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 ALAIN MINC - 10 JOURS QUI EBRANLERONT LE MONDE

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liliane
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MessageSujet: ALAIN MINC - 10 JOURS QUI EBRANLERONT LE MONDE   Lun 2 Mar - 9:35

Dans Dix jours qui ébranleront le monde*, Alain Minc échafaude, avec un mélange d'inquiétude et de jubilation, dix scénarios. Chacun de ces scénarios - «Le jour où la Chine envahira Taïwan; Le jour où Google rachètera le New York Times ; Le jour où l'euro vaudra 2,5dollars; Le jour où la France comptera plus d'habitants que l'Allemagne»... - est plausible et illustre un enjeu clé de notre avenir. Nous publions le dernier chapitre, intitulé «Le jour où les jeunes mâles blancs se révolteront».

Lorsque le fonctionnaire de la préfecture de police (PP) reçut, le 20 mai 2016 la notification du projet de manifestation, il crut à une blague. Un collectif pour « les droits des jeunes mâles blancs » prétendait défiler de la République à la Nation, comme le faisait la classe ouvrière du temps de sa splendeur. A peine connue des Renseignements généraux (RG), l'association ressemblait à un club de jeunes « bobos » en mal d'amusements. Comment refuser à ces farceurs de se réunir place de la République ? Ils occuperaient au plus le trottoir du boulevard Beaumarchais et descendraient vers la Bastille sans perturber la circulation. Inutile de prévoir un lourd service d'ordre : trois estafettes suffiraient avec des policiers en tenue ordinaire, sans même leur attirail de combat - casque, matraque, grenades lacrymogènes. C'était, pour le factotum de la PP, un non-événement, au même titre qu'un défilé d'amateurs de pétanque ou de défenseurs du cirque Bouglione. Sans doute ignorait-il, comme ses collègues des RG, la puissance du web. Ceux-ci ne contrôlaient pas la circulation entre les blogs, les sites communautaires et les mails privés. Aussi n'avaient-ils pas mesuré l'incroyable mobilisation qu'avait suscitée l'appel à manifester des « jeunes mâles blancs ».

Quelle ne fut pas la surprise du lieutenant de police chargé de surveiller le défilé quand il vit la place de la République se remplir de manifestants dont l'allure était en effet celle de mâles jeunes et blancs ! Lorsque, vissé à son téléphone, il informa sa hiérarchie, ses supérieurs ne le prirent pas au sérieux, se moquant de cette plaisanterie. Il leur fallut se rendre à l'évidence. Lorsque les manifestants atteignirent le millier, le préfet fut alerté d'urgence. A 10 000, ce fut le ministre de l'Intérieur. A 40 000, le président de la République. A 100 000, l'événement prit une portée nationale. La manifestation se déroula parfaitement. Dépêchées en urgence, quelques compagnies de CRS semblèrent perturber la fête, suscitant de la part des manifestants ricanements et quolibets. Slogans bon enfant, tenues festives : ce n'était pas la révolution en marche mais plutôt un décalque bon chic bon genre de la Gay Pride.

Paris avait une fois de plus « donné le la ». Londres, Berlin, Madrid, Rome, Bruxelles, Lisbonne furent à leur tour traversées de cortèges aussi nombreux qu'à Paris et qui réunissaient le même public. Des hommes, blancs bien sûr, d'allure petite-bourgeoise, majoritairement diplômés, à la fois rieurs et décidés, ne se laissant aller à aucune forme de misogynie ni de racisme. Sans leader ni porte-parole au départ, le mouvement s'en est naturellement créé, sous la pression des médias en quête de « beaux parleurs ». A l'instar autrefois du porte-parole des camionneurs en grève, venu de nulle part et depuis lors disparu, firent irruption Alexandre, jeune ambitieux politique aux aspirations électorales bloquées dans son parti par la promotion accélérée des femmes et des minorités ; Sacha, jeune immigré d'origine russe désireux de faire carrière dans les médias et se sentant freiné, à tort ou à raison, et tant d'autres propulsés, le temps d'une émission de télévision ou d'une interview, vers une gloire fugitive.

Mais plus difficile que de susciter des leaders fut la quête, par les observateurs, d'hypothétiques revendications. C'est un malaise diffus qui s'exprimait. Ces jeunes se disaient « discriminés », mêlant dans un fourre-tout les dettes dont leur génération devrait s'acquitter pour le compte des anciens, la prolongation jusqu'à 70 ans de l'âge de la retraite qui bloquait, à leurs yeux, les promotions dans les entreprises, le culte des seniors que pratiquaient désormais les publicitaires. Mais, interrogés sur le fait de savoir en quoi une jeune femme beur n'était pas aussi pénalisée qu'eux par ces phénomènes, ils demeuraient cois. Poussés dans leurs retranchements d'hommes prétendument brimés, ils avaient l'habileté de ne pas contester le principe de la parité, mais affirmaient que les mesures de rattrapage instaurées pour la faire respecter engendraient une génération de victimes, la leur.

C'est le même raisonnement qu'ils appliquaient à l'intégration des minorités, manifestant leur accord avec l'objectif, mais protestant contre les mesures les plus fortes de discrimination positive pour lesquelles eux payaient, à leur avis, un prix trop élevé. S'exprimant avec mesure, évitant de tomber dans un discours réactionnaire, s'attachant à ne faire preuve d'aucune agressivité, ils avaient réussi à installer leurs préoccupations dans le débat public.

Réagissant avec la liberté de ton qu'un président de la République possède au terme d'un deuxième mandat non renouvelable, Nicolas Sarkozy estima qu'il fallait entendre ces récriminations et savoir faire preuve de discernement dans l'application de la discrimination positive. Ayant été, pendant les premières années de sa présidence, un militant farouche de la parité et de la diversité, il s'estimait en droit de marquer les limites à ne pas franchir. C'était, mutatis mutandis, le propos qu'avait tenu en 2007, avec l'avantage que lui conférait son appartenance minoritaire, un Barack Obama encore candidat. Se préparant à une troisième candidature présidentielle, Ségolène Royal eut l'intelligence politique d'oublier les discours très « suffragette » qu'elle avait tenus dix ans plus tôt et joua la femme compréhensive pour les préoccupations des hommes qui se sentaient, à tort ou à raison, brimés. Quant aux deux principaux hommes politiques de l'UMP, Xavier Bertrand et Jean-François Copé, qui se préparaient à une primaire sauvage entre eux, ils rivalisèrent de jésuitisme, marquant leur compréhension aux « jeunes mâles blancs », témoignant de leur fidélité aux minorités visibles et martelant leur attachement au principe de la parité. Dans le style inimitable qui était désormais le sien, mêlant les pulsions les plus populistes et les citations en grec ancien, les incohérences conceptuelles et les postures moralisatrices, François Bayrou tint une ligne incompréhensible pour le commun des mortels, mais excitante pour les commentateurs politiques, en quête de joutes verbales.

Six mois plus tard, Alexandre, Sacha et leurs amis avaient disparu de la scène. Le souvenir de la manifestation des « jeunes mâles blancs » ressemblait aux réminiscences d'un « monôme de carabins » bien davantage qu'à un mouvement venu des profondeurs de la société et analogue à ceux qu'Alain Touraine s'évertuait à repérer dans les années 80.

Cette historiette semble relever du gag davantage que de la prophétie ou de la métaphore. S'y croisent néanmoins de vraies questions : la divergence croissante d'intérêts entre jeunes et vieux, la nécessité d'une discrimination positive en faveur des femmes, au risque de susciter des effets boomerang comme ce fut le cas aux Etats-Unis, les exigences d'une action déterminée voire coercitive au profit des minorités visibles sans entrer néanmoins dans le cycle communautariste.

Les jeunes auraient toutes les raisons de céder à un complexe de persécution. L'actuelle crise alourdit le fardeau qui pesait déjà sur leurs épaules. La conscience collective prenait acte de la nécessité de plafonner l'endettement public, afin de ne pas surcharger davantage encore les futures générations. Le retour obligatoire au keynésianisme, afin d'éviter une « grande dépression », vient de faire voler en éclats ces sages engagements. Nul ne mesure encore la surcharge imposée par les plans de relance. Le développement de retraites par capitalisation, à côté du système de répartition, avait vocation à alléger la pression future sur les actifs. Voilà une perspective que le krach boursier a effacée pour de nombreuses années ! L'inévitable contrecoup budgétaire, une fois la crise finie, pèsera sur les dépenses d'éducation et d'enseignement supérieur dans des proportions bien plus élevées, car plus durables, que le surcroît d'investissements initié aujourd'hui au titre de la relance. Cet alourdissement ne sera compensé ni par un allégement de leurs charges en matière d'assurance-maladie, ni par des carrières plus faciles dans les entreprises.

Les jeunes n'auront à leur actif que deux atouts, l'un existant, l'autre plausible. Le plus sûr est la disparition à terme du chômage. Nous étions entrés, avant la crise, dans une société où il y avait plein-emploi pour ceux qui pouvaient et voulaient travailler. Certes, certains pouvaient mais ne voulaient pas, et d'autres voulaient mais ne pouvaient pas. Une fois éloignée l'actuelle récession, nous reviendrons à cette situation, avant même de retrouver un vrai plein-emploi, de connaître des pénuries de main-d'œuvre et donc d'accroître massivement les flux d'immigration.

L'autre chance des jeunes, plus incertaine, est un hypothétique retour de l'inflation. L'inflation n'a qu'un avantage : elle gomme les dettes. Chacun sait que l'effacement des dettes ne s'est réalisé dans l'histoire que par la guerre ou par l'inflation. Si l'incroyable injection d'argent que nous vivons, à la fois par la création monétaire et par le déficit public, respecte les lois de l'économie, nous devrions connaître, dans deux ou trois ans, une poussée inflationniste qui se nourrira aussi, au moment du redémarrage économique, d'un nouvel envol du prix du pétrole et des matières premières. Indépendamment de ses innombrables inconvénients, une telle résurgence de l'inflation aurait un effet positif : alléger la charge financière des jeunes générations et les dispenser en partie de la punition supplémentaire que leur impose à terme le traitement de l'actuelle crise.

S'ils ont raison à propos de l'injustice qui pèse sur la jeunesse, nos jeunes mâles blancs seront-ils légitimes à mettre en cause d'hypothétiques avantages accordés aux femmes et aux minorités ? Ce n'est pas la situation actuelle. Si certaines professions - enseignement, magistrature - sont en voie de complète féminisation, c'est l'effet de leur prolétarisation. Lorsque les hommes se plaindront de n'avoir connu que des enseignants femmes et de n'être jugés que par des magistrates, ils devront se remémorer l'origine du phénomène.

Dans la politique et les entreprises, la domination phallocratique n'a été en revanche que symboliquement écornée. L'effort est allé loin en 2007, lors de la composition du gouvernement, avec une vraie parité. Mais le Parlement demeure une chasse gardée masculine et les collectivités locales sont bien loin d'être dirigées par une moitié de femmes. Quant aux chefs d'entreprise, ils se sont dispensés de suivre l'exemple gouvernemental et d'essayer, à l'instar de Nicolas Sarkozy, de forcer le destin. Ce n'est pas demain que les comités de direction générale du CAC 40 seront composés pour moitié de femmes.

Mais l'inaction des uns et l'hypocrisie des autres créent une situation si insupportable qu'elle provoquera un jour un effet boomerang. Les jeunes femmes, qui monopolisent désormais les premiers rangs des grandes écoles, ne se laisseront pas éternellement déposséder de leurs droits. A défaut de s'établir en souplesse, la parité s'imposera un jour de force dans toutes les fonctions de commandement de la société française. Ce que les responsables n'auront pas fait spontanément relèvera d'accords conventionnels et, si ceux-ci sont inefficaces, le marteau-pilon de la loi se mettra en mouvement. Aujourd'hui injustement rentiers en termes de pouvoirs, les jeunes mâles seront tout aussi injustement victimes. Il leur faudra s'écarter d'autant plus brutalement de certaines positions qu'ils en auront trop longtemps abusé. Nonobstant les débats théoriques, voire constitutionnels sur la discrimination positive, la passivité des élites conduira un jour par réaction à l'instaurer brutalement et nous vivrons alors en accéléré le film des réactions collectives que la société américaine a manifestées sur une période de quarante ans : réticence, acceptation, violente remise en cause.

La situation est évidemment encore plus aiguë pour les minorités visibles. Elles ne bénéficient pas du levier que constitue néanmoins pour les femmes le principe juridiquement accepté, y compris dans la Constitution, de la parité. Ancré dans notre tradition universaliste, le refus du critère ethnique est moralement vertueux. Mais il est pratiquement absurde et oblige à ruser avec la réalité, soit en camouflant la discrimination positive derrière un critère social, soit en recourant à des placebos, tel le curriculum vitae anonyme. Ne nous leurrons pas : les progrès paraîtront, dans quelques années, si insuffisants qu'il faudra faire bouger les piliers du temple constitutionnel, glisser subrepticement le principe de la diversité dans la Constitution et autoriser, au moins pour des périodes de temps limitées, le recours à la discrimination positive. Comme en matière de parité, les « jeunes mâles blancs » subiront brutalement le contrecoup des années où, de conserve avec leurs aînés, ils n'auront pas su faire de place à leurs alter ego issus des minorités visibles. Le rattrapage sera, comme pour l'équilibre hommes-femmes, d'autant plus brutal qu'il aura été tardif, en particulier dans les deux mêmes univers conservateurs que constituent la sphère des élus politiques et les entreprises. S'y ajoute un troisième monde aussi imperméable à la diversité qu'il est en revanche ouvert à la parité : l'administration.

Ce que le consensus, les bonnes intentions, les innombrables chartes, les sempiternels accords sociaux n'auront pas réalisé relèvera alors de la loi et de règles aussi sèches qu'aveugles. La plaisanterie qui a si longtemps couru aux Etats-Unis - l'avenir appartient aux femmes noires paralytiques car elles comptent dans trois quotas - trouvera alors son équivalent en France : la beurette diplômée aura un double avantage sur le garçon blanc, issu de Neuilly ou de Sarreguemines. La société française fera-t-elle facilement siennes de telles distorsions par rapport à l'égalitarisme méritocratique qui constitue son ADN ? Nul ne peut l'affirmer.

Peut-être les adultes et les vieux accepteront-ils, le moment venu, de telles entorses à nos plus anciens principes, puisqu'ils n'en paieront pas eux-mêmes le prix, mais ceux qui en seront involontairement victimes seront peut-être moins coopératifs que ne l'ont été, en leur temps, les jeunes Américains.

Nous ne verrons probablement pas 100 000 jeunes mâles blancs entre la République et la Nation, mais nous connaîtrons sans doute de leur part des manifestations d'insatisfaction, voire de frustration, qui seront moins sympathiques qu'un défilé rassurant à l'image de ceux qui sont si profondément ancrés dans nos rites collectifs.

* Dix jours qui ébranleront le monde, d'Alain Minc, Grasset, 135p., 9€. En librairie le 3mars.

http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2009/02/28/01006-20090228ARTFIG00126--alain-minc-le-j-our-o-les-jeunes-m-a-les-blancs-se-revolteront-.php
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http://www.artmony.biz
 
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