Jean-François Zygel, l'homme-orchestre

A la télé, au théâtre, ce pianiste virtuose passionne un public très large par ses leçons vivantes sur la musique classique. A la base de son succès, son talent de pédagogue et son refus des codes empesés.
Ne dites pas à Jean-François Zygel qu’il est un "passeur": l’homme qui rend la musique classique accessible au plus grand nombre vous ferait la leçon. "Je n’aime pas ce terme, objecte-t-il. Car si je suis passeur, ça veut dire que je ne suis pas dans la chose. Or je suis musicien. Je suis un créateur, un pianiste improvisateur, qui pense à l’invention de nouvelles formes. Un musicien classique qui se préoccupe – mais ça fait partie de son art – de la transmission." Pas passeur, donc. Ni médiateur, et encore moins animateur. Mais dynamiteur, modernisateur, ou révolutionneur, pour employer l’un de ces mots-valises qu’il affectionne.
Il n’empêche. Zygel, musicien virtuose, est surtout habité par un don que ne possède pas l’immense majorité de ceux qu’il considère comme ses pairs. Un art qui allie présence scénique et talent de vulgarisateur. C’est bien ce qui le distingue, et ce qui fait son succès. Ce vibrion pédagogue sait comme personne dépiauter une oeuvre, ausculter un style, confronter des genres, et emballer le tout en parlant à l’amateur averti comme au néophyte, en captivant dans le même temps les enfants et les grands. Il paie de sa personne pour désacraliser Bach et mettre à nu Dvorak. Un concept qu’il a décliné sur tous les tons, des Leçons de musique intimistes à La Boîte à musique sur France 2, en passant par les magistrales Clefs de l’orchestre.
«"Je prône le 'Vatican II' de la musique! Il n’y a aucune raison qu’on ne parle pas pendant un concert"»
Il reçoit pieds nus dans son appartement capharnaüm. Sur la moquette fatiguée, de petites piles de livres, journaux, revues, livrets de musique, CD sont alignées dans à peu près toutes les pièces, jusque sous le piano Yamaha noir laqué, en un désordre que l’on suppose savamment orchestré. En fait on s’aperçoit, lorsque le maestro part à la recherche d’un exemplaire de son dernier DVD dans la demi-douzaine de cartons qui peuplent son vestibule, que ce fatras n’est pas si maîtrisé. L’appartement est vieillot. Très peu de meubles, mais une théorie de bibelots, une collection de théières, deux crocodiles empaillés. Zygel explique qu’il les a récupérés dans le grenier d’une vieille maison où il a vécu autrefois. Au même endroit, il a glané deux portraits au fusain, un homme à moustache et un jeune garçon. Ni une ni deux, il les a accrochés au mur de son salon, même s’il ne sait rien d’eux. "C’est une famille imaginaire, balaie-t-il. De toute façon, l’imaginaire est plus fort que la réalité."
C’est exactement cela qui lui a fait aimer profondément la musique. Jean-François Zygel dit avoir été fasciné, dès l’enfance, par "l’immatériel et l’intériorité". "C’est la puissance d’un art, quand il ne donne pas tout. Parce que votre imagination galope." Une passion précoce pour la radio s’est greffée sur ce tropisme, avec un penchant particulier pour les dramatiques, où collages et bruitages font la loi.
Plongeant avec délice dans le répertoire classique qu’il a découvert à la télévision, il s’est vite révélé un musicien surdoué. "Mais assez rapidement s’est imposée à moi l’idée que le monde de la musique classique devait se transformer", résume-t-il avant d’en brosser un tableau sans pitié. "Tout ce que nous faisons est très XIXe, à la façon du récital inventé par Liszt. Un concert fixé sur un format d’une heure quinze, c’est à-dire le temps d’une messe. Le musicien classique est en noir, endimanché, voire en frac. Il joue dans une salle de velours rouge à pompons. Il ne parle pas directement au public. Normalement, il ne dit même pas bonjour ni au revoir. Il salue à la japonaise. Tout ça est très étonnant."
Le brillant pianiste a bien dû constater que sa sainte trinité – énergie, inventivité, imagination – était absente de cet univers compassé. Et que lui ne pourrait pas suivre la voie qui lui était tracée: "A un moment, je me suis ennuyé, tout simplement. Et si comme artiste on s’ennuie, je ne vois pas comment on n’ennuiera pas le public." Son ascendance juive ashkénaze l’a peutêtre orienté vers les chemins de traverse sur lesquels il s’est aventuré. "J’ai été élevé avec l’idée que la chose et le commentaire sont mêlés, comme dans le Talmud", observe-til. Et voilà comment Jean-François Zygel a résolu de faire exploser le vieux modèle du concert traditionnel.
«Il refuse les vieilles hiérarchies, passe de Bach ou Dvorak à Nolwenn Leroy ou Disiz la Peste. "Le monde a changé, il y a du brassage"»
"Je prône le Vatican II de la musique!", clame-t-il désormais. Illustration en deux temps, trois mouvements. "D’abord, il n’y a aucune raison qu’on ne parle pas pendant un concert, décrète le professeur Zygel. Ensuite, on a le droit de mélanger les choses: l’écrit et l’oral, l’interprétation et l’improvisation. Et on ne peut plus garder la vieille hiérarchie entre musiques savante et traditionnelle: le monde a changé, on n’a plus d’un côté les grands compositeurs et de l’autre les danses paysannes, il y a du brassage. Enfin, il faut dépoussiérer le format du concert et aller vers les scènes contemporaines, qui peuvent tout aussi bien être une usine désaffectée ou la radio et la télévision."
Ce méli-mélomane aussi bavard qu’agité ne refuse aucun métissage. "Notre monde a changé, répète-t-il. Les vieilles hiérarchies entre les arts sont en train de tomber." Il invite donc de concert Nolwenn Leroy, Disiz la Peste et Hugues Aufray sur le plateau de son émission classique. A Patrick Poivre d’Arvor et Roselyne Bachelot, il fait jouer le dieu Pan et la nymphe avec la musique de Debussy. Parfois, ses transgressions lui attirent les foudres des puristes: ainsi d’un prélude de Bach exécuté en duo avec un "beatboxer". Pis, il refuse de mépriser André Rieu, pourtant caricature de l’académisme empesé qu’il exècre, au motif que le succès populaire du violoniste d’hypermarchés vaut validation de sa démarche.
Jean-François Zygel ne dit jamais de mal de quiconque, car il ne veut déplaire à personne. Il est soucieux de parler au plus grand nombre. Et il jouit de sa popularité. C’est sa contradiction intime, puisqu’il souffre d’être moins reconnu comme créateur que comme vulgarisateur. Sa face lumineuse, qui s’épanouit sur les plateaux de France 2 ou sur la scène du théâtre du Châtelet, a éclipsé l’autre. Il a vendu 500.000 DVD de ses différents "constacles" – comme il appelle ses prestations mi-concert, mi-spectacle –, pour un peu moins de 10.000 exemplaires de ses CD d’improvisation. Lorsqu’on lui demande qui il placerait dans son panthéon, la réponse fuse: "En dehors de moi, vous voulez dire?" Son narcissisme est aussi assumé qu’atypique. Chez lui, il n’a pas la télévision.
Pierre-Laurent Mazars - Le Journal du Dimanche
Dimanche 21 Novembre 2010
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