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Sujet: ROBERT DESNOS Sam 31 Jan - 17:38
8 février 1944 « Ce que j'écris ici ou ailleurs n'intéressera sans doute dans l'avenir que quelques curieux espacés au long des années. Tous les vingt-cinq ou trente ans on exhumera dans des publications confidentielles mon nom et quelques extraits, toujours les mêmes. Les poèmes pour enfants auront survécu un peu plus longtemps que le reste. J'appartiendrai au chapitre de la curiosité limitée. Mais cela durera plus longtemps que beaucoup de paperasses contemporaines. »
Œuvres, Robert Desnos, Gallimard, Quarto, 1999, nouvelle édition.
Robert Desnos
(1900-1945)
Robert Desnos est né le 4 Juillet 1900. Son père, Lucien Desnos, est mandataire aux halles pour la volaille et le gibier. Toute son enfance et son adolescence, il la passe dans le quartier Saint-Merri, un quartier populaire des Halles. En 1902 en effet la famille Desnos s'installe rue Saint-Martin puis déménage en 1913 pour la rue de Rivoli. L'oeuvre de Desnos sera marquée par les souvenirs accumulés dans ces quartiers populaires et pitoresques. Élevé dans un milieu petit-bourgeois, il fait sa première communion en 1911 et obtient son certificat d'études en 1913. Au collège il est plutôt mauvais élève.
En fait les cours ne l'intéressent pas et surtout il déteste le discours patriotique qui s'y développe. Il préfère lire Hugo et Baudelaire et surtout se passionner pour la culture populaire : romans, populaires, bandes dessinées, Fantômas et ses couvertures bariolées de couleurs, en un mot tout ce que les Surréalistes nommeront plus tard la "Poésie involontaire", le merveilleux dans la naïveté populaire... Ses poèmes de la fin des années 20 et des années 30, élaborés sur un ensemble de clichés, ont pour origine cet imaginaire que Desnos s'est construit pendant cette période.
Les surréalistes qui lui reprocheront ces oeuvres ont oublié que la culture de Desnos n'est pas savante ou livresque. Quand il se lance dans les alexandrins il se trompe souvent dans la métrique, et beaucoup d'entre eux ont en fait 13 pieds ! D'ailleurs Desnos aimait répéter : "Je ne suis pas philosophe, je ne suis pas métaphysicien... Et j'aime le vin pur." Il disait aussi : "Ce que les écrivains ont à dire s'adresse à tous".
«Ce que nous demandons au cinéma, c’est ce que l’amour et la vie nous refusent, c’est le mystère, c’est le miracle.» [ Robert Desnos ]
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Sujet: Re: ROBERT DESNOS Sam 31 Jan - 17:44
Il est difficile de comprendre l'oeuvre de Desnos si on ne connaît pas quelques éléments de sa vie sentimentale.
A LA FAVEUR DE LA NUIT
À la Mystérieuse (l926)
Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit. Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre. Cette ombre à la fenêtre c'est toi, ce n'est pas une autre, c'est toi. N'ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges. Ferme les yeux. Je voudrais les fermer avec mes lèvres. Mais la fenêtre s'ouvre et le vent, le vent qui balance bizarrement la flamme et le drapeau entoure ma fuite de son manteau. La fenêtre s'ouvre: ce n'est pas toi.
C'est probablement en 1924 qu'il rencontre Yvonne George, la chanteuse de music-hall. Son amour qui, selon Fraenkel, ne fut jamais partagé, inspirera de nombreux poèmes, notamment ceux qu'il dédicace "à la mystérieuse" en 1926. C'est l'occasion pour Desnos de renouer avec le lyrisme.
Voilà ce qu'écrit Antonin Artaud à Jean Paulhan dès que lui parviennent les poèmes A la mystérieuse :
"Je sors bouleversé d'une lecture des derniers poèmes de Desnos. Les poèmes d'amour sont ce que j'ai entendu de plus entièrement émouvant, de plus décisif en ce genre depuis des années et des années. Pas une âme qui ne se sente touchée jusque dans ses cordes les plus profondes, pas un esprit qui ne se sente ému et exalté et ne se sente confronté avec lui-même.
Ce sentiment d'un amour impossible creuse le monde dans ses fondements et le force à sortir de lui-même, et on dirait qu'il lui donne la vie. Cette douleur d'un désir insatisfait ramasse toute l'idée de l'amour avec ses limites et ses fibres, et la confronte avec l'absolu de l'Espace et du Temps, et de telle manière que l'être entier s'y sente défini et intéressé. C'est aussi beau que ce que vous pouvez connaître de plus beau dans le genre, Baudelaire ou Ronsard. Et il n'est pas jusqu'à un besoin d'abstraction qui ne se sente satisfait par ces poèmes où la vie de tous les jours, où n'importe quel détail de la vie journalière prend de l'espace, et une solennité inconnue. Et il lui a fallu deux ans de piétinements et de silence pour en arriver tout de même à cela."
(Oeuvres complètes, Gallimard NRF, t. 1., 1979, pp. 128-129) On retrouve également Yvonne George dans la figure de l'étoile, ou encore, quoique de façon plus confuse, dans celle de l'anémone, qui apparaîssent un peu partout dans ses poèmes.
Quant à Youki Foujita, avec qui il vit depuis la fin des années 20, elle est représentée par la sirène. Partagé entre ces deux amours, Desnos s'est attribué la forme de l'hippocampe. On retrouve cette flore et faune dans les grands poèmes de la fin des années 20 et du début des années 30 : Sirène-Anémone, Siramour et The night of loveless nights. Ces poèmes à la fois hermétiques et pleins de stéréotypes empruntés à la culture populaire seront vivement attaqués par André Breton.
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Sujet: Re: ROBERT DESNOS Sam 31 Jan - 17:48
J'ai tant rêvé de toi
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute. O balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.
Robert Desnos (1900 - 1945)
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Sujet: Re: ROBERT DESNOS Sam 31 Jan - 17:51
Non l'amour n'est pas mort
À la Mystérieuse (l926)
Non, l'amour n'est pas mort en ce coeur et ces yeux et cette bouche qui proclamait ses funérailles commencées. Écoutez, j'en ai assez du pittoresque et des couleurs et du charme. J'aime l'amour, sa tendresse et sa cruauté. Mon amour n'a qu'un seul nom, qu'une seule forme. Tout passe. Des bouches se collent à cette bouche. Mon amour n'a qu'un nom, qu'une forme. Et si quelque jour tu t'en souviens Ô toi, forme et nom de mon amour, Un jour sur la mer entre l'Amérique et l'Europe, À l'heure où le rayon final du soleil se réverbère sur la surface ondulée des vagues, ou bien une nuit d'orage sous un arbre dans la campagne, ou dans une rapide automobile, Un matin de printemps boulevard Malesherbes, Un jour de pluie, À l'aube avant de te coucher, Dis-toi, je l'ordonne à ton fantôme familier, que je fus seul à t'aimer davantage et qu'il est dommage que tu ne l'aies pas connu. Dis-toi qu'il ne faut pas regretter les choses: Ronsard avant moi et Baudelaire ont chanté le regret des vieilles et des mortes qui méprisèrent le plus pur amour, Toi, quand tu seras morte, Tu seras belle et toujours désirable. Je serai mort déjà, enclos tout entier en ton corps immortel, en ton image étonnante présente à jamais parmi les merveilles perpétuelles de la vie et de l'éternité, mais si je vis Ta voix et son accent, ton regard et ses rayons, L'odeur de toi et celle de tes cheveux et beaucoup d'autres choses encore vivront en moi, En moi qui ne suis ni Ronsard ni Baudelaire, Moi qui suis Robert Desnos et qui, pour t'avoir connue et aimée, Les vaux bien. Moi qui suis Robert Desnos, pour t'aimer Et qui ne veux pas attacher d'autre réputation à ma mémoire sur la terre méprisable.
Robert Desnos
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Sujet: Re: ROBERT DESNOS Sam 31 Jan - 18:01
22 février 1944 Desnos, resistant qui, à côté de ses activités clandestines, manifestait au grand jour ses opinions, est arrêté à son domicile. C'est le début d'un long calvaire, pendant lequel, selon tous les témoignages Desnos n'a jamais perdu l'espoir et a toujours lutté contre la déchéance morale :
22 février 1944 : arrestation 22 février - 20 mars 1944 : prison de Fresnes 20 mars - 27 avril 1944 : camp de Royallieu à Compiègne 27 avril - 30 avril 1944 : il fait partie d'un convoi de 1700 hommes pour Auschwitz 12 mai - 14 mai 1944 : convoi pour Buchenwald 25 mai 1944 : reduit à un millier d'hommes le convoi gagne Flossenburg 2 - 3 juin 1944 : un groupe de 85 hommes est acheminé vers le camp de Flöha en Saxe, une usine de textiles désaffectée où les déportés fabriquent des carlingues de messerschmitt.
Ses Lettres à Youki écrites à Flöha témoignent de l'énergie de Desnos, tout entier tourné vers l'avenir.
Le 14 avril 1945 sous la pression des armées alliées, le kommando de Flöha est évacué. Le 15 avril 57 d'entre eux sont fusillés. Vers la fin du mois d'avril la colonne est scindée en deux grpoupes : les plus épuisées - dont Desnos - sont acheminés jusqu'à Térézin, en Tchécoslovaquie, les autres sont abandonnés à eux-mêmes.
A Térézin, hospitalisé et soigné avec des moyens de fortune, Desnos est reconnu par ses soignants : Josef Stuna et Aléna Tesarova. Celle-ci évoque ainsi l'instant où Desnos entendit prononcer son nom :
Le 4 juin, vers 5 heures du matin, un nom me rejeta dans l'avant-guerre : mon collègue, qui travaillait cette nuit pour la première fois à la baraque voisine de la nôtre, vint m'annoncer qu'il existait, parmi les malades, un certain Desnos.
Comme on lui demandait s'il connaissait le poète français Robert Desnos, il répondit : « Oui, oui ! Robert Desnos, poète français, c'est moi ! C'est moi ! »
Desnos est mort le 8 juin 1945, à cinq heures trente de matin. Éluard, dans le discours qu'il prononça lors de la remise des cendres du poète, en octobre 1945 écrit :
"Jusqu'à la mort, Desnos a lutté. Tout au long de ses poèmes l'idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau parmi les images les plus neuves, les plus violentes aussi. La poésie de Desnos, c'est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d'expression. Il va vers l'amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. Il parle, il chante très haut, sans embarras. Il est le fils prodigue d'un peuple soumis à la prudence, à l'économie, à la patience, mais qui a quand même toujours étonné le monde par ses colères brusques, sa volonté d'affranchissement et ses envolées imprévues."
Durant l'Occupation, il continue à écrire dans la presse, notamment dans le quotidien fondé par Henri Jeanson Aujourd'hui. Quand ce journal prend une orientation collaborationniste, il décide d'y rester et d'essayer de continuer à utiliser sa plume de journaliste pour essayer d'inviter ses concitoyens à la dignité et à l'espoir.
Cela, des critiques moqueuses par exemple de Louis-Ferdinand Céline, une gifle au collaborateur Alain Laubreaux (qui avait insulté Jean Marais) lui valent des inimitiés qui tentèrent de le faire passer pour juif, à une époque où cela équivalait à être déporté dans des camps d'extermination. Son activité journalistique lui permet surtout de couvrir ses activités de résistant actif : il est membre du réseau AGIR et de l?équipe des Éditions de Minuit, fondées par Vercors.
Le 22 février 1944, on l'avertit que la Gestapo va venir le prendre mais il refuse que ce soit Youki (qui se drogue à l'éther) qui subisse les représailles et éventuellement la torture. Il est incarcéré à Compiègne. Malgré les interventions de ses amis, parmi lesquels Georges Suarez, directeur d'Aujourd'hui, il sera déporté au camp de Flöha en Saxe, où il restera un an. Libéré, il s'éteint au camp de concentration de Térézin de misère, d?épuisement et du typhus, non sans nous laisser à travers sa correspondance avec sa femme Youki, encore une fois une leçon de courage, d'amour et de liberté. « Ce n'est pas la poésie qui doit être libre, c'est le poète ».
Robert Desnos est enterré au cimetière du Montparnasse à Paris.
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Sujet: Re: ROBERT DESNOS Sam 31 Jan - 18:05
Ô douleurs de l'amour!
À la Mystérieuse (l926)
Ô douleurs de l'amour! Comme vous m'êtes nécessaires et comme vous m'êtes chères. Mes yeux qui se ferment sur des larmes imaginaires, mes mains qui se tendent sans cesse vers le vide. J'ai rêvé cette nuit de paysages insensés et d'aventures dangereuses aussi bien du point de vue de la mort que du point de vue de la vie, qui sont aussi le point de vue de l'amour. Au réveil vous étiez présentes, ô douleurs de l'amour, ô muses du désert, ô muses exigeantes. Mon rire et ma joie se cristallisent autour de vous. C'est votre fard, c'est votre poudre, c'est votre rouge, c'est votre sac de peau de serpent, c'est vos bas de soie... et c'est aussi ce petit pli entre l'oreille et la nuque, à la naissance du cou, c'est votre pantalon de soie et votre fine chemise et votre manteau de fourrure, votre ventre rond c'est mon rire et mes joies vos pieds et tous vos bijoux. En vérité, comme vous êtes bien vêtue et bien parée.
Ô douleurs de l'amour, anges exigeants, voilà que je vous imagine à l'image même de mon amour, que je vous confonds avec lui... Ô douleurs de l'amour, vous que je crée et habille, vous vous confondez avec mon amour dont je ne connais que les vêtements et aussi les yeux, la voix, le visage, les mains, les cheveux, les dents, les yeux...
Robert Desnos
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Sujet: Re: ROBERT DESNOS Sam 31 Jan - 18:10
MA SIRENE
Ma sirène est bleue comme les veines où elle nage Pour l'instant elle dort sur la nacre Et sur l'océan que je crée pour elle Elle peut visiter les grottes magiques des îles saugrenues Là des oiseaux très bêtes conversent avec des crocodiles qui n'en finissent plus Et les oiseaux très bêtes volent au-dessus de la sirène bleue Les crocodiles retournent à leur boire Et l'île n'en revient pas ne revient pas d'où elle se trouve où ma sirène et moi nous l'avons oubliée
Ma sirène a des étoiles très belles dans son ciel Des étoiles blondes aux yeux noirs Des étoiles rousses aux dents étincelantes et des étoiles brunes aux beaux seins Chaque nuit trois par trois alternant la couleur de leurs cheveux Ces étoiles visitent ma sirène Cela fait beaucoup d'allées et venues dans le ciel Mais le ciel de ma sirène n'est pas un ciel ordinaire...
ROBERT DESNOS
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Sujet: Re: ROBERT DESNOS Jeu 12 Mar - 3:22
Artiste: Alain Bashung
Jamais d'autre que toi Robert Desnos (1900-1945)
Jamais d'autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes En dépit des mutilations d'arbre à la tombée de la nuit Jamais d'autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien Plus tu t'éloignes et plus ton ombre s'agrandit Jamais d'autre que toi ne saluera la mer à l'aube quand fatigué d'errer moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d'orties je marcherai vers l'écume Jamais d'autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes yeux Jamais d'autre que toi et je nie le mensonge et l'infidélité Ce navire à l'ancre tu peux couper sa corde Jamais d'autre que toi L'aigle prisonnier dans une cage ronge lentement les barreaux de cuivre vert- de-grisés Quelle évasion! C'est le dimanche marqué par le chant des rossignols dans les bois d'un vert tendre l'ennui des petites filles en présence d'une cage où s'agite un serin tandis que dans la rue solitaire le soleil lentement déplace sa ligne mince sur le trottoir chaud Nous passerons d'autres lignes Jamais jamais d'autre que toi Et moi seul seul seul comme le lierre fané des jardins de banlieue seul comme le verre Et toi jamais d'autre que toi.
ROBERT DESNOS
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