ITV INTERESSANTE A DECOUVRIR
Jamie Lidell est considéré par beaucoup comme le trésor musical anglais le mieux gardé du moment. Après avoir été la moitié du groupe électro-funk Super_Collider, il surprend tout le monde avec un deuxième album solo semblant tout droit sorti des studios Motown ou Atlantic. Il y fait une démonstration de talent digne de l’âge d’or de la musique noire, bifurquant sans vergogne de la soul au funk en passant par l’afro-jazz ou le disco. Pour la peine, il gagne des comparaisons inévitables avec des artistes comme Otis Redding, Marvin Gaye, Prince ou encore le grand Sly Stone.
Rencontre avec l’artiste dans sa loge au Point Ephémère où il essaie d’oublier une interview télé un peu stressante.
Es-tu un peu nerveux pour ce soir ?J’allais très bien, jusqu’à l’interview télé et ils m’ont un peu énervé. Je n’ai pas apprécié la manière dont ils ont mené l’interview, je ne me suis pas senti à l’aise. Je n’aime pas quand c’est forcé, assis sur un siège avec le journaliste à 3 mètres de moi. Je me suis senti vulnérable, comme observé au microscope, comme si mon intimité n’était pas respectée.
Heureusement pour lui, il reste plusieurs heures avant le concert, juste le temps de se détendre. Ce qui arriva naturellement pour une interview riche en fous rires et autres digressions chantonnées. Ce qui frappe d’abord chez Jamie Lidell, c’est sa voix de stentor modulant sur plusieurs octaves du râle grave et brûlant jusqu’au falsetto androgyne disco.
Comment as-tu découvert que ta voix était si puissante ?C’est ma soeur sûrement qui a du me demander de la fermer avec la menace d’une bonne claque (rires) C’est bizarre car tout le monde me pose des questions sur ma voix, quand et comment je l’ai découverte et d’autres trucs de ce genre. Mais en fait, dans ma famille on a toujours encouragé la musique, ma mère était une très bonne chanteuse. Elle chantait souvent avec moi. On a toujours été très à l’aise, tout le monde chantait à la maison. Cela m’a plu et encouragé à continuer, d’autant plus que j’obtenais de bonnes réactions de la part de mes parents qui m’ont toujours dit "C’est très bien, continue". J’ai continué à chanter à l’école aussi, puis plus tard en essayant de monter des petits groupes stupides. J’y croyais fort, je jouais de la guitare tout en chantant. C’était très naturel, ça a pris de plus en plus d’importance avant de s’arrêter quand ma voix a mué. Après tout ce que je voulais faire c’était de la musique électronique. Enfin je suis revenu au chant, car vraiment je sentais qu’il me manquait quelque chose d’important.
Comment cela s’est passé quand tu t’es rendu compte que ta voix qui se rapproche plus de celle d’un chanteur noir de jazz ou de soul, était si différente de celle de tes camarades plus aptes à chanter de la pop ou du rock ?J’ai toujours écouté de la musique noire. Je pense que cela a éduqué ma voix, de la même façon que tu peux apprendre à jouer de la guitare différemment selon les disques que tu écoutes et les sons que tu tentes de reproduire. La musique s’appréhende toujours de la même façon, selon ce que tu écoutes en premier, il n’y a pas de mystère à cela. La seule question qui se pose est de savoir pourquoi j’ai écouté ce style-là d’abord, car c’est vraiment ma musique préférée.
As-tu une façon spéciale de préparer ta voix, un échauffement particulier ?Avant que ma voix ne mue, j’ai pris des leçons de chant quand j’étais plus jeune, à l’église en fait… (rires)
Tu chantais quoi, du gospel ?(rires) Ah non quand même pas, c’était en Angleterre. Ma voix était très pure quand j’étais enfant…
Tu faisais partie d’un chœeur d’enfants ?Oui ça se rapprochait plus d’un chœur traditionnel de jeunes garçons, même si je chantais des solos. C’est bizarre, parce que c’est encore ce que je fais aujourd’hui.
Est-ce que cela te plaisait de chanter seul ?Oui, comme quoi rien ne change vraiment. Je ne me souviens pas de l’âge que j’avais, sauf que j’étais très jeune. Je ne me rappelle plus exactement du jour où ma voix a mué, mais c’était vraiment horrible. Avant ce jour-là je pouvais facilement chanter tout ce que je voulais. Après la mue, j’étais comme traumatisé, je ne pouvais plus chanter du tout. J’ai du tout réapprendre pour enfin être en mesure de chanter à nouveau. Je pense que le tournant a eu lieu à ce moment-là, parce qu’avant je ne savais pas à quel point j’en avais envie, ni comment le faire au mieux.
As-tu essayé de jouer d’un instrument, pour combler le manque?Oui, j’ai joué du trombone pendant longtemps, puis de la guitare d’abord acoustique puis électrique. A 16 ans, j’ai commencé à accumuler plus de matériel. J’ai eu un sampler, puis mon premier clavier. J’ai monté mon petit studio à la maison, avec un quatre pistes. C’était incroyable d’avoir tout ça chez moi.
As-tu gardé les enregistrements de l’époque ?Je les ai quelque part chez moi, ils doivent être ridicules…au début je ne savais pas trop quoi faire du sampler. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde disait que c’était génial, je trouvais ça bizarre. Puis très vite c’est devenu mon unique instrument, toute ma musique était créée d’après des samples. Ce truc est la meilleure chose qui me soit arrivée, en plus c’était tellement ouvert. Cela m’a inspiré au point que j’ai complètement changé de point de vue sur la musique en général. Même la façon dont j’utilise le chant s’en est trouvée bouleversée, ma voix devenait un simple son, une autre émotion à ajouter au reste.
Car tu samples aussi ta voix ?Oui, je joue avec comme le son de n’importe quel instrument.
Cinq ans ont passé depuis ton dernier album solo, qu’as-tu fait pendant tout ce temps?J’ai fait un album avec Super-Collider qui m’a occupé 2 ans jusqu’en 2002. Après ça, j’étais à Berlin et j’ai réalisé que j’avais dépensé toute mon avance pour le prochain Cd. Donc j’ai conçu un show live, dont la préparation m’a pris 6 mois, le temps de créer les instruments.
Ce sont ceux que j’utilise encore aujourd’hui, j’ai vraiment aimé les fabriquer. Puis petit à petit, j’ai joué ce one-man show. Cela fait maintenant 3 ans.
Tu as tourné dans toute l’Europe, depuis Berlin où tu vis actuellement ?Oui, même si je n’ai pas joué tant que cela à Berlin. Ca m’a pris un peu de temps avant de trouver mes marques dans la ville. J’ai fait quelques shows solo à Berlin, et aussi quelques uns avec Super_Collider. C’est étonnant de voir le temps que cela demande. Cela fait seulement 2 ans que je recommence à faire de la musique à fond. Avant cela les choses n’allaient pas très bien dans ma vie, je n’étais pas sûr de vouloir faire un album à nouveau. Un album solo demande beaucoup de travail, tu dois prendre position, le cd devient un véritable engagement. Je n’ai jamais vraiment aimé l’idée d’une chanson comme version définitive d’un morceau. Je préfère que la musique reste flexible, tu commences à créer avec ce qui te passe par la tête. Du coup faire un album où les morceaux restent rigides avec une seule version, ça m’a un peu stressé au départ. J’avais peur de créer des morceaux figés comme des statues, c’est tout l’inverse de ma démarche en concert.
Malgré cela, je suis très content d’avoir fait cet album. Il a généré de très bons retours, ça me fait vraiment plaisir. En fait, j’ai enregistré cet album parce qu’après plusieurs concerts on m’a dit "On est contents de te voir jouer mais après tu t’en vas, et on ne va te revoir avant des années. On n’a pas de disques de toi à écouter en attendant". Peut être est-ce la raison pour laquelle les musiciens enregistrent des albums, pour faire patienter le public. J’aime bien ce genre de motivation.
As-tu senti beaucoup de pression de la part de Warp, ton label, avant d’entrer en studio ?Pas vraiment au début, ils étaient assez détendus (rires) mais à la fin ils me disaient plutôt "Allez, maintenant on a vraiment besoin d’entendre quelque chose", je leur répondais "Ok, si c’est vous qui le dites, je vais m’y mettre". Je fais partie de ces personnes qui ont vraiment besoin d’une date butoir. Une fois que j’ai une limite, je travaille beaucoup mieux.
J’ai lu dans la presse que tu as déclaré « La musique électro manque d’âme » est-ce pour cela que tu as choisi comme influence la musique soul (âme en anglais) ?
Oh la, j’ai dit beaucoup de conneries (rires) celle-là je n’avais vraiment pas besoin de la sortir. En plus en déclarant ça, on dirait que je généralise mon approche de la musique, ce qui est faux.
J’adore la diversité en musique, et aussi dans l’art en général. Je ne voudrais surtout pas passer pour le dictateur qui déciderait de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas. Surtout avec ce que je fais comme musique, j’adore explorer et mélanger les genres avec l’électro. Cela m’apporte énormément de satisfaction même si je suis incapable de dire ce que les bip, clang et autres bruits de mes machines signifient. J’adore ça et récemment lors de mes concerts je rajoute encore plus d’électro que d’habitude. Ca m’amuse beaucoup car c’est aussi brut que mes effets de voix. Cela correspond aussi à un contexte, un moment dans le temps. Aujourd’hui, faire un album d’électro pure ne me convient pas, je n’en ressens pas le besoin. J’ai plus envie de changer de stratégie. Et comme je suis avant tout un chanteur, je préfère utiliser les morceaux comme des véhicules pour montrer à tous ce que je peux faire. Avec Super_Collider, on a fait beaucoup d’expérimentations avec la voix, mais sans vouloir tirer la couverture vers soi en particulier. Là avec cet album, je désire faire la distinction entre ce que je fais au sein du groupe Super_Collider, et mon travail en solo.
As-tu déjà pensé à jouer ces morceaux avec un groupe en live ?Oui vraiment, j’y ai pensé car l’album a été enregistré à plusieurs mais pas tous ensemble en même temps. Aucune des chansons n’a été enregistrée live. En tout il y a eu 8 musiciens sur l’album dont Gonzo (Chilly Gonzales) et Mocky qui a joué parfois de la guitare et a fait la basse sur tous les morceaux. On avait aussi 2 batteurs différents. J’ai profité de ce disque pour aussi retrouver tous mes potes (rires) J’ai pris grand plaisir à partager ce moment avec eux. Pour une fois je ne faisais pas tout seul, ce qui est bon pour l’ego quand tu es jeune, mais maintenant j’ai 31 ans et je n’ai plus envie de m’enfermer dans ma bulle créatrice. Ce qui est beaucoup plus triste qu’on ne l’imagine (rires)
Voudrais-tu partager aussi la scène avec tes amis ?J’adorerais mais ça devient tout de suite compliqué à organiser.
Peut être que ce sera possible lors de la résidence de Gonzales au Théâtre de la Bastille fin juillet ?Ah oui, je vais y participer avec Gonzo, Feist et Mocky pour des jams acoustiques. J’adore jouer avec eux sur scène, ils ont beaucoup de talent. Je me sens très honoré d’être invité à leurs côtés, c’est une super équipe.
Et vous semblez tous percer en même temps…Oui c’est vrai, nous sommes tous connectés, on se soutient mutuellement. C’est important, parce que la création peut te rendre dingue si tu n’as personne qui comprend ta démarche. C’est chouette d’avoir des amis musiciens sur qui tu peux compter parce qu’ils sont dans la même situation.
A propos de Berlin où tu vis aujourd’hui (comme Mocky, ou encore Gonzales il y a quelques années) quelle est la part de la ville dans l’album. Est-ce que Berlin t’a inspiré ?Berlin m’a pas mal inspiré, même si je suis bien incapable de dire quelle partie lui ressemble musicalement. Le son de Berlin aujourd’hui est plutôt electro-clash comme les Chicks on Speed ou Peaches, mais pas le mien. Mais en même temps je m’en foutais un peu, j’ai surtout pris la ville comme un grand espace de liberté. Je peux comprendre pourquoi l’on choisit d’y vivre, le côté pas cher et tranquille. En revanche je me sens plus inspiré par ce qui se passe ici (à Paris), comme ce que Gonzo a créé avec Feist par exemple. Berlin m’a juste permis d’avoir beaucoup de temps devant moi, du temps pour réfléchir à ce qui se passait dans ma vie à cette époque. L’étendue de la ville te permet de relativiser et de pouvoir communiquer à nouveau. Cela m’a beaucoup servi quant à mes concerts, comme terrain d’expérimentation, cela m’a donné beaucoup de liberté, un immense champ d’action. En plus à Berlin on ne trouve pas le même cynisme si présent en Angleterre où l’on m’aurait dit "Qu’est-ce que tu fais ? Tu te prends pour un musicien ?". Pour ça je tiens Berlin à part dans mon coeur.
A propos de la scène, l’endroit où tu sembles être en puissance, au bord de la transe parfois. Peux-tu m’expliquer comment tu fais pour te transformer à ce point ?Je dois le faire pour laisser venir la musique. Je ne prépare aucun morceau à l’avance, tout est improvisé. Je sais seulement que ce soir par exemple, je vais aussi jouer des morceaux chantés juste pour le plaisir d’utiliser ma voix à l’état brut. En cela mes concerts sont différents de ceux d’avant beaucoup plus expérimentaux.
Pour cela la scène est incroyable, c’est vraiment un endroit bizarre. Tu es tout seul, alors qu’un grand nombre de personnes t’observent. Tu es à la fois très solitaire, et en même temps très entouré. C’est clair que sur scène, je vis le moment à fond. J’essaie juste de me concentrer sur la façon dont je perçois la musique, et le reste me vient tout naturellement.
Trois heures plus tard, on comprend mieux le dévouement du bonhomme pour un show sans temps mort. Pendant plus d’une heure, Jamie Lidell change de registre à tout bout de champ, assommant le public de boucles industrielles entrecoupées d’extraits de l’album étirés à l’infini par ses machines.
Avant de terminer par le tube Multiply pendant lequel il nous fait cadeau de ses dernières forces, sautillant sur scène comme un fou furieux, achevant par KO un public ravi mais épuisé.
Interview réalisée par SweetJane au Point Ephémère le 07 juillet 2005
Discographie Jamie Lidell
Jamie Lidell - Multiply (Warp, 2005)
Jamie Lidell - When I come bach around (12", Warp, 2005)
Jamie Lidell - Mudllin Gear (Warp, 09/2000)
Discographie Super_Collider :
Super_Collider - Raw Digits (Rise Robots Rise, 2002)
Super_Collider - Head On (Loaded, 1999)