Serge GAINSBOURG ET L'ECRITURE
Il est intéressant de souligner l'importance de la rime chez Gainsbourg.
Toujours précise, toujours stricte; la rime, élément musical par excellence,
va parfois jusqu'à phagocyter le texte, le plier à sa mesure.
Elle n'en n'est plus alors un simple accessoire mais la colonne vertébrale,
celle qui le tient debout. Comme tout joueur, Gainsbourg a ses martingales.
Orfèvre en la matière, il joue en permanence avec la notion de retour.
Cette notion, constitutive de l'écriture du texte de chanson,
y est présente à plusieurs niveaux.
D'abord le vers, je vous rappelle que le mot vers vient du latin versus,
qui signifie retourner la charrue au bout du sillon.
Ensuite au niveau du pied,
puisque le vers français issu du latin d'église est monosyllabique,
c'est le retour d'une unité de mesure qu'est la syllabe.
Enfin au niveau de la rime, le retour des sonorités identiques en fin de phrase.
Ces trois éléments rythmiques et prosodiques,
Gainsbourg les utilise de façon stricte.
Et c'est peut être là qu'il faut, au risque de choquer les puristes,
considérer Gainsbourg comme un auteur classique.
Iconoclaste dans le ton ou la forme,
Gainsbourg reste presque toujours classique dans la métrique et la prosodie.
Si, comme on l'a vu, il s'autorise une exception,
il se dépêche d'en faire un système comme pour mieux marquer la licence poétique.
Besoin de reconnaissance ou conformisme inattendu,
Gainsbourg ne s'autorise pas par exemple les audaces ou les innovations
d'un Boris Bergman vis a vis de la rime ou de la métrique.
La mesure garde le dessus. Gainsbourg tire la langue mais la ménage.
Dans Teenie Weenie Boppie, on trouve un bel exemple de ce classicisme:
Un grand Garçon en habit sudiste
Lui tend ses deux mains gantées de blanc
A son doigt une fauve améthyste
En la griffant s'est teintée de sang.
Quatrain presque pompier. N'empêche que l'écriture est fluide et que le style,
à défaut d'être novateur, s'oblige à l'esthétisme.
Gainsbourg habille ses provocations d'une élégance convenue,
comme il met un blazer bleu sur son jean.
Seulement voilà, la coupe comme la toile sont de la meilleure qualité.
Au delà du classique on est déjà dans le standard.
A peine écrites, les chansons de Gainsbourg entrent dans cette catégorie.
Hors mode même quand elles flirtent avec l'air du temps et du coup éternelles.
On ne manquera pas, à raison, d' y voir une forme de génie
(fut-il dit «mineur»).C'est que, quel que soit le système choisi,
il y a une telle rigueur dans l'exploitation de ses contraintes
que l'exercice de style touche à la perfection,
celle qui ne recouvre l'émotion que pour mieux la faire ressentir.
Cette émotion habillée de style, elle est toujours là.
Parfois grossier, voire même scato
(eau et gaz à tous les étages, des vents des pets des poums...),
Gainsbourg ne sera jamais vulgaire. Style oblige.
Gainsbourg, homme pudique (homme pudique comme on dirait homme public)
se méfie des mots.
L'émotion il faut aller la chercher derrière. S'ils ne la disent pas, il la portent.
C'est là où je crois qu'il faut peut-être relativiser
le qualificatif d'art mineur qu'on reprend trop facilement à toutes les sauces.
Si la chanson ne demande pas forcément d'initiation à l'auditeur,
celle de Gainsbourg, comme d'ailleurs celle d'autres auteurs majeurs
(Roda-Gil, Vian, Boris Bergman, ou Jacques Duvall...) demande un travail.
Si la devise de Descartes était «J'avance masqué»;
Gainsbourg, fin lettré, a su faire du style un masque derrière lequel il peut dire sans trahir,
oser sans offenser, choquer sans avilir.