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 UN TEXTE DE CLAUDE NOUGARO

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Nine
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MessageSujet: UN TEXTE DE CLAUDE NOUGARO   Ven 13 Fév - 18:20

Claude Nougaro
PLUME D'ANGE




Vous voyez cette plume?
Eh bien, c'est une plume... d'ange
Mais rassurez-vous, je ne vous demande pas de me croire, je ne vous le demande plus.
Pourtant, écoutez encore une fois, une dernière fois, mon histoire.
Une nuit, je faisais un rêve désopilant quand je fus réveillé par un frisson de l'air.
J'ouvre les yeux, que vois-je?
Dans l'obscurité de la chambre, des myriades d'étincelles...
Elles s'en allaient rejoindre, par tourbillonnements magnétiques, un point situé devant mon lit.
Rapidement, de l'accumulation de ces flocons aimantés, phosphorescents, un corps se constituait.
Quand les derniers flocons eurent terminé leur course, un ange était là, devant moi, un ange réglementaire avec les grands ailes de lait.
Comme une flèche d'un carquois, de son épaule il tire une plume, il me la tend et il me dit:
"C'est une plume d'ange. Je te la donne. Montre-la autour de toi.
Qu'un seul humain te croie et ce monde malheureux s'ouvrira au monde de la joie.
Qu'un seul humain te croie avec ta plume d'ange.
Adieu et souviens-toi: la foi est plus belle que Dieu."

Et l'ange disparut laissant la plume entre mes doigts.
Dans le noir, je restai longtemps, illuminé, grelottant d'extase, lissant la plume, la respirant.
En ce temps-là, je vivais pour les seins somptueux d'une passion néfaste.
J'allume, je la réveille:

"Mon amour, mon amour, regarde cette plume... C'est une plume d'ange!
Oui! un ange était là... Il vient de me la donner...
Oh ma chérie, tu me sais incapable de mensonge, de plaisanterie scabreuse...
Mon amour, mon amour, il faut que tu me croies, et tu vas voir... le monde!"
La belle, le visage obscurci de cheveux, d'araignées de sommeil, me répondit:
"Fous-moi la paix... Je voudrais dormir... Et cesse de fumer ton satané Népal!"
Elle me tourne le dos et merde!

Au petit matin, parmi les nègres des poubelles et les premiers pigeons, je filai chez mon ami le plus sûr.
Je montrai ma plume à l'Afrique, aux poubelles, et bien sûr, aux pigeons qui me firent des roues, des roucoulements de considération admirative.
Je sonne.
Voici mon ami André.
Posément, avec précision, je vidais mon sac biblique, mon oreiller céleste:
"Tu m'entends bien, André, qu'on me prenne au sérieux et l'humanité tout entière s'arrache de son orbite de malédiction guerroyante et funeste.
A dégager! Finies la souffrance, la sottise. La joie, la lumière débarquent!"
André se massait pensivement la tempe, il me fit un sourire ému, m'entraîna dans la cuisine et devant un café, m'expliqua que moi, sensible, moi, enclin au mysticisme sauvage, moi devais reconsidérer cette apparition.
Le repos... L'air de la campagne... Avec les oiseaux précisément, les vrais!

Je me retrouve dans la rue grondante, tenaillant la plume dans ma poche.
Que dire? Que faire?
"Monsieur l'agent, regardez, c'est une plume d'ange."
Il me croit!
Aussitôt les tonitruants troupeaux de bagnoles déjà hargneuses s'aplatissent.
Des hommes radieux en sortent, auréolés de leurs volants et s'embrassent en sanglotant.
Soyons sérieux!
Je marchais, je marchais, dévorant les visages. Celui-ci? La petite dame?
Et soudain l'idée m'envahit, évidente, éclatante... Abandonnons les hommes!
Adressons-nous aux enfants! Eux seuls savent que la foi est plus belle que Dieu.
Les enfants... Oui, mais lequel?
Je marchais toujours, je marchais encore.
Je ne regardais plus la gueule des passants hagards, mais, en moi, des guirlandes de visages d'enfants, mes chéris, mes féeriques, mes crédules me souriaient.
Je marchais, je volais... Le vent de mes pas feuilletait Paris...
Pages de pierres, de bitume, de pavés maintenant.
Ceux de la rue Saint-Vincent... Les escaliers de Montmartre.
Je monte, je descends et me fige devant une école, rue du Mont-Cenis.
Quelques femmes attendaient la sortie des gosses.
Faussement paternel, j'attends, moi aussi.
Les voilà.
Ils débouchent de la maternelle par fraîches bouffées, par bouillonnements bariolés.
Mon regard papillonne de frimousses en minois, quêtant une révélation.
Sur le seuil de l'école, une petite fille s'est arrêtée.
Dans la vive lumière d'avril, elle cligne ses petits yeux de jais, un peu bridés, un peu chinois et se les frotte vigoureusement.
Puis elle prend son cartable orange, tout rebondi de mathématiques modernes.
Alors j'ai suivi la boule brune et bouclée, gravissant derrière elle les escaliers de la Butte.
A quelque cent mètres elle pénétra dans un immeuble.
Longtemps, je suis resté là, me caressant les dents avec le bec de ma plume.

Le lendemain je revins à la sortie de l'école et le surlendemain et les jours qui suivirent.
Elle s'appelait Fanny. Mais je ne me décidais pas à l'aborder.
Et si je lui faisais peur avec ma bouche sèche, ma sueur sacrée, ma pâleur mortelle, vitale?
Alors, qu'est-ce que je fais? Je me tue? Je l'avale, ma plume?
Je la plante dans le cul somptueux de ma passion néfaste?
Et puis un jeudi, je me suis dit: je lui dis.
Les poumons du printemps exhalaient leur première haleine de peste paradisiaque.
J'ai précipité mon pas, j'ai tendu ma main vers la tête frisée...
Au moment où j'allais l'atteindre, sur ma propre épaule, une pesante main s'est abattue.
Je me retourne, ils étaient deux, ils empestaient le barreau: "Suivez-nous."

Le commissariat.
Vous connaissez les commissariats?
Les flics qui tapent le carton dans de la gauloise, du sandwich...
Une couche de tabac, une couche de passage à tabac.
Le commissaire était bon enfant, il ne roulait pas les mécaniques, il roulait les r:
"Asseyez-vous. Il me semble déjà vous avoir vu quelque part, vous.
Alors comme ça, on suit les petites filles?
- Quitte à passer pour un détraqué, je vais vous expliquer, monsieur, la véritable raison qui m'a fait m'approcher de cette enfant.
Je sors ma plume et j'y vais de mon couplet nocturne et miraculeux.
- Fanny, j'en suis certain, m'aurait cru. Les assassins, les polices, notre séculaire tennis de coups durs, tout ça, c'était fini, envolé!
- Voyons l'objet, me dit le commissaire.
D'entre mes doigts tremblants il saisit la plume sainte et la fait techniquement rouler devant un sourcil bonhomme.
- C'est de l'oie, ça..., me dit-il, je m'y connais, je suis du Périgord.
- Monsieur, ce n'est pas de l'oie, c'est de l'ange, vous dis-je!
- Calmez-vous! Calmez-vous! Mais vous avouerez tout de même qu'une telle affirmation exige d'être appuyée par un minimum d'en quête, à défaut de preuve.
Vous allez patienter un instant. On va s'occuper de vous. Gentiment hein? gentiment."

On s'est occupé de moi, gentiment.
Entre deux électrochocs, je me balade dans le parc de la clinique psychiatrique où l'on m'héberge depuis un mois.
Parmi les divers siphonnés qui s'ébattent ou s'abattent sur les aimables gazons, il est un être qui me fascine.
C'est un vieil homme, très beau, il se tient toujours immobile dans une allée du parc devant un cèdre du Liban.
Parfois, il étend lentement les bras et semble psalmodier un texte secret, sacré.
J'ai fini par m'approcher de lui, par lui adresser la parole.
Aujourd'hui, nous sommes amis. C'est un type surprenant, un savant, un poète.
Vous dire qu'il sait tout, a tout appris, senti, perçu, percé, c'est peu dire.
De sa barbe massive, un peu verte, aux poils épais et tordus le verbe sort, calme et fruité, abreuvant un récit où toutes les mystiques, les métaphysiques, les philosophies s'unissent, se rassemblent pour se ressembler dans le puits étoilé de sa mémoire.

Dans ce puits de jouvence intellectuelle, sot, je descends, seau débordant de l'eau fraîche et limpide de l'intelligence alliée à l'amour, je remonte.
Parfois il me contemple en souriant. Des plis de sa robe de bure, ils sort des noix, de grosses noix qu'il brise d'un seul coup dans sa paume, crac! pour me les offrir.

Un jour où il me parle d'ornithologie comparée entre Olivier Messiaen et Charlie Parker, je ne l'écoute plus.
Un grand silence se fait en moi.
Mais cet homme dont l'ange t'a parlé, cet homme introuvable qui peut croire à ta plume, eh bien, oui, c'est lui, il est là, devant toi!
Sans hésiter, je sors la plume.
Les yeux mordorés lancent une étincelle.
Il examine la plume avec une acuité qui me fait frémir de la tête aux pieds.
"Quel magnifique spécimen de plume d'ange, vous avez là, mon ami.
- Alors vous me croyez? vous le savez!
- Bien sûr, je vous crois. Le tuyau légèrement cannelé, la nacrure des barbes, on ne peut s'y méprendre.
Je puis même ajouter qu'il s'agit d'une penne d'Angélus Maliciosus.
- Mais alors! Puisqu'il est dit qu'un homme me croyant, le monde est sauvé...
- Je vous arrête, ami. Je ne suis pas un homme.
- Vous n'êtes pas un homme?
- Nullement, je suis un noyer.
- Vous êtes noyé?
- Non. Je suis un noyer. L'arbre. Je suis un arbre."

Il y eut un frisson de l'air.
Se détachant de la cime du grand cèdre, un oiseau est venu se poser sur l'épaule du vieillard et je crus reconnaître, miniaturisé, l'ange malicieux qui m'avait visité.
Tous les trois, l'oiseau, le vieil homme et moi, nous avons ri, nous avons ri longtemps, longtemps...
Le fou rire, quoi!

Texte mis en musique par JC Vannier
1977


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MessageSujet: Re: UN TEXTE DE CLAUDE NOUGARO   Ven 13 Fév - 18:24

LA BETE ET L'ANGE - Imaginaire et poetique


Editeur : L'harmattan
Collection : Espaces Littéraires
Parution : 2007

Disparu en mars 2004, Claude Nougaro laisse une oeuvre véritable.

Auteur-interprète de ses chansons, il est aussi un poète à part entière. Ses textes, dont les premiers furent écrits dans les années cinquante, s'alimentent à une puissance de désir qui l'apparente à des artistes comme Victor Hugo ou Picasso.

Ce livre s'attache à décrire les structures de l'imaginaire d'un univers poétique généreux et baroque, dont la mélancolie est combattue par une énergie puisée au sentiment profond d'une appartenance cosmique. La principale de ces structures donne son titre à l'ouvrage.

Elle consiste en ceci que l'oeuvre de Nougaro se laisse globalement définir, du début à la fin, comme une entreprise pour conférer forme adéquate aux forces du bas - forces du corps, des parias, du désir. Cette structure caractérise donc aussi la poétique de l'artiste : la plasticité sensuelle du travail des mots, le tissage serré, amoureux, des métaphores permettent l'émergence de formes textuelles régénérées, où haut et bas, matière et âme se conjoignent, formes dans lesquelles la bête trouve alors à prendre allègrement figure, le monstre - qui n'était monstrueux que d'être informe, privé de l'exutoire de formes - se dénouant ainsi en ange. :star:

http://editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=numero&no_revue=&no=24090


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MessageSujet: Re: UN TEXTE DE CLAUDE NOUGARO   Ven 13 Fév - 18:44

En 2002, Nougaro se consacre au verbe et tourne avec un spectacle "parlé" autour de ses textes
qu'il nomme "les Fables de ma Fontaine".
Le spectacle est immortalisé dans un DVD enregistré en mai 2002 aux Bouffes du Nord de Paris.
En juin 2003, attendu au 1er festival du Verbe organisé par Dick Annegarn dans la région de Toulouse,
le chanteur décline l'invitation pour raisons de santé.

Sur paroles, Flammarion, 1997
L'ivre de mots (2002)
Fables de ma fontaine (2003)


livres de Claude Nougaro

**************************

Livres parus sur Claude Nougaro

Christian Laborde Nougaro, la voix royale, Hidalgo, 1989

Alain Wodrascka Claude Nougaro, l'alchimiste des mythes, Nizet, 1997

Stéphane Deschamps Claude Nougaro à fleur de mots, Hors collection, 2001

Annie et Bernard Reval Claude Nougaro, états d'âme, France Empire, 2002

Alain Wodrascka, Nougaro souffleur de vers, Didier Carpentier, 2002

L'homme aux semelles de swing de Christian Laborde, éditions Fayard, 2004

Jacques Perciot Claude Nougaro, percussioniste du verbe, Didier Carpentier, 2004

Christian Laborde Mon seul chanteur de blues, La Martinière, 2005

Laurent Balandras Les manuscrits de Claude Nougaro, Textuel, 2005

Jacques Barbot Nougaro : une biographie, Anne Carrière, 2007

Dany Gignoux et Hélène Nougaro Nougaro : comme s'il y était, Privat, 2007


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MessageSujet: Re: UN TEXTE DE CLAUDE NOUGARO   Ven 13 Fév - 18:53



ILE DE RE

Dans l'île de Ré
Ma belle adorée
Je t'emmènerai
Bientôt
Au mois le plus tendre
Le mois de septembre
Où l'on peut s'étendre
Bien seuls
Regardant la plaque
Des flots et les flaques
Que les soirées laquent
D'argent
Regardant les teintes
Allumées, éteintes
D'une toile peinte
Par un génie clair

Dans l'île de Ré
Ma belle adorée
Je t'emmènerai
Tout beau
Remontant l'aorte
D'une route accorte
Nous irons aux Portes
Au bout
Mes parents y vivent
Tout près de la rive
Brodée de salives
Nacrées
Là, la fleur marine
Par les deux narines
Grise la poitrine
D'un encens sucré

Sur le tapis mousse
De la plage rousse
Soudain je te pousse
Alors
Voici le célèbre
Cliché de vertèbres
De bras et de lèvres
Roulant
Sur le drap de sable
Que l'eau imbuvable
Lessive inlassable
Nettoie
Effaçant l'empreinte
Pourtant sacro-sainte
De la longue étreinte
De nos cœurs en croix

Quand la lune brule
L'îlot majuscule
Dont tintinnabulent
Les ports
Sur les pierres vieilles
Je nous appareille
De phrases vermeilles
Partons
Nous jetterons l'ancre
Dans le flacon d'encre
D'une nuit qu'échancre
Là-bas
Le phare sirène
Du cap des Baleines
Tournant la rengaine
D'amour d'au-delà

Dans l'île de Ré
Ma belle adorée
Je t'emmènerai
Demain
Ta main dans la mienne
Come rain or come shine
Comme reine ou comme chaîne
Je t'aime
Rois mages en cohorte
Barbe-Bleue des Portes
L'océan t'apporte
La clé
La clé du mystère
A toi, ma Miss Terre
Que tu sauras taire
Dans l'île de Ré


coeur
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MessageSujet: Re: UN TEXTE DE CLAUDE NOUGARO   Lun 8 Fév - 21:31

Ha Nougaro ! J'adore !

J'aime beaucoup ce magnifique poème, de celui qui fut un merveilleux jongleur de mots :


Le chant du désert - des mots...



Dans le désert de papier blanc

mes vieux chameaux de mots naviguent

croisant parfois les ossements d’un poème mort de fatigue

bédouin brûlé par l’aveuglant néant

sèche douche

je marche marche m’ensablant

un baîllon d’encre sur la bouche


...J\'ai soif, j\'ai soif


Il est des bouches oasis

toute enchantées de phrases fraîches

La mienne suce le supplice d’une langue qui se dessèche


…..J\'ai soif, j\'ai soif


Alors j’eusse bu les couplets d’une chanson fondamentale

Une chanson à l’infini d’un souffle neuf brisant ces noces

Qui nous font naître dans un ciel halluciné de becs féroces

Une chanson puisée ailleurs qu’à la litanie de nos plaintes

Mêlées aux hymnes fossoyeurs dans le poumon des guerres saintes

Une chanson calmant la soif,

de nos soifs enfin inondée

oui, qu’une pluie enfin nous coiffe d’une chevelure d’idées…

Idées dictées pour en sortir de nos mariages

et de leur divorce

de nos bourreaux et leurs martyrs,

de nos contrats et leurs entorses

de nos salams salamalecs au sommet sec de nos puissances

quand nos enfants claquent du bec

dans la patrie de l’innocence


…..J\'ai soif, j\'ai soif


Et me voici là devant vous frères humains

but de ma course

les doigts tendus comme des trous

vers la lumière d’une source,


J’ai soif, j\'ai soif...


CLAUDE NOUGARO
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