Fiançailles avec Stokowski: une mesure pour rien
l'Enigme Garbo
Un grand récit de John BAINBRIDGE
Adaptation française de Louis MARTIN-CHAUFFIER

GARBO était au sommet de la gloire. Plus «Divine», plus adorée, plus riche, plus énigmatique, plus «Sphinx suédois» que jamais. Elle avait été la reine Christine, Anna Karénine, la Dame aux Camélias, elle venait d'être Marie Walewska en novembre 1937. Les grandes héro ï nes du roman du de l'histoire ne pouvaient plus avoir, pour le monde entier, un autre visage que le sien. Le roi de Suède venait de la décorer de l'ordre très ancien «Littris et Artibus». Les chroniqueurs cherchaient en vain quelques échos à sensation. Il semblait que, plus elle donnait la vie à des créatures brûlantes de passion, plus elle-même s'effaçait, dérobée comme derrière le rideau noir dont elle faisait envelopper le plateau pour que la métamorphose pût s'accomplir loin des regards, comme un rite secret.
Quand Stokowski parut.
En cette fin de 1937, Léopold Stokowski avait cinquante-cinq ans.
Il était l'un des plus célèbres et, sinon le plus grand, sans conteste le plus flamboyant chef d'orchestre des Etats-Unis. Sûr de lui, de sa beauté, de son génie et de son charme irrésistible. Tout, autour de lui. s'ordonnait comme une symphonie, au gré de sa baguette magique, pour sa gloire et sa joie. Le vent de la victoire soulevait ses longs cheveux blancs, comme des ailes.
Après avoir dirigé pendant vingt-quatre ans l'orchestre de Philadelphie, Stokowski, homme à la page, s'intéressait au cinéma. Il débarqua à Hollywood pour jouer dans un film le rôle d'un chef d'orchestre illustre qui suscite une passion immortelle.
Mais il avait un autre et puissant désir: connaître Greta Garbo, la séduire, fixer l'insaisissable et forcer la farouche.

Elle dément son mariage: “Je n'ai
jamais eu envie d'être conduite à l'autel”
L'ENTREPRISE fut menée tambour battant par un homme qui ne doutait pas du succès. «Stocky, dit un témoin, ne s'attarda pas à l'ouverture: Présenté à Garbo par sa vieille amie Anita Loos, l'auteur de «Les hommes préfèrent les blondes», il déclara tout de suite à la plus célèbre des blondes qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, qu'ils étaient Wagner et Cosima.
D'ailleurs les Dieux ayant ainsi décidé, ils n'avaient plus qu'à obéir.»
Greta, impressionnée par cette certitude pressante assaisonnée de mysticisme, céda à la loi du plus fort, proie docile, ravie au fond d'être conquise.
Tout Hollywood fut vite au courant. On les voyait partout ensemble. Elle, qui ne sortait guère, fréquenta les soirées, dansa la rumba avec ce prétendant qui aurait pu être con père et qu'elle appelait «my boy friend».
Une idylle si passionnée comporte nécessairement un enlèvement et le clair de lune italien. Stokowski loua, pour un mois, près de Naples, à Ravello, un magnifique et ancienne villa, Cimbrone, à flanc de montagne, qui dominait l'un des plus beaux paysages du monde. Il y arriva en février 1938. Garbo, venant de Suède, le rejoignit huit jours plus tard. Elle débarqua, vêtue d'un pantalon de flanelle bleue et de deux lainages. C'était l'a toute sa garde-robe de lune de miel. De la vieille valise fatiguée qui composait son seul bagage, la distinguée gouvernante ne retira qu'une paire d'espadrilles blanches, un lot de lunettes de soleil, un maillot de bain, une paire de pyjamas et des pots de confiture.
Cette austère personne, Suissesse romande qui avait passé presque toute sa vie au service de l'aristocratie britannique, prisait fort peu les actrices. Quand elle vit ce déballage, son dédain devint du dégoût.
La solitude propice aux grandes amours dura exactement trois jours. Le temps qu'il fallut pour qu'une armée internationale de journalistes, ayant repéré la trace de la Divine, fit de l'hôtel Camso son quartier général. Un commando s'empara de «Stocky», qui, se croyant tranquille, était descendu téléphoner à l'hôtel. Le maestro mentit effrontément. Les reporters lui demandaient si Greta Garbo était avec lui, s'il l'avait épousée ou s'il allait le faire: «Qui ça? Garbo? répondit Stocky, très surpris. Ah! oui, l'actrice de cinéma. Je n'ai pas las moindre idée de l'endroit où elle peut être en ce moment, mais sûrement pas avec moi.»
Sur quoi, il battit prudemment en retraite. Mais quand les journalistes, pas dupes, donnèrent le lendemain l'assaut à Cimbrone, la villa était en état de siège: grille cadenassée, pancarte: «Défense d'entrer», et la garnison en alerte, composée de deux carabiniers et de trois chiens policiers.
Faute de pouvoir forcer cette défense, la presse inventa des histoires. On avait vu Garbo traire une vache, «Emma», dans l'étable de la villa, tandis que Stokowski caressait doucement la tête de la bête. Ou encore Stocky offrait, avec des ronds de bras, des camélias blancs à sa belle, qu'il appelait sa «Dame aux camélias».
On ne sut que plus tard comment vivaient les assiégés. Le matin, Greta descendait, un pot de confitures à la main, dont elle étalait de grandes cuillerées sur un bol de flocons de mais. Le café pris, elle remontait le pot, qu'elle enfermait à clé dans une armoire. Auparavant, elle se livrait sur le terrasse, en compagnie de Stocky, à une vigoureuse gymnastique suédoise. Elle dirigeait l'exercice en chantonnant: «Une, deux, une, deux… Monsieur Stokowski ne connaît pas la cadence… une, deux, une, deux…»
A midi juste, on déjeunait de carottes crues, tantôt rouges, tantôt jaunes pour varier le menu et sans sel. Le soir, salade et fruits crus. Mais le goûter, entre 3 h 30 et 4 h 30, menaçait de ruiner l'efficacité de ce régime ascétique: Garbo se bourrait alors de sandwiches, de miel, de gâteaux et de confitures.
A 8 heures, elle montait se coucher, emportant de l'huile et du sel. Avec le sel elle se lavait les dents. Pour l'huile, on n'a jamais su si elle la buvait ou se l'appliquait sur le visage.
Partie pour l'Europe avec Stokowski, elle rentre seule, le 7 octobre
1938. Elle déclare: «Je n'ai rien à dire de ma vie privée.»
Après trois semaines de siège, un armistice fut conclu par Stokowski: les assaillants auraient droit à une interview, moyennant quoi ils laisseraient le couple jouir en paix de sa dernière semaine.
Stocky introduisit donc solennellement la délégation de correspondants dans la bibliothèque de Cimbrone, où Greta était assise sur un sofa. A leur entrée, elle se leva et se mit à faire les cent pas devant la grande cheminée tandis que le maître se retirait, assez nerveux.
Elle démentit le bruit de son mariage, nia qu'elle y pensât pour l'avenir:
– Il y a des gens qui veulent se marier, d'autres pas. Je n'ai jamais eu envie d'être conduite à l'autel.
Elle se tut un instant, contemplant par la porte-fenêtre la baie d'Amalfi ensoleillée. Puis reprit brusquement:
– Je n'ai pas beaucoup d'amis. Je ne connais presque rien. Mon ami, Mr. Stokowski, qui est tout pour moi, m'a proposé de me faire découvrir quelques-unes des belles choses du monde. J'ai accepté avec enthousiasme. J'étais assez na ï ve pour penser que je pourrais voyager sans être reconnue et pourchassée. C'est cruel d'embêter les gens qui ne demandent qu'à vivre en paix.
Un reporter lui demanda si elle formait pour l'avenir quelque projet de mariage. Elle réfléchit un instant:
– Le mariage? Je ne saurais le dire. Il me semble qu'il n'y a pas de loi qui régisse vos actions. Je ne fais jamais de projets.
Elle n'en avait jamais tant dit.
Une semaine plus tard, Greta et «l'homme qui était tout pour elle» partirent pour un grand voyage en Afrique du Nord et à travers l'Europe, qui, au début du mois de mai, les amena en Suède. Greta avait acheté en 1936, à une soixantaine de kilomètres de Stockholm, pour 55 000 dollars, une grande propriété, «Harby» sur le bord du lac Sillen. Une belle maison de quinze pièces, entourée de champs et de forêts. De l'autre côté du lac, elle avait en outre acquis un lopin de terre pour éviter d'être espionnée. Des pancartes: «Défense d'entrer», «Propriété strictement privée» posées partout signalaient la présence de la vedette aussi sûrement que si elle avait fait hisser sur le toit son pavillon personnel.

ILS passèrent là trois mois tranquilles. Parfois, Garbo et Stocky se rendaient en voiture au village voisin. Greta, pour y faire le marché. Elle marchandait jusqu'aux carottes. Les fiançailles ne paraissaient plus faire de doute.
Fin juillet, Stokowski rentra seul aux Etats-Unis. Garbo demeura deux mois seule à Harby, puis s'embarqua pour New York. Dès l'arrivée, à la surprise générale, elle accueillit à bord les journalistes. Elle ne dit mot de Stokowski. On lui demanda si elle avait l'intention de jamais se marier:
«Si je trouvais la personne qu'il me faut pour partager ma vie, répondit-elle, il est probable que je me marierais.»
L'épisode Stocky paraissait dépassé. A bord, elle avait souvent rendu visite à un bébé qui venait de naître.
Bonne occasion de savoir son opinion sur les enfants: «J'ai toujours été profondément intéressée par les bébés. Je pense que la naissance est toujours un miracle.» Aimerait-elle donc avoir des enfants? Elle secoua la tête:
«Non, le monde est maintenant un endroit trop compliqué… Je ne voudrais pas élever un fils pour l'envoyer à la guerre.»
Après avoir passé quelques jours à New York, elle regagna Hollywood. Elle ne revit jamais Stokowski. Une fois de plus, la flambée ne laissait même pas de cendres.