que nous avons énoncé tandis que dans l’acte d’écrire résident libération et permanence - la libération ne se trouve que lorsque nous arrivons à quelque chose de permanent.

Sauver les mots de leur instantanéité, de leur être transitoire et les conduire par notre réconciliation vers le perdurable, c’est la tâche de celui qui écrit.

Mais les mots disent quelque chose. Qu’est ce que l’écrivain désire dire et pourquoi désire-t-il le dire ? Pourquoi et pour qui ?

Il désire dire le secret ; ce qui ne peut se dire à haute voix à cause de la trop grande charge de vérité qu’il renferme ; les grandes vérités n’ont pas l’habitude de se dire en parlant. La vérité de ce qui se passe dans le sein secret du temps, c’est le silence des vies, et il ne peut se dire. “ Il y a des choses qui ne peuvent se dire ”, cela est certain. Mais ce qui ne peut se dire, c’est ce qu’il faut écrire.

Découvrir le secret et le communiquer, ce sont les deux stimulants qui meuvent l’écrivain.

Le secret se révèle à l’écrivain pendant qu’il l’écrit et non pas s’il le dit. La parole ne profère de secrets que dans l’extase, en dehors du temps, dans la poésie. La poésie est le secret parlé, qui exige d’être écrit pour se fixer mais non pas pour se produire. C’est avec sa voix que le poète dit le poème, le poète a toujours une voix, il chante ou il pleure son secret. Le poète parle, retient dans le dire, mesurant et créant dans le dire avec sa voix les mots. Il se délivre d’eux sans les faire taire, sans les réduire au seul monde visible, sans les effacer du son. Mais l’écrivain les grave, les fixe sans voix désormais. Et c’est parce que sa solitude est différente de celle du poète. C’est dans sa solitude que le secret se découvre à l’écrivain, non pas tout d’un coup, mais dans un devenir progressif. Il découvre le secret dans les airs et il lui faut fixer ses traits pour achever, enfin, pour embrasser la totalité de sa figure... Et ce, bien qu’il possède un schéma préalable à la réalisation ultime. Le schéma lui-même dit qu’il fallait le fixer dans une figure ; le recueillir trait après trait.

Désir de dévoiler, désir irrépressible de communiquer le dévoilé ; double “ aiguillon” qui poursuit un homme faisant de lui un écrivain. Qu’est ce que cette double soif ? Quel être incomplet est-il celui qui produit en lui-même cette soif qui ne s’étanche qu’en écrivant ? Seulement en écrivant ? Non ; seulement dans l’acte d’écrire puisque ce que l’écrivain poursuit, est-ce l’écrit ou bien quelque chose qui s’obtient grâce à l’écrit?

L’écrivain sort de sa solitude en communiquant le secret. Donc ce n’est plus le secret lui-même, connu de lui, qui le comble puisqu’il est nécessaire de le communiquer.. Serait-ce alors cette communication ? Si c’est elle, l’acte d’écrire est seulement un moyen et l’écrit l’instrument que l’on se forge. Mais ce qui caractérise l’instrument, c’est qu’on le forge en vue de quelque chose, et ce quelque chose est ce qui lui confère sa noblesse et sa splendeur. L’épée est noble parce qu’elle a été faite pour le combat et sa noblesse grandit si elle a été forgée avec raffinement sans que cette beauté formelle ne retire rien à sa vocation première : d’avoir été formée pour le combat.

......


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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Ven 8 Mai - 20:24

L’écrit est également un instrument pour cette soif inextinguible de communiquer, de “ publier ” le secret trouvé et ce qu’il a de beauté formelle ne peut lui ôter sa vocation première : produire un effet, faire que quelqu’un apprenne quelque chose.



Un livre, tant qu’on ne le lit pas, est seulement un être en puissance, tout autant en puissance qu’une bombe qui n’a pas explosé. Et chaque livre doit avoir quelque chose d’une bombe, d’un événement qui en se produisant menace et met en évidence, bien que ce soit seulement par son tremblement, la fausseté.

Comme quelqu’un qui lance une bombe, l’écrivain jette hors de soi, de son monde, et, par conséquent, de son atmosphère contrôlable, le secret découvert. Il ne sait pas l’effet qu’il va produire, ce qui va résulter de sa révélation et il ne peut pas non plus le dominer avec sa volonté. Mais c’est un acte de foi, comme le fait de poser une bombe ou de mettre le feu à une ville ; c’est un acte de foi comme de lancer quelque chose dont la trajectoire n’est pas pour nous maîtrisable.

Pur acte de foi donc que l’écriture, et même davantage, dans la mesure où le secret révélé ne cesse pas d’être secret pour celui qui le communique en l’écrivant. Le secret se montre à l’écrivain, mais ce n’est pas pour autant qu’il se rend explicable pour lui ; autrement dit, il ne cesse de demeurer un secret pour lui comme pour quiconque, et peut-être pour lui seulement puisque le sort de celui qui se heurte le premier à une vérité est de la trouver pour la montrer aux autres et que ce sont eux, ceux qui forment son public, qui en démêlent le sens.

Acte de foi, l’écriture, et comme dès qu’il s’agit de foi, de fidélité. L’écriture demande la fidélité plus que toute autre chose. Etre fidèle à ce qui demande à sortir du silence. Une mauvaise transcription, une interférence des passions de l’écrivain détruiront la fidélité due. Et c’est ainsi qu’existe cet écrivain opaque qui interpose ses passions entre la vérité transcrite et ceux à qui il va la communiquer.

C’est que l’écrivain n’a pas à se poser lui-même comme sujet bien que ce soit de lui-même qu’il tire ce qu’il écrit. Extraire quelque chose de soi-même est tout le contraire de se poser soi-même comme sujet. Et si le geste d’extraire de soi avec assurance fait naître l’image juste parce qu’elle est transparente à la vérité de l’écrit, poser avec une inconscience vaine ses propres passions devant la vérité, la ternit et l’obscurcit.

Fidélité qui, pour être atteinte, exige une totale purification des passions qui doivent être réduites au silence afin de faire place à la vérité. La vérité nécessite un grand vide, un grand silence où elle puisse se loger, sans qu’aucune autre présence ne se mêle à la sienne, qui la défigurerait. Celui qui écrit, pendant qu’il le fait, doit faire taire ses passions et surtout sa vanité. La vanité est un gonflement de quelque chose qui n’est pas parvenu à être et se gonfle pour recouvrir son intériorité vide. L’écrivain vaniteux dira tout ce qu’il doit taire à cause de son défaut d’envergure, tout ce qui, faute d’exister vraiment, ne doit pas être manifeste et, pour le dire, il fera taire ce qui doit être manifesté, le fera taire ou le défigurera par son entremise vaniteuse.

La fidélité crée en celui qui la garde, la solidité, l’intégrité de son être même. La fidélité exclut la vanité qui consiste à s’appuyer sur ce qui n’est pas, en ce qu’elle est elle-même le vrai. Et la vérité est ce qui ordonne les passions, sans leur arracher leurs racines, les fait servir, les met à leur place, la seule où elles peuvent soutenir l’édifice de la personne morale qui se forme avec elles, par l’œuvre de la fidélité à l’égard de ce qui est véritable.

Ainsi l’être de l’homme qui écrit se forme dans cette fidélité avec laquelle il transcrit le secret qu’il publie, étant le fidèle miroir de sa figure, sans permettre à la vanité de projeter son ombre, qui la défigure.

Parce que si l’écrivain révèle le secret, ce n’est pas par l’œuvre de sa volonté, ni par son désir d’apparaître lui, tel qu’il est (c’est-à-dire qu’il n’arrive pas à être) devant le public. C’est qu’il existe des secrets qui exigent par eux-mêmes d’être révélés, publiés.

Ce qui se publie l’est pour quelque chose, pour que quelqu’un d’unique ou au contraire un nombre élevé de personnes, parce qu’ils l’ont su, vivent en le connaissant, pour qu’ils vivent d’une autre façon après l’avoir appris ; pour libérer quelqu’un de la prison du mensonge ou du brouillard de l’ennui qui est un mensonge vital. Mais on ne peut peut-être pas parvenir à ce résultat s’il est désiré pour lui-même, par philanthropie. Seul libère celui qui, indépendamment du fait qu’il le prétende ou non, a le pouvoir de le faire, mais en revanche si l’on n’a pas ce pouvoir, il ne sert à rien de le prétendre. Il y a un amour impuissant qui s’appelle philanthropie. “ Sans la charité, la foi qui transporte les montagnes ne sert à rien ” disait St Paul ; mais aussi : “ La charité est l’amour de Dieu ”.

Sans la foi, la charité se réduit à un impuissant désir de libérer nos semblables d’une prison dont nous ne pressentons même pas la sortie, à l’issue de laquelle nous ne croyons même pas.

Seul donne la liberté celui qui est libre. “ La vérité vous rendra libres ” . La vérité, obtenue par le biais de la fidélité purificatrice de l’homme qui écrit.

Il est des secrets qui demandent à être publiés et ce sont eux qui visitent l’écrivain, profitant de sa solitude, de son isolement effectif qui lui fait éprouver la soif. Un être assoiffé et solitaire, c’est ce dont a besoin le secret pour se poser sur lui, lui demandant, puisqu’il lui donne progressivement sa présence, qu’il le fixe par la parole en traits permanents.

Solitaire à l’égard de lui-même et des hommes mais aussi des choses puisque ce n’est que dans la solitude que s’éprouve la soif de vérité que comble la vie humaine. Soif également de rachat par une victoire sur les mots qui nous ont échappé en nous trahissant. Soif de vaincre par la parole les instants vides qui ont fui, cet échec incessant de nous laisser aller selon le temps.

Dans cette solitude assoiffée, la vérité - même occultée - apparaît, et c’est elle, elle-même qui demande à être manifestée. Qui l’a vue progressivement apparaître, ne la connaît pas s’il ne l’a pas écrite, et il l’écrit pour que les autres la connaissent. C’est qu’en réalité, si elle se montre à lui, ce n’est pas à lui en tant qu’individu déterminé mais en tant qu’individu du même genre que ceux qui doivent la connaître ; et elle se montre à lui, profitant de sa solitude et de son désir, du silence dans le vacarme de ses passions. Mais ce n’est pas à lui, à proprement parler, qu’elle se montre puisque si l’écrivain connaît selon qu’il écrit, et qu’il écrit pour communiquer aux autres le secret découvert, ce à quoi elle se montre en vérité c’est à cette communication, cette communauté spirituelle que forment l’écrivain et son public.

Et cette communication de l’occulte qui se fait à tous grâce à l’écrivain, c’est la gloire, la gloire qui est la manifestation de la vérité cachée jusqu’à présent, qui dilatera les instants en transfigurant les vies. C’est la gloire que l’écrivain espère même s’il ne le dit pas et qu’il atteint lorsque, écoutant plein de foi dans sa solitude assoiffée, il sait transcrire fidèlement le secret dévoilé. Gloire dont il est le sujet récipiendaire après ce martyr actif qui consiste à poursuivre, capturer et retenir les mots pour les ajuster à la vérité. Grâce à cette traque héroïque la gloire rejaillit sur la personne de l’écrivain, elle se reflète sur lui. Mais la gloire est, en réalité, celle de tous ; elle se manifeste dans la communauté spirituelle que forment l’écrivain et son public et elle la traverse.

La communauté de l’écrivain et de son public, contrairement à ce que de prime abord l’on croit, ne se forme pas après que le public a lu l’œuvre publiée, mais avant, dans l’acte même par lequel l’écrivain écrit son œuvre. C’est alors, en rendant le secret patent, que se crée cette communauté de l’écrivain et de son public. Le public existe avant que l’œuvre ait été ou non lue, il existe depuis le commencement de l’œuvre, il coexiste avec elle et avec l’écrivain en tant que tel. Et seules parviennent à avoir un public dans la réalité les œuvres qui l’avaient depuis le début. Et ainsi l’écrivain n’a pas à se poser la question de l’existence de ce public puisqu’il existe avec lui dès qu’il commence à écrire.

Et cela c’est sa gloire qui toujours arrive en répondant à celui qui ne l’a pas cherchée ni désirée, bien qu’il la propose et l’espère pour transmuer avec elle la multiplicité du temps, consommé, perdu, grâce à un seul instant - unique, compact et éternel.


Maria Zambrano
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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Ven 8 Mai - 21:19

PAROLES D ECRIVAINS



Eric Emmanuel Schmitt, novembre 2007

« Avant, j’étais dans une espère d’urgence vitale : il me fallait écrire, vite, tout ce que j’avais à écrire et publier. J’ai vu tellement de gens qui voulaient écrire mourir avant d’avoir terminé le moindre livre… Cela m’a donné ce sentiment d’urgence : si je vis, il faut que je mérite cette vie. Voilà pourquoi j’écris d’un jet, avec force et violence sans prendre beaucoup de temps pour me relire. Aujourd’hui, j’ai sans doute mûri : je déteste me relire trop longuement car j’ai l’impression de l’écrivain qui se regarde le nombril, mais je prends vraiment le temps de retravailler, d’épurer. » (dans Lire, dernier roman : « La rêveuse d’Ostende »)



Doris Lessing, décembre 2007

Doris Lessing« On demande souvent aux auteurs :

"Comment écrivez-vous ? Avec un ordinateur ? Une machine à écrire électrique ? A la main ?" Mais la question essentielle est celle-ci : "Disposez-vous de cet espace libre qui devrait vous entourer quand vous écrivez ?"

À l'intérieur de cet espace, qui est proche d'une forme d'écoute, d'attention, vous viendront les mots, les mots que diront vos personnages, des idées. Si l'écrivain ne peut pas trouver cet espace, alors poèmes et histoires peuvent être mort-nés. Quand des auteurs parlent entre eux, l'objet de leurs questions a toujours un rapport avec cet espace, cet autre temps : "Tu l'as trouvé ? Tu le tiens ?" » (dans Le Monde, dernier roman : « Un enfant de l’amour »)



Eric Orsenna, juin 2007

Erik Orsenna

«C’est sur mon bateau que j’écris le mieux. Car on s’emmerde en bateau. Très souvent, ce que j’écris est nul. Mais c’est normal. Ce qui est anormal, c’est quand ça marche, quand on ne ressent ni douleurs particulières, ni angoisses. Je procède par couches. Me méfiant de la velléité, je vais jusqu’au bout. Après, j’examine. Quitte à jeter 300 pages. » (dans Lire, dernier roman : « La grammaire est une chanson douce »)



Philippe Claudel, octobre 2007

« J’écris dans une sorte d’inconscience. J'écris comme un lecteur, mot à mot, ligne à ligne, page après page. Je découvre le roman en l'écrivant. J'avance dans le noir et c'est pour cela que je dis que je suis moins un écrivain qu'un lecteur. Et je suis incapable de faire un plan. Jadis, quand j'essayais d'en faire, je n'arrivais pas à écrire parce que cela me stérilisait complètement. Evidemment je ne suis pas complètement idiot en écrivant, je pressens de choses, mais à la fin, la lecture devient un bain révélateur et je vois mon cliché qui commence à sortir, je vois les contrastes et je vois la photo. » (dans Le Soir, dernier roman : « Le rapport de Brodeck »)


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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Ven 8 Mai - 22:21

PHILIPPE SOLERS

LE POUVOIR DES MOTS PAR PHILLIPE LABRO

Le roman deviendra ce que quelqu'un sachant écrire écrira de sa liberté.
[Philippe Sollers]

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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Dim 10 Mai - 1:29



La musique commence là où s'arrête le pouvoir des mots.
Richard Wagner
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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Mar 12 Mai - 2:05



"Je t'écris de la main gauche
Celle qui n'a jamais parlé
Elle hésite, est si gauche
Que je l'ai toujours caché

Je la mettais dans ma poche
Et là, elle broyait du noir
Elle jouait avec les croches
Et s'inventait des histoires

Je t'écris de la main gauche
Celle qui n'a jamais compté
Celle qui faisait des fautes
Du moins on l'a raconté

Je m'efforçais de la perdre
Pour trouver le droit chemin
Une vie sans grand mystère
Où l'on se donnera la main

Des mots dans la marge étroite
Tout tremblant qui font de dessins
Je me sens si maladroite
Et pourtant je me sens bien

Tiens voilà, c'est ma détresse
Tiens voilà, c'est ma vérité
Je n'ai jamais eu d'adresse
Rien qu'une fausse identité

Je t'écris de la main bête
Qui n'a pas le poing serré
Pour la guerre elle n'est pas prête
Pour le pouvoir n'est pas douée

Voilà que je la découvre
Comme un trésor oublié
Une vie que je recouvre
Pour les sentiers égarés

On prend tous la ligne droite
C'est plus court, ho oui, c'est plus court
On ne voit pas qu'elle est étroite
Il n'y a plus de place pour l'amour

Je voulais dire que je t'aime
Sans espoir et sans regrets
Je voulais dire que je t'aime, t'aime
Parce que ça semble vrai"

Danielle Messia
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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Mar 12 Mai - 4:24



Bernard Pivot, il a beaucoup fait pour la culture française. Il m'a fait aimer le langue, les livres, les auteurs.
Un petit hommage à ce grand homme d'une grande culture mais qui a su garder une âme d'enfant, qui découvre, apprend, s'étonne, est surpris, une grande humilité.

Le sage est celui qui s'étonne de tout. Gide

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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Jeu 14 Mai - 16:42

ECRIRE POUR OFFRIR LE PLAISIR DE LIRE !



Retrouver le plaisir de lire chez les jeunes, les ebooks sur console et mobile
Pas évident, mais la lecture a moins la cote

Une similitude intrigante ou simplement un fait de société ? Aux États-Unis, les adultes avouaient de même lire moins pour le plaisir, et de plus en plus par contrainte ou pression sociale.

L'étude en tout cas réalisée par l'organisme anglais ChildWise a montré qu'en 2008, les enfants ont clairement moins encore le plaisir de la lecture, puisque seuls 75 % des élèves interrogés à travers 90 établissements d'Angleterre ont reconnu qu'ils lisaient pour le fun.

Une baisse qui se poursuit donc, après les 80 % de 2007 et les 86 % de 2006. Et encore faut-il ajouter que les tranches d'âge varient elles-mêmes énormément. Chez les 7-10 ans, la lecture est une activité quotidienne pour 44 % d'entre eux, mais l'on tombe à 20 % dès que l'on passe le cap des 11 ans. Seul espoir à l'horizon, 28 % des jeunes lisent chaque jour, une moyenne qui reste inchangée.

Les garçons âgés de 11-16 ans avouent être 12 % à ne jamais lire de livre pour le plaisir et en parallèle, les filles sont 38 % à préférer allumer une console de jeu que d'ouvrir un bouquin. Pour ce faire, les éditions de Press Oxford avaient tenté de sortir des livres d'aventures pour les garçons, dont les personnages évoluent et changent en grandissant avec eux.

Selon Childwise, la préoccupation majeure reste que ces enfants évoluent de plus en plus dans des mondes adultes, où la lecture n'est pas une valeur affirmée. Toutefois, la génération ebook pourrait, par le biais des téléphones portables et des consoles de jeu, jouer un rôle prépondérant dans l'inversion des tendances actuelles.

Cette enquête a cours depuis 1994 en Grande-Bretagne.


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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Jeu 6 Aoû - 1:39

L'eBook contre le livre papier
Piratage: le livre va connaître le sort du CD




Les éditeurs sont condamnés s'ils augmentent trop le prix des e-books.

mercredi 5 août 2009

Les éditeurs livrent actuellement une partie de bras de fer contre Amazon et leurs autres distributeurs sur le prix des e-books ou numériques. S'ils gagnent, au final ils perdront. Explication.

Habituellement, les éditeurs vendent leurs e-books à Amazon et consorts au même prix que la version papier aux libraires - c'est-à-dire à peu près la moitié du prix catalogue. Amazon et les autres insistent pour revendre la plupart des e-books à 9,99 dollars; ce qui n'est pas pour déplaire aux éditeurs lorsque le prix au détail de l'e-book est proche de celui de la version papier. En ce moment par exemple, Amazon propose Le Grand Sommeil à 10,98 dollars (prix catalogue: 14 dollars), et sa version électronique pour Kindle coûte elle 9,99 dollars.

Un problème de prix

Mais les éditeurs sont moins ravis lorsqu'un livre à 27,95 dollars est vendu à perte à 9,99 dollars dans sa version électronique. Pourquoi? Parce qu'ils ont peur que les distributeurs d'e-books les privent de leur privilège - fixer le prix des livres - en amenant les clients à croire que tous les ouvrages devraient être à $9,99, et que plus tard, leurs marges en pâtiront.

Ce ne sont pas les seuls à pleurnicher: les auteurs et agents littéraires ont peur que le bas prix des e-books ne «cannibalise» les ventes de livres, ce qui «réduira les potentiels royalties des versions papiers», comme l'explique un de ces agents.

L'éditeur d'un roman extrêmement attendu a récemment annoncé qu'il repoussait de six mois ou plus la sortie de sa version électronique. Pourtant, il n'est pas certain que les ventes de Kindle nuisent autant aux «vrais» livres. Lors d'une présentation au mois de mai, Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon, a annoncé des chiffres indiquant un certain déplacement: «Aujourd'hui, nous avons plus de 275 000 titres disponibles pour le Kindle. Sur Amazon.com, 35% des ventes de livres ayant une version électronique concernent la version Kindle». Ce chiffre date du mois de mai; en février, il était de seulement 17%. Mais sans le chiffre global des ventes, cela ne nous dit pas grand chose sur la situation.

Alors qu'éditeurs, auteurs et agents littéraires ont parfaitement le droit d'essayer de faire un maximum de profit en forçant les distributeurs à augmenter le prix de leurs e-books, tous leurs efforts risquent pourtant de se retourner contre eux. Découragés par des prix trop élevés, les lecteurs qui s'étaient habitués aux versions Kindle à $9,99 risquent de se tourner vers le marché pirate des e-books sur Internet. Il suffit de taper les bons mots dans n'importe quel moteur de recherche, et l'on trouve rapidement des milliers d'e-books à portée de clic - même des best-sellers - et téléchargeables gratuitement vers un Kindle, un Sony Reader, ou encore votre ordinateur ou votre Smartphone.

Un marché peu attrayant?

Alors pourquoi ce marché illégal n'a-t-il pas encore décollé? Premièrement, il faut dire que tous ces appareils électroniques sont assez médiocres, et rendent la lecture (de livres, de journaux, de magazines ou même de boîtes de céréales) carrément pénible. La résolution est mauvaise, les polices complètement nulles, et la navigation tout sauf user-friendly. On n'avait rien produit d'aussi pourri depuis l'invention du lecteur 8 pistes. Si vous vous demandiez pourquoi les ventes de livres électroniques ne représentent que 1 ou 2% des ventes totales de livres, ne cherchez plus.

Deuxièmement, c'est trop compliqué. Il n'y a que les étudiants ou les glandeurs professionnels pour avoir le temps de parcourir le Web et des centaines de torrents à la recherche d'une copie gratos de The Telephone Booth Indian d'A.J. Liebling. Sérieusement; c'est aussi chiant que la pêche!

Et troisièmement, les e-books pirates n'ont pas tous été créés égaux. Vous aurez peut-être trouvé votre bonheur sur le Net, mais une fois le fichier ouvert, vous regretterez sans doute de ne pas avoir préféré la version payante: un grand nombre d'e-books pirates sont bourrés de fautes typographiques dues au logiciel de reconnaissance optique de caractère utilisé. Pourquoi enfreindre la loi en téléchargeant un e-book indéchiffrable alors qu'on peut acheter une version nickel pour seulement $9,99? C'est comme utiliser un chalumeau pour piller la tirelire d'un gamin...

Le livre va-t-il connaître le même sort que la musique?

Le marché du livre électronique se trouve à peu près dans la même position que celui du MP3 en 1999, l'année suivant la sortie du premier lecteur MP3 portable. Ceci dit, les premiers utilisateurs d'e-books sont bien mieux lotis que les premiers à s'être mis aux MP3 à l'époque. L'iTunes store, ouvert début 2003, fut l'un des premiers sites à proposer une importante sélection de morceaux en ligne, et à la carte. Les autres sites du genre, décrivait le New York Times, étaient «compliqués, chers et limités», et «voués à l'échec car servant les intérêts des maisons de disques plutôt que ceux des utilisateurs». En fait, avant l'apparition d'iTunes, pour pouvoir écouter sa musique un peu partout il fallait ripper ses propres CD, en emprunter aux copains, ou aller piocher les morceaux «gratuits» mis à disposition par des «pirates» sur Napster ou d'autres sites de partage.

Je ne prends pas la défense du partage illégal de fichiers, mais il faut reconnaître que l'industrie musicale s'est complètement plantée en attendant 2003 pour enfin vendre des morceaux au prix raisonnable de 99 cents. Son absence du marché de la musique en ligne a participé au développement du P2P illégal, et donc encouragé les auditeurs - surtout les plus jeunes - à considérer que la musique «devrait» être gratuite.

Il n'y a qu'une poignée de gens qui pensent aujourd'hui que les livres devraient être gratuits - la faute sans doute à cet affreux Kindle et son Amazon store abordable. J'ai conduit un sondage parmi mes amis et collègues qui lisent beaucoup, et aucun n'est intéressé par les e-books pirates, aussi variés soient-ils. Mais si l'industrie du livre s'entête à vouloir 1) augmenter le prix des e-books, et 2) repousser la sortie des versions électroniques de potentiels best-sellers, cela pourrait rapidement changer la donne. Des lecteurs de livres électroniques bien plus cool sont sur le point d'être commercialisés, et le marché de l'e-book est en plein essor. Si les éditeurs insistent à la fois pour faire monter les prix et diminuer la disponibilité, les clients pourraient bien se rebeller - comme ils l'ont fait en partageant des MP3 - et banaliser le trafic d'e-books.

Sarah Rotman Epps, analyste chez Forrester Research, partage mon point de vue sur l'incompréhension entre certaines maisons d'édition et leurs lecteurs. «Les éditeurs refusent d'admettre que les contenus numériques font dorénavant partie de l'économie» a-t-elle confié au Wall Street Journal ce mois-ci. «Ce qu'on a pu constater de l'évolution du contenu numérique dans d'autres industries, c'est que le consommateur trouve anormal de devoir payer le prix fort pour du contenu séparé de son support physique».

Arrêtons là la comparaison entre l'industrie du disque et celle du livre, mais n'oublions pas que c'est simplement une question d'échelle. Celui qui décide de télécharger un e-book pirate participe à la croissance de ce marché illégal; mais s'il prend ses précautions, il ne se fera probablement jamais attraper.

Aucun titre n'est à l'abri. Comme l'a démontré le site Instructables il y a quelques mois, construire son propre scanner ultra-rapide coûte environ 300 dollars. Et le fichier final d'un pavé comme Gödel, Escher, Bach: An Eternal Golden Braid pèse autant qu'un MP3 de cinq minutes et peut être téléchargé en quelques instants. L'industrie du livre cherche-t-elle réellement, comme a pu le faire la télévision avec Hulu et TV.com, à entrer dans l'ère numérique; ou encourage-t-elle plutôt par son immobilisme l'apparition d'un Bookster?

Jack Shaffer
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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Ven 21 Aoû - 8:56

A Lyon, la bibliothèque pactise avec Google sans états d'âme

Par François Krug | Eco89 |



La Bibliothèque nationale de France devrait finalement confier la numérisation de ses livres à Google, après s'y être farouchement opposée. Défaite de l'exception culturelle ou victoire du bon sens ? Son ancien président, Jean-Noël Jeanneney, dénonce une « américanophilie exagérée ». La Bibliothèque de Lyon, elle, a déjà choisi. Son directeur explique pourquoi il a confié ses trésors du XVIe siècle à Google.

L'information a été révélée ce mardi par La Tribune. La Bibliothèque nationale de France (BNF) négocie un accord avec Google pour numériser ses réserves et, en contrepartie, les rendre accessibles en ligne sur Google Livres. Contactés, Google et la BNF se contentent de préciser que rien n'est signé.
Google accusé de siphonner le savoir mondial

D'un côté, un pilier de la culture française. De l'autre, un géant américain soupçonné de vouloir siphonner le savoir mondial pour en devenir la principale source d'accès. Voire la seule.

C'est la thèse défendue par Jean-Noël Jeanneney, historien, ancien ministre socialiste et président de la BNF jusqu'en 2007. Il lui a consacré un livre, « Quand Google défie l'Europe », présenté comme un « plaidoyer pour un sursaut ».

Le sursaut, c'était le lancement de Gallica, la bibliothèque numérique en ligne de la BNF, et d'Europeana, un portail fédérant les « résistants » européens. Le gouvernement y a consacré 7,3 millions d'euros l'an dernier, via des subventions du Centre national du livre.

Aujourd'hui, la BNF propose 774 000 documents sur Gallica. Pas grand-chose par rapport à un stock total de 13 millions de livres et d'imprimés. Numériser demande du temps et, surtout, de l'argent.

Patrick Bazin a fait le calcul dès 2006. Le directeur de la Bibliothèque municipale de Lyon voulait numériser près de 500 000 livres anciens, d'incunables du XVe siècle à des ouvrages du XIXe. Coût : plus de 50 millions d'euros.
« Une bibliothèque vivante »

Un appel d'offres est lancé. Seul candidat : Google. La numérisation débutera en septembre, dans un centre créé pour l'occasion dans l'agglomération lyonnaise.

Patrick Bazin résume les avantages de l'accord conclu entre la ville de Lyon et Google :

* Pour la bibliothèque : une numérisation et une mise en ligne gratuites
* Pour Google : plus de références et de contenus, donc plus de trafic et de recettes publicitaires
* Pour les lecteurs : des livres rares accessibles gratuitement sur Google et sur le site de la bibliothèque

Pour le directeur de la bibliothèque lyonnaise, c'est l'occasion de développer un nouveau mode d'accès au savoir. Patrick Bazin mise beaucoup sur le développement de son site :

« Une bibliothèque numérique n'a d'intérêt que si elle est vivante, en permettant de faire des commentaires et de construire des réseaux sociaux avec les chercheurs et les usagers.

Aujourd'hui, l'évolution du savoir se fait par hybridation : le modèle “top-down” [“de haut en bas”, ndlr], c'est fini. Et il ne faut pas qu'une seule bibliothèque numérique, mais plusieurs, y compris avec les mêmes livres, pour multiplier les focus. »

« Tout monopole est un péril »

Joint par Eco89, Jean-Noël Jeanneney estime qu'un accord avec Google serait « un renoncement » et « une idée assez saugrenue ». L'ancien président de la BNF explique :

« Tout monopole dans le domaine de la culture est un péril. Je n'ai rien
contre Google en tant que tel, mais laisser un monopole à une seule
firme commerciale anglo-saxonne est dangereux. »

L'argument économique, lui, serait « vraiment dérisoire » :

« J'avais obtenu 10 millions d'euros pour numériser 100 000 ouvrages par an. Il serait étonnant que la France ne soit plus capable de débloquer des fonds pour le rayonnement de la culture française et européenne. Il y a peut-être un climat d'américanophilie exagérée… »

Les éditeurs, eux non plus, ne sont pas rassurés par les projets de la BNF. En numérisant en masse les réserves de bibliothèques étrangères, Google a rendu accessibles des livres protégés par le droit d'auteur. Un procès l'opposant au groupe La Martinière doit d'ailleurs se tenir en décembre.

On trouve d'ailleurs sur Google Livres une partie de l'édition américaine du plaidoyer anti-Google de Jean-Noël Jeanneney. Un simple « aperçu », nuance le site.
Mais qui offre quand même gratuitement un tiers de l'ouvrage.

Mis à jour le 18/08/2008 à 20h après une interview de Jean-Noël Jeanneney
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MessageSujet: Re: POURQUOI ECRIRE ?   Mar 24 Fév - 0:14

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Verbatim : le discours de réception du prix Nobel de Patrick Modiano










Je voudrais vous dire tout simplement combien je suis heureux d’être parmi vous et combien je suis ému de l’honneur que vous m’avez fait en me décernant ce prix Nobel de Littérature.



C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice.


Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral.


Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent.



Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits.
Bien sûr, après de multiples ratures, son style peut paraître limpide. Mais quand il prend la parole, il n’a plus la ressource de corriger ses hésitations.



Et puis j’appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s’ils en demandaient la permission. Mais on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole.



Voilà ce qui explique la difficulté d’élocution de certains d’entre nous, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme s’ils craignaient à chaque instant d’être interrompus.


D’où, sans doute, ce désir d’écrire qui m’a pris, comme beaucoup d’autres, au sortir de l’enfance. Vous espérez que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur.








« Un romancier ne peut jamais être son lecteur »







L’annonce de ce prix m’a paru irréelle et j’avais hâte de savoir pourquoi vous m’aviez choisi. Ce jour-là, je crois n’avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu’il a écrit.


Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n’a qu’une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d’ensemble.



Curieuse activité solitaire que celle d’écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d’un roman. Vous avez, chaque jour, l’impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route.



C’est un peu comme d’être au volant d’une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d’avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.



Sur le point d’achever un livre, il vous semble que celui-ci commence à se détacher de vous et qu’il respire déjà l’air de la liberté, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n’écoutent plus leur professeur. Je dirais même qu’au moment où vous écrivez les derniers paragraphes, le livre vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avez-vous tracé le dernier mot.




C’est fini, il n’a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié. Ce sont les lecteurs désormais qui le révéleront à lui-même. Vous éprouvez à ce moment-là un grand vide et le sentiment d’avoir été abandonné. Et aussi une sorte d’insatisfaction à cause de ce lien entre le livre et vous, qui a été tranché trop vite.


Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d’inaccompli vous poussent à écrire le livre suivant pour rétablir l’équilibre, sans que vous y parveniez jamais. à mesure que les années passent, les livres se succèdent et les lecteurs parleront d’une « œuvre ». Mais vous aurez le sentiment qu’il ne s’agissait que d’une longue fuite en avant.




Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu’on le pratiquait avant l’ère du numérique.

Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. à mesure que l’on avance dans la lecture d’un roman, il se déroule le même processus chimique.

Mais pour qu’il existe un tel accord entre l’auteur et son lecteur, il est nécessaire que le romancier ne force jamais son lecteur – au sens où l’on dit d’un chanteur qu’il force sa voix – mais l’entraîne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l’imprègne peu à peu, et cela par un art qui ressemble à l’acupuncture où il suffit de piquer l’aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux.







« Chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent »







Cette relation intime et complémentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l’on en retrouve l’équivalent dans le domaine musical.
J’ai toujours pensé que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman – et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers.


J’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c’est sans doute grâce à cela que j’ai mieux compris la réflexion que j’ai lue quelque part : « C’est avec de mauvais poètes que l’on fait des prosateurs. »


Et puis, en ce qui concerne la musique, il s’agit souvent pour un romancier d’entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu’il a pu observer dans une partition musicale où l’on retrouve les mêmes fragments mélodiques d’un livre à l’autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite.

Il y aura, chez le romancier, le regret de n’avoir pas été un pur musicien et de n’avoir pas composé Les Nocturnes de Chopin.



Le manque de lucidité et de recul critique d’un romancier vis-à-vis de l’ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j’ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d’autres : chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié.

Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil.


Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.



Dans la déclaration qui a suivi l’annonce de ce prix Nobel, j’ai retenu la phrase suivante, qui était une allusion à la dernière guerre mondiale : « Il a dévoilé le monde de l’Occupation. » Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation.



Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l’oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l’illusion qu’après tout la vie de chaque jour n’avait pas été si différente de celle qu’ils menaient en temps normal.

Un mauvais rêve et aussi un vague remords d’avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives.


Ou bien ils gardaient le silence comme s’ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l’avions vécu.








Paris sous l’Occupation, une ville qui « semblait absente d’elle-même »






Ville étrange que ce Paris de l’Occupation. En apparence, la vie continuait, « comme avant » : les théâtres, les cinémas, les salles de music-hall, les restaurants étaient ouverts. On entendait des chansons à la radio.


Il y avait même dans les théâtres et les cinémas beaucoup plus de monde qu’avant-guerre, comme si ces lieux étaient des abris où les gens se rassemblaient et se serraient les uns contre les autres pour se rassurer. Mais des détails insolites indiquaient que Paris n’était plus le même qu’autrefois. à cause de l’absence des voitures, c’était une ville silencieuse – un silence où l’on entendait le bruissement des arbres, le claquement de sabots des chevaux, le bruit des pas de la foule sur les boulevards et le brouhaha des voix.



Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même – la ville « sans regard », comme disaient les occupants nazis. Les adultes et les enfants pouvaient disparaître d’un instant à l’autre, sans laisser aucune trace, et même entre amis, on se parlait à demi-mot et les conversations n’étaient jamais franches, parce qu’on sentait une menace planer dans l’air.



Dans ce Paris de mauvais rêve, où l’on risquait d’être victime d’une dénonciation et d’une rafle à la sortie d’une station de métro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées en temps de paix, des amours précaires naissaient à l’ombre du couvre-feu sans que l’on soit sûr de se retrouver les jours suivants.



Et c’est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l’Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né. Ce Paris-là n’a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.



Voilà aussi la preuve qu’un écrivain est marqué d’une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps, même s’il n’a pas participé d’une manière directe à l’action politique, même s’il donne l’impression d’être un solitaire, replié dans ce qu’on appelle « sa tour d’ivoire ».

Et s’il écrit des poèmes, ils sont à l’image du temps où il vit et n’auraient pas pu être écrits à une autre époque.



Ainsi le poème de Yeats, ce grand écrivain irlandais, dont la lecture m’a toujours profondément ému : Les cygnes sauvages à Coole. Dans un parc, Yeats observe des cygnes qui glissent sur l’eau :







Le dix-neuvième automne est descendu sur moi
   Depuis que je les ai comptés pour la première fois ;
   Je les vis, avant d'en avoir pu finir le compte
   Ils s'élevaient soudain
   Et s'égayaient en tournoyant en grands cercles brisés
   Sur leurs ailes tumultueuses
   Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles
   Majestueux et pleins de beauté.
   Parmi quels joncs feront-ils leur nid,
   Sur la rive de quel lac, de quel étang
   Enchanteront-ils d'autres yeux lorsque je m'éveillerai
   Et trouverai, un jour, qu'ils se sont envolés ?






Les cygnes apparaissent souvent dans la poésie du XIXe siècle – chez Baudelaire ou chez Mallarmé. Mais ce poème de Yeats n’aurait pas pu être écrit au XIXe siècle. Par son rythme particulier et sa mélancolie, il appartient au XXe siècle et même à l’année où il a été écrit.



Il arrive aussi qu’un écrivain du XXIe siècle se sente, par moments, prisonnier de son temps et que la lecture des grands romanciers du XIXe siècle – Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski – lui inspire une certaine nostalgie.



À cette époque-là, le temps s’écoulait d’une manière plus lente qu’aujourd’hui et cette lenteur s’accordait au travail du romancier car il pouvait mieux concentrer son énergie et son attention.
Depuis, le temps s’est accéléré et avance par saccades, ce qui explique la différence entre les grands massifs romanesques du passé, aux architectures de cathédrales, et les œuvres discontinues et morcelées d’aujourd’hui.




Dans cette perspective, j’appartiens à une génération intermédiaire et je serais curieux de savoir comment les générations suivantes qui sont nées avec l’internet, le portable, les mails et les tweets exprimeront par la littérature ce monde auquel chacun est « connecté » en permanence et où les « réseaux sociaux » entament la part d’intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu’à une époque récente – le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait être un grand thème romanesque.



Mais je veux rester optimiste concernant l’avenir de la littérature et je suis persuadé que les écrivains du futur assureront la relève comme l’a fait chaque génération depuis Homère…




Et d’ailleurs, un écrivain, comme tout autre artiste, a beau être lié à son époque de manière si étroite qu’il n’y échappe pas et que le seul air qu’il respire, c’est ce qu’on appelle « l’air du temps », il exprime toujours dans ses œuvres quelque chose d’intemporel.


Dans les mises en scène des pièces de Racine ou de Shakespeare, peu importe que les personnages soient vêtus à l’antique ou qu’un metteur en scène veuille les habiller en bluejeans et en veste de cuir. Ce sont des détails sans importance.



On oublie, en lisant Tolstoï, qu’Anna Karénine porte des robes de 1870 tant elle nous est proche après un siècle et demi. Et puis certains écrivains, comme Edgar Poe, Melville ou Stendhal, sont mieux compris deux cents ans après leur mort que par ceux qui étaient leurs contemporains.








« Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu’il décrivait »






En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier ? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle – dans l’action – vous en avez une image confuse.


Mais cette légère distance n’empêche pas le pouvoir d’identification qui est le sien vis-à-vis de ses personnages et celles et ceux qui les ont inspirés dans la vie réelle. Flaubert a dit : « Madame Bovary, c’est moi ». Et Tolstoï s’est identifié tout de suite à celle qu’il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie.


Et ce don d’identification allait si loin que Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu’il décrivait et qu’il absorbait tout, jusqu’au plus léger battement de cil d’Anna Karénine. Cet état second est le contraire du narcissisme car il suppose à la fois un oubli de soi-même et une très forte concentration, afin d’être réceptif au moindre détail.

Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n’est pas un repli sur soi-même, mais elle permet d’atteindre à un degré d’attention et d’hyper-lucidité vis-à-vis du monde extérieur pour le transposer dans un roman.




J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique.
Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur.



C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne.


Je pense à mon cousin lointain, le peintre Amedeo Modigliani dont les toiles les plus émouvantes sont celles où il a choisi pour modèles des anonymes, des enfants et des filles des rues, des servantes, de petits paysans, de jeunes apprentis.
Il les a peints d’un trait aigu qui rappelle la grande tradition toscane, celle de Botticelli et des peintres siennois du Quattrocento. Il leur a donné ainsi – ou plutôt il a dévoilé – toute la grâce et la noblesse qui étaient en eux sous leur humble apparence.


Le travail du romancier doit aller dans ce sens-là. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences.

Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire. Et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles.




J’ai toujours hésité avant de lire la biographie de tel ou tel écrivain que j’admirais. Les biographes s’attachent parfois à de petits détails, à des témoignages pas toujours exacts, à des traits de caractère qui paraissent déconcertants ou décevants et tout cela m’évoque ces grésillements qui brouillent certaines émissions de radio et rendent inaudibles les musiques ou les voix.


Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l’intimité d’un écrivain et c’est là qu’il est au meilleur de lui-même et qu’il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite.




Mais en lisant la biographie d’un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son œuvre future et sans qu’il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres.



Aujourd’hui, je pense à Alfred Hitchcock, qui n’était pas un écrivain mais dont les films ont pourtant la force et la cohésion d’une œuvre romanesque. Quand son fils avait cinq ans, le père d’Hitchcock l’avait chargé d’apporter une lettre à un ami à lui, commissaire de police. L’enfant lui avait remis la lettre et le commissaire l’avait enfermé dans cette partie grillagée du commissariat qui fait office de cellule et où l’on garde pendant la nuit les délinquants les plus divers.


L’enfant, terrorisé, avait attendu pendant une heure, avant que le commissaire ne le délivre et ne lui dise : « Si tu te conduis mal dans la vie, tu sais maintenant ce qui t’attend. » Ce commissaire de police, qui avait vraiment de drôles de principes d’éducation, est sans doute à l’origine du climat de suspense et d’inquiétude que l’on retrouve dans tous les films d’Alfred Hitchcock.








« C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique »





Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mon cas personnel mais je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient.



Sur le moment, un enfant ne s’étonne de rien, et même s’il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique et que j’ai essayé d’en savoir plus sur ces différentes personnes auxquelles mes parents m’avaient confié et ces différents lieux qui changeaient sans cesse.



Mais je n’ai pas réussi à identifier la plupart de ces gens ni à situer avec une précision topographique tous ces lieux et ces maisons du passé. Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m’a donné l’envie d’écrire, comme si l’écriture et l’imaginaire pourraient m’aider à résoudre enfin ces énigmes et ces mystères.



Et puisqu’il est question de « mystères », je pense, par une association d’idées, au titre d’un roman français du XIXe siècle : Les mystères de Paris. La grande ville, en l’occurrence Paris, ma ville natale, est liée à mes premières impressions d’enfance et ces impressions étaient si fortes que, depuis, je n’ai jamais cessé d’explorer les « mystères de Paris ».


Il m’arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d’aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. C’était en plein jour et cela me rassurait.


Au début de l’adolescence, je m’efforçais de vaincre ma peur et de m’aventurer la nuit, vers des quartiers encore plus lointains, par le métro.

C’est ainsi que l’on fait l’apprentissage de la ville et, en cela, j’ai suivi l’exemple de la plupart des romanciers que j’admirais et pour lesquels, depuis le XIXe siècle, la grande ville – qu’elle se nomme Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm – a été le décor et l’un des thèmes principaux de leurs livres.



Edgar Poe dans sa nouvelle L’homme des foules a été l’un des premiers à évoquer toutes ces vagues humaines qu’il observe derrière les vitres d’un café et qui se succèdent interminablement sur les trottoirs. Il repère un vieil homme à l’aspect étrange et il le suit pendant la nuit dans différents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui.


Mais l’inconnu est « l’homme des foules » et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l’on n’apprendra jamais rien sur lui. Il n’a pas d’existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serrés ou bien se bousculent et se perdent dans les rues.







« Grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire »





Et je pense aussi à un épisode de la jeunesse du poète Thomas De Quincey, qui l’a marqué pour toujours.


À Londres, dans la foule d’Oxford Street, il s’était lié avec une jeune fille, l’une de ces rencontres de hasard que l’on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie et il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu’au bout d’une semaine, elle l’attendrait tous les soirs à la même heure au coin de Tichfield Street.


Mais ils ne se sont jamais retrouvés. « Certainement nous avons été bien des fois à la recherche l’un de l’autre, au même moment, à travers l’énorme labyrinthe de Londres ; peut-être n’avons-nous été séparés que par quelque 18 mètres – il n’en faut pas davantage pour aboutir à une séparation éternelle. »



Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur.
Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste.

Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d’inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs du métro aux heures de pointe.



C’est ainsi que dans ma jeunesse, pour m’aider à écrire, j’essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles.


J’avais l’impression, page après page, d’avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d’une ville engloutie, comme l’Atlantide, et de respirer l’odeur du temps. à cause des années qui s’étaient écoulées, les seules traces qu’avaient laissées ces milliers et ces milliers d’inconnus, c’était leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone.



Quelquefois, un nom disparaissait, d’une année à l’autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas. Plus tard, je devais être frappé par les vers d’un poème d’Ossip Mandelstam :






   Je suis revenu dans ma ville familière jusqu'aux sanglots
   Jusqu'aux ganglions de l'enfance, jusqu'aux nervures sous la peau.
   Pétersbourg ! [...]
   De mes téléphones, tu as les numéros.
   Pétersbourg ! J'ai les adresses d'autrefois
   Où je reconnais les morts à leurs voix.







Oui, il me semble que c’est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j’ai eu envie d’écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d’un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone et d’imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms.



On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville. On peut même changer d’identité et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer à une très longue enquête pour retrouver les traces de quelqu’un, en n’ayant au départ qu’une ou deux adresses dans un quartier perdu. La brève indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouvé un écho chez moi : Dernier domicile connu.


Les thèmes de la disparition, de l’identité, du temps qui passe sont étroitement liés à la topographie des grandes villes.

Voilà pourquoi, depuis le XIXe siècle, elles ont été souvent le domaine des romanciers et quelques-uns des plus grands d’entre eux sont associés à une ville : Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dostoïevski et Saint-Pétersbourg, Tokyo et Nagaï Kafû, Stockholm et Hjalmar Söderberg.



J’appartiens à une génération qui a subi l’influence de ces romanciers et qui a voulu, à son tour, explorer ce que Baudelaire appelait « les plis sinueux des grandes capitales ».



Bien sûr, depuis cinquante ans, c’est-à-dire l’époque où les adolescents de mon âge éprouvaient des sensations très fortes en découvrant leur ville, celles-ci ont changé.

Quelques-unes, en Amérique et dans ce qu’on appelait le tiers-monde, sont devenues des « mégapoles » aux dimensions inquiétantes. Leurs habitants y sont cloisonnés dans des quartiers souvent à l’abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires.



Jusqu’au XXe siècle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte « romantique » de la ville, pas si différente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c’est pourquoi j’aimerais savoir comment les romanciers de l’avenir évoqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des œuvres de fiction.







Être né en 1945 « m’a rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli »








Vous avez eu l’indulgence de faire allusion concernant mes livres à « l’art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables ».

Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu’ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance : 1945.


D’être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m’a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli.



Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant.


J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.



Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.













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