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 JEAN GIONO une plume de Provence

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Nine
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MessageSujet: JEAN GIONO une plume de Provence   Jeu 5 Mar - 13:56

« La Provence que je décris est une Provence inventée et c’est mon droit... C’est un Sud inventé comme a été inventé le Sud de Faulkner. J’ai inventé un pays, je l’ai peuplé de personnages inventés et j’ai donné à ces personnages inventés des drames inventés ; le pays lui-même est inventé. Tout est inventé. Rien n’est fonction du pays que j’ai sous les yeux » J.GIONO




Etoile POEME DE L'OLIVE

Ce temps des olives. Je ne connais rien de plus épique.

*

De la branche d'acier gris jusqu'à la jarre d'argile, l'olive coule entre cent mains, dévale avec des bonds de torrents, entasse sa lourde eau noire dans les greniers, et le vieilles poutres gémissent sous son poids dans la nuit. Sur les bords de ce grand fleuve de fruits qui ruissellent dans les villages, tout notre monde assemblé chante.

*

Il y a d'abord les blondes chansons des jours clairs et le basson des vieilles femmes, et celle qui détonne, et tous ceux des vergers crient : « Oh là, oh, là, quel mal d'oreilles », crient à en faire sonner la colline et les derniers, là-haut, vers les bois sauvages, lèvent les bras pour montrer qu'ils ont entendus. Il y a la limpide clarinette des jeunes filles et les garçons à peine mûrs qui chantent comme des scies, mais, tout ça, tant bien marié que c'en est comme du petit lait et des sorbes.

De ce temps, Virgile est là dans les olivettes avec sa palme, se promenant à petits pas, un mot doux pour chaque chose, l'âne gris qui se frottes les poils dans les chardons, la mule un peu folle qui fait les quatre cents coups pour le cheval de Marius, et le cheval ne la regarde même pas; la verdelette petite herbe qui sera le blé; le poil en brosse des haies mortes avec une fleur rouge au cœur, une fleur dont on ne sait pas le nom parce qu'il y a tant d'épines et qu'on ne peut pas la prendre. Il y a Virgile et ce bel habit de fil de lin, une chose tant propre qu'on voudrait avoir le cœur fait de ça : un coup de savon, un plongeon au ruisseau, et net et beau, plus de soucis. Si l'air est âpre c'est tant pis. Ça c'est le temps de la cueillette, le temps où l'on trait l'arbre comme on ferait pour traire une chèvre, la mais à poignées sur la branche, le pouce en l'air, et puis, cette pression descendante. Mais, au lieu de lait, c'est l'olive qui coule.

*

Après, il y a la chanson rouge et noire qui gémira dans le bourg tout au long des nuits, sans arrêt, sourde, comme souterraine. De grands coups tapés au fond de la terre comme un volcan qui tressauterait, cognant de son poing de feu contre la paroi de roche. Une longue plainte avec une tête de fer pointue ondule et vrille l'oreille, entre, et tout son serpent gémissant vient se lover dans la courgette du crâne, sous le bonnet de coton. Alors, comme on écoute, là-bas, dans le fin fond des caveaux, dans toute cette éponge de caves et de cuves sur laquelle le bourg est bâti, sonne la grave mélopée d'un chant qui vient de l'enfer. Ça, pour la pleine nuit, mais, à l'heure de chien et chat, on a dit aux petites couturières : « Ne passez plus par la ruelle de la Vieille-Boucherie » - ou bien : « N'allez pas à la rue Sans-Nom. » - Ah, va, sitôt qu'on a dégrafé le ciseau et qu'on s'est epeluché des fils blancs, sitôt sur la place, les voilà agglutinées bras à bras, à se chuchoter et à rire, et à pouffer, et à se pousser, et se chatouiller, et se dire : « On est grandes quand même. » Tant que d'une à l'autre, l'élan venant comme d'une eau balancée, les voilà dans l'ombre à tâter les murs; les voilà sur la pointe des pieds.

La rue sent la vieille bête sauvage. C'est comme une bauge chaude où dort le crique-croque qui écrase les petites filles en s'y roulant dessus à la façon des vieux sangliers. Le cœur leur remonte à la gorge et, tout d'un coup... Ah, tout d'un coup, une porte claque, un jet de vapeur, un ruissellement de lumière. Là-bas, au fond, des hommes nus tout luisants, de grandes vis luisantes aussi qui descendent du plafond et s'enfoncent dans la terre, des hommes nus cramponnés à des barres comme des désespérés et qui tirent avec tout l'arc de leurs reins.

Un grand chant grave, chaud et poisseux leur souffle son haleine de lion, et les voilà comme des hirondelles éparpillées, toutes en cris.

C'est le temps du pressoir, le temps où, autour du pressoir, la dure peine écrase l'homme sous ses chaînes. Dans l'ombre Dante frappe de son poing sec sur un grand chaudron de cuivre.

Jean Giono ⭐

La veritas es comme l'oli, vèn toujours au dessus.
(La vérité est comme l'huile, elle remonte toujours au-dessus).


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MessageSujet: Re: JEAN GIONO une plume de Provence   Jeu 5 Mar - 14:04

« Chaque fois que dans un de mes livres, il y a du soleil c’est généralement pour le présage d’un drame abominable. C’est toujours le présage d’un drame, ou c’est toujours le présage d’un malheur ». J.GIONO




Ennemonde et autres caractères


Les routes font prudemment le tour du Haut Pays. Certaines fermes sont à dix ou vingt kilomètres de leur voisin le plus proche; souvent, c'est un homme seul qui devrait faire ces kilomètres pour rencontrer un homme seul, il ne les fait pas de toute sa vie; ou bien c'est une tribu d'adultes, d'enfants et de vieillards qui devrait aller vers une autre tribu d'adultes, d'enfants et de vieillards pour y voir quoi ? des femmes démantelées par les grossesses répétées, des hommes rouges et des vieillards faisandés (les enfants aussi d'ailleurs) et sefaire regarder de haut ? on s'en fiche. Si on veut se faire voir, ça se fera aux foires. Trente ou quarante kilomètres séparent les villages qui restent soigneusement sur les pourtours où passe la route.

Dans les terres : hêtres, châtaigniers, chênes rouvres, hêtres de plus en plus énormes et hauts à mesure qu'on pénètre plus profond, rouvres de plus en plus millénaires; loin de tout commerce avec les hommes, des familles de bouleaux, très belles en été, et qui disparaissent, blanc sur blanc, dans la neige; sur les landes, des lavandes, des genêts, de l'alpha, du carex, de la dendelion, puis des pierres, des pierres roulées, comme si jadis, dans ce hauteurs, passaient des fleuves; enfin, au grand large, des pieres plates, sonores comme des cloches, reproduisant le moindre bruit; le saut d'un criquet, le trot d'une souris, le glissement d'ne vipère, ou le vent qui prend appui sur ces tremplins telluriques.

Le ciel est souvent noir, ou alors bleu marine sombre, mais l'impression qu'on en reçoit est celle qu'on recevrait du noir; sauf à l'époque où fleurit un réséda sauvage dont l'odeur fine est si joyeuse qu'elle dissipe toute mélancolie. En dehors de cette époque du réséda, le beau temps ici n'est pas gai; il n'est pas triste non plus, il est autre chose; ceux à qui il convient ne peuvent plus s'en passer. Le mauvais temps aussi est très séduisant, il prend tout de suite des allures cosmiques. Il y a du galactique, et même de l'extra-galactique dans son comportement. Il ne peut pas pleuvoir ici comme ailleurs, on sent que Dieu s'en occupe personnellement; le vent y prend nettement en main les destinées du monde. L'orage y modifie ses données : il n'éclaire plus et il ne fait plus de bruit; tous les objets métalliques se mettent simplement à luire; boucles de ceinture, crochets de souliers, agrafes, lunettes, bracelets, bagues, chaînes, etc., il faut se manier avec précaution.

On rencontre souvent vingt, trente hêtres superbes foudroyés côte à côte, morts de la tête au pied, carbonisés, debout, noirs, attestant qu'il se passe quelque chose dans ce silence.

Les crépuscules sont plus souvent verts que rouges et ils durent très longtemps; si longtemps qu'on est obligé à la fin de s'apercevoir que la nuit est tombée et que la lueur vient maintenant des étoiles. Ici, elles éclairent; elles suffisent pour qu'on se reconnaisse dans un chemin. On en voit peut-être plus qu'ailleurs; ce qui est sûr, toutefois, c'est qu'elles sont plus grosses, l'air y étant pour quelque chose, soit que se pureté, qui est extrême, mette à vif les constellations, soit, ce que certains prétendent, qu'il contienne une matière faisant office de loupe. Evidemment, personne ne peut se flatter d'avoir été par nuit noire au grand large. Dans les cas où elle est prévisible, on se carapate avant qu'elle soit là. Il y a une façon de se conduire envers ce pays, qui a été mise au point par les ancêtres et qui a donné d'excellents résultats, c'est même la seule : on s'y conforme. Chaque accident qu'on a vu arriver, et ils ne se comptent pas, et il y en a d'étranges, viennent tous d'une entorse à ces sortes de règles ou de lois.

Rien n'est plus facile par exemple, que d'aller de Villesèche au Pas de Redortier en plein jour, c'est l'affaire d'une petite heure. Le paysage n'est pas encourageant, mais c'est faisable et il n'y faut qu'un peu de volonté, ou de passion (si c'est à la chasse), ou de bêtise (si c'est gratuit). Mais un jour où les nuages sont bas et épais, la nuit tombe, allez-y ! Personne ne s'y risquera.
L'outil que les gens d'ici ont le plus souvent à la main, c'est le fusil, qu'il s'agisse de chasse ou de réflexions, disons philosophiques; dans un cas comme dans l'autre, il n'y a pas de solution sans coup de feu. Le fusil est pendu à un pied de verre scellé dans le mur près de la chaise du patron. Que ce dernier soit à table ou près du feu, le fusil est toujours à portée de sa main. Ça n'est pas qu'au point de vue gendarmes le pays manque de sécurité, au contraire, même au plus beau temps du brigandage il n'y a jamais eu de crime ici dessus; sauf un en 1928, mais il s'agissait précisément de ce qu'on craint, et on craint la solitude. Les familles n'y sont pas un remède : ce sont tout au plus des réunions de solitaires qui vont en réalité chacun dans leur propre direction : les familles ne se réunissent pas autour de quelqu'un, elles s'écartent à partir de quelqu'un.

Et puis, il y a la métaphysique, certes, pas celle de Sorbonne, celle dont on est bien obligé de tenir compte lors de l'affrontement de la solitude irrémédiable et du monde. M. Sartre ne servirait pas à grand-chose, un fusil est par contre à maintes reprises très utile.

On peut s'étonner que ces paysans n'aient pas plus souvent en main les mancherons de la charrue; c'est que ces paysans sont des pasteurs. C'est aussi ce qui les tient en dehors (et au-dessus) des progrès mécaniques. On n'a pas encore inventé la machine à garder les moutons. C'est le père, le patron, qui dirige le troupeau, le fils ou les fils mènent la petite organisation agricole qui fonctionne d'ailleurs en économie fermée. On ne cultive que la terre nécessaire au froment, à l'orge, à la pomme de terre et aux légumes indispensables à la vie de la famille ou de l'individu, et c'est pourquoi tant de ces paysans restent célibataires et vivent seuls : ils ont ainsi besoin de si peu qu'à peine s'ils grattent la terre un mois par an.

A l'usage de ces célibataires fort sanguins existait encore, il n'y a pas trente ans, un paradis de Mahomet. C'était une maison dans un ubac, le plus sinistre qui soit, qui ne voyait jamais le soleil même au gros de l'été. Y habitait une veuve; elle avait à l'époque ses bons soixante ans. Quand un célibataire allait lui rendre visite, elle mettait à sa porte un drapeau, un drapeau comme vous et moi, tricolore, bleu, blanc, rouge, le plus officiel des drapeaux. Il venait d'ailleurs de la mairie de Saint-C., où il avait été prélevé sur la provision du 14 juillet. La visite terminée, la veuve rentrait le drapeau. C'était connu. Il n'y eu jamais d'histoire. Jusqu'au jour où l'on voulu moderniser ce mécanisme. Une jeune femme d'Avignon, sans doute habile dans cette partie et, ma foi, coquette, se dit qu'elle augmenterait le rendement en allant porter la marchandise à domicile. Elle fut célèbre un été, puis elle disparut sans laisser de traces.

Le bruit courut tout de suite qu'on l'avait vu à la foire de Laragne. Mais Laragne, c'est loin. Elle avait un ami qui vint s'enquérir de droite et de gauche. Il n'était pas sympathique, on le lanterna. Il essaya de se fâcher, mais c'était difficile. Il eut certainement une pique d'amour-propre car, et ça ne se fait pas, il alla raconter son histoire à la gendarmerie de Sault. Enquête au cours de laquelle la présence de la jeune femme à la foire de Laragne et même à celle de Gap fut confirmée par plus de cinquante témoins d'une bonne foi évidente et qui, non moins évidemment, n'auraient pas inventé la poudre. Trois ou quatre ans seulement après on trouva des «trucs» dans lesquels les renards avaient longtemps farfouillé. Mais dans ces hauteurs, ce ne sont pas les «trucs» qui manquent.

La veuve n'a fermé boutique qu'à plus de quatre-vingts ans. Elle n'avait d'ailleurs gagné que le drapeau, qui lui est resté, qu'on a, je crois, mis sur sa bière lors de son enterrement et qu'on a planté sur sa tombe où les vents et les pluies l'ont finalement mis en lambeaux, mais je l'ai encore vu.
Les femmes ici n'ont pas de forme; ce sont des paquets d'étoffes médiocres. Ce n'est pas faute de vouloir paraître, au contraire, à ce sujet elles s'efforceraient plutôt de surenchérir, mais les marchands forains vendent plus de snobisme paysan que de bonnes marchandises. Elles ne vont plus à l'étoffe à pois, ou au noir de jais sibeau sur les aïeules, elles veulent du dessin moderne. On leur en flanque. Ça leur va comme un tablier à un cochon, et des couleurs à faire hurler un architecte (ce qui n'est pas peu dire), mais il faut bien faire savoir qu'on a des sous. Si bien que, si on en voit une vêtue avec goût, et qui parmi toutes ces dondons fait princesse, il y a gros à parier qu'elle est pauvre et qu'elle a honte. Quelquefois les très vieilles font sensations.

Passé l'âge d'être engrossées, elles retrouvent un deuxième corps; même celles qui restent amples se modèlent, mais les maigres prennent vraiment de la noblesse. C'est aussi le moment où elles n'ont plus guère d'argent, elles retournent aux cretonnes anciennes. Il y a aussi dans chaque famille une belle chose (et qu'on déteste).

Les jeunes filles, tant qu'elles sont vierges, ont une beauté de fruit, puis cette beauté éclate et on la voit en éclat dans les enfants. Il ne reste vraiment rien de leur premier état : certaines Vénus deviennent des monstres effrayants, elles ont presque toutes des bouches du XVIIe siècle, édentées ou pire encore, avec quelques grandes dents déchaussées qu'elles sucent. C'est assez abominable.

Mais il ne faut pas prendre leur air niais pour argent comptant. Ce sont presque toujours de maîtresses femmes. Au pied du mur elles font merveille. On se souvient encore d'Ennemonde Girard.

Jean Giono ⭐

adaptation dramatique :

Santelli, Claude / Giono, Jean. Ennemonde. Paris cedex 05 : scérén [CNDP], 1989. 1 vidéocassette VHS,
couleur, 52 mn + 1 livret (16 p.). Images à lire
Résumé : Adaptation de la nouvelle "Ennemonde" de Giono : Ennemonde a épousé un homme qu'elle n'aimait pas dont elle a eu 13 enfants. Elle rencontre un jour dans une foire un lutteur qui va lui révéler l'amour.Elle l'installe dans une vieille bergerie... AVEC JEANNE MOREAU.


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MessageSujet: Re: JEAN GIONO une plume de Provence   Jeu 5 Mar - 14:07

Un site dedié à l'auteur et à son oeuvre magnifiquement réalisé :

http://www.centrejeangiono.com/pages/oeuvre-biographie.htm

et aussi ⭐

http://pagespro-orange.fr/darreau.com/giono/index.html
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JEAN GIONO : BIOGRAPHIE



giono2-v1
envoyé par wlegaud




Naissance et origines

ean Giono est né à Manosque le 30 mars 1895. D'origine provençale par sa mère, il revendique les racines rêvées, enjolivées de la lignée paternelle italienne. Prestige de l'idéal des Carbonari, poursuite de la liberté jusqu'aux franges de l'anarchisme, ivresse des grands chemins et exaltation du compagnonnage : le fil conducteur de toute l'oeuvre, de la vie même de Jean Giono, se trouve dans la fidélité aux convictions qui furent celles de ses père et grand-père.




L'enfance de Jean le bleu


Une enfance sage, une famille unie et aimante, des parents de condition modeste (père cordonnier, mère lingère) qui donnent à leur fils unique une éducation soignée, le respect des traditions, le sens du devoir, le plaisir du travail bien fait, et, par-dessus tout, une grande indépendance d'esprit. C'est un univers rural toujours inscrit dans le XIXe siècle que Jean Giono décrit dans Jean le Bleu (1932), «...l'ère heureuse du pré-machinisme » dira-t-il plus tard. Quitter le collège précocement n'interrompt nullement son dialogue avec les auteurs classiques, Virgile et Homère surtout...
Jean Giono demeurera sa vie durant un lecteur boulimique.


Rupture et douleurs 1914 - 1919

La Grande Guerre représente pour Jean Giono un profond traumatisme, qui fondera le pacifisme virulent, engagé, sans nuances, du rescapé de Verdun. C'est la prise de conscience du mal qui hantera toute l'oeuvre, y compris les plus lumineux des récits. Une fresque terrifiante publiée en 1931, Le Grand Troupeau, en porte témoignage, tout comme la nouvelle Ivan Ivanovitch Kossiakoff, souvenir personnel de l'auteur, qu'il évoquera toujours avec émotion.


Vie privée

Le solitaire, épris de liberté, le poète ivre de mots, aussi éloigné qu'on peut l'être des réalités de ce monde, fonde une famille. Sa vie durant il sera bon époux, père attentif, fils exemplaire, et jamais ne s'évadera du cocon douillet des plaisirs domestiques. Ce n'est que la première des grandes contradictions gioniennes : refusant le régionalisme, l'esprit de clocher, chantre de l'Odyssée, du grand large (Moby Dick), de l'aventure et des cavalcades, il ne s'absentera que brièvement de Manosque sans pourtant s'y intégrer et se contentera d'arpenter la Haute-Provence d'un pas de promeneur enveloppé de sa cape de berger.



Débuts littéraires et premiers succès...


Ses premières oeuvres sont des poèmes à la préciosité surannée ( Accompagnés de la flûte... (1924 )), des récits mythologiques au lyrisme exubérant (Naissance de l'Odyssée (1925 )).

Jean Giono, inlassablement, fait ses gammes, tout en assurant la subsistance de sa famille : il exerce le métier, peu contraignant, d'agent bancaire. Puis soudain, avec La Trilogie de Pan - Colline (1928), Un de Baumugnes (1929), Regain (1930) -, il crée un genre inédit, une épopée rustique mêlant magie, forces occultes et réalisme quotidien dans une effusion sensuelle et païenne sur fond de tragédie grecque. Le succès est immédiat. « Un Virgile en prose vient de naître en Provence ! » se serait exclamé Gide. Jean Giono, désormais, va pouvoir consacrer tout son temps à l'écriture.


Les malentendus

Le succès, en le faisant sortir de l'ombre, place Jean Giono dans une situation ambiguë : loin des cénacles parisiens, peu informé, ses déclarations, ses actions apparaissent comme intempestives, naïves ou contradictoires. Compagnon de route du communisme, il se désolidarise avec vigueur en 1935 lorsque le P.C.F. se prononce pour le réarmement. Adhérent de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires, il se place, sans le savoir, dans la mouvance du trotskisme. Célébrant la nature et les joies simples de la vie des champs, il servira, parfois à son insu, à illustrer les thèses les plus réactionnaires du retour à la terre.
Pacifiste obstiné, il préconise un rapprochement avec l'Allemagne et appelle à une révolte paysanne destinée à miner l'effort de guerre !


Le Contadour

Entre 1935 et 1939 Jean Giono est la figure de proue du groupe du Contadour... Il est difficile de définir ce qu'était ce camp de vacances qui rassemblait deux fois par an dans une atmosphère joyeuse et ludique des intellectuels de tous horizons autour du thème du pacifisme. L'agitation brouillonne de ces intellectuels qui multiplient démarches et manifestations contre la guerre, tracts pacifistes et appels à la désertion alors que montent les périls, compromettra gravement Jean Giono.


Lucien Jacques et Giono


Les prisons

En 1939 Jean Giono est emprisonné durant deux mois... Il est, il est vrai, l'auteur du Refus d'obéissance (1937) et de la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938). Il a pourtant, décevant ses admirateurs, répondu à l'appel de la mobilisation. Moins explicable encore est son arrestation en septembre 1944 pour des raisons symétriquement opposées à celles de 1939, et suivi de cinq mois de détention dans des conditions très dures. Sa conduite pendant la guerre a cependant été plus que respectable : il a pris des risques en aidant, cachant et hébergeant à ses frais réfugiés et fugitifs. Étonnante force d'âme de Jean Giono, qui, intériorisant son expérience fera l'éloge de la réclusion ! : « J'aime les prisons, les couvents, les déserts...». Il ne conservera pas moins de ces temps troublés une grande amertume... D'autant qu'une haine vindicative et tenace l'interdit de publication, le privant de moyens d'existence.


Le deuxième souffle

Ce n'est qu'en 1951 avec la parution du Hussard sur le toit que s'apaisera la vindicte. Commencent alors les années fécondes : outre la quadrilogie du Hussard, épopée romanesque et symbolique, Giono rédige les Chroniques, belles et sombres méditations d'un pessimisme que tempère une sensualité diffuse... Son intérêt pour le cinéma s'affirme, il met lui-même en scène L'Eau vive, Crésus, écrit de nombreux scénarios, adapte ses romans à l'écran. Son activité créatrice ne faiblit jamais : il ne cesse de publier commentaires, préfaces, essais, articles, textes sur la Provence et un dernier roman, L'Iris de Suse, qui paraît quelques mois avant sa mort.




Éloge de la vieillesse


« La jeunesse croque à belles dents avec un appétit goulu. Quand on devient vieux, on mâche lentement une seul bouchée, mais on la savoure, on en retire la quintessence. »

Difficile de ne pas admirer l'homme qui, dans son grand âge conserve, ouvert sur le monde le même regard généreux et gai, plus attentif aux autres que soucieux de lui-même.

9 octobre 1970

Mort de Giono, dans sa maison de Manosque.
« C'est la mort, disait-il, qui donne à toute chose cette beauté aiguë. »




flower Giono l'homme d'un amour secret et passionnel qui a duré plus de 30 ans ;

Avant le livre d`Annick Stevenson, Blanche Meyer et Jean Giono, nul ne connaissait l`amour fou et clandestin du célèbre écrivain pour la femme du notaire de Manosque. Les deux amants se sont pourtant écrits plus de 1 300 lettres d`amour, toutes envoyées Poste restante pour ne pas être découverts. Jérôme Garcin nous livre quelques détails de la manœuvre un jour où Blanche se rend à la Poste.


Amour livre passion lecture extraits lettres adultère littérature clandestin chronique emissions marque-page annick stevenson blanche meyer jean giono actes sud marque-page révélations sur lamour adultère de jean giono



Adresse de la vidéo :

http://videos.nouvelobs.com/video/iLyROoafYczx.html
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MessageSujet: Re: JEAN GIONO une plume de Provence   Jeu 5 Mar - 14:19

L'HOMME QUI PLANTAIT LES ARBRES

:malelovies:



Première partie de deux dédiées à ce court-métrage magique ......."L'Homme qui plantait des arbres"
Narrateur Philippe Noiret sur un conte phylosophique de Jean Giono .



⭐



Second volet de "L"Homme qui plantait des arbres" de Jean Giono narré par Philippe Noiret .
Cette planète , nos enfants nous l'ont prêtée ....tachons de leur rendre encore habitable et riche de sa diversité .
L'Homme qui plantait des arbres est une nouvelle de Jean Giono pour « aimer à planter des arbres » selon les termes de l'auteur.

Il y raconte la vie d'un homme en Provence, qui redonne vie à une terre aride en y semant des glands de chêne.

L'auteur a volontairement mis le texte dans le domaine public à sa création, et a été traduit dans de nombreuses langues.

Cela a inspiré plusieurs replantations de forêt, notamment, en Provence (France), et au Canada.



Jean Giono, écrivain et cinéaste, a grandi en Provence, et en décrit les différentes facettes dont la population, les paysages et la vie. Son rapport avec l'environnement, son passé, sa participation en tant qu'appellé durant la Première Guerre mondiale, ainsi que l'exode rural dont il a été témoin dans la Provence, l'on conduit à cette œuvre, et à d'autres œuvres humanistes et écologistes.



Adapté en film d'animation par Frédéric Back, texte narré par Philippe Noiret, pour Radio-Canada. Ce film reçu de nombreux prix, notamment l'Oscar 1987 du meilleur film d'animation.

Un livre illustré par Frédéric Back, où l'on retrouve les peintures de son film, a également été édité par Gaillimard Lacombe pour Les Entreprises Radio-Canada.

Il existe également un double DVD contenant des entretiens avec Jean Giono, Frédéric Back.

Frédéric Back, inspiré par ce film, a replanté une forêt au Canada, qu'il a dédié à Jean Giono.


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MessageSujet: Re: JEAN GIONO une plume de Provence   Ven 6 Mar - 0:40

Un amour secret



RÉVÉLATION
L'amour inconnu de Giono
Monique Verdussen - librebe




Ils s'aimèrent. Elle inspira ses romans et plus de mille lettres conservées hors publication.
Elle a, durant près de trente-cinq ans, bouleversé la vie de Jean Giono. Qui le sait ? Leur histoire a été évincée de l'histoire qui raconte l'écrivain. Oubliée ou ignorée des biographes. Absente du Centre Jean-Giono de Manosque où, pourtant, du temps où elle habitait à l'étage de la maison, ils vécurent les moments les plus lumineux de leur amour. Et, sans doute, l'existence de cette femme passionnément aimée serait-elle, longtemps encore, demeurée secrète si ce fouineur d'Hubert Nyssen n'avait joué les détectives. Mis en alerte par la traduction - et surtout par la préface - qu'avait faite Giono du "Moby Dick" de Melville, celui-ci soupçonna que l'escapade amoureuse attribuée à l'auteur américain relevait d'un amour de l'écrivain manosquin. Il aurait pu en rester là de conjectures tout de même hasardeuses s'il n'avait reçu, en 1997, un article d'une certaine Jolaine Meyer révélant que sa mère, Blanche Meyer, avait eu avec Giono une liaison qui lui avait inspiré le personnage d'Adelina White dans ce qu'il avait titré "Pour saluer Melville".

"LE GIONO QUE J'AI CONNU"




White... Blanche... La curiosité de l'éditeur d'Arles s'accrut d'autant que la fille révélait, dans la foulée, qu'une correspondance de plus de 1000 lettres, 3300 pages écrites par Giono, se trouvait, sous embargo jusqu'en l'an 2000, à la bibliothèque de l'université de Yale où elle-même avait étudié. Accessibles à la consultation sous autorisation à partir de cette date mais toujours refusées à la publication, ces lettres furent décryptées par Patricia Le Page aux fins d'une thèse soutenue en 2004. Les lettres adressées par Blanche à Giono ayant, quant à elles, été détruites, celle-ci avait tenu, juste avant de mourir, à rédiger des "Mémoires" évoquant "Le Giono que j'ai connu". La succession Jean Giono s'opposa toutefois à ce que toute citation ou extraits des lettres de l'écrivain auxquels il serait fait allusion dans ces souvenirs puissent être publiés. Quoi qu'il en soit, Hubert Nyssen chargea alors la journaliste et traductrice Annick Stevenson d'écrire, à partir de ce que l'on savait et pouvait révéler, le récit de cette passion tenue secrète. Il faut lire "Blanche Meyer et Jean Giono". L'auteur de "Regain" n'a pas besoin de cet éclairage pour être aimé. Hors cette occultation, il apparaît pourtant plus proche et plus humain. Plus compréhensible dans son regard sur certaines de ses héroïnes qui s'en expliquent mieux. Plus dense et réel dans la vie qu'on lui reconnaît.




Née à Nyons et mariée à 17 ans à un futur notaire qu'elle suit à Manosque, Blanche possède une grâce exceptionnelle. Elle est indépendante, intelligente, romanesque. Ses toilettes et sa liberté affichée font désordre dans la petite ville où elle ne se plaira jamais. Son évasion par la lecture intrigue Giono lorsqu'il apprend par son libraire qu'elle lui a commandé "Ulysse" de Joyce. Ce n'est pas banal à Manosque. Le jour où il l'aperçoit furtivement, il n'a d'autre désir que de la revoir. Ils se croisent parfois au hasard des rues. Se saluent. Se sourient peut-être. Mais il aura déjà 39 ans et elle 26 et une petite fille de 4 ans lorsque, la rencontrant chez des amis, elle lui devient aussitôt indispensable. Aveux. Hésitations. Promenades main dans la main. Lectures de manuscrits. Cadeaux. Bientôt échange de lettres... poste restante. Ce n'est que cinq ans plus tard, l'emmenant à Saint-Paul de Vence, qu'il lui fait découvrir, avec le plaisir, la plénitude de l'amour. Il est désormais en état de dépendance. Elle devient sa muse. Il la réinvente sous les traits d'Adeline, de Pauline, de Julie, de l'Absente des livres de sa seconde période, plus stendhalienne. Elle voudrait pouvoir échapper aux rêves de l'écrivain pour appartenir davantage à sa vraie vie. Mais elle comprend, non sans tristesse, que marié lui-même et père de deux filles qu'il adore, il ne lui appartiendra jamais.


PENDANT 35 ANS

Ils s'aimeront avec passion, se sépareront, se retrouveront, se déchireront durant près de trente-cinq ans. Elle a un mari, Louis, jaloux mais raisonnable et patient. Jean est jaloux, excessif et impatient. Elle sera pourtant frustrée de ses promesses non tenues : un enfant, une maison. La confiance est ébranlée par leurs infidélités respectives. De disputes en réconciliations, ils demeureront pourtant liés à travers les années par la tendresse et par... les lettres. Il est malade lorsqu'il lui écrit la dernière en 1969, avant de mourir l'année suivante.

"Je ne peux considérer que comme une trahison envers Giono lui-même le silence qui a toujours été entretenu autour de cet amour", souligne Blanche dans ses "Mémoires", pudiques, parcourues d'ellipses, parfois chahutées dans la chronologie. Discrète sur leurs étreintes et leurs relations les plus intimes, Blanche Meyer, grâce à l'aide de sa fille envers laquelle son amant s'est toujours montré attentionné, nous prend par la main pour rejoindre autrement l'écrivain si attachant de "Le hussard sur le toit" ou de "Noé". Elle est une voix. Un point de vue. Un seul écho, diront les sceptiques. Demeurent les lettres. Les mille lettres...
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MessageSujet: Re: JEAN GIONO une plume de Provence   Sam 7 Mar - 10:01

Les âmes fortes





Les âmes fortes, le film du réalisateur Raoul Ruiz, adapté du roman de Jean Giono, a été présenté dimanche 20 mai 2001 en clôture du Festival de Cannes (hors compétition).

Le cinéaste franco-chilien Raoul Ruiz poursuit son voyage dans la littérature française et, après Marcel Proust ( Le Temps retrouvé, présenté à Cannes en 1999), c'est à Jean Giono et à ses Ames fortes qu'il s'est intéressé.

Une belle pléiade de stars au générique puisque la distribution compte en effet, Laetitia Casta, Arielle Dombasle, John Malkovich, et Frédéric Diefenthal.



Fiche Technique du film


Drame (France)
De Raoul Ruiz avec Laetitia Casta (Thérèse), Frédéric Diefenthal (Firmin, le fiancé de Thérèse), Arielle Dombasle (Madame Numance), John Malkovich (Monsieur Numance), Charles Berli, Jean-François Balmer..., 2001.
Scénario : d'après l'œuvre de Jean Giono / Alexandre Astruc / Alain Majani d'Imguimbert / Mitchell Hooper et Eric Neuhoff.
Production : MDI Productions / Les Films du Lendemain
Distribution : Gemini Films / Président Films


Synopsis

Haute Provence, 1945 : toute une nuit durant, un groupe de femmes évoque avec Thérèse (Laetitia Casta), la plus âgée d'entre elles, son parcours ambigu.



1882, soixante-trois ans auparavant. Thérèse a vingt-deux ans. Elle s'enfuit de sa Drôme natale en compagnie de son fiancé, Firmin. (Frédéric Diefenthal) , pour s'installer à Châtillon. Elle remarque bientôt la femme la plus élégante de la ville, madame Numance (Arielle Dombasle), dont la générosité semble sans limite.
Un lien de fascination mutuelle extrêmement puissant se tisse entre ces deux âmes fortes.
Mais Firmin va s'interposer dans cette relation et troubler le jeu… Escroquer les Numance, qui se laissent déposséder de tout sans sourciller.
Madame Numance disparaît pour toujours.
Dès lors, Thérèse ne sera plus jamais la même, trompant son mari, se jouant de ses amants… Ira-t-elle jusqu'au meurtre ?
Au fil de la nuit, se dessine l'histoire d'une vie. Pourra-t-on jamais savoir la vérité sur Thérèse.




Giono , le romancier de l’ambiguïté par Alexandre Astruc*

Alexandre Astruc est écrivain et cinéaste. Il vient d’écrire le scénario des Âmes fortes de Giono pour le cinéma.

Giono laisse ses personnages vivre de leur vie propre. Portés par la parole, maintenus à hauteur de regard d’homme par le romancier, ils se débattent dans leur ambiguïté.

Qu’un écrivain de près de cinquante ans, poète lyrique s’il en fût, chantre de cette Haute Provence avec laquelle on veut le confondre, renverse tout d’un coup la vapeur et, en trois ou quatre livres, se révèle comme le plus grand, le plus mystérieux, le plus ambigu des romanciers de son temps, voilà un accident qui n’arrive que deux ou trois fois par siècle dans le royaume des lettres, et auquel je ne pourrais comparer que le voyage initiatique d’un mousse polonais, Joseph Conrad, catalogué comme auteur de romans maritimes, et qui apparaît aujourd’hui comme un des plus profonds analystes des mouvements du cœur humain, l’égal de Meredith ou de Dickens.

Mais en France, et dans la tradition universitaire qui nous ligote, on veut tout épingler. Giono, né et mort à Manosque, sera le hérault, sous ce soleil dont pourtant il a appris à se méfier, de ces paysages abusivement méditerranéens, comme Conrad restera un navigateur au long cours qui, courbé le soir dans sa cabine, rédige ses souvenirs de voyages.

La nécessité littéraire est telle qu’elle fait ployer tout sous sa loi. Les personnages arrivent et s’imposent, et l’écrivain écrira sous sa dictée. Giono a lu Stendhal, Balzac, Dostoïevski, Faulkner, Proust et Herman Melville bien sûr. Près d’eux, il aura appris une certaine morale de l’ambiguïté. Il les regarde, ses personnages, gambader sur la page vierge, la table ouverte non pas sur le paysage provençal, mais sur le blanc du mur, et en même temps il les traque, il les guette, il leur propose ce qui les dépasse, ce qui va bien au-delà de la psychologie et touche à ce qu’il y a de plus profond chez l’homme : la transcendance.

Les deux plus beaux romans de Giono sont, à mon avis, Un Roi sans divertissement et Les âmes fortes. Des êtres simples y sont confrontés avec des passions supérieures, qui sont, ici, le dépouillement de soi et, là, une vaine quête. Notons au passage, pour lever une hypothèque, que l’action de ces romans, panorama lyrique de la connaissance de soi, ne se passe pas en Provence : Les âmes fortes dans les montagnes de la Drôme, Un Roi sans divertissement en Auvergne ou en Ardèche, mais le lieu importe peu. Il faut à Giono des paysages rudes, presque abstraits : c’est un homme des hauteurs, et j’irai même jusqu’à dire: du froid; et je trouve significatif que deux de ses plus beaux livres de ce qu’il faut bien se résoudre à appeler sa première époque, aient pour titre : Colline et Batailles dans la montagne. Le Giono provençal est un leurre, un attrape-nigaud pour touriste en mal de carte postale. Encore une fois, Giono est plus près des abîmes de Faulkner ou de Dostoïevski, que des tuiles rouges des maisons de Sisteron.

Mais comment va se définir l’apport de Giono au roman ? Par une certaine distance qu’il entretient avec les personnages de son imagination : ils ne sont évidemment pas libres, du moins au sens un peu bêta que Sartre donnait à ce mot : libres de rejoindre le maquis du Vercors ou de s’engager dans la LVF, ce qui, aux yeux de Dieu du moins, est rigoureusement indifférent. Giono multiplie les points de vue sur ses personnages rendus " ouverts " dans Les âmes fortes par le long récitatif de la veillée funèbre par où débute l’œuvre, et qui doit tout à Tandis que j’agonise de Faulkner. Des bribes de dialogues apparemment sans nécessité apparaissent sous sa plume, magma sur lequel l’histoire prend son essor, histoire portée par le discours, appartenant au discours ; les êtres de chair et de sang s’extraient de la gangue charbonneuse des mots pour détaler dans les ruelles de Châtillon et les sentiers de la Drôme. Giono est d’abord un conteur ; c’est-à-dire un pipeur de dés, un manieur de mots. Il est à son aise dans le mensonge, à qui il aura rendu un magnifique hommage dans le premier livre qu’il ait écrit à tout juste vingt ans : Naissance de l’Odyssée.

Mais très vite la psychologie comme le conte sont dépassés : la petite Thérèse des Âmes fortes découvre, au contact de madame Numance, la fascination qu’un être peut exercer sur un autre. Giono est un avaleur d’âmes. Lui, le paysan rusé, il ne déploie pleinement ses ailes que dans le sublime. Madame Numance se laisse dépouiller jusqu’à son dernier sou par un sort dramatique qui tient à ce que Balzac a de plus grand, et Thérèse, la petite paysanne repliée sur elle-même, devient à son tour une âme forte, allant jusqu’à faire tuer son mari. Mais qu’est-ce qui meut en définitive madame Numance et Thérèse : rien, si peu que rien, la passion de l’absolu.

Giono maintient ses personnages à hauteur de regard d’homme, comme le cinéaste derrière sa caméra. Il les laisse se débattre dans leur ambiguïté, jamais trop près d’eux, jamais trop éloigné, mais le mystère qui les accompagne rejaillit sur lui. Le livre fini, le manuscrit terminé, il en referme les pages : le mystère qui a marché de pair aux côtés de ses personnages, et qui est celui des grandes aventures, reste entier.

Je vois en Giono, avec Bernanos, le plus grand romancier que nous ayons en ces temps de dogmatisme oiseux et de fausse avant-garde : I’un comme l’autre sont confrontés avec des êtres simples, mais démultipliés par ce qui les dépasse. On ne peut réduire le roman à une échelle simplement humaine : il y faut le regard de Dieu.

Giono est le romancier de l’ambiguïté. Nés dans la parole, portés par la parole, ses personnages vivent leur vie propre, s’influençant les uns les autres, et peut-être dans Les âmes fortes, la petite Thérèse n’apparaît-elle que pour permettre, à travers la passion que celle-ci lui porte, à madame Numance d’aller jusqu’au bout d’elle-même dans la générosité et le dépouillement de soi, tout comme cette dernière, en s’effaçant et disparaissant, va permettre à Thérèse de devenir une sorte de sœur jumelle noire — un négatif — de son initiatrice, se réalisant dans la violence et la cruauté.

Autre chose : dans son article sur Moby Dick, Sartre — encore lui, et décidément mal inspiré — reproche à Giono, le terrien, de n’avoir compris qu’en laboureur le périple initiatique du capitaine Achab. C’est ne rien comprendre ni à Giono, ni à Melville, ni à la terre, ni à l’océan. La mer, pour Melville, dont le sous-titre de son roman, Pierre ou les ambiguïtés, pourrait convenir à toute l’œuvre de Giono, n’est que le lieu tragique où le héros poursuit inlassablement sa baleine blanche, tout comme chez Giono, le protagoniste d’Un Roi sans divertissement, sur la neige glacée que le sang souillera comme il a souillé l’écume, s’en va dans une quête solitaire, à la recherche de son loup. Et puis, pensons à la façon avec laquelle Homère parle de la mer, l’ennemie d’Ulysse, celle dont, inspiré par Athena, il vaincra la duplicité : il dit que les rames labourent la mer, qu’elles les flagellent, langage de paysan.

La mer n’est pas plus l’objet des romans de Melville, de Conrad ou de Stevenson, que la terre ne l’est pour Giono. Ce qui compte, c’est cette distance mystérieuse qui relie l’auteur à ses personnages, et, à travers eux, à la pulsion qui les mène et les dépasse. Dirai-je si ce mot n’avait été galvaudé, que Giono, tout comme ses grands maîtres — ses pairs — est un romancier métaphysique : ce paysan est un mystique. Il est visité par l’au-delà. Mais il reste un conteur, magicien du détail exact, du concret. Voyez, dans Les ames fortes, la description de l’auberge où atterrit Thérèse au début du livre, sorte de caverne d’Ali Baba, de caravansérail, traversé par les jurons et les coups de fouet des postillons des diligences descendus de Valence ou de Lus — et regardez aussi comment Giono peint Thérèse enceinte sur ses remparts, guettant comme une araignée cette madame Numance que sous le prétexte de se donner à elle de toute son âme, elle enserrera dans sa glu.

C’est la fable du serpent et du lapin : choc de deux femmes supérieures que leur destin relie l’une à l’autre : Madame Numance pour arriver au dénuement et à la charité, Thérèse pour, après la disparition de sa bienfaitrice, se muer en mante religieuse qui accumule amants et enfants et n’hésite pas à faire tuer son mari. Encore une fois, il faut aller un peu plus loin que la simple psychologie et comprendre que ce qui meut ces deux femmes, dont les destins finissent par se rejoindre dans la folie, c’est cette quête du mystérieux qui les dépasse et qui n’a pas de nom dans le vocabulaire courant.

Un roman n’est grand que s’il pousse devant lui, au détour d’une page, des êtres qui vivent leur vie propre et qui les dépassent comme ils sont dépassés par lui: sinon ce n’est qu’une cotte de maille, un mannequin d’osier, au plus un objet de conversation pour les salons.

J’ai lu Les âmes fortes une première fois à l’âge de vingt ans à leur parution, au lendemain de la Libération — fruit d’un long labeur dans une époque à la fois close et troublée ; je l’ai relu cinquante ans plus tard, dans la perspective d’un film à faire ; l’émotion n’était pas émoussée, les images en étaient restées intactes, fixées dans ma mémoire, comme si elles avaient vécu en moi toute cette longue durée, et j’ai retrouvé la même excitation romanesque, le même bonheur d’écrire et de créer; sauf que, à la lumière de cette tyrannie intellectuelle et pseudo d’avant-garde que nous avions vécue tout ce demi-siècle, l’œuvre avait pris une dimension lyrique et prophétique que je n’avais pas pu distinguer à ce moment-là.

Je tiens Jean Giono pour le plus grand romancier contemporain que nous ayons.

* Cet article paru in Le magazine littéraire N° 329, consacré à Jean Giono provient du dossier de presse du film.


Dernière édition par liliane le Sam 7 Mar - 13:15, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: JEAN GIONO une plume de Provence   Sam 7 Mar - 10:57

Le Hussard sur le Toit

Jean Giono


Ce roman de Jean Giono a été publié en 1951.


Juliette Binoche dans Le Hussard sur le Toit,
le film de Jean-Paul Rappeneau


I. FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Jean-Paul Rappeneau
Scénario : d’après le roman éponyme de Jean Giono
Durée : 2h15
Année de sortie : 1995
Acteurs :
Olivier Martinez Angelo Pardi
Juliette Binoche Pauline de Théus
Patrick Medioni Giacomo, le révolutionnaire italien assassiné
Claudio Armendola Paolo Maggionari, le traître italien
Carlos Cecchi Giuseppe, l'ami d'Angelo
Pierre Arditi M. Peyrolles, un ami du baron de Théus
Jean Yanne le vendeur d´élixir
Gérard Depardieu (à vous detrouver)
Musique : Jean-Claude Petit
Genre : film d´aventures
Age cible : à partir de 16 ans

Jean-Paul Rappeneau est aussi le réalisateur de Cyrano de Bergerac (1990) qui remporta 10 Césars.

Quelques chiffres

Ø 1ère adaptation cinématographique du livre de Jean Giono, Le Hussard sur le toit écrit entre 1945 et 1951, et considéré aujourd'hui comme l'un des plus grands romans français du XXe siècle
Ø 6 mois de tournage dans plus de 60 lieux différents en Provence
Ø 100 décors
Ø 1 000 figurants
Ø 176 millions de francs : le plus gros budget de l'histoire du cinéma
français (avant Astérix et Obélix)


Le contexte politique

L'Italie en 1830 : domination autrichienne et Carbonarisme
En 1830, l'Italie est divisée en plusieurs Etats. L'un de ces Etats est le royaume de Piémont-Sardaigne.
Au cours du XVIIIe siècle, l'Autriche avait affirmé son influence sur les Etats italiens, mais après la chute de Napoléon 1er, la domination autrichienne est complète. Toutefois, l'influence française pendant la Révolution et l'Empire a favorisé l’émergence d’une conscience nationale dans cette région. Des nobles partageant le même désir de liberté et le même sentiment national vont se rassembler dans des sociétés secrètes comme la "charbonnerie" dont les membres sont appelés les "carbonari".



Mais ils doivent lutter contre les autorités autrichiennes qui cherchent à écraser les mouvements révolutionnaires et contre les persécutions de la monarchie réactionnaire de Carlo Alberto, un roi qui est de fait une marionnette de l'empire autrichien. De nombreux carbonari se réfugient alors en France et y continuent leur lutte en exil.

RESUME

Juillet 1832. Tandis que la foule joyeuse célèbre le 14 juillet dans les rues d'Aix-en-Provence, des espions autrichiens font irruption chez Giaccomo, un révolutionnaire italien exilé en Provence, et l'assassinent.

Sa femme court prévenir Angelo Pardi, jeune colonel italien qui lutte lui aussi pour
l'indépendance de son pays dominé par l'Autriche. Angelo réussit à échapper aux Autrichiens et se rend à Banon, pour avertir son ami Paulo Maggionari du danger qui le menace. Là, il s'aperçoit que c'est ce même ami qui trahit ses compatriotes exilés en France. Angelo parvient encore à prendre la fuite et se met à la recherche de Giuseppe, un artisan cordonnier établi à Manosque.



Cet été-là, une terrible épidémie de choléra dévaste la campagne provençale. Partout, des mourants, des morts et des corbeaux. Sur sa route, Angelo tente de soigner les malades. Il n'hésite pas à reproduire les gestes de ce médecin français qu'il a vu courir de maison en maison pour venir en aide à tous ceux qui ne sont pas morts et qui "se cachent".



A Manosque, Angelo se retrouve au centre de l'épidémie. La peur a rendu les habitants paranoïaques. Accusé d'être un empoisonneur de fontaines, Angelo est poursuivi par la population et se réfugie sur les toits. Pour échapper à la pluie, il pénètre dans une maison où vit, seule, la belle Pauline de Théus, qui l’accueille sans avoir peur de lui. C’est un coup de foudre réciproque qu’aucun des deux n’avoue.

Le lendemain, Manosque, où le choléra a fait d'innombrables victimes, est évacuée par les soldats et les habitants sont gardés en quarantaine dans la campagne. Angelo et Pauline se retrouvent et décident de franchir le barrage des soldats français : Angelo veut retourner en Italie et apporter de l'argent à ses compatriotes qui préparent la révolution contre les Autrichiens.



Pauline, elle, veut retrouver son vieil époux, à Théus. Mais pour cela il faut franchir les barrages, échapper aux quarantaines et aux espions autrichiens, tandis que partout le choléra fait des ravages et crée des situations où les hommes tantôt se révèlent des héros généreux et courageux, tantôt succombent aux faiblesses de la nature humaine.
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JEAN GIONO une plume de Provence
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